Hávamál 11-14
Il faut se
rappeler que les indo-européens ont un cycle de « l’ambroisie
d’immortalité » que Dumézil a décrit dans son Le Festin
d’immortalité (1924). Bien qu’il ait renié cet ouvrage de jeunesse,
les textes qu’il cite restent et l’idée qu’il développe garde de l’intérêt, ce
sont les détails de son argumentation qui sont quelques fois vaseux.
Les strophes
11- 12- 13 – 14 constituent une sorte de ‘petit cycle de la bière’.
Georges Dumézil a écrit un livre appelé Le Festin d’immortalité (1924), 1924) qu’il a renié plus tard. Dans ce livre, il a essayé de montrer que les mythologies indo-européennes incluent un thème commun : « Les dieux recherchent un aliment miraculeux (ou une boisson) qui les protégera contre la mort, et ils l'obtiennent après un certain nombre de péripéties dont les détails changent dans chaque civilisation indo-européenne ». Comme on peut s’y attendre du fait de son rejet ultérieur, l'argumentation de ce livre est pleine de trous. Par exemple, il ne tient pas compte des pommes d'Iðunn quand il parle de notre mythologie. Dumézil peut cependant relier ensemble certains de r nos mythes apparemment disjoints en considérant que la bière est l'ingrédient du ‘festin’ germanique. En analysant son argumentation, une première conclusion est que notre mythologie a ramené le mythe d'immortalité à un mythe de la jeunesse éternelle pour l'évidente raison de l’acceptation germanique du Ragnarök. Comme deuxième conclusion, nous pouvons raisonnablement présumer que la notion d’immortalité a été transférée à celle de créativité (également appelée le mythe dont de l'inspiration poétique ou de l’hydromel de la poésie) dont Óðinn est le caractère central. Avec ces deux modifications, tous les arguments de Dumézil se retrouvent soudainement bien en place. Comme nous le verrons, le mythe de la créativité est inclus dans la section dite « de Gunnlöð » du Hávamál (strophes 103-110).
Les strophes ci-dessous n’ont été
jusqu’à présent seulement considérées comme donnant de bons conseils quant à la
consommation de bière dans la réalité ordinaire. Après mon analyse de la
théorie de Dumézil, en considérant la section de Gunnlöð du Hávamál, et en se souvenant que des
boissons alcooliques sont souvent présentées comme une source d'inspiration
poétique dans des civilisations nordiques/germaniques, Je
les ai considérés comme une trace possible du mythe indo-européen, dans sa
version germanique.
Les strophes
11- 12- 13 – 14 participent ainsi à un cycle du ‘Festin de la Bière de
Créativité’.
Rappel sur le contexte mythique des
strophes 11-14
Au cas où vous l’auriez oubliée, je vous rappelle la partie utile ici du mythe de « Óðinn s’empare de la bière de créativité » (habituellement appelée ‘hydromel de la poésie’). Nous en sommes là où le géant Suttungr est le propriétaire de cette bière de créativité. Bière ou hydromel, ou une sorte de bière au miel comme elle toujours préparée en Lituanie, ceci n'est pas le point principal de l’histoire. Sa caractéristique principale est que cette boisson alcoolique est réputée augmenter la capacité à produire la poésie originale et créatrice. Suttungr cache cette boisson dans une cuve énorme placée, sous la surveillance de sa fille Gunnlöð, au milieu d'une montagne. Par quelque moyen magique, Óðinn creuse un tunnel dans la montagne et atteint la cachette de la bière. Gunnlöð est d’accord pour qu’Óðinn boive une gorgée de bière-hydromel à condition qu’il lui fasse l'amour en paiement de chacune des gorgées qu'il avale. Óðinn s’exécute. Chacune de ses gorgées, cependant, est réellement of-drykkja, une super- gorgée, et il vide la cuve en trois gorgées. Il emporte alors son butin.
********* 11.
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Texte et traduction mot à mot en
pseudo-français :
11.
Byrði betri Un fardeau meilleur
berr-at maðr brautu at ne porte l’humain sur un chemin rocheux
en sé mannvit mikit; mais soit beaucoup de bon sens;
vegnest verra provision de voyage pire
vegr-a hann velli at il ne bouge pas sur le terrain [velli = dat. de völr=le champ, le terrain]
en sé ofdrykkja öls. que soit super-banquet de bière.
