Hávamál  15-35

‘Sur la sagesse’

 

********* 15. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

15.

Þagalt ok hugalt         Silencieux et attentif

skyldi þjóðans barn    devrait l’enfant du grand homme

ok vígdjarft vera;        et courageux être;

glaðr ok reifr               heureux et joyeux

skyli gumna hverr,      doit l’homme celui-ci

unz sinn bíðr bana.     jusqu’à ce que il attend sa mort

[si clair pas demander me]

 

Remarques:

On traduit systématiquement þjóðan par ‘roi’, je ne suis pas sûr qu’Ódhinn considère qu’un roi soit le type du ‘grand homme’.

Ceci étant, vous remarquerez comme la qualité d’attention silencieuse est dite et redite comme essentielle. Par contre, les nouzôtres ordinaires sont simplement heureux. Notez aussi que le poème ne dit pas que ce silence attentif soit en opposition avec être « heureux et joyeux ».

La recherche du bonheur n’est pas en opposition avec la recherche de la grandeur, mais ce sont deux voies différentes, voilà ce que dit cette strophe.

 

********* 16. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

16.

Ósnjallr maðr                          Non-courageux (ou non-excellent)  homme

hyggsk munu ey lifa,              pense de lui (=suppose) que sera toujours-vivre

ef hann við víg varask;           s’il va la bataille éviter [il va éviter la bataille]

en elli gefr                              mais la vieillesse donne

hánum engi frið,                     à lui aucune paix

þótt hánum geirar gefi.           bien que à lui les lances donnent.

[La vieillesse ne le laisse pas en paix bien que les lances (lui) en donnent.]

 

Commentaire:

De façon un peu lapidaire : La peur de la mort est ignoble et non rentable.

 

********* 17. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

17.

Kópir afglapi                          Il bée le lourdaud [Le malotru reste bouche béante]

er til kynnis kemr,                   qui vers [=faire] connaissance vient,

þylsk hann um eða þrumir;    il marmonne à lui-même ou ressasse

allt er senn,                             tout est immédiat [tout à coup]

ef hann sylg of getr,                s’il une boisson obtient

uppi er þá geð guma.             dessus est alors l’esprit de l’homme [alors apparaît l’esprit de cet homme]

 

Traduction de Boyer :

17. L'imbécile qui vient en visite

Regarde bouche bée,

Le voilà qui marmonne ou reste taciturne;

Que tout soudain,

Il obtienne une lampée:

Envolé le bon sens!

 

Commentaire:

 

Attention, le verbe pour ‘marmonner’, þylja, signifie également ‘chanter ou énoncer un charme magique’. Ici le lourdaud ne ‘marmonne’ pas, il ‘se marmonne’, et le sens magique est totalement absent.

Attention, afglapi, a pour premier sens : un ‘malotru, personnage mal dégrossi’ mais peut signifier aussi ‘idiot, simplet’.

Attention : þruma ne signifie pas automatiquement « être taciturne ». On peut ressasser des choses agréables dans sa tête. Il signifie aussi « rester assis immobile ».

 

Cette strophe dit donc que celui qui est mal-dégrossi, le lourdaud, le malotru reste en lui-même quand il rencontre d’autres humains et ne s’ouvre aux autres que sous l’action de la boisson. La version négative suggérée par la traduction de Boyer (« le gros con ne s’exprime que lorsqu’il est ivre ») est possible mais il existe aussi une version positive  la personne renfermée va montrer son esprit (le poème ne dit pas son ‘manque d’esprit’) sous l’effet de la boisson ».

 

********* 18. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

18.

Sá einn veit                 Celui qui seul a conscience

er víða ratar               qui au loin voyage

ok hefr fjölð of farit,    et soulève [aussi : commence] beaucoup de ‘pour voyager’

[Seul est conscient celui qui voyage au loin entreprend beaucoup pour voyager]

hverju geði                  à quelle disposition d’esprit

stýrir gumna hverr,     conduit des hommes celui [celui des hommes]

sá er vitandi er vits.    qui est ‘ayant conscience’ est [ou: lui qui] ‘de conscience’.

 

Traduction de Boyer :

18. Celui-là seul sait

Qui voyage au loin

Et a parcouru maint pays.

Quelle trempe

A quiconque

Possède savoir et sagesse!

 

 

Commentaire:

 

Le verbe vita est utilisé deux fois dans cette strophe et son dérivé vit une fois.

Vita signifie : avoir conscience, connaître, savoir, essayer, avoir une attitude. C’est pourquoi j’ai utilisé 3 fois le mot ‘conscience’ dans la traduction.

Le mot geð signifie une disposition d’esprit, une humeur (bonne ou mauvaise), l’esprit dans lequel on fait quelque chose.

Le verbe fara (voyager) donne farit au supin, une forme verbale que nous traduisons ainsi : le supin de ‘faire’ exprime ‘dans le but de faire, pour faire’.

Pour les trois premiers vers :

Ainsi ce n’est pas le fait de voyager qui donne esprit mais le fait de bien se préparer aux voyages. Autrement dit, appliqué à notre monde moderne, tous ces voyages organisés n’apportent rien, ce sont ceux que nous avons ‘soulevés’ nous-mêmes qui nous apportent sagesse.

Pour les trois derniers vers :

En apparence ils n’ont pas de lien avec les trois premiers. Pour le sens du « er vitandi er vits », je suis tout à fait d’accord avec la conclusion d’Evans (donnée ci-dessous), sauf qu’il n’est pas nécessaire « d’éliminer le deuxième er » il suffit de lire un ‘lui qui’ au lieu de ‘il est’ ce qui garde sa cohérence au texte original, mais qu’on laisse en effet tomber dans la traduction.

En fait, je pense que la strophe est cohérente. On s’en aperçoit en la mettant sous la forme d’un syllogisme : Celui qui a voyagé est sage, la sagesse implique une disposition d’esprit particulière, ergo, celui qui a voyagé acquiert une disposition d’esprit particulière.

Nous on dit : « les voyages forment la jeunesse », le Havamal, si on reste sur ce ton là, dit : « Le voyage [vers 2 ]et la préparation pour le voyage [vers 3] forment l’esprit à tout âge. »

 

Commentaires de Evans relatifs à « er vitandi er vits »

 

18

         

          6 Ce vers, qui dans CR se lit sá er vitandi er vits a créé des difficultés, comme le montrent les variations parmi des traducteurs. Puisque vita  avec le génitif signifie normalement  savoir, être au courant de’ (margs vitandi Vsp. 20, barna veiztu þinna Atlamál 84), Brate l'a compris comme  Il en sait le sens’. Mais dans Flat. ii 76 nous lisons hverr mamðr [sjá], sá er vits er vitandi, at þessi augu hafi í einum hausi verit bæsi, et cette expression signifie clairement  quiconque ayant un peu de bon sens’ Cf. Fritzner 2, S.V. vit 5, où il est associé à des expressions telles que varð ek svá fegin at ek þόtumst varla vita vits síns Heilag. i. 489, þeir lágu sem daudir menn en vissu vits síns Heilag. í  527.  Vitandi vits est encore employé en islandais, dans le sens de ‘avec les yeux ouverts’, ‘savoir de quoi il s’agit’. [Spécial Nuisance : tu peux vérifier avec Jonina ?]

