La deuxième famille (ætt) de runes :

L’ætt de Hagala

 

Le deuxième ætt de huit runes est celui des runes de notre environnement naturel, et des relations entre les humains et celui des phénomènes naturels, tels qu’ils étaient vus par les lettrés nordiques avant le christianisme.

 

Il se compose des huit runes suivantes :

 

Les trois runes du cosmos

 

Hagala ou Hagla est la rune de la grêle, du ‘big bang’ glacé qui a présidé à la création du cosmos, du froid purificateur.

Naudiz : rune de l’inexorabilité du destin, de la terreur de l’humain face à la destinée. Rune de la fin du cosmos, encore plus glacée que sa création, le ragnarök.

Isaz : rune du pont de glace qui relie le monde des vivants à celui des morts.

 

Les cinq runes des relations entre notre environnement et l’humanité

 

Jeran : rune de Freyr, de la prospérité apportée par la récolte de l’année et du rapport heureux entre les humains et leur ‘petit’ univers. Rune de l’aide aux magiciens débutants. 

Ihwaz ou Iwaz : rune de l’if et de l’arbre du monde qui maintient notre univers en place. Elle symbolise la solidité masculine et l’amour conjugal toujours renaissant, l’esprit sain. L’arbre du monde est en soi une composante de l’univers et, bien entendu, il symbolise aussi notre environnement par les végétaux.

Pertho : rune de la nuit des mères (et donc du solstice d’hiver), des grandes tempêtes provoquées par la ‘chasse furieuse’ (et donc des dérèglements climatiques), de la femme ouverte à son environnement.

Algiz : rune de l’élan, de la déraison et de la raison qui courent dans le cerveau des humains. L’élan symbolise ici notre environnement par les animaux.

Sowelo  est la rune de la soleil et de l’équilibre fragile qui maintient notre univers en place. Rune de la chaleur féminine.

 

 

 

Hagla (ou Hagala)

 

Mots étymologiquement apparentés: Allemand, Hagel (grêle); Anglais, hail (grêle).

 

Sa graphie est soit Hagla1, soit Hagla2. La forme Hagla1 et sa variation Hagla3 sont constantes en Scandinavie de 175 à 700. Inversement, Hagla2 est constamment majoritaire sur le continent et en Angleterre mais peu attestée avant 400.

 

Un argument supplémentaire en faveur de la prise en compte de ces familles de huit runes tient en la rupture brutale entre les septièmes et huitièmes runes et les trois suivantes. Gebo et Wunjo sont des runes de félicité pour l’humain alors que Hagla, Naudiz et Isaz expriment une forme de brutalité exercée sur les humains, soit par les éléments soit par le destin.

 

Commençons par quelques mots sur le nom de cette rune. Les noms des runes sont donnés dans une langue particulière, le langage des inscriptions runiques. Cette attribution est faite par des spécialistes de la linguistique historique qui utilisent leur connaissance de l’ensemble des noms donnés à cette rune dans des langues ultérieures (comme le Vieux Norrois ou l’Anglo-saxon), et une grammaire qu’ils ont reconstitué à partir des inscriptions runiques. D’après cette grammaire, la plupart des mots dont la racine se termine par une voyelle prennent un ‘z’ au nominatif (représenté par la rune Algiz de l’ancien Futhark, celui que nous étudions ici. En écriture runique, ces mots se terminent donc par un ihwazVik). Cette règle est rencontrée très souvent dans les inscriptions runiques. C’est pourquoi, je le suppose, de nombreux mystiques de la runologie tiennent absolument à appeler la rune Hagla (ou Hagala) par le nom de Hagalaz. Les grammairiens du runique, plus modestes qu’eux, ont observé une instance du nom complet de cette rune sur une inscription runique datée du début du 6ème siècle, inscrite sur la ‘Lance de Kragehul’, écrite en runique HAGALA, et ils ont pris en compte cette anomalie remarquable dans leur grammaire. D’ailleurs cette inscription commence par un classique « ek erilaz … » (‘moi, le maître des runes …’) qui montre bien que c’est volontairement que le maître des runes n’a pas mis de ‘z’ à la fin de hagala. C’est pourquoi ils font une exception de ce mot, et se gardent bien de corriger l’orthographe du maître des runes qui connaissait son langage un peu mieux, peut-être, que tous les (pseudo-)runologistes qui se permettent de le corriger. Quant la différence Hagla-Hagala c’est simplement une inflexion possible.

En choisissant de dire Hagla plutôt que Hagala, je ne change pas réellement le mot, je choisis une inflexion plus dure que celle choisie par le maître des runes.

