Ihwaz ou Iwaz

 

Mots étymologiquement apparentés : Allemand, Eibe (if); Anglais, yew (if); Français if (et le prénom Yves).

 

Les deux orthographes sont considérées comme vraisemblables par Krause qui traduit Ihwaz par ‘if’. Nous avons déjà discuté de savoir si l’arbre du monde est un if, un frêne, un chêne ou un bouleau. Peu importe en effet, nous verrons encore d’autres attributions à Ihwaz; mais elle me paraît être sans conteste la rune de l’arbre du monde, qu’on l’appelle Yggdrasil en Vieux Norrois, et Irminsūl en Haut Vieil Allemand, ce qui signifie ‘immense pilier’ qui se dirait Jörmunsúl en Vieux Norrois, mais ne se rencontre pas dans les textes.

 

C’est une rune rare, peu utilisée dans les textes, et qu’on ne rencontre d’ailleurs pas avant l’an 400. Elle n’apparaît au total que dans les Futharks (le premier Futhark complet date en effet du début du cinquième siècle) et dans des inscriptions incompréhensibles en Scandinavie et sur le continent, alors qu’on la trouve en tout et pour tout dans quatre exemples anglo-saxons dont les mots sont intelligibles. Tous ces détails, qu’on trouve dans le livre d’Odenstedt, montrent bien qu’Ihwaz n’est pas couramment invoquée. Cependant, elle est la treizième rune du Futhark ancien, et donc centrale avec Jeran, ce qui montre bien qu’elle n’est pas un ajout tardif. Une interprétation évidente de ce fait est que les runes servaient à consacrer les poèmes magiques, et le son rendu par la rune Ihwaz aurait été pratiquement inutile dans une langue germanique. Les runologistes discutent encore de quel son il s’agit, en tous cas c’est donc un son peu courant. Son utilisation ne pouvait qu’être réduite. Tout comme la rune suivante, Pertho, le fait que ces runes soient centrales et qu’elles ne soient guère utilisées dans le langage habituel semble souligner leur importance pour la ‘magie pure’, je veux dire une magie plus pensée qu’exprimée. D’ailleurs, autant Ihwaz me semble une rune parfaitement masculine, autant Pertho me semble représenter la quintessence de la féminité. La centralité de leur couple s’accorde bien avec la centralité des relations entre le féminin et le masculin dans nos vies – y compris chez les homosexuel(le)s eux-mêmes, qui sont simplement un peu plus ‘centraux’ que la moyenne. Ce qui est si central à nos vies se passe de paroles.

Ceci étant, les deux formes ihwaz1 sont utilisées indifféremment ainsi que des formes inclinées comme ihwaz2. Je signale que les runes sont écrites de gauche à droite comme nous le faisons maintenant, mais aussi de droite à gauche. On trouve les deux formes dans les deux façons d’orienter l’écriture.

Il est nécessaire de faire maintenant un point sur les runes viking et leur forme tant elle a varié par rapport au Futhark germanique ancien.

Dans le poème runique norvégien, la rune de l’if est à la seizième place, et elle est dessinée d’une façon entièrement différente : ihwazVik c’est-à-dire comme certaines formes moins fréquentes d’Algiz. Je suppose que les Vikings ont voulu ajouter une poésie graphique au nom des runes. Algiz a été supprimée mais son graphisme le plus usuel, mannazVik, a été attribué à Mannaz (qui s’appelle alors maðr, l’humain), comme nous allons le voir en étudiant cette rune. Ainsi la rune de l’arbre du monde est représenté après l’an 800 par ihwazVik, ce qui stylise bien un arbre et ses racines, tournées vers la terre, et la rune de l’homme devient mannazVik, qui stylise un homme aux bras ouverts vers le ciel. Il est certain que ces interprétations ne sont pas du tout inclues dans l’ancien Futhark puisque les formes des runes sont tout à fait différentes. Cette évolution des runes dans le Futhark viking est néanmoins intéressante et permet de comprendre bien des attributions de sens faites dans les livres mystiques sur les runes, bien entendu sans la moindre explication. Nous venons de voir comment ces interprétations ont été inclues dans le Futhark aux environs de l’an 800, elles ne sont ni éternelles ni intangibles.

