Ingwaz

 

Le sens que Krause associe à Ingwaz est : Dieu de la fertilité. Le Dieu Ing est très souvent considéré comme un équivalent de Freyr, ce qui s’accorde bien avec son lien avec la fertilité et qui explique cette attribution de Krause que je vais contester dans la suite.

 

Mots étymologiquement apparentés: le nom du dieu Ing, Vieux Norrois : ingi (‘roi’ dans les textes poétiques), le mot ynglingr associé à la rune Ýr (notre Ihwaz) par le poème runique islandais.

 

La rune Ingwaz n’existe pas dans le Futhark viking, et on peut supposer raisonnablement que la raison en soit qu’elle a été assimilée à Jeran, avec qui elle fait en effet un peu double emploi, comme nous allons le voir.

Elle se dessine en général comme ingwaz1, mais aussi comme un carré ingwaz2, ou encore ingwaz3. Les deux premières formes ne se trouvent que dans des Futharks. Elles apparaissent pour la première fois en 450, et semblent dénoter le son « ng ». Les formes ingwaz4 apparaissent simultanément et dénotent le son « ing ». En fait, elles correspondent à deux runes liées, ingwaz1 et Isaz, pour le son ‘i’. La forme ingwaz5 apparaît en 700 dans les runes anglaises.

 

Cette rune a été éliminée du nouveau Futhark, donc le seul poème runique que nous possédions est le poème Vieil Anglais. Il nous fournit le nom Ing et donc la rune Ingwaz est la rune du Dieu Ing. Dans mesure où ne savons pas grand chose de ce Dieu, nous ne sommes guère avancés. Si vous vous souvenez de la rune Jeran (Ár en Vieux Norrois), vous savez combien j’ai insisté pour dire que cette rune est la rune de Freyr. J’ai aussi insisté sur le fait que les experts attribuent presqu’unanimement (Jakob Grimm, le plus grand et le premier de ces experts, lui, ne le fait pas !) la rune Ingwaz à Freyr du fait que Snorri et plusieurs scaldes attribuent à Freyr le nom de Yngvifreyr. Il est temps maintenant de discuter tout ceci en détail afin de tenter de cerner les rôles de Ing.

 

Ing était-il Freyr, le père de Freyr, Njördhr, ou même son grand-père ?

 

A ceux qui veulent identifier Freyr et Ing, la première et la plus importante des critiques à faire est que Freyr étant un Dieu capital, et si Ingwaz est la rune de Freyr, alors comment est-il possible que cette rune ait été éliminée du Futhark viking ?

Jakob Grimm, dans sa Deutsche Mythologie, distingue des ‘Dieux’ et des ‘Héros’. Parmi ces derniers, il introduit 3 héros germaniques Ingo, Iscio et Irmino. Ces noms viennent du Germanica (ch. 2) de Tacite qui dit que le nom de trois des tribus germaines vient du nom des petits-enfants du fondateur supposé des tribus germaniques, un Dieu nommé Tuisto. Comme l’une de ces tribus s’appelle les Ingaevones, cela donne le nom Ing ou Ingo à son premier chef. Voilà tout ce que l’on sait du Dieu Ing: on n’en sait donc qu’une seul chose, que c’est un très ancien Dieu des germains, dont le culte prenait place chez les Ingaevones, un peuple vivant «près de la mer» c'est-à-dire, sans doute, dans la Hollande et le nord de l’Allemagne actuelles. Aussitôt, Grimm se réfère au poème runique anglo-saxon relatif à la rune Ing et remarque que ce texte peut en effet faire allusion à un roi de la famille des Ynglings. Il va faire l’hypothèse que Freyr a pu être le petit-fils du Yngvi primitif. Sans insister sur cet aspect anecdotique, je vais maintenant présenter le détail des données que Grimm utilise par allusion.

La tradition nordique, de son côté a clairement désigné Yngvifreyr comme étant le roi des ‘Suédois’.

Un premier argument en faveur de cette tradition est qu’il il arrive assez souvent que les scaldes appellent Freyr sous le nom de Yngvifreyr. Par exemple, un des plus anciens scaldes connus, Þjóðólfr ór Hvini, au 9ème siècle, dans le fameux poème Haustlöng, décrit ce qui arriva aux Dieux quand Idhunn fut enlevée par un géant  (version et interprétation de Finnur Jónsson, 1912) :

gættuk allar áttir

Ingvifreys at þingi

(vöru heldr) ok hárar

(hamljót regin) gamlar.