Ce dernier choix est motivé par le texte de l’inscription de la lance de Kragehul qui associe des casques brisés à Hagala. Krause traduit cette inscription par

Moi, le maître des runes, fils de Muha, je m’appelle Serviteur Asgisls [asgisls = otage de l’ase]. Gebo Ansuz [3 fois] magie effective de Gebo Ansuz. Briseur de casques Hagala je consacre à G. [= ‘je consacre Hagala le briseur de casques à G’].

Cette inscription est certainement un charme d’agression destiné à renforcer les pouvoirs de la lance appartenant à G [Note 1]. En choisissant Hagla, le maître des runes aurait insisté sur l’aspect brutal de son charme, contredisant la générosité associée à Gebo. Les poèmes runiques, inversement, insistent sur l’aspect brutal de cette rune, et c’est pourquoi, de mon côté, j’ai choisi l’inflexion Hagla. Il est évident que l’inflexion choisie doit dépendre de l’usage que l’on désire faire de cette rune.

 

Tous les poèmes disent que Hagla est la rune de la grêle, et donc elle introduit le premier concept runique lié au monde naturel. Dans cet ætt, cinq autres runes décrivent évidemment un phénomène naturel : la glace (Isaz), la récolte de l’année (Jeran), l’if (Ihwaz), le renne (Algiz), le soleil (Sowelo). Cela nous poussera à nous demander, pour deux autres runes de cet ætt, celle de la destinée (Naudiz) et surtout la mystérieuse rune Pertho, en quoi peuvent-elles représenter des phénomènes de la nature.

 

Poème runique islandais :

hagallNorvc’est un grain froid,

L’averse de verglas,

Et la maladie des serpents.

grando. [grêle]             hildingr [roi guerrier]

Wimmer appelle cette rune hagall, comme il le fera pour le dessin de la rune du poème viking, alors que le mot pour ‘grêle’ en Vieux Norrois est hagl. Ce choix ce comprend par le fait que d’autres manuscrits norrois donnent ce nom à cette rune. Par exemple, le commentaire latin du Þrideilur Rúna :

Hagall Grando [Hagall Grêle], algida seges [le froid champ de blé]

Globorum pluvia : vermium morbus [la pluie des boules : la maladie du ver]

On admirera l’astuce du commentateur qui donne une image un peu différente de celle du premier vers du poème en Vieux Norrois : un champ de blé, c’est une grande quantité de grains, comme une averse de grêle peut produire un ‘champ’ de grêlons. Ces images montrent une averse battante de grêle, comme celles qui recouvrent le sol de grêlons, c’est pourquoi je vois là des images assez brutales.

C’est une image classique en poésie scaldique, comme Snorri Sturluson le souligne, d’appeler l’hiver, ‘l’ennemi du serpent’. Une autre image scaldique est d’appeler un serpent ‘dragon’, comme nous l’avons déjà signalé en parlant de Fehu. Ainsi, le vermis du Latin (ver – ici au génitif pluriel: vermium), c’est le snákr (serpent) du Vieux Norrois, c’est-à-dire un dragon. Le dragon, créature de feu, pourrait ainsi difficilement supporter la grêle.

Cependant, une autre interprétation peut être aussi donnée de cette opposition entre ‘serpent’ et Hagla. Au chapitre 2, nous avons souligné que la viande de serpent est consommée par ceux qui désirent commettre un parjure, ou se libérer des lois sacrées des humains. Hagla fonctionnerait alors comme une sorte de froid (et non de feu) purificateur pour interdire cette sorte de nourriture, c’est un symbole de pureté. Cela me fait penser aux médecins qui, de nos jours, brûlent les verrues à l’azote liquide. Les nordiques devaient connaître des températures de l’ordre de -50° qui provoquent en effet des sortes de brûlures.

 

Poème runique norvégien :

hagallNorvest le plus froid des grains.

Le Christ donna forme à l’ancienne demeure.

 

Snorri Sturluson, dans son Langage de la poésie (Skáldskaparmál) donne une liste impressionnante des images que les poètes scaldiques pouvaient utiliser. Au milieu de nombreuses images païennes, il en fournit aussi pour le christ, dont l’une d’elles est « créateur du ciel et de la terre », ce qui s’accorde parfaitement avec le poème viking. Cependant, remarquons combien l’importance du froid est soulignée dans ce poème. En nous souvenant, de plus, des mythes nordiques de la création du monde : l’eau dégoulinant du givre fondu créa le premier géant, Ymir, et notre monde fut bâti à partir des éléments de son corps. Voilà qui permet de mieux comprendre l’allusion au monde ancien, et je crois que l’on peut supposer que le poème original disait

Ymir donna forme au monde ancien

et que la version actuelle est une christianisation peu subtile.