[La
pire des provisions de voyage est une beuverie de bière, (car) il reste sur
place (celui qui agit ainsi)]
Commentaire sur 11
D’abord, comparez les 3 premiers vers en Vieux Norrois aux 3 premiers de 10, vous verrez qu’ils sont exactement les mêmes, il est normal de les traduire exactement de la même façon.
Compréhension au ras des pâquerettes. Un voyageur ne devrait pas porter de la bière avec lui parce que trop boire empêche de se déplacer.
Compréhension tout court.
La répétition des 3 derniers vers
de 10 explique pourquoi la compréhension au ras des pâquerettes est fausse. La
strophe dit : Pendant un voyage (y compris ou même particulièrement durant
le voyage de la vie) il ne faut ne jamais oublier d’emporter avec soi son bon sens
inné (sous-entendu : le bon sens livresque est inutile dans ce cas) autrement
toute tentative de devenir créateur
en buvant (par exemple, afin d'obtenir l'inspiration poétique) vous épinglera
là où vous êtes.
********* 12.
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Texte et traduction mot à mot en
pseudo-français :
12.
Er-a svá gótt Il n’est ainsi pas bon
sem gótt kveða comme bonne dire [svá sem = like as]
öl alda sonum, bière aux fils [les enfants, pas les ‘ficelles’] des âges,
[Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux enfants du temps (les humains)]
því at færa veit parce que à moins je sais
er fleira drekkr qui plus il boit
síns til geðs gumi son à l’esprit de l’homme.
[dans l’ordre : parce que je sais que plus il boit, moins l’humain (a) de son esprit (moins l’humain a d’esprit)]
Commentaire sur 12
Vanter la consommation de bière est une erreur car en boire fait perdre son esprit à un humain.
Compréhension au ras des pâquerettes. C’est finalement ce qu’on peut comprendre immédiatement de ma traduction mot à mot : « Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux humains parce que je sais que plus il boit, moins l’humain a d’esprit. » Cela se résume en : “ L’excès de boisson est mauvais pour les humains parce qu'il les incite à perdre leur esprit. »
Compréhension tout court.
L‘hydromel de la poésie (que je comprends comme la pensée créatrice) est dangereuse pour les humains.
Notez que le poète dit ‘je sais que’, un premier rappel de celui qui est caché derrière le scalde, c'est-à-dire Óðinn. Ainsi, ce vers indique que le Dieu Óðinn refuse de dire que cette créativité induite par l’alcool soit bonne parce qu'il sait qu’elle est dangereuse pour les humains. Leur bon sens inné est facilement détruit par le trop boire.
********* 13.
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Texte et traduction mot à mot en
pseudo-français :
13.
Óminnishegri heitir [Ó-minnis-hegri=Sans-mémoire-héron] Le héron-de-l’oubli il s’appelle
sá er yfir ölðrum þrumir; qui sur les beuveries s’attarde ;
hann stelr geði guma; il vole leur esprit aux hommes ;
þess fugls fjöðrum Ainsi de la volaille aux plumes [aux plumes de la volaille]
ek fjötraðr vark je moi-enchaîné fus
í garði Gunnlaðar. dans le jardin de Gunnlödh.
[Ainsi, aux plumes de la volaille fus-je enchaîné dans l’habitation de Gunnlödh. Boyer : « sans les plumes » sans doute une erreur d’impression pour ‘dans les plumes’. Ici fjöðrum est un datif sans préposition associé, on le rend en Français normalement par ‘de’ ou ‘à’ (comme dans : ‘il vit à Paris (datif)’]
Commentaire sur 13
Par contre, le poème s’appelle Hávamál et donc c’est bien le ‘Haut’ qui est censé parler. Là, il dit deux fois ‘je’ (ek …vark = je … je fus) c’est pour nous dire : « hé ho ! réveillez-vous, là c’est moi Ódhinn qui cause ! »
Dans la suite du poème, Ódhinn reparlera plusieurs fois de Gunnlöð qui lui a donné à boire une gorgée d’hydromel (mjöðr, l’hydromel). C’est donc un allusion claire au mythe de la conquête de l’hydromel de la poésie, la boisson contenue dans Óðrœrir qui engendre le ‘óðr’ la folie, la fureur de la créativité poétique. On change de registre: ce n’est plus un humain qui se saoule, mais un Dieu. Et si la ‘volaille’ l’a enchaîné, c’est bien qu’il s’est saoulé!