Prirent conseil tous ceux de la famille

De Ingviftreyr au thing

(furent très) et grands

(décharnés les dieux) vieux.

C’est à dire, selon Finnur Jónsson :

Tous ceux de la famille de Ingvifreyr, les vieux et les grands, prirent conseil au thing – les Dieux furent très décharnés.

Ceci nous montre que près de 300 ans avant Snorri Sturluson, on pouvait parler déjà de Ingvifreyr et même de l’ensemble des Ases comme étant la famille de Ingvifreyr. On voit mal comment la rune d’un Dieu aussi important aurait pu être éliminée.

Nous avons cependant besoin d’explications sur le sens du nom Ingvifreyr et son lien avec la royauté. Un gros problème est que les textes connus nous fournissent trois versions différentes de la généalogie de ce Dieu.

La première version se trouve dans le Íslendingabók (Le livre des Islandais) écrit vers 1130 par Ari Thorgilsson (dit l’instruit). Ce texte [Note 1] décrit l’histoire de l’Islande entre la colonisation et 1130. Il finit par une généalogie des Ynglings :

« Þetta eru nöfn langfeðga Ynglinga og Breiðfirdinga (tels sont les piliers des ancêtres des Ynglings et des Breidhfirdings [‘ceux du large fjord’]».

Les quatre premiers membres en sont, dans l’ordre,

1 - Ingvi  Tyrkjakonungr (‘Ingvi le roi des Turcs’), 2 - Njörðr Svíakonungr,  (Njördhr roi des Svears - les Suédois), 3 - Freyr, 4 - Fjölnir sá er dó Friðfróða (Fjölnir lui qui mourut (dans) la paix de Frodhi), 5 - Svegðir, 6 - Valandi, etc. … [suivent 30 noms].

Quatre commentaires de compréhension sont nécessaires. Le premier est que Breiðfirdingar signifie ‘ceux du large fjord’ et que c’est le nom des habitants d’une partie de l’Islande, mais je ne sais rien sur l’aspect divin de ces Breiðfirdingar. Le deuxième est que le tout premier roi du nord venu de ‘Turquie’  (ou  de la ville de Troie) est appelé Ódhinn dans le chapitre 4 du Gylfaginning si bien que le qualificatif de ‘roi des Turcs’ peut être compris comme s’appliquant à Ódhinn. Le troisième commentaire est que le chapitre 5 du Gylfaginning nous dit qu’il s’établit en Svíþjóð, la Suède. Si nous considérons que Njördhr fut le successeur de Ódhinn, alors il est normal que le successeur du ‘roi des Turcs’ soit le ‘roi de Suède’. Enfin, le quatrième est que la façon un peu bizarre de dire que la paix de Frodhi [Note 2] commença au temps du roi Fjölnir vient du fait que Fjölnir, en visite chez le roi Frodhi et ivre mort, se noya dans une cuve à fermentation de la bière.

Snorri Sturluson, environ un siècle après Ari l’instruit, présente deux généalogies différentes de celle du Íslendingabók  et différentes entre elles. D’une part, dans son introduction au Gylfaginning (la partie mythologique de son Edda en prose - Gylfaginning ch. 5), il déclare qu’un fils de Ódhinn, nommé Yngvi, fut le premier de la dynastie des Ynglings :

En Óðinn hafði með sér þann son sinn, er Yngvi er nefndr, er konungr var í Svíþjóðu eftir hann, ok eru frá honum komnar þær ættir, er Ynglingar eru kallaðir.

Mais Ódhinn avait avec lui ce fils dont le nom est Yngvi, il fut roi de Suède après lui, et de lui sont descendues les familles appelées les Ynglings [le pluriel Vieux Norrois est Ynglingar].