              Quelques rédacteurs, dans la ligne 1, modifient conditionnellement einn par exemple Heusler 2.110-1: “nur der Vielgereiste hat die Kenntnis der mennschlichen Sinnesart, sofern er nämlich vitandi er vits[Note (bête) de Yves: So was? Es bringt nichts! hee hee]. Mais, comme E. Noreen 2.43 le remarque, ceci est syntaxiquement impossible : si la dernière ligne est relative, elle doit modifier le gumna hverr immédiatement avant, et ainsi Noreen explique que même pas le voyageur, connaisseur expérimenté de la nature humaine, peut comprendre ceux qui n'ont pas de bon sens [Note Yves. =Même lui est incapable de comprendre ceux qui sont privés d’esprit, ok?]. Mais cette alternative est n’est pas satisfaisante, elle aussi : la signification proposée est trop invraisemblable et, comme Sijmons (dans SG) l’observe, après un gumna hverr absolu, on n'attend aucune limitation. La seule façon de sortir de ce dilemme est de transformer ce vers en une phrase indépendante en éliminant le deuxième er  et puis la rendre par ‘Il (c.-à-d. l'homme beaucoup voyagé) est une personne de bon sens, sait ce dont il parle (comme Lindquist 3, 64).

 

********* 19. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

19.

Haldi-t maðr á keri,               Qu’il ne tienne pas l’humain au récipient [Que le buveur ne s’accroche pas au récipent]

drekki þó at hófi mjöð,           il boit néanmoins à (sa) mesure l’hydromel

mæli þarft eða þegi,               il parle de façon utile ou il reste silencieux,

ókynnis þess                           sans communication celui qui

vár þik engi maðr                   il blâme toi non pas l’humain [nul humain ne te blâme]

at þú gangir snemma at.        à tu vas tôt à.

[Celui qui ne communique pas, on ne le blâme pas s’il s’en va assez tôt]

 

 

Traduction de Boyer :

19. Qu'on ne se cramponne pas à la corne à boire',

Qu'en outre on boive modérément l'hydromel,

Qu'on parle si c'est besoin, sinon qu'on se taise;

De manquer de bon sens

Nul ne te reprochera

Quand tu irais tôt te coucher.

 

Commentaire:

 

Vous voyez aux commentaires de Evans l’encre qu’ont fait couler les deux premiers vers. Il suffit de traduire hóf par ‘à sa mesure’ et non pas par ‘modérément’ (les deux sens sont possibles) pour éviter toutes les contestations évoquées pas Evans. Il ne faut pas se cramponner au cor à boire, mais on doit boire ‘à sa mesure’, très peu pour ceux qui ne supportent pas l’alcool, un bonne lampée pour ceux qui le supportent, une longue gorgée pour les alcoolos.

Vous savez que c’est ce qui se passe au cours d’un blót où on se passe un cor à la ronde. Le troisième vers fait allusion au fait que chacun doit adresser une louange au Dieu honoré pendant le blót. « Il parle de façon utile ou il reste silencieux » plutôt que de dire une connerie qui sera une offense au Dieu.

Les trois derniers vers sortent du contexte d’un blót mais enchaînent sur le fait de rester silencieux (ici = « sans communication »). Il ne faut pas s’accrocher ni au cor à boire ni à la compagnie si l’on n’a rien à dire.

 

Commentaires de Evans

 

19

            1 -2 le sens de ces lignes est très contesté. Plusieurs des premiers rédacteurs ont imprimé haldi  l’ont  rendu par ‘l'homme peut saisir le bol, pourtant il devrait boire modérément’. Mais CR écrit clairement haldit  avec le négatif suffixé, et il est peu sûr de l’émender, particulièrement du fait du peu de sens  que donne haldi au premier vers. Mais que haldit  signifie-t-il ? Halda á e-u ne peut pas signifier ‘s'abstenir de qque chose’, comme de nombreux rédacteurs du dix-neuvième siècle l’ont cru. Cl-Vig  S.V.  rapproche ce passage des expressions halda á sýslu, halda á ferð sinni, halda á hinni sömu bæn, où le verbe signifie être occupé à, s’occuper à, persister à’, et cela rend  le  pour continuer à boire, en s’amusant', prenant ker  comme un figuratif pour drykkja ; voir aussi Eiríkr Magnússon 2,  Öand Wisén  109.  FJ objecte que ce serait  une étrange de prononcer une phrase aussi simple, et il est douteux que le  halda á  puisse avoir cette signification alors qu’il est suivi d'un objet concret (cf. Fritzner 2,  S.V.  halda á  7). Magnús Olsen 4 compare un toast à un mariage islandais avant la réforme qui commence Heilags anda skál skulum vér í einu af drekka, ok halda eigi lengi á et pense que la première ligne ‘Ne restez pas assis longtemps avec votre bol en main mais vide le d’un coup’. Mais est trop loin du texte. Il est beaucoup plus probable que la scène impliquée dans notre poème soit une sveitardrykkja, où le bol tourne de l’un à l’autre; l'idée serait alors ne vous accrochez pas au bol (en buvant avidement), mais passez-la à la prochaine personne’. Ceci simplement la manière normale de comprendre ce vers, mais cela provoque-t-il un contraste suffisant avec le vers suivant? (et contraste il doit y avoir, comme  montre le þó). Tout tombe en place si le at hófi  implique ‘une quantité modérée par opposition à beaucoup’, mais le sens  le plus raisonnable est celui ‘une quantité modérée par opposition à rien ou à peu près rien’.Boire trop peu  est  certainement considéré comme une conduite incorrecte; ceci s'appelait  drekka sleituliga ou við sleitur.

            3  ce vers est également trouvé dans Vafþr. 10.

            5 vár  est évidemment une forme de váblâmer’, seulement trouvé ici, bien que certains l'insèrent par émendation dans st. 75. SG, suivant une suggestion de Bugge 1,45, qui le lie au Gothique unwahssans blâme’; autrement de Vries 5.

 

********* 20. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

20.

Gráðugr halr,                                     L’avide [ou glouton] homme

nema geðs viti,                        sauf (si) [‘à soi’] obtient conscience

etr sér aldrtrega;                     il mange [métaphoriquement: il consomme] soi-même pour (son) temps difficile ; [aussi : chagrin mortel]

oft fær hlægis,                         souvent il obtient de faire rire

er með horskum kemr            qui avec les sages vient

manni heimskum magi.          à l’homme (datif) stupide (datif) le ventre (nominatif ).