Revenons maintenant aux runes de l’ancien Futhark, et utilisons la seizième et dernière strophe du poème runique norvégien pour mieux comprendre le sens de la rune Ihwaz.

 

Poème runique norvégien :

yrNorv est l’arbre le plus vert en hiver;

vant er, er brennr, at svíða.

Traduction de Wimmer :

il prend soin provoquer des brûlures, qui (quand) il brûle.

Traduction personnelle :

il est avide de provoquer des brûlures et se consume (entièrement).

 

Wimmer donne le nom de ýr (if) à cette rune, ce qui est confirmé par d’autres textes. Vous remarquez que ma traduction est proche de celle de Wimmer. En effet, on trouve sur la toile mille traductions fantaisistes c’est pourquoi je tenais à rappeler la traduction ‘officielle’. Cependant, Wimmer énonce une banalité : bien entendu, rien ne peut provoquer des brûlures sans soi-même brûler. Par contre, rares sont les bois qui se consument entièrement sans faire de braises, et c’est cette propriété qui est attribuée à yrNorv par le poème runique.

L’if a bien des propriétés. Dans notre civilisation moderne, c’est l’arbre des cimetières, rabougri et vaguement triste. Cet aspect, dont l’if ne peut se libérer, n’existe absolument pas dans les civilisations anciennes qui utilisaient l’if pour la fabrication des arcs et de flèches, comme les autres poèmes le confirmeront abondamment. Ici, ce qui est décrit, c’est son aspect toujours vert, associé donc à une vitalité qui ne décroît jamais, même en hiver. Cette propriété paraît capitale dans l’inconscient de cette époque, ce qui rend encore plus incroyable l’image pitoyable de l’if dans notre inconscient collectif actuel.

Quant au nom botanique de cet arbre, rappelez-vous que Lancelot va se battre contre Iweret sous un tilleul, dit le conte, toujours vert. Comme le décrit la version la plus primitive connue du poème (en Moyen Haut Allemand) : Lanzelet affronte Iweret sous

diu linde ist grüene durch daz jâr

(ce tilleul (qui) est vert au travers de l’année)

et

dar under stât ein brunne kalt

(dessous lui se trouve une fontaine froide).

 

De même, le ‘frêne’ Yggdrasil de l’Edda est décrit comme toujours vert et à son pied se trouve la fontaine d’Urdhr, comme nous l’avons vu en décrivant les runes Uruz et Naudiz :

 

Je sais que s’élève un frêne, nommé Yggdrasil,

Arbre élevé, éclaboussé de boue blanche;

De là viennent les rosées

Qui tombent sur la vallée;

Il s’élève toujours vert au-dessus

De la fontaine d’Urdhr.

 

On possède aussi une description du temple d’Uppsala disant :

À proximité de ce temple, il y a un arbre extrêmement grand qui étend largement ses branches et reste vert hiver comme été. Nul ne sait quelle sorte d’arbre c’est.

Le fait que l’auteur de ce texte dise que nul ne sait quelle sorte d’arbre c’est, montre bien que les attributions botaniques n’étaient pas la préoccupation majeure de ces gens. Ils disposaient d’un arbre sacré toujours vert, et faisaient leurs sacrifices à son ombre. Ceci étant, il est bien connu que les ifs non taillés deviennent gigantesques car ils peuvent vivre plusieurs centaines d’années, plus longtemps que les chênes. D’ailleurs, les celtes vénéraient aussi l’if, et voici une célèbre description d’un if celte, elle ne correspond bien entendu à aucune espèce d’arbre de la réalité ordinaire:

... Un if avec des qualités variées,

Avec trois fruits choisis.

 

Le gland et la noix étroite et sombre,

Et la pomme, ce qui était excellent,

Le Roi les envoya régulièrement

Sur lui, trois fois par an ...

 

Trois cents coudées étaient la hauteur de l’arbre sans défaut,

Son ombre abritait mille personnes ...

Tout ceci s’ajoute aux arguments du chapitre 2 au sujet d’Yggdrasil, je vais cependant me permettre de vous en rappeler l’essentiel.