Compréhension au ras des pâquerettes est presque impossible. Les images d’un héron-de-l’oubli voletant et de Óðinn enchaîné au milieu d'une montagne sont trop fortes pour ne pas signifier quelque chose de caché. En oubliant ces détails on obtient quelque chose comme : « On peut imaginer qu'une sorte d'oiseau participe aux beuveries afin de dérober leur esprit aux buveurs ».
Compréhension tout court.
Dans cette strophe, Óðinn se met encore en scène il dit « J'ai moi-été enchaîné », où j'essaye de rendre la forme agglomérative vark. Par cette façon de parler, Óðinn indique qu'il a accepté lui-même d’être enchaîné. Un autre point est qu'il admet sa propre faiblesse humaine en se laissant empêtrer dans les plumes du héron-de-l’oubli. Il veut ainsi avertir les humains: « Moi fus-je terrassé par les gorgées énormes que j'ai avalées afin de dérober la boisson de créativité. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus faibles que moi! »
Notez également que ces quatre strophes ne parlent pas de la partie sexuelle de l’aventure d’Óðinn. Un garðr Gunnlaðar dans le dernier vers le laisse seulement entendre.
********* 14.
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Texte et traduction mot à mot en
pseudo-français :
14.
Ölr ek varð, Ivre j’ai été,
varð ofrölvi j’ai été complètement ivre
at ins fróða Fjalars; chez le savant Fjalarr; [Fjalarr nom d’un géant que , du coup, on assimile à Suttungr ici]
því er ölðr bazt, parce que est beuverie meilleure
at aftr um heimtir si après (cela) se rétablit
hverr sitt geð gumi. ce qui assagit l’esprit de l’homme
[Une beuverie est meilleure quand (ici: après que) ce qui contrôle l’esprit de l’homme soit revenu à la maison.]
Commentaire sur 14
Compréhension au ras des pâquerettes. A nouveau, en oubliant des détails, cette strophe peut signifier: « J'ai trop bu autrefois. De ceci, j'ai appris que la meilleure partie de la beuverie se trouve quand ton revient à son bon sens. »
Compréhension tout court.
Tout d'abord, Óðinn insiste sur la profondeur de son ivresse dans la cour de Gunnlöð. Il est tout à fait possible que cette insistance souligne un rôle possible de Gunnlöð elle-même dans cette ivresse: il était ivre à la fois d'alcool et d’amour. Lisez encore les trois dernières lignes. Elles disent en effet que la meilleure partie d'une beuverie est la phase où on dessoûle ! Quiconque a forcé sur la boisson une fois dans sa vie sait fort bien sait que c’est une idiotie ! Le mal de tête et l’envie de vomir qu’on ressent sont célèbres pour être insupportables. Ou bien Óðinn plaisante, ou il fait référence à quelque chose complètement différente de la beuverie ordinaire. C’est pourquoi je comprends ce 14ème vers comme gnomique pour les poètes: “ Quand vous vous droguez pour sortir de vous-mêmes, quand vous souhaitez partager avec moi la part de folie que mon nom contient (óðr signifie fou furieux), le meilleur moment pour devenir créateur est ce moment douloureux où vous êtes encore saoul alors que votre esprit revient à vous (óðr signifie également ‘esprit, poésie’).
Parallèlement à cette leçon,
notez que Óðinn qualifie
Fjalarr de fróðr. C’est une manière
classique de qualifier un géant. Ce mot signifie exactement ‘instruit’ mais il
comporte souvent une signification supplémentaire. qu'indiquant quelqu'un qui a
acquis beaucoup de connaissance. Il peut désigner un magicien (qui a beaucoup
de connaissances magiques) comme quand on dit des Finlandais qu’ils sont fróðastir. Il peut indiquer le respect
comme quand notre Bede le Vénérable est appelé en Islandais Bede Fróði.
L’usage de nom Fjalarr pour désigner Suttungr est une façon classique (un heiti) de s’exprimer dans les poèmes scaldiques : le contexte rend évident qu’on parle de quelqu’un relié à Gunnlöð, Fjalarr est le nom d’un géant, et il est tout à fait approprié d’utiliser le nom de l’ancien volé (le nain qui possédait auparavant l’hydromel de la poésie) pour désigner le nouveau volé (le géant).