[Souvent le (son) ventre fait rire de l’homme stupide, celui qui rencontre des hommes sages]

 

Traduction de Boyer :

 

20. Le goinfre,

A moins qu'il ne veille à son bon sens,

Mange à se rendre malade pour la vie;

Souvent par sa panse,

L'idiot provoque le rire

Quand il vient parmi les sages.

 

Commentaire:

 

Comme vous pouvez le voir, la traduction peut faire pencher du côté de la gloutonnerie ou du côté de l’avidité. Le ventre, l’estomac peut aussi être vu métaphoriquement comme la cause de son avidité, ou encore la place où s’accumulent le résultat de son avidité.

Voici une traduction qui, au contraire, tire vers un sens métaphorique où le ‘glouton’ est celui qui veut s’approprier le plus possible de richesses.

L’homme avide

s’il oublie sa conscience

crée à soi-même des temps difficiles;

Son estomac (la cause et le résultat de son avidité) fait souvent rire,

quand il fréquente les gens sages,

de l’homme stupide.

 

Autrement dit : avidité aveugle n’est que ruine de l’âme, et gloutonnerie aveugle est ruine du corps.

 

Commentaires de Evans

 

20

            3 aldrtregachagrin de vie’ est compris par LP, ici et dans sa seule autre occurrence (í 442 de Skj.), comme ‘la mort’: le glouton mange à se tuer. Cela signifie plus probablement misère pour toute une vie’ (CPB 4), peut-être ici spécifiquement  maladie grave’. CP.  NN  949, comparer à OE ealdorcearu.

 

********* 21. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

21.

Hjarðir þat vitu           Les troupeaux cela savent

nær þær heim skulu    près de leur logis ils doivent

ok ganga þá af grasi; et aller alors hors du paturage

en ósviðr maðr           mais le non-sage homme

kann ævagi                 (ne) connaît jamais

síns of mál maga.       de son le discours estomac [de son estomac, le discours]

 

Traduction de Boyer :

 

21. Les troupeaux savent

Quand ils doivent rentrer,

Et ils quittent alors le pâturage;

Mais l'insensé

Jamais ne connaît

La capacité de sa panse.

 

Commentaire:

 

Vu le contexte, il est évident que « le discours de l’estomac » ce n’est pas : « j’ai faim » mais « je suis plein ». La nécessité de ne pas prendre cette strophe à la légère se marque bien par le fait que, dans notre langage, quand notre estomac nous parle c’est pour se plaindre d’être vide !

On peut bien entendu ne voir là qu’un discours sur la gloutonnerie : « les animaux écoutent mieux que les humains la plainte de leur ventre quand il est trop plein. » Comme à la strophe précédente, il peut aussi y avoir une métaphore sur le fait que les animaux savent limiter leur avidité (et seul le besoin de  la nourriture les conduit) alors que les humains non-sages ne le savent pas (et leur avidité s’exerce dans bien d’autres domaines que celui de la nourriture).

 

 

Commentaires de Evans

 

21

          Sur la question de savoir si cette strophe doit quelque chose à une source biblique ou latine (comme cela est discuté respectivement dans Singer 7f. and Rolf Pipping 3) voir p. 15 ‘Introduction’ [La partie concernée est traduite ci-dessous].

            6 le máls du  CR est défendu par DH and by Bugge 1,394, mais c’est évidemment une erreur induite par le sins précédant.

 

Extrait de l’introduction de Evans

 

Au sujet des influences chrétiennes supposées sur le Hávamál. Les deux auteurs cités par Evans sont Nore Hagman et Régis Boyer

 

[YK : Après une longue argumentation, il conclut]…  si ceci est accepté, la poésie du poème gnomique (c. à d. Hávamál I, strophes 1-83) doit avoir été composée avant 960. (note 6)

              Cette attribution de la poésie à la pure période païenne a conduit de nombreux érudits à lui attribuer une grande valeur du point de vue de la description de la vie et des valeurs nordiques antiques, ou germaniques, comme Hans Kuhn …  (cf. p. ex.. Jón Helgason 1, 30 et Finnur Jónsson 3,230 pour des  sentiments similaires). Cette vue de la poésie comme purement indigène et païenne a, cependant, été contestée sporadiquement, spécialement ces dernières années, par des affirmations que certaines des strophes trahissent des influences bibliques ou classiques, ou peuvent être mises en parallèle avec elles, et donc peuvent dériver de proverbes médiévaux issus des vernaculaires continentaux. Nore Hagman, par exemple, a rassemblé de nombreuses supposées similitudes avec l’Ecclésiaste pour argumenter que ce texte apocryphe pourrait avoir influencé le Hávamál. Mais les exemples apportés sont bien peu convaincants, étant seulement de caractère flou et général, et, la plupart du temps, ne parlent pas du tout de la même chose: Meilleure est la vie d'un pauvre homme sous un abri de bois qu’une somptueuse vie dans la maison d'un autre.” (Eccles. 29.22) est tout à fait différent  de  Sa propre maison, même très modeste, est en tout cas meilleure que de mendier”, qui est le fond  de Hávamál 36 , mais c'est probablement le plus exact des parallèles de Hagman … [Note YK: ouaf ouaf]

 

(note 6). Une datation similaire est impliquée par le point de vue (von See 1) que les strophes 17, 20 et 25 dans le Sonatorrek  (c . 960 ) font écho au Hávamál 72, 22 and 15 respectivement.  … Magnus Olsen, Edda- og Skaldekvad IV (Oslo 1962) 49, pensait que l’usage de orðsttír dans le Höfuðlausn d’Egill faisait écho à Hávamál 76.

 

De même, Régis Boyer a détecté des ressemblances frappantes avec les Proverbes et l’Ecclésiaste, d’autant plus significatives, dit-il, parce que de telles similarités manquent pour les autres livres de sagesse  biblique, comme l’Ecclesiasticus [YK : Ne me demandez pas la différence entre l’Ecclésiaste et l’Ecclesiasticus !] (Boyer 227 [YK : sa thèse de 1972 “Vie religieuse en Islande (1116-1264)]; l’article de Hagman est absent du sa bibliographie par ailleurs complète). Mais ici aussi les parallèles sont pas du tout serrés, comme quand Proverbes 27.17  dit: “Le fer aiguise le fer; ainsi l'homme aiguise l’expression de son ami” est mis en parallèle avec la strophe 57, et parfois ils ne sont pas des parallèles du tout, comme dans les Proverbes  25.21 “si ton ennemi a faim, donne lui du pain à manger; et s'il a soif, donne lui de l'eau à boireest associée aux strophes 3-4. Il est vrai que les Proverbes et le Hávamál I soulignent le lien entre la sottise et le bavardage, mais est-il besoin que ceci soit plus qu'une coïncidence ? Après tout, le livre des Proverbes contient plus de huit cents vers, pratiquement tous des remarques gnomiques basées sur l'observation et expérience de la vie dans une société matériellement simple ; il serait sûrement stupéfiant si des ressemblances fortuites avec notre Hávamál I ne se produisaient pas ici et là.