Comme dans de nombreuses mythologies ‘primitives’, le monde s’organise autour d’un arbre, Yggdrasil. L’expression askr Yggdrasils (le ‘frêne’ Yggdrasil) apparaît plusieurs fois dans l’Edda, mais ce frêne est décrit comme toujours vert, et quatre cerfs en mangent les aiguilles. Que cet askr soit en fait un if n’est pas du tout étonnant : même aujourd’hui les noms populaires des arbres sont encore très variables. Par exemple, et malgré ce que disent les dictionnaires, le fayard est-il un hêtre (dans le Dauphiné) ou bien un frêne (dans les Cévennes)? L’entêtement des experts à traduire askr Yggdrasils par ‘frêne Yggdrasil’ les conduit même à d’amusantes affirmations. Par exemple, Cleasy-Vigfusson affirme, au mot barr (feuille d’un arbre en forme d’aiguille, aiguille de pin) :« the word is wrongly applied by Snorri, Edda II, who speaks of the ‘barr’ of an ash ». Comme si Snorri pouvait confondre le mot pour aiguille et le mot pour feuille ! Par contre, il pouvait, en effet, utiliser un mot imprécis pour désigner un if. Dans Valhöll, les Einherjar boivent à satiété de l’hydromel sorti des tétines de la chèvre Heiðrún (‘rune de paiement’) laquelle se nourrit en mordant les barr du ‘fameux’ arbre Læraðr (celui qui porte le = soit ‘activité’, soit ‘traîtrise’). Les traducteurs parlent comme un seul homme des feuilles [Note 1] de Læraðr sans doute parce qu’il est de coutume de l’identifier avec Yggdrasil. D’ailleurs ni les cerfs d’Yggdrasil ni la chèvre de Læraðr ne ‘mangent les feuilles’ chacun ‘bítr barr’(mord les épines) avec les dents, ce qui s’accorde bien avec quelque chose de difficile à manger.

Nous allons voir que le Dit de Fjölsvinnr (Fjölsvinnsmál) dit qu’on jette les baies d’Yggdrasil dans le feu pour guérir les maux féminins, ce qui s’accorde à l’if car dans la médecine populaire, l’if a joué un rôle important pour les indispositions féminines et la grossesse. On retrouve d’ailleurs ce rôle dans la pharmacopée des indiens d’Amérique et, m’a-t-on dit, dans la pharmacopée anti-cancéreuse moderne. Inversement, les ‘baies’ du frêne sont des graines amères entourées d’une peau, et sans usage médical traditionnel chez les Germains, alors que les feuilles et l’écorce du frêne en ont un [Note 2]. Enfin, quand on repense au grand chêne de la ville d’Is, alors l’Yggdrasil celtique serait un chêne. Chez les sibériens, l’arbre du monde est un bouleau etc. Que plusieurs essences d’arbres aient été considérées comme l’arbre du monde n’est donc pas tellement troublant.

Toutes ces hésitations, en fin de compte, suggèrent simplement que l’espèce exacte de l’arbre n’est pas tellement importante. Il vaut mieux respecter ces géants venus du fond des temps que de les identifier.

 

smd00195m

 

Le séjour de la moitié des guerriers morts au combat, ici orthographié Valhøll, ceux que Freyja concède à Ódhinn.

La chèvre Heiðrún « mord les épines » de l’arbre Læraðr. L’hydromel sortant de ses tétines sera mis dans le récipient de l’autre côté de Læraðr, juste au-dessus des deux runes (maðr, voir la rune Mannaz ci-après). On voit bien que cet arbre n’est aucun arbre précis, bien sûr pas un if (ni un frêne!), et que Heiðrún mange en effet ses surgeons.

(Téléchargé en septembre 2006 depuis le site la Bibliothèque Royale de Copenhague, leur manuscrit Ny kgl. S. 1867 4º - Sæmundar og Snorra Edda).