Et pour ceux qui veulent un historique, voilà les commentaires de Evans pour les str. 13 et 14
13
1 óminnishegri - le héron ne semble pas être ailleurs lié au manque de
mémoire, et le sens exact de l'expression est peu clair. FJ précise que l'habitude
du héron de se tenir immobile pendant de longues périodes, resssemblant à
l'oubli, pourrait expliquer l'image, bien qu'il aille sûrement trop loin en
proposant qu'on pourrait penser que cet oubli pourrait infecter les
spectateurs. Von Hofsten 25-6 affirme que ce qui est souligné ici n'est pas
intrinsèquement un manque de mémoire mais l’action impétueuse sous l'influence
de l'alcool, et relie ceci à la manière le le héron, après une attente
immobile, peut soudainement frapper avec son harpon ‘terrible’. Mais ceci ne va
pas bien avec le mot réel óminni du texte. Dronke précise que le
héron, en fait et dans le savoir proverbial moderne, est associé au
vomissement, et que (bien que ce ne soit pas le cas pour les hérons) est
souvent une conséquence de l’excès de boisson; mais c'est encore assez loin du
óminni du texte. Holtsmark 1 croit que la référence est celle à une louche à bière
en forme de héron et rend ‘yfir
ölddhrum tthumir’ par
‘flotte à la surface de la
bière’. Ölddhr peut signifier à la fois ‘bière’ (comme dans 137 ci-dessous) que
‘bière party’ (c’est comment la plupart des rédacteurs le comprennent
ici) ; dans l'ancien sens il est normalement singulier, mais le pluriel se
trouve dans un vers d'Egill (ölddhra dregg Skj. i 50). Des louches en
forme d'oiseaux (öland, ölgás, ölhane) sont connues en Norvège,
cependant aucun exemple d'une louche en héron semble avoir existé. Elmevik a
objecté qu'une louche ne reposerait pas silencieuse et immobile, comme
c’est implicite par tthrumir, mais serait continuellement levée et baissée ;
une objection peut-être plus convaincante est qu'il n'y a aucune évidence
réelle pour des oiseau-louches en Norvège avant environ 1500, bien que
naturellement elles pourraient avoir existé plus tôt. Si la suggestion de
Holtsmark est rejetée, 2 devraient être rendu par ‘celui qui plane au-dessus
des fêtes de la bière’.
3 guma est probablement accusatif, et
non génitif; pour cette construction
cf. Laxdoela saga stela
mik eign minni, ch. 84 (IF V 239).
6 Gunnlöddh est connue dans les
légendes norroises seulement en tant que fille du géant Suttungr, qui avait acquis l’hydromel sacré
de la poésie en le prenant aux nains Fjalarr et Galarr ; Óðinn gagne
l’hydromel en la séduisant. L'histoire est racontée dans 104-110 ci-dessous, et
l’Edda en prose de Snorri (Skáldskaparmál ch. 5-6). Vraisemblablement c'est
l'histoire racontée ici et dans la strophe 14, ek doit en conséquence être
Óðinn ; mais dans ce cas, c'est clairement une variation, parce que rien
n’est raconté ailleurs sur Óðinn ayant bu ou visité ce Fjalarr. La strophe 14
indique plus naturellement que, dans cette version Fjalarr, et non Suttungr,
était le nom du géant père de Gunnlöddh, et Fjalarr est en effet enregistré
comme un nom de géant (Hárb. 26, et dans Þula, Skj. í 659).
14
3 Pour Fjalarr voir 13 ci-dessus.
4 tthví est correctement expliqué par Fritzner 2 s.v. tthví 4 comme ‘i
det Tilfælde’ c’est à dire ‘dans ce cas-ci ‘: la meilleure sorte de bière party
est celle qui n'est pas excessive, celle où chacun sort toujours en possession
de son bon sens, ou facilement capable le retrouver. (Voir aussi Schneider
63 : ‘nur das Gelage taugt, von dem der Mann seine Sinne mit heimbringt’.)
Beaucoup de rédacteurs prennent tthví comme ‘donc, pour cette raison’ (ainsi FJ : ‘c'est la
meilleure qualité de la bière celle d’où chacun récupère son bon sens’) mais
ceci contredit le contexte et présente en soi peu de sens.
5 la particule of est écrite vf dans CR, et aussi dans 67 ci-dessous et dans de Grímnismál 34 ; de façon semblable pour preposition of dans Guddhrúnarkviddha II 2.