En tout état de cause, ce poème fait comprendre que Hagla est le matériau à partir duquel le monde a été formé, et dans lequel toute vie a trouvé sa source, selon la mythologie nordique. Alors, appelez-le ‘glace’ ou ‘christ’ ou ‘big bang’, si cela peut vous rassurer en vous donnant l’impression d’être chrétien ou rationnel, Hagla est, dans cette mythologie, l’origine de l’univers qui aurait donc pris place dans un tourbillonnement glacé. Notre imagination moderne tient absolument (je crois) à associer la création du monde à une explosion dégageant une chaleur intense, alors que l’imaginaire nordique associe un froid intense et violent à ce processus.

 

Poème runique vieil anglais :

Hægl [grêle ou tempête de grêle] est la plus blanche des graines;

elle tourbillonne depuis les hauteurs du ciel,

elle tourne un jet de vent; ensuite elle devient de l’eau.

Le poème anglais semble une simple répétition de ce qui a été dit. En fait, il évoque plutôt la blancheur que le froid, donc l’idée de pureté, comme la dernière image du poème islandais. Un texte de l’Edda souligne l’importance de la blancheur de Hagla, ce sont les Énigmes de Gestumblindi qui décrivent la grêle ainsi :

Comme des oiseaux blancs,

Volent les pierres, ...

 

Le derniers vers nous dit que la grêle se transforme finalement en eau. Cela semble en effet presque débile et pourtant il faut comprendre ce que cachent ces mots. Cette eau est chargée de pouvoir. L’eau de grêle fondue contient le pouvoir des origines de la vie, elle est donc tout à fait spéciale. Voici comment l’Edda en prose décrit la création du premier des géants, Ymir.

 

Ok þá er mættist hrímin ok blær hitans, svá at bráðnaði

Et ici se rencontrèrent givre et brise chauffante, ainsi il [le givre] fondit

ok draup,

et devint des gouttes

ok af þeim kvikudropum kviknaði …

et de ces gouttes rapides il [le givre] prit vie …

 

Ma traduction est mot à mot et vous remarquerez la similitude des deux derniers mots Vieux Norrois qui sont traduits par des mots en apparence très différents. Pour ceux qui connaissent un peu l’Anglais, ce kvik est exactement le quick anglais, lui-même issu du cwic Anglo-Saxon. Mais ni kvikr ni cwic ne signifient ‘rapide’, il signifient ‘vivant’. Pour trouver le lien entre rapide et vivant, il faut, en Anglo-saxon, regarder le sens du verbe cwician qui signifie en effet : ‘rendre rapide, activer, créer’. En Vieux Norrois, il faut regarder le sens du mot féminin kvika dont un des sens est en effet celui de ‘eau jaillissante d’une fontaine’. Pour parler un langage moderne, il faut se souvenir de cet immense savant, Boltzmann, inventeur de la thermodynamique statistique, mort rendu fou par le mépris de ses chers collèges, et parler d’entropie. Le givre privé de toute entropie était comme mort, mais la chaleur lui fournit juste la bonne quantité d’entropie - ni trop, ni trop peu - pour que la vie puisse commencer. Ceux qui sont chrétiens doivent comprendre que la parole de notre bible nordique n’est pas « Que la lumière soit et la lumière fut » mais « Que l’entropie soit et l’entropie fut ». Tous deux ont été émis longtemps avant que la science puisse aborder de tels sujets et ils montrent peut-être un peu trop d’emphase. Vous constatez cependant qu’ils expriment une énorme différence quant aux liens entre science et religion.

 

De façon similaire, il est frappant de voir que toutes les versions du combat de Lancelot et de Iweret parlent d’une fontaine froide (ein brunne kalt) comme le dit, par exemple, la plus ancienne version connue, en Allemand du Moyen Âge, Lanzelet. Cette eau n’est pas tant sacrée que pleine de pouvoir, tout comme la boisson magique servie à Gudhrún par Grímhildr était pleine du pouvoir ‘du froid glacé de la mer’ (svalköldum sæ). Ainsi, ce trivial :

elle tourne dans un jet de vent; ensuite elle devient de l’eau

du poème runique Vieil Anglais signifie quelque chose comme:

au début des temps, il y avait

un tourbillon de grêle glacée

une terrible chaleur le heurta

le fondit, lui donna vitesse et mouvement

rapide et bousculé

il prit vie.

 

Dans ces quelques vers (dont le style est copié de la poésie anglo-saxonne), j’ai réuni ce que le poème dit explicitement et la vision de la création de la vie qui nous vient de la civilisation germanique antique.

 

Hagla est la neuvième rune du Futhark ancien, mais Hagall étant la septième rune du poème viking, nous lui associons la septième strophe du Ljóðatal consacré aux runes :

Septième strophe du Ljóðatal :

J’en sais un septième :

Si je vois le hall

En flammes autour de mes compagnons de banc,

Elles ne sont pas si fortes

Que je ne puisse m’en préserver

Quand je chante-hurle ce galdr.