 

Pour revenir au texte de l’Edda poétique, il nous dit qu’Yggdrasil est couvert d’une boue blanche. L’Edda en prose précise même que cette boue est blanche laiteuse comme la peau intérieure d’un œuf. Cette boue blanche me paraît une métaphore évidente pour les nuages qui forment en effet une sorte de boue blanche laiteuse, et dont la pluie provient, évidemment. C’est même un des rôles des Nornes que d’arroser les branches d’Yggdrasil de cette eau boueuse. Cette métaphore fait d’Yggdrasil un arbre ‘circulaire’ dont les racines sont dans la terre, mais dont les feuilles aussi sont couvertes de terre. Cela choque notre habitude moderne de vénérer le ciel, mais me paraît aussi bien en accord avec une civilisation matriarcale, fortement liée à la terre-mère.

Le second vers qui insiste sur le fait que l’if se consume entièrement est sans doute lié au fait que cet arbre produit une huile essentielle qui entraîne une combustion complète et doit avoir des propriétés médicales. Le Dit de Fjölsvinnr (strophe 19 à 22) fait une allusion à cette propriété :

 

hvat þat barr heitir

Comment cet arbre s’appelle

er breiðask um

qui s’étend sur

lönd öll (oc) limar ?

tous les terrains cultivables et arides ?

[limar = ‘les’ chaux, rien ne pousse dessus]

 

Mímameiðr hann heitir,

L’arbre de Mímir il s’appelle

[le mot meiðr signifie ‘poutre’ en Islandais, mais ‘arbre’ en Vieux Norrois]

en þat manngi veit,

mais nul homme ne sait

af hverjum rótum rennr;

de quelles racines il court ;

 

Út af hans aldni

De son fruit

skal á eld bera

(on) procure une explosion dans le feu

fyr(ir) keli sjúkar konur;

pour les femmes maladives

útar hverfa

dehors ils s’en vont

þats þær innar skylli

ce qui les explose à l’intérieur.

sá er hann með mönnum mjötuðr.

Tel est-il une mesure pour les humains.

[Le mot mjötuðr a deux sens quasiment opposés: ‘mesure, gardien’ mais aussi ‘une charge, une malédiction’]

 

Ainsi, l’arbre du monde est-il en charge de favoriser la venue au monde des enfants, et c’est vraiment une fonction, une mesure comme dit le scalde, quelques fois bénédiction, quelques fois malédiction.

Les images utilisées pour décrire l’opération magique exercée sur les « femmes maladives » se comprennent tout à fait bien – malgré leur apparente obscurité – si on considère que l’arbre de Mímir est un if, une opinion que nous avons expliquée en détail au chapitre 2. En effet, le scalde utilise deux fois le même verbe [Note 3] pour décrire la baie d’if dans le feu et « l’intérieur de la femme maladive ». C’est le verbe skjalla, qui forme skall au passé et skylli au subjonctif et qui signifie proprement ‘claquer’ comme dans ‘claquer une porte’. Il insiste donc fortement sur l’analogie qui existe entre la baie d’if et la femme en train d’accoucher. Pour comprendre cette analogie, allez vous promener dans un endroit où il y a des ifs quand leurs baies sont mûres, en septembre-octobre. Vous verrez que ce sont des petites baies rouges très charnues dissimulées dans le feuillage et qui ont une forme ‘utérine’, en effet. C’est-à-dire qu’elles sont comme un sac aux parois épaisses, qui s’ouvre par un canal étroit et qui contient une petite graine posée sur son fond. La magie imitative est une des bases des magies primitives et je suppose donc que nos ancêtres faisaient exploser ces baies dans le feu, libérant la graine, et aidaient ainsi les femmes à faire ‘exploser’ le bébé hors d’elles. Pour comprendre cette expression et si vous avez déjà vu un accouchement, vous avez vu que la tête met du temps à passer, et enfin, lorsqu’elle est passée, le bébé sort d’un coup comme s’il explosait hors de sa mère.