 

D’autre part, dans la première partie (Ynglinga saga) de son Histoire des rois de Norvège (Heimskringla) il donne une version différente. Tout d’abord, dans son prologue, il rappelle que le scalde Thjódhólfr ór Hvini, que nous venons de citer, a aussi écrit un poème appelé Ynglingatal dans lequel Yngvifreyr est désigné comme étant le premier des Ynglings. En fait, Thjódhólfr commence sa généalogie avec Fjölnir dans la première strophe  de ce poème. Fjölnir « reçoit son message de mort » chez Frodhi et sa « perte est causée par la vágr vindlauss [la vague sans vent, c. à d.  le contenu de la corne à boire] ». Les rois suivants, Svegðir, Valandi, etc. sont alors évoqués dans l’ordre donné par Ari l’instruit. C’est dans le cours du poème qu’il appelle les rois de Suède Yngvi (3 fois – cela ressemble plus à une sorte de titre), et une fois Freys afspring (les descendants de Freyr). C’est en effet une allusion claire que Snorri va reprendre.

Il donne alors la généalogie suivante. Le premier chef des suédois est Ódhinn, pas question encore de Yngvi, au contraire de l’Edda. Snorri signale que Ódhinn a de nombreux fils avec l’ex-femme de Njördhr, Skadhi, et que l’un d’eux, Sæming, fut à la tête d’une dynastie de nobles. Cependant, à la mort de Ódhinn, le pouvoir passe à Njördhr, puis à Freyr. Le chapitre 10 (Dauði Freys – La mort de Freyr) parle du règne et de la mort de Freyr. Snorri signale que la fameuse « paix de Frodhi » a pris place sous son règne et que « Freyr hét Yngvi öðru nafni » (Freyr avait un autre nom, Yngvi) et que « ce nom, Yngvi, a longtemps été considéré dans cette famille comme un honneur si bien que cette famille s’est appelée les Ynglings. » Cependant, le nom de Freyr est cité 8 fois dans ce chapitre et jamais il ne l’appelle autrement. C’est au chapitre suivant, Mort du roi Fjölnir (Dauði Fjölnis konungs) qu’il prononce une seule fois le nom ‘complet’ « Fjölnir, fils de Yngvifreyr régna ensuite sur les suédois et la richesse d’Uppsala (Fjölnir sonur Yngvifreys réð þá fyrir Svíum og Uppsalaauð). » Ce nom apparaît encore une seule fois dans l’ensemble de la Heimskringla, dans une citation d’un poème scaldique.

Vous aurez remarqué vous-mêmes les petites variations entre toutes ces versions, il ne me semble pas utile de les énumérer en détail.  Mais, surtout, nous rencontrons ici un problème historique et un problème runique.

Le premier problème est : qui est Yngvi ? D’après ces textes, quatre hypothèses sont possibles. 1. Yngvi peut être le fondateur de la dynastie [c'est-à-dire Ódhinn] (version Íslendingabók). 2. Yngvi peut être le fils du fondateur de la dynastie (Snorri version Gylfaginning) 3.  Yngvi peut être le fils de Njördhr, c'est-à-dire le fils du successeur du fondateur de la dynastie (Snorri version Heimskringla et Thjódhólfr ór Hvini, Ynglingatal), plus les autres scaldes ayant utilisé le nom de Yngvifreyr). 4. Pour prendre en compte toutes ces variations, je vous propose de ne pas considérer Yngvi comme un individu unique, mais comme le titre donné aux trois premiers Dieux qui ont régné sur la Suède, c'est-à-dire que Ódhinn, Njördhr et Freyr sont tous des ‘Yngvi’. Le nom de Njördhr est directement suggéré par Snorri version Gylfaginning où le successeur de Ódhinn (alors appelé « son fils »), c. à d. Njördhr dans les autres généalogies, est dit être ‘le’ Yngvi.

 

Le problème runique : Ingwaz est-elle la rune de Ódhinn, de Njördhr ou de Freyr ?

 

Nous avons déjà vu que la rune de Ódhinn est Ansuz. De plus, par les 18 chants du Ljóðatal, il est déjà lié à 17 autres runes, en plus de Ansuz. Lui attribuer une rune supplémentaire est vraiment superflu.

Les textes que je viens de vous présenter soulignent la popularité de Freyr. Ainsi, les maîtres des runes qui ont créé le nouveau Futhark que j’appelle pour simplifier ‘viking’, entre l’an 750 et l’an 800, connaissaient au moins aussi bien que Þjóðólfr ór Hvini le rôle de Freyr. Encore une fois, je ne vois pas comment ils auraient pu négliger une rune associée à un Dieu aussi important. Il me semble au contraire qu’ils savaient bien que la rune Jeran (leur rune Ár) jouait déjà ce rôle. Comme pour Ódhinn,  lui attribuer une rune supplémentaire est vraiment superflu.

Le dernier des Yngvi divins à qui la rune Ingwaz peut être attribuée est donc Njördhr. Bien entendu, le Dieu Ing étant un Dieu germanique ancien, cela s’accorde aussi avec le fait que Njördhr ait été un Vane, un des Dieux primitifs du monde nordique. Le poème runique anglo-saxon, bien que très allusif, confirme plutôt cette hypothèse.

Ceci étant dit, je veux quand même souligner combien Freyr, le Yngvi ‘officiel’, et Njördhr étaient très proches dans la mentalité des païens scandinaves. Egill Skallagrímsson (Egils saga ch. 80 et 81), dans deux poèmes écrits sans doute autour de l’an 950, parle d’un guerrier particulièrement riche et généreux et qui l’a aidé dans le passé, Arinbjörn.

Dans le premier poème, il loue Arinbjörn dont le nom se compose de mot arinn décrivant un âtre (fait de pierres), et de björn, l’ours, si bien que Egill va le désigner par un jeu de mot : grjót björn, l’ours de pierre. Il dit de lui :

en grjót-björn / of gæddan hefr / Freyr ok Njörðr / at féar afli.

Une traduction mot à mot est difficile, mais cela signifie :

Freyr et Njördhr ont accordé à Arinbjörn le don de la force des richesses.

Ceci témoigne du fait que les deux peuvent accorder la richesse, un pouvoir que Snorri attribue lui aussi à ces deux divinités, tout en précisant leurs rôles, comme nous le verrons.

Dans le second poème, lorsque Arinbjörn est tué au combat, Egill commence son poème par

Il diminue, le nombre des þingbirtingar Ingva

ceux qui faisaient décroître

les jours de la parure de l’hydromel ...

La« parure de l’hydromel » est l’or, et ceux qui en « font décroître les jours » sont ceux qui distribuent les richesses. Les chefs généreux et respectés étant justement censés distribuer des richesses à leurs guerriers, Arinbjörn est un de ces chefs renommés pour leur générosité en dons. Le kenning que j’ai laissé en Vieux Norrois pourrait se réduire à signifier « un valeureux guerrier », mais il porte plus de sens ici : les þingbirtingar Ingva sont ‘les illuminateurs du thing d’Ingvi’. Arinbjörn illumine de sa présence le thing d’Ingvi, la bataille. L’allusion à Freyr est évidente mais, dans la mesure où Freyr est plutôt lié à la fécondité des récoltes et Njördhr à la richesse en biens  ‘transportables’ (ce que l’on appelle des biens-meubles) [Note 3], je trouve qu’Arinbjörn est plus comparable à un Njördhr qu’à un Freyr. En tous cas, pour la deuxième fois, Egill rapproche Freyr, Njördhr et Yngvi.

 

Poème runique vieil anglais :

ing (Ing) fut proéminent parmi les Danois de l’Est,

ainsi était-il vu, jusqu’à ce que, vers l’Est, Il partit sur la vague,

après son chariot (= suivi de son chariot); ainsi ces hommes fiers nommaient le héros.

Ce poème se comprend mieux en faisant référence au grand poème épique anglo-saxon, Beowulf. Le personnage Beowulf se présente (B. 340-395) comme appartenant au Geata leode  (le peuple des Geats – une autre façon de dire les Suédois) et son père est désigné par le héraut comme étant le (e)aldor Eastdena, le prince [ou l’ancêtre, la vie] des Danois de l’est. A l’époque les ‘danois de l’est’ sont justement les suédois de ce qui est maintenant la Suède centrale, la capitale d’alors étant Uppsala. Beowulf a été envoyé par son père pour aider le roi des Westdene, les Danois de l’ouest, aussi appelés des Scyldings.  Beowulf est donc l’un de ces « venus de l’est », les ‘easterlings’, comme le firent plus tard des commerçants en tellement grand nombre que leur monnaie est devenue la livre ‘(ea)sterling’. Ceci favorise l’idée que cet ealdor Eastdana soit le roi des Suédois, encore une fois Ódhinn, Njördhr ou Freyr. En tous cas, Beowulf s’en va vers l’ouest et ne peut donc pas être assimilé à Ing mais au fils d’Ing, envoyé pour aider les frères