 

C’est donc la rune symbole des chamans qui ressortent purifiés de leur contact avec le feu. La plus célèbre de ces chamans est la déesse Vane Gullveig nommée par la Völuspá. Elle visita les Ases

oc í höll Hárs

et dans le hall de Hár,

hána brendu;

ils la brûlèrent;

þrysvar brendu,

trois fois ils la brûlèrent,

þrysvar borna,

trois fois née,

opt, ósjaldan;

souvent, non pas rarement;

þó hón enn lifir.

cependant elle [son corps] encore reste.

 

Remarquez le dernier mot de cette strophe, habituellement traduit par ‘vivre’. Pris isolément et du fait que le verbe lifa signifie en effet ‘vivre’, on peut se demander où je suis allé chercher cette traduction baroque. Pour ceci, il faut remarquer d’abord que ce verbe signifie aussi ‘rester’ et surtout que le mot líf signifie ‘vie, corps’, que le mot lifr signifie le foie, ainsi reconnu comme une partie vitale de notre corps, comme dans l’Anglais liver. Quand on veut le comparer au kvik que nous avons analysé plus haut, il est important de ne pas confondre les deux mots et de traduire lifir, plus exactement, par:« elle reste dans son corps ».

 

Nombreux sont ceux de nos contemporains qui ont touché des charbons ardents sans se blesser, et qui pourront témoigner de la purification que cela comporte. C’est un des thèmes chamaniques les plus répandus. On ne s’attendait pas spécialement à rencontrer Hagala comme protecteur du feu. Cependant, son rôle purificateur montre sa grande parenté avec le feu. De fait, les chamans soumis à l’épreuve du feu sont décrits comme en sortant grelottants de froid, tout comme si une ‘Hagala’ les avait protégés de la chaleur au point de les glacer. On peut donc supposer que, malgré nos habitudes modernes de parler de « feu purificateur », et du fait que Hagala soit une rune de purification, les poèmes runiques nous précisent que ce n’est pas le feu qui est purificateur, c’est l’effort nécessaire pour s’en protéger, le tourbillon glacé de Hagla qui est plutôt le Hagala purificateur.

 

Conclusion

 

Hagla est la rune de la grêle, de la pureté, du froid, de la blancheur, de la maîtrise du feu. Elle est aussi la rune d’une création du cosmos opérée dans une ‘grande explosion’ glacée. Je l’appellerais Hagala, plutôt, pour dire qu’elle est exactement ce qui permet de s’opposer aux forces du feu.

Dans son inflexion Hagla, cette rune ‘brise les casques’, elle est agressive, et dans son inflexion Hagala, elle permet de se défendre du feu, elle devient défensive – une rune de protection comme Fehu, mais une rune de protection par la force alors que Fehu protège par la douceur.

 

Hagla

 

Hagla qui brise les casques

 

Je n’aime guère forcer une cohérence logique entre concepts runiques du fait qu’ils représentent une mystique qui n’a pas besoin de se plier aux lois de la logique. Cependant, il est remarquable que le cosmos soit créé par une explosion glacée et que notre monde, sans doute déjà créé implicitement lors de ce big bang de glace, existe emprisonné dans la glace – logiquement issue, en effet, de ce big bang – mais ne se manifeste qu’après que Audhumla l’ait faite fondre en la léchant. Mais qu’Audhumla venait donc faire en notre galère est une question pertinente, mais cette question se pose évidemment pour toutes les déités créatrices de l’univers ou du monde. Au moins, Audhumla est une sorte de déité plus modeste que celles règnant actuellement, elle se contente de révéler le monde à son existence, elle ne le crée pas. Associée à Fehu, elle est l’image d’une douceur féminine, venue on ne sait d’où, qui aurait donné naissance à notre univers, sans le créer, tout comme une femme nourrit puis donne naissance à son enfant sans qu’elle en soit la créatrice.

Nous observons donc que la mythologie nordique nous propose une vision imagée – avec cette vache qui ressemble à s’y méprendre à la sympathique vache rieuse de Benjamin Rabier qui orne tant de boîtes de fromage fondu ! – mais cohérente de la création du cosmos et de la création de notre univers. De plus, cette création fait appel à des forces naturelles et non à un dieu créateur tout puissant. En dehors tout contexte religieux personnel, j’avoue trouver ces mythes infiniment plus sympathiques, et plus crédibles, que les mythes des grandes religions révélées.

 

Notes

 

[Note 1] Bien entendu, on pourrait commenter longuement le sens de cette inscription … Gebo Ansuz peut être vue comme une allusion à la générosité de l’Ase qui jette sa lance par-dessus la tête des ennemis pour déclarer qu’il est prêt.