Enfin, l’utilisation de la magie imitative peut sembler naïve à l’esprit rationnel. Elle s’appuie sur la croyance – pas si naïve – que rien n’est produit par hasard, que tout est relié à tout par des forces mystérieuses dont certaines sont étudiées par la science et d’autres par la magie. Dans ce cas précis, et par exemple, il est bien possible, et même probable, que la forme de la baie n’ait rien à faire avec l’accouchement. Par contre, les feuilles et les noyaux des fruits de l’if contiennent évidemment des huiles essentielles, et c’est bien pour cela qu’il « se consume entièrement » comme le signale le poème runique islandais. Il semble que plusieurs peuples aient remarqué le rôle de ces huiles essentielles dans l’accouchement. Plus généralement, comprenez bien que si, comme la majorité de nos contemporains, vous considérez que l’homme est hors de la nature, le fait que le fruit de l’if ait la forme d’un utérus n’a strictement rien à voir avec ses huiles essentielles. Inversement, si vous croyez qu’il existe des forces subtiles qui replacent les humains au sein de la nature (et, pour revenir à la rationalité, la théorie de l’évolution des espèces me paraît une excellente, quoique incomplète, analyse des ces forces subtiles !) alors la forme des baies d’un arbre peut fort bien être liée aux rôles des huiles essentielles qu’il contient. La magie imitative tant moquée par les ethnologues pourrait bien être la marque d’une insertion de l’humanité au sein des phénomènes naturels.

Le poème islandais est maintenant simple à comprendre. Rappelons-nous que nous l’avons utilisé pour éclaircir le sens du poème runique norvégien relatif à la rune Uruz.

Poème runique islandais :

yrc’est un arc tendu,

et fer ‘susceptible de rébellion’

et le Farbauti de la flèche.

 

arcus                             ynglingr.

(arc, arc en ciel)           (soit ‘jeune’, soit nom de la famille des ‘Ynglingr’)

 

Le premier et le dernier vers se comprennent sans problème car l’if était un arbre avec lequel on faisait d’excellents arcs, et sans doute d’excellentes flèches. Farbauti est le nom d’un géant, donné une fois par l’Edda comme étant le père de Loki. L’if est donc le père de flèches aussi acérées que Loki.

Le second vers est, comme nous l’avons vu avec la rune Uruz, une sorte de jeu de mot complexe sur les deux sens de ýr = if, et ýr = úr = pluie fine ou scorie de fer, et qui ressemble à úrr = aurochs.

Le second vers du Þrideilur Rúna, tardif et donc déjà rationalisé par les commentateurs islandais, oublie ces jeux de mots et dit :« ÿr er … bargdaga gagn,… » ce qui fait de ýr soit un ‘ustensile de combat’ soit ‘quelque chose contre le combat’. Le commentaire latin permet de mieux comprendre ce dont il s’agit :

yr Arcús (un Arc) [est] expansa tendicula (le petit piège en extension),

præly propugnaculum (de ceux comprimés, le moyen de défense) jaculi excússor (l’expulseur de javelot)

L’arc est donc considéré comme le moyen de défense de ceux qui sont ‘comprimés’ ce qui me semble désigner des assiégés. Il n’est pas considéré comme une arme d’attaque : c’est une arme sur laquelle on peut compter, mais elle ne sert pas les desseins agressifs.

 

Le poème runique anglais tourne encore autour des propriétés de l’if.

Poème runique vieil anglais :

eoh (if) If est un arbre à l’extérieur rude,

dur et ferme dans le sol, un berger de la flamme,

ses racines sous le tronc, une joie sur sa terre natale.

C’est donc un arbre sur lequel on peut s’appuyer, une allusion à Yggdrasil que rien ne peut déraciner, même pas le Crépuscule des Dieux. On trouve aussi une allusion au fait qu’il brûle bien et longtemps.

Le poème anglais décrivant vingt-neuf runes, cela nous fait cinq runes dont on peut supposer qu’elles sont filles d’une rune du Futhark ancien, et on peut faire l’hypothèse d’un tel lien de parenté. Souvenons-nous que j’ai déjà vu en Iar une fille de Jeran. J’ai trouvé trois runes qui peuvent très vraisemblablement dériver de Ihwaz. La vingt-sixième rune du

Poème runique vieil anglais:

æsc (frêne) (ou lance) est haut, aimé du peuple,

fort de son support; il tient en place justement,

bien que de nombreux humains l’attaquent.

 

C’est un frêne, mais nous avons vu que l’if et le frêne semblent très proches pour les maîtres des runes. De plus, ce poème reprend la propriété de bon ancrage au sol déjà attribué à l’if.