Une possible dérivation occasionnelle des auteurs classiques a également été prétendue. Roland Köhne a noté que le De Amicitia de Cicéron parle d'un homme “mélangeant tant son esprit avec celui d'un autre que cela semble les unifier complètement” (note 7) et s'est demandé si ceci pourrait être la source initiale de la strophe 44 avec son geði … blanda, et Rolf Pipping a proposé que la strophe 21 pouvait venir de Sénèque, qui dans une de ses lettres trace un contraste semblable entre les bêtes, qui savent quand elles ont assez mangé, et les hommes, qui ne le savant pas, et dans une autre lettre emploie vraiment l'expression stomachi sui non nosse mensuram’ comme critique de la gloutonnerie (sans, à cette occasion, faire contraste avec les habitudes des animaux); ceci correspond étroitement à kann ævagi síns um mál maga de notre poème.

              La strophe 21 avait été assignée déjà à une origine biblique par Samuel Singer, qui s'est référé à Isaïe 1.3 and Jérémie 8.7, où des hommes et bêtes sont comparés, à l’avantage de ces dernières, cependant sans aucune connexion avec le fait de manger avec excès. Dans une section sur le savoir proverbial  germanique ancien de son Sprichwörter des Mittelalters, Singer met en parallèles aux Écritures et au latin médiéval et aux sources vernaculaires, quinze strophes, ou des parties de strophes, à notre Hávamál I et leur suppose un raccordement génétique (cependant dans trois des quinze exemples, il pense que la culture nordique peut en être le géniteur plutôt que le destinataire) (note 8).

 

(note 7). Köhne 1, 129.  La remarque Cicéron, dans De Amicia 81, est quanto id magis in homine fit natura, qui et se ipse diligit et alterum anquirit, cuius animum ita cum suo misceat, ut efficiat paene unum ex duobus”.

 

(note 8). Certains des exemples de Singer sont donnés dans les Commentaires. Pour une récente approche selon des voies semblables voir Köhne 2, qui apporte un certain nombre de parallèles depuis le Haut Allemand Moyen qui, prétend-il, montrent  l’influence sur le  Hávamál  des proverbes poétiques et de la sagesse populaire allemande médiévale.

 

[YK : C’est ce que les anglais appellent un ‘bashing’, une raclée, infligée par Evans à ceux qui prétendent que le Hávamál fût inspiré par la chrétienté de près ou de loin.]

 

********* 22. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

22.

Vesall maðr                            Le ‘privé-de’ humain [Celui/Celle qui est en manque (et pas automatiquement de drogue !)]

ok illa skapi                            et mauvaisement (qu’il = subjonctif, même chose pour hittki, þyrfti) façonna [a fait]

hlær at hvívetna;                     rit de [hví-vetna] ‘de quoi-toujours’ [n’importe quoi]

hittki hann veit,                       n’accroche pas il sait [il sait ne pas ‘percuter’ (comprendre que)]

er hann vita þyrfti                   est il savoir nécessité [il lui est nécessaire de savoir que]

at hann er-a vamma vanr.      à lui n’est pas souillure manquant. [il ne manque pas de souillure ou de taches ou de défauts]

 

 

Commentaire:

 

Ici, et vu le contexte, je pense qu’il s’agit de quelqu’un qui est ‘privé de’ capacité à entrer en contact avec les autres et de bon sens. La strophe 20 dit que l’avide est « affecté de chagrin mortel » sauf s’il « obtient conscience ». Ici, le vesall c’est celui qui « manque de conscience » justement. Les strophes suivantes parlent encore de ceux qui « manquent de conscience, de bon sens ». Et le deuxième vers nous dit qu’il donne mauvaise forme à tout ce qu’il entreprend. Notez quand même qu’il ne s’agit pas d’un manque d’intelligence ou de sagesse.

Le verbe hitta signifie ‘frapper’ (to hit en Anglais) ou ‘mordre’ mais au sens de ‘prendre conscience’ (« cette idée m’a frappé(e) », « il/elle n’a pas mordu aux maths», comme nous disons).

Le mot vamm signifie aussi ‘défaut’ mais je pense que le sens fort, aussi possible, de ‘souillure’ rend mieux l’idée du scalde.

Cet humain ‘privé de’ qui tourne tout en mal prend aussi tout à la légère. Et il ne se rend pas compte de sa propre souillure.

Aphorisme :

Ceci ne dit pas qu’il faut prendre tout au sérieux, mais qu’il faut pas se confier aveuglément à ceux qui prennent tout à la légère. Bien qu’ils soient plus sympathiques, leur attitude peut cacher de graves défauts.

 

 

Commentaires de Evans

 

22

          1 Vesall a été attaqué pour deux raisons etc. [Il y a donc eu des discussions interminables sur le l’existence même du mot vesall dans cette strophe. La base en est que, pour suivre les règles de la poésie scaldique le V de vesall devait être en allitération avec le A de maðr. D’autre part, les commentateurs trouvaient que ‘misérable’ n’avait pas de sens à cette place dans le poème … on se demande pourquoi.]

            2 illa est un adverbe; FJ explique l'expression elliptique pour illa skapi farinn, pour laquelle cf. Haraðr saga ok Hólmverja ch. 24: mikill maðr ok sterkr ok illa skapi farinn, ójafnaðarmaðr um alla hluti. Bugge 1, 45 compare ceci à Vatnsdoela saga ch. 29 (IF VIII 1 76): hann var fjölkunnigr mjök ok þó at öðru illa.

 

********* 23. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

23.

Ósviðr maðr                           Le non-sage humain

vakir um allar nætr                veille ‘autour’ toute la nuit [durant toute la nuit]

ok hyggr at hvívetna;              et il pense à [comme dans la s. 22 hví-vetna] ‘de quoi-toujours’ [n’importe quoi]

þá er móðr                             ainsi il est de mauvaise humeur [ou fatigué, pour móðr cf. Eng. ‘moody’]

er at morgni kemr,                 qui au matin vient

allt er víl sem var.                   tout ce qui est (sa) misère [ou déprime, malheur] (la) même a été.

[même sens que la traduction de Boyer ci-dessous]

 

Commentaire:

 

Bien entendu, le commentaire de Jonina est exact mais elle n’insiste pas sur le fait que seul le ‘non-sage’ est concerné. D’ailleurs, on peut se poser une question : n’êtes-vous pas vous-mêmes ‘non-sages’ de ce point de vue là ? Se tracasser toute la nuit pour un truc et n’avoir aucune solution au matin, et en prime faire des rêves qui vous montrent en position d’échec, cela ne vous arrive jamais ?

 

********* 24. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

Ósnotr maðr               Le non-sage humain

hyggr sér alla vera     croit ‘à soi’ tous être

viðhlæjendr vini.         avec-riant pour un ami.

[Le non-sage croit que chacun (qui est) avec (lui) riant (est) un ami.]