 

La vingt-septième rune du

Poème runique vieil anglais:

yr (arc ?, peut-être aussi ‘or’, ou ‘cor’) est joie et digne de souvenir des princes et des nobles; beau sur un étalon, ferme dans les voyages,

quelque équipement de campagne militaire.

L’if aussi bien que le frêne sont des bois de premier ordre pour la fabrication des arcs. Encore une fois, le poème insiste sur le fait que c’est quelque chose sur quoi on peut prendre appui.

La vingt-cinquième rune du

Poème runique vieil anglais:

ac (chêne) est sur le sol, pour les fils de l’homme, nourriture pour la chair;

il voyage souvent sur le bain des fous de Bassan (un oiseau de mer).

L’océan teste si le chêne garde noblement sa foi.

Comme je l’ai déjà dit, le mythe d’Is nous montre que le chêne serait l’Yggdrasil celtique, ce qui s’accorde parfaitement avec le culte que les Celtes ont voué au chêne. Il est naturel de l’associer encore à Yggdrasil et donc à Ihwaz. Le premier vers parle des glands qui nourrissent les porcs désignés par le kennings ‘la chair sur terre’. Les autres indiquent que les navires étaient souvent en chêne, et que « le bain des fous de Bassan », c’est-à-dire l’océan, teste la solidité du bois dont sont faits ces navires. On retrouve une allusion à la solidité, thème central d’Yggdrasil et donc de la rune Ihwaz.

Rappelons que Ýr est la seizième et dernière rune des Futharks nordiques. Nous allons donc déroger pour une fois à notre règle d’identifier la place de la rune dans le Futhark germanique ancien et la place de la strophe associée dans les strophes runiques du Dit de Hár : nous associerons à Ihwaz la seizième strophe du Ljóðatal sur les runes :

Seizième strophe du Ljóðatal :

J’en connais un seizième :

si je veux de la servante des sages [svinna mans]

avoir tous les esprits [ou l’humeur] et le plaisir [ou le sport]

je dois changer sa pensée [hugr, donc aussi son humeur, son âme]

à la femme au bras blanc

et d’elle je tourne tous les esprits [ou affections].

 

Traduction de ma traduction :

J’en connais un seizième : si je veux avoir tous les esprits et le plaisir de la très savante servante, je dois changer sa pensée, à cette femme aux bras blancs, et lui tourner les esprits complètement (la rendre complètement ivre).

Pour expliquer cette strophe, je vais être obligé d’expliquer en quoi le scalde nous (à moi en premier !) donne une leçon de féminisme sans laquelle on ne peut pas comprendre la forme exacte des expressions qu’il utilise.

D’abord quelques indications sur la traduction et le texte. La svinnr man est décrite par un nom composé où svinnr est ‘le sage’ (c’est un adjectif dit substantivé, en Vieux Norrois comme en Français, sinon la forme svinna serait impossible). Svinna est au pluriel et donc signifie ici ‘les sages’ et, pour bien préciser, donc dans notre monde encore macho dans son langage, on dirait plutôt ‘les hommes sages’. Comme je l’ai expliqué avec Wunjo, man est ‘la femme-lige, la servante’ et son sens a évolué vers ‘femme fournissant l’amour’ puis, bien entendu vers une insulte : ‘la putain’. Il est clair que du temps du scalde ce mot n’avait pas encore le sens d’insulte, mais il est aussi à peu près certain que les sens de ‘servante’ et de ‘amour’ étaient déjà liés dans ce mot (je passe sur mes raisons de croire cela, mais par exemple, manrúnar sont les ‘runes d’amour’ et apparaissent dans des textes d’un âge à peu près comparable a celui du Dit de Hár). L’expression est donc intraduisible en Français où le concept qu’elle exprime n’existe pas, c’est un concept qui lie intimement ‘la servante-l’amour-les sages’. En fait la femme que Óðinn veut séduire est une man, au sens habituel, mais en même temps elle est les svinnr, les sages, et donc l’incarnation de toute la ‘sagesse’ du monde. Finalement le mot ‘sage’ lui-même a un double sens, celui du sage qui pratique la sagesse et, comme dans ‘sage-femme’, celui de l’humain qui possède la connaissance (le sens ‘vertueuse’ n’est pas présent dans svinnr). Remettez vous-mêmes ensemble toutes ces idées en un seul mot composé et vous verrez que notre svinnr man, féminisme ou pas, n’est pas vraiment une gentille idiote, elle en est même le contraire, c’est une femme qui reconnaît la féminité de son corps (‘amour’) et qui a appris toutes connaissances de son temps, et qui est assez ‘sage’ pour dominer ces connaissances sans que cela lui tourne la tête, c’est le cas de le dire.

Bien entendu, je suppose que les experts vont me dire que je fais bien des histoires pour un simple ‘a’ et que tout mon commentaire tombe à l’eau par une simple émendation du texte en svinns mans de sorte que svinnr garde sagement son statut d’adjectif s’accordant avec le nom qu’il qualifie. C’est justement un des problèmes dont je me suis plaint ici : les experts émendent à tour de bras pour donner un sens, disent-ils, aux poèmes. Alors, pour une fois que tous les manuscrits semblent donner une même version, qu’on la respecte. Ils diront peut-être aussi que le scalde a voulu seulement faire écho à ce qu’on trouve dans une strophe précédente, líki leyfa ins ljósa mans qui signifie ‘louer le corps de la servante-lumières’ - ou simplement ‘de la blonde jeune fille’. Dans cette expression, le mot ljós, lumière, formant de nombreux composés en ljósa-*, l’expression ljósa-man est originale mais n’est pas surprenante. Je répondrai que, justement, il a voulu montrer que la forme qu’il avait utilisée auparavant, et qui pouvait être lue comme je l’ai dit : ‘la blonde jeune fille’ voulait bien dire ‘la jeune filles des lumières’ décrivant ainsi une des ces jeunes femmes à la chevelure pleine de vitalité (c’est valable pour les brunes tout autant) et luisant d’un éclat qui attire le regard masculin de façon irrésistible.

Une autre remarque intéressante est la variété et le nombre des mots qui parlent des facultés intellectuelles de cette femme: il s’agit de geð, hugr et sefi, trois mots décrivant une forme d’activité intellectuelle. De plus elle est une sage. La conjonction de toutes ces remarques souligne bien que Óðinn ne parle pas ici de séduction graveleuse mais d’une séduction respectueuse. Voici une femme bien équilibrée et intelligente, elle est ‘sage’, c’est-à-dire qu’elle déborde de connaissances et de pouvoir, peut-être est-elle même votre ‘maîtresse’, je veux dire celle dont vous désirez qu’elle vous apprenne la magie. Cette maîtresse-femme que vous admirez et que vous aimez, comment pouvez-vous vous en faire aimer et exciter ses sens au point de lui faire perdre la tête? Le sens du poème passe d’une recette grivoise sur la façon de séduire, à l’interrogation d’un homme qui sent sa faiblesse face à une forte femme, et qui désire s’assurer l’amour et la fidélité de cette femme qui ne lui doit rien. Face à ce type de pouvoir féminin, encore rare de nos jours, mais en pleine renaissance, il ne reste à l’homme que la possibilité de se faire aimer pour rétablir l’équilibre – tout comme, historiquement, les ‘faibles femmes’ du temps passé n’avaient comme seule arme que l’amour qu’elles pouvaient inspirer. Il est remarquable qu’un poème datant sans doute des environs de l’an mil, ou même postérieur, mis dans la bouche du plus puissant des Dieux païens du nord, traite explicitement le cas de la séduction des maîtresses-femmes, montrant qu’il y avait là, dans la civilisation scandinave, un réel problème et donc un assez grand nombre de telles maîtresses-femmes.