Hittki hann fiðr,          n’accroche pas il trouve [comme dans la 22 : il trouve ne pas ‘percuter’ (comprendre que)]

þótt þeir um hann fár lesi, la pensée [(acc.)] à eux de lui le mal [(nom.)] (qu’ils) parlent [(subj.)]

ef hann með snotrum sitr. si il avec des sages est assis.

[Il ne trouve pas à ‘percuter’ la pensée qu’ils parlent mal de lui, quand il est assis avec des sages.]

 

Commentaire:

 

Remarquez bien l’opposition entre le ‘non-sage’ (ósnotr) et les sages (nostrum, datif plur.). Non seulement il se trompe d’ami mais en plus les sages le méprisent.

 

Commentaires de Evans

 

24

            5 fármauvaise action, malice'; lesa fár um e-n signifie évidemment ‘parler mal de quelqu'un, émettre des calomnies malveillantes au sujet de quelqu'un’, cf. Stock. Homil. 52: þat kann enn verda, at maðr vemk á þat , at lesa of adhhra ok hafa uppi löstu manna, et notez umlestrcalomnie’, umlassamrcalomnieux’, umlesandi, umlesmadr, umlestrarmaðr calomniateur’; il est intéressant que ces mots soient trouvés seulement dans des textes religieux. Ces sentiments et ceux de la strophe 25 peuvent être mis en parallèle avec un certain nombre de proverbes continentaux (cependant aucun d'eux ne restreint leur application à l'homme ‘non-sage’). Singer 8 affirme qu’il ne peut y avoir aucun doute d'un lien ; faute d'un modèle biblique ou classique, il  se demande si leur origine ne  pourrait être arabe (apporté par l'intermédiaire des raids Viking en Espagne).

 

********* 25. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

(les 3 premiers vers sont exactement le mêmes que ceux de 24

25.

Ósnotr maðr

hyggr sér alla vera

viðhlæjendr vini;

[Le non-sage croit que chacun (qui est) avec (lui) riant (est) un ami.]

þá þat finnr                             alors que il trouve

er at þingi kemr,                     quand au thing il vient

at hann á formælendr fáa.      à lui comme porte-parole peu nombreux.

[sens comme chez Boyer]

 

Commentaire:

 

C’est frappant que le non-sage qui croit à la bienveillance des sourires d’autrui soit cité deux fois de suite. Je veux dire : que le sage sache détecter qui sont ses véritables amis et que le non-sage en soit incapable, c’est assez évident. Je trouve que ces deux strophes, 24 et 25 montrent une sorte de paranoïa de la trahison dans la civilisation nordique ancienne.

 

Commentaires de Evans

 

25

            5 er at þingi kømr -  la plupart des rédacteurs comprennent  hann  comme le sujet implicite, mais le verbe peut être impersonnel, comme dans er at morni kømr 23 et d’autres exemples dans  Fritzner 2, cf. koma at 7. Aussi  BMO et von See 3,27.

 

********* 26. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

26.

Ósnotr maðr                           Le non-sage humain

þykkisk allt vita,                      se pense tout savoir

ef hann á sér í vá veru;           si il à soi dans un précaire abri ; [voir commentaires]

[Le non-sage se prend pour un savant tant qu’il a pour lui un semblant d’abri]

hittki hann veit,                       non-percute [comme dans 22 et 24] il sait

hvat hann skal við kveða,       quoi il va avec dire

ef hans freista firar.                si lui tenter [ou mettre à l’épreuve] les gens [nom. plur. = sujet de freista].

[il ‘sait ne pas comprendre quoi dire’ si les gens le mettent à l’épreuve. Notez la façon rigolote de dire ‘il ne sait pas comprendre’]

 

Commentaire:

 

Les commentaires d’Evans montrent bien que veru (datif de vera = abri) et ont créé un sacré débat.

Pour vera Evans dit qu’il faut traduire aussi par ‘abri’ dans le trophe 10, ce que je n’ai pas fait, voyez les commentaires de la strophe 10. Ici, par contre, c’est le sens ‘être’ de vera qui est impossible. En plus, í veru signifie sans problème ‘dans un abri’ ce qui colle parfaitement avec le contexte. Alors, où va ? [pardon, je n’ai pas pu me retenir] Vous voyez par Evans que les experts ont inventé pour l’occasion un sens : ‘coin’ (qui devrait être alors au nominatif, on se demande comment dans cette phrase !). Moi, je remarque que le mot vá-brestr (m. à m. malheur-accident) signifie un ‘bruit accidentel bizarre’ en associant deux mots annonçant un malheur. Je ne vois pas pourquoi le scalde n’aurait pas eu le génie (c’est le boulot des poètes, non ?) de créer un mot nouveau en associant le malheur à l’abri (au fait, on ne pourrait pas dire « un abri de malheur » pour dire un abri minable qui n’abrite que très mal ? (Likewise English : a wretched shelter). En plus, il existe une variation canonique de comme préfixe du même sens que var-. Ce préfixe ajoute le sens de « à peine de », « peu de ». Cette hypothèse signifie encore que l’abri est ‘à peine un abri’. Et ça colle parfaitement avec ce qui suit. Oh yeah !

Pour le sens, on retrouve l’idée que l’idiot qui ferme sa gueule prend moins de risque que celui qui l’ouvre, et ici, même et surtout si on l’oblige à l’ouvrir. Je parlais d’obsession de la trahison, ici c’est une sorte d’obsession envers ceux qui ne l’ouvrent que pour dire que des conneries.

Ma moralité à moi c’est plutôt que ceux qui l’ouvrent sans cesse pour dire des conneries sont évidemment vite lassants  mais, bon, une petite connerie ici où là ne fait de mal à personne !

 

 

Commentaires de Evans

 

26

              3 verarefuge, abri’, comme dans 10 ci-dessus.   peut venir du  mot commun ‘malheur, calamité’ (comme discuté récemment par von See 3, 23). Mais Sigsk. 29 a . . . at kváðu við kálkar í  ,  le sens ‘malheur’ est clairement impossible, et de ceci les lettrés  ont déduit l'existence d'un nom de cette forme  et de signification ‘coin, recoin’ l'un ou l'autre vus  comme simple corruption textuelle de vrá (Bugge 1,394, qui pense le mot a pu avoir dérouter les scribes du fait de la perte d’un ‘v’ devant un ‘r’ en norrois occidental) ou alternativement comme  une forme dialectale (Cl-Vig 673 postule  une rare modification de son vr → v-, prétendument exemplifiée dans veitacreuser’, veinahennir’, supposés venir de *vreita, *vreina, mais ces étymologies sont plus que douteuses) ou, troisièmement et très probablement, comme mot distinct étymologiquement apparenté au OE wōhtordu, torsion’ (ainsi de Vries 5, 637 et Fritzner 2, iii 835-6, qui apporte à l'appui des noms norvégiens de lieux). Le rendu par ‘coin’ a un sens meilleur ici que ‘malheur’ et devrait être adopté.

 

********* 27. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

27.

Ósnotr maðr                           Le non-sage humain

er með aldir kemr,                  qui avec les autres vient

þat er bazt, at hann þegi;        c’est meilleur, pour lui se taire;

[Le non-sage qui vient à d’autres personnes, c’est meilleur, pour lui se taire]

 

engi þat veit,                           aucun qui sache [personne ne sait]

at hann ekki kann,                  à lui non peut [qu’il ne peut rien]

nema hann mæli til margt;     sauf il (qu’il) parle (à) beaucoup; [sauf s’il parle trop]

[Personne ne sait qu’il n’est capable de rien sauf s’il parle trop]

 

veit-a maðr                             ne-sache l’humain

hinn er vettki veit,                   celui qui rien sache

þótt hann mæli til margt.        bien que il parle (à) beaucoup

[Il ne sait pas qu’il ne sait rien bien qu’il parle beaucoup]

 

Traduction de Boyer :

 

27. Le sot

Qui va parmi les hommes,

Le mieux est qu'il se taise;

Nul ne sait

Qu'il n'est capable de rien,

A moins qu'il parle trop;

On ne sait pas

Qu'il ne sait rien

S'il s'abstient de trop parler.

 

Commentaire:

 

Encore un non-sage …  Bon, pour les trois derniers vers, vous voyez que je m’oppose à la traduction de Boyer et c’est sage.

C’est encore une fois l’idée que le non-sage ferait mieux de se taire. Avec ici en plus (2ème triplet de vers) qu’il ne sait rien faire et (3ème  triplet) qu’il ignore qu’il ne sait rien.

 

On retrouve maintenant une obsession du trop parler … oups, je me tais.

 

Commentaires de Evans

 

27

          maðr est une insertion nécessaire  dans 1. Sur la supposée origine biblique de la description de l’idiotie par loquacité voir le p. 15. [donnée avec les commentaires de la strophe 21]

              de Boor 373 propose plausiblement que les lignes 4-6 et 7-9 soient des variantes interchangeables d’une même tradition.

 

********* 28. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

28.

Fróðr sá þykkisk,                    Bien instruit ainsi se pense

er fregna kann                        qui questionner peut

ok segja it sama,                     et répondre ce ensemble;

[Il se croit bien instruit celui qui peut faire les questions et les réponses]

eyvitu leyna                            rien [ou manque d’esprit] cacher

megu ýta synir,                       ils peuvent des hommes les fils [les fils des hommes peuvent]

því er gengr um guma.           parce que va parmi les humains.

[Les fils des hommes (ne) peuvent rien cacher parce que (cela) se répand parmi les hommes.]

 

Commentaire:

 

Le mot eyvit est ici au datif parce que la chose cachée (leyna = cacher) est complément d’objet indirect. Ce mot signifie en effet ‘rien’. Mais son sens premier, ey-vit, est ‘non-esprit’. Je le signale parce que c’est une sorte d’astuce du scalde qui parle de celui qui se croit fróðr, instruit et qui en réalité cache qu’il est ey-vit. Ce sens premier ne colle pas dans le contexte mais peut provoquer un sourire au passage, pour ceux qui en connaissent l’étymologie.

Comme vous le verrez dans le commentaire d’Evans, ‘on’ pense que les deux moitiés de la strophe n’ont pas grand-chose à voir ensemble. Mais il me semble clair que la strophe entière signifie : « Celui qui a le pouvoir de faire les questions et les réponses peut se croire très intelligent, il ne peut rien cacher (en particulier son manque d’esprit) car cela se répand parmi les humains. »

 

Je vois là une attaque contre les puissants qui non seulement veulent nous forcer à faire des choses, mais aussi veulent nous faire croire qu’ils ont de bonnes raisons pour le faire.

 

 

Commentaires de Evans

 

28

            6 gengr um - soit ‘(il) arrive’, comme dans 94, soit est dit au sujet de’, voir Fritmer 2,  ganga um 4 et ganga 19. Quelque soit la position adoptée, le lien entre les deux moitiés de la strophe est obscur ;  les ‘explications’ de Heusler 2, 112 et von See 3, 24 sont assez obscures elles-mêmes. Il peut bien être que, comme de nombreux rédacteurs l’ont pensé, les deux moitiés , au départ, n'aient pas été ensemble, bien qu'il soit curieux que, comme von See le précise, ceci semble être la même combinaison d’idées qui se produit aussi dans 63 (dont les deux moitiés Heusler 2, 117, de façon intéressante, pensait séparer).

 

********* 29. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

29.

Ærna mælir,               Suffisamment il s’exprime

sá er æva þegir,          celui qui jamais n’est silencieux

staðlausu stafi;            [traduc. classique:] d’absurdes paroles, [mais mot à mot réel:]

place-sans [sans place, déplacé] bâtons ou lettres écrites [souvent utilisé pour parler des runes car elles sont écrites sur des ‘bâtons’]

[Celui qui ne sait pas garder le silence s’exprime suffisamment avec d’absurdes paroles ou d’absurdes écrits ou de runes hors de leur place]

hraðmælt tunga,         rapide à parler langue

nema haldendur eigi, prend tenant non [ne se (re)tenant pas]

oft sér ógótt of gelr.    souvent soi non-bien de (elle) chante ou croasse ou incante.

[La langue qui ne sait se retenir de parler souvent se fait du tort par son chant ou son incantation]

 

Commentaire:

 

« Encore une fois : il faut rester silencieux, alors ? ». Oui mais, il y a quand même deux mots ambigus. L’un stafr signifie ‘lettre écrite’ au mieux, le sens ‘mot’ est possible mais tiré par les cheveux. C’est quand même d’abord des ‘lettres gravées sur un bâton’ qu’il désigne. L’autre gala (c’est l’infinitif, il fait gelr à la «3eme personne du singulier du présent de l’indicatif), signifie proprement ‘croasser’ (comme un corbeau) et aussi ‘chanter’ mais avec le sens d’une incantation, pas de chanter l’opéra. Je trouve que cela fait un cas particulier intéressant qui dit : il faut aussi tracer les runes et entonner le galdr avec mesure.

Notez que les 3 premiers vers sont relatifs à l’écriture magique et les 3 derniers à la parole magique.

C’est un cas typique ou une traduction qui fuit tout ce qui est magique donne l’impression que le Hávamál se répète sans arrêt.

 

Commentaires de Evans

 

29

          3 staðlausu définit en général le génitif singulier du nom staðlausadéraison, absurdité’, bien qu’on ne puisse exclure la faible possibilité d’un accusatif pluriel d’un adjectif staðlauss. Le nom  ne se rencontre pas ailleurs (bien que staðleysi soit rencontré); staðlauss est rencontré une fois, traduisant le Latin paviduseffrayant’. Stafimots’, cf. sagði sunna stafi Sigrdr. 14.

            5 haldendr peut être soit un nominatif sujet ou accusatif objet de eigi.

 

********* 30-31-32. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

30.

At augabragði                        D’un clin d’œil

skal-a maðr annan hafa,        ne va pas l’humain envers l’autre agir,

þótt til kynnis komi;                bien qu’il vers une personne connue vienne;

[Hâtivement (ou Comme avec un complice), l’humain n’agira pas envers un autre, même si (cet autre) est une personne connue;]

 

margr þá fróðr þykkisk,          beaucoup qui bien instruit se pensent,

ef hann freginn er-at               si il demandé n’est pas

ok nái hann þurrfjallr þruma.            et obtient il peau-sèche à traîner.

[Nombreux sont ceux qui se croient savants si on ne leur demande rien et qu’ils traînent (se ‘prélassent’) sans se faire suer.]

 

31.

Fróðr þykkisk,                                    Il bien-instruit se pense

sá er flótta tekr,                                  celui qui la fuite prend,

gestr at gest hæðinn;                          l’invité à l’invité moqué;

[Il se croit savant celui qui s’en va (quand) les invités se moquent (les uns des autres);]

veit-a görla                                         il ne sait pas complètement

sá er of verði glissir,                           celui qui au repas sourit (ironiquement)

þótt hann með grömum glami.           bien qu’il avec les monstres discute (tranquillement)

[Celui qui sourit et se moque ne sait pas vraiment (ce qu’il fait), alors qu’il papote avec des monstres.]

 

32.

Gumnar margir                      Les hommes nombreux

erusk gagnhollir                     sont à eux plaisants l’un à l’autre

en at virði vrekask;                 mais au repas se secouent (l’un l’autre );

[Les hommes sont souvent plaisants les uns avec les autres mais s’affrontent pendant le repas;]

aldar róg                                 du peuple la lutte [la dispute entre les gens]

þat mun æ vera,                      qui va toujours être

órir gestr við gest.                  il joue des tours l’invité avec (à) l’invité

[Il existera toujours une forme de dispute, celle où les invités se jouent des tours (ou : se déchaînent).]

 

Commentaires

 

J’ai réuni ces trois strophes parce que les commentateurs ont mélangé, à mon avis à tort, les idées évoquées par ses strophes. Et moi, au contraire, je vais souligner qu’elles touchent à des sujets distincts. Bon … je me tire un peu dans le pied, puisque je vais montrer qu’il n’y a pas de raison de les mettre ensemble !

 

Commentaires sur les traductions :

S. 30 vers 1 : augabragð = un clin d’œil un battement d’œil, rien ne dit que ce clin d’œil soit ironique ni signe de dispute. L’ironie est présente dans la strophe 31 et la dispute dans la 32, il n’y a pas de bonne raison de les faire ‘remonter’ à la strophe 30. En plus, on a une forme comme ‘hafa at augabragði’ et hafa at a le sens de ‘agir’ (un peu comme notre ‘avoir à’ qui signifie ‘devoir’), donc c’est ‘agir d’un clin d’œil’. Un clin d’œil c’est soit complice soit rapide et donc cela peut vouloir dire soit ‘agir rapidement’ ou ‘agir en complicité’. Le Cl-Vig. dit bien que l’expression at augabragði signifie ‘se moquer’ et donne cette strophe du Hávamál comme exemple. Cet usage métaphorique que tout le monde croit voir ici n’est pas du tout obligatoire, et je ne suis pas d’accord que ce soit vrai. En fait, c’est cette interprétation de ‘regard ironique’ qui fait que la première moitié est déconnectée de la deuxième. Je préfère ne pas croire que le texte soit peu cohérent et que c’est cette histoire de blague qui le rend un peu incohérent.

Notez que, dans la strophe 5, le contexte de at augabragði implique en effet un coup d’œil ironique. Notez l’inverse dans la strophe 68 où la fortune passe vite comme un clignement d’œil et personne ne rigole.

Le fait qu’il s’agit d’un clin d’œil même quand on traduit par ‘regarder’ est bien illustré dans la Saga des Frères Jurés. Le chapitre 11 explique que le héros est attiré par la fille de Katla et « Hún hefir og nokkuð augabragð á honum og verður henni hann vel að skapi. » On peut traduire ça par : « Elle lui donnait parfois un coup d’œil et il plaisait à elle. » Dans le ch. 8, le héros voit le temps d’un clin d’œil son voleur s’en aller, c’est la même idée.

S. 30 vers 6 : ‘garder la peau sèche’. On garde la peau sèche soit quand on ne se fatigue pas trop, soit quand on s’engage pas dans une vois jugée dangereuse. Le verbe þruma qui sous-entend des actions lentes indiquerait donc plutôt que ‘n’ pas se mouiller’ le texte parle de ‘ne pas se faire suer’.

S. 30 vers 6 : flótta tekr, signifie bien mot à mot ‘la fuite il prend’ mais comme le signale Evans, on prend souvent la fuite dans les sagas et ce n’est jamais exprimé par flótta taka. Cela ne signifie pas que le texte soit profondément corrompu comme dit Evans, mais que le scalde a utilisé une expression rare qui est du type ‘s’en aller’ mais qui a un sens particulier. On ne saura jamais ce qu’il a voulu dire mais je suggère les possibilités suivantes : ‘se retirer dignement’, ‘se tirer à l’anglaise’, ‘se réfugier dans une attitude digne’, ‘rester sur son quant à soit’.

S. 32 vers 6 : óra ne signifie pas ‘se chamailler’ mais (selon Cleasby-Vig.) to rave ou bien to play pranks = ‘délirer, se déchaîner, faire la bringue, s’extasier’ ou bien ‘jouer des tours’.

 

Commentaire sur le sens de ces strophes :

Trois premiers vers de la 30. Il ne faut pas agir trop rapidement (ou avec complicité) même avec ses amis, mais (trois derniers vers) il ne faut pas non plus rester inactif.

Trois derniers vers de la 30. (et en plus) : Ceux qui n’en foutent pas la rame se croient savants.

Trois premiers vers de la 31. Celui qui s’en va quand les invités se blaguent les uns les autres se croit savant.

Trois derniers vers de la 31. Vu le contexte cela suppose que le ‘non-savant’ (oups, l’ignorant) est détendu et ne s’aperçoit pas qu’il est entouré de ‘monstres’, de gens dangereux.

Trois premiers vers de la 32. Des gens par ailleurs plaisants vont se battre au cours ‘d’un repas, je suppose sous l’effet de la boisson ou des problèmes de répartition des sièges ou de la nourriture ou plutôt … comme l’explique la deuxième partie de la strophe.

Trois derniers vers de la 32. Les gens qui mangent entre eux ont tendance à se déchaîner (ou faire des farces, ou les deux) et cette forme de lutte existera toujours à cause de leur excitation. Donc ils vont se bagarrer à cause des mauvaises blagues ou tout simplement parce qu’ils sont déchaînés.

 

Commentaires de Evans

30

Les deux moitiés s’adaptent mal ensemble.

          3 þótt est virtuellementquand’.

          5-6 Pour la coordination de deux clauses conditionnelles, où la première a ef suivit de l’indicatif et la seconde a un subjonctif sans ef, cf. ef þú kannt meb at fara, ok bregðir þú hvergi af Njáls saga ch. 7 (IF XII 24) et de nombreuses autres instances dans Nygaard 2, §185, Anm. c.

              6 þurrfjallravec la peau sèche’ c.-à-d. dans des vêtements secs.

 

31

  1-3 La passage de cette moitié à l’autre n'est pas clair, et il y a une difficulté métrique dans 3, puisque (comme l’a montré Bugge 3) la première syllabe d'un dissyllabe à la fin d’une  ljóðaháttr, ‘une ligne complète’, doit  être courte. (Une longue voyelle suivie immédiatement d'une voyelle courte, comme par exemple dans búa, compte comme une courte à cause de cette règle.)

Les interprétations habituelles sont qu’un invité qui raille un autre invité agit sagement en partant. Ceci se comprend, mais réduit þykkisk à un er, il prend fróðr pour prudent, de bon sens’, qui s’intègre mal, et suppose une expression taka flótta ayant sens de ‘prendre fuite’ qui ne semble pas apparaître ailleurs en dépit de l'occurrence fréquente de cette notion dans les sagas. …

En raison de toutes ces difficultés, il est probable que le texte soit profondément corrompu.

 

32

  2 erusk – les formes réflexives de vera (avec un sens de réciprocité) sont très rares, mais [possibles] voir  Cl-Vig S.V. vera B IV; et  l’inscription runique sur un peigne trouvé à Trondheim (env. 1100?) et normalisée comme  Liut[ge]r ok Jóhan erusk vinir, NIYR V 31.

  4 aldar rógdisputes dans (c.-à-d. parmi) les hommes’.

 

********* 33. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

33.

Árliga verðar              Tôt d’un repas

skyli maðr oft fáa,       devrait l’homme souvent se munir [‘se munir d’un repas = ‘manger’]

nema til kynnis komi.  sauf vers une connaissance [ou : un parent] il aille.

Sitr ok snópir,             Il est assis et reste inactif lamentablement,

lætr sem sólginn sé     se comporte comme avalé soit [il se comporte comme s’il était ‘avalé’, étouffé]

ok kann fregna at fáu. et il peut demander de peu de choses.

 

Commentaire:

 

snópir : snópa signifie : ‘rester lamentablement inactif’ (Engl. : to mope) et non ‘agiter les mâchoires’ (comme dans Boyer 33).

sólginn : participe passé de svelgja, avaler. Donc sólginn = avalé et non affamé. L’image que nous utilisons plutôt que ‘être avalé’ est ‘être étouffé’.

 

Vous voyez que, en traduisant exactement ce que dit le texte, la longue discussion de Evans sur des sens divers n’a plus lieu d’être. Cette confusion vient du besoin incontrôlable des experts à voir un maximum d’histoires de bouffe dans le texte. Si on ne voit pas en l’homme nordique ancien qu’un baffreur, alors on garde le sens propre des mots et arrive au sens suivant pour cette strophe :

Il faut manger solidement le matin (règle de vie générale encore valide aujourd’hui) sauf si on se rend chez un ami (car on n’aura plus faim et on ne fera pas honneur à son hospitalité). En ne partageant pas le repas qu’il se doit de vous offrir, on est exclu du groupe, on est comme étouffé et on ne participe pas aux discussions.

 

 

Commentaires de Evans

 

33

  2 opt signifie probablement en règle générale, régulièrement’. Quelques rédacteurs ont compris 1-3 veut dire impliquer mange tôt, à moins que tu n’ailles faire une visite  -  dans ce cas ne pas manger du tout, mais attendre jusqu'à ce que arrives chez ton hôte’.  De beaucoup, la meilleure explication est celle de M. Olsen 5, qui rend par ‘Mange normalement tôt, à moins que tu ailles faire une visite (dans ce cas tu manges légèrement plus tard, pour ne pas arriver mort de faim)’.

          4 snópa est trouvé seulement une fois ailleurs dans un vers de la saga de Gautrek (snaudr mun ek snópa Skj . ii 342),    Dans le présent passage il doit signifier que quelque chose comme ‘traîner en ayant faim, agité implorant de la nourriture '.

            5 sólginn signifie probablement mort de faim’ …

 

********* 34. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

34.

Afhvarf mikit                           mauvais-virage [‘voie tortueuse’] grand

er til ills vinar,                        celui-qui ‘vers’ [tends à être] mauvais ami

þótt á brautu búi,                    bien que sur une route [tracée dans un lieu désert] habitant

[Un chemin très tortueux conduit au mauvais ami bien qu’il vive près d’une route utile à la circulation.]

en til góðs vinar                      mais ‘vers’ [tends à être] bon ami

liggja gagnvegir,                    git gain-voie [s’étend une voie avantageuse, un raccourci]

þótt hann sé firr farinn.          bien que il soit plus loin voyagé.

[Un chemin avantageux, un raccourci, conduit au bon ami bien qu’il vive (ou : s’éloigne) plus loin]

 

Commentaire:

 

Le mot braut mérite quelques explications. Il désigne une route au travers de zones rocheuses ou boisées et donc, en effet, un chemin qui peut être tortueux. Je pense que c’est aussi le fait qu’il soit un chemin qui évite les difficultés que le scalde a voulu évoquer. Il y a dans cette strophe un jeu sur les mots désignant diverses sortes de chemins.

 

Commentaires de Evans

 

34

            6Bien qu'il soit allé plus loin’. Il se peut que, cependant, que FJ ait raison de supposer que nous avons ici un exemple de fara transitif avec acc. objet direct:arriver sur, rattraper, se réunir’; on a alors :  (bien qu'il (à être) soit rencontré plus loin’ (voir Cl-Vig S.V. fara B 1 2)

 

********* 35. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

35.

Ganga skal,                Partir il doit,

skal-a gestr vera         il ne doit pas l’invité être

ey í einum stað;          toujours dans une position

ljúfur verðr leiðr,        l’aimé sera détesté

ef lengi sitr                  si longuement il est assis

annars fletjum á.         d’un autre  les chambres dedans. [dans les chambres d’un autre.]

 

Commentaire:

 

Ici le mot ey est utilisé comme s’il était un préfixe. Normalement, il signifie : île. Le scalde a dû vouloir évoquer la position de l’invité qui s’accroche et se rend singulier comme une île au milieu de l’eau.

 

 

Commentaires de Evans

35

L’omission de skal dans 1 est une instance claire de haplographie. Pour le sentiment, les éditeurs comparent avec Egils saga ch. 78 ( IF II 272): þat var engi siðr, at sitja lengr en þrjár nætr at kynni. [Note YK. La référence actuelle est chapitre 81. « ce n’était pas l’habitude de rester plus de trois nuits en visite. »]