Chers collègues masculins, mes compères en séduction, cette rune vous dit qu’il ne sert à rien de frimer devant de telles femmes qui vous percent à jour sans problème et vous méprisent, au mieux avec une condescendance amusée, pour votre attitude idiote. Ecoutez plutôt le conseil de Ódhinn. Ce Dieu intelligent vous dit qu’il n’y a aucun mal à tomber amoureux d’une forte femme - il est ridicule et petit-petit de se moquer, comme on l’a tant fait, du mari de Mme Thatcher, cette fameuse ‘dame de fer’ - mais qu’il faut être capable de vraiment lui tourner la tête pour la séduire. Mais ce n’est pas en gravant la rune Ihwaz avec votre sang que vous la convaincrez ou, pire, en vous faisant tatouer cette rune ! Vous la feriez peut être tout au plus sourire. Ódhinn vous dit : votre sexe dressé, dont vous êtes si fiers, n’est qu’une image minuscule de l’arbre du monde, et il existe un vrai arbre du monde, Yggdrasil, le cheval de terreur, qu’il vous faut vénérer, respecter, il faut vous identifier à lui. Alors, toute forte qu’elle soit, cette femme, qui a ses propres terreurs, terreur devant le vieillissement, terreur devant son propre corps, par exemple, acceptera de vous chevaucher, et elle en ‘perdra la tête’ car vous aurez ainsi trouvé le chemin pour l’aider face à ses terreurs. Alors, elle trouvera effectivement délicieuse votre vipère et lui offrira, tout enivrée, son propre chemin et tout le Fehu de sa douceur féminine, aussi ‘masculine’ qu’on la dise.

Le respect mutuel est l’axe autour duquel le couple s’organise, comme le monde s’organise autour d’Yggdrasil. Ce qui est aussi très beau dans ce poème est qu’il ne décrit pas du tout l’amour conjugal comme une chose ennuyeuse et coutumière mais comme une folie qui vous transporte tous les deux.

Je pense en avoir assez dit sur cette rune, voici une courte

 

Conclusion

 

Ihwaz, rune de l’if est la rune d’Yggdrasil, celle de la solidité masculine, de la force dont on peut dépendre, et de l’amour conjugal toujours renaissant.

Cette solidité masculine, symbolisée par l’if, contient en elle une féminité dissimulée, comme les baies de l’if se manifestent discrètement en automne. Symétriquement, la rune suivante, Pertho, qui illustre la féminité, contient de discrètes allusions à une sorte de force virile des femmes.

 

Lancelot a tué l’homme de l’if, Iweret, et l’if lui-même, en tant qu’arbre puissant, a été éradiqué de nos esprits.

L’homme, en dérobant son pouvoir magique à la femme, puis, de nos jours, en niant l’existence d’un pouvoir magique, peut se passer d’une maîtresse femme à qui il doit faire tourner la tête. Il y gagne une grande indépendance et, d’if majestueux et puissant, il devient comme les ifs de bordure de cimetière, tout rabougri.

 

Notes

 

[Note 1] des feuilles ou des ‘jeunes pousses’. Cette dernière traduction est tout aussi absurde que ‘feuilles’. En effet, les ‘jeunes pousses’ d’un frêne seront détruites quand elles sont mangées. Par contre, un if bourgeonne constamment et, de fait, est couvert de ‘jeunes pousses’ et de surgeons même sur le bas de son tronc. Il n’y a donc aucun avantage à torturer le Vieux Norrois pour confirmer l’hypothèse du frêne, et donc de parler de ‘jeunes pousses’ alors qu’il parle évidemment de ‘aiguilles’.

 

 [Note 2] Bien entendu, ce genre d’affirmation est sujet à caution et ne concerne que la médecine ancienne. J’ai consulté la ‘Physique’ de Hildegarde de Bingen (De ash Les arbres, 27 – 12ème siècle) qui recommande l’utilisation de feuilles de frêne bouillies. Le livre de Mary Beith sur les médecines traditionnelles des Highlands d’Écosse recommande l’usage des feuilles, de l’écorce et de la sève. Seul Culpeper (1653) cite l’usage des graines : « Les noyaux contenus dans enveloppes, souvent appelées les Clés du Frêne, luttent contre les points de côté et les douleurs sur les côtés, agissent par le vent, et chassent la pierre [hors du canal urinaire] en provoquant l’urine (The kernels within the husks, commonly called Ashen Keys, prevail against stitches and pains in the sides, proceeding of wind, and voideth away the stone by provoking urine) ».

[Note 3] En fait, il est évidemment possible que la première utilisation, skal, ne soit que la marque d’un futur (comme shall en Anglais). On traduirait alors le deuxième vers par : « on portera au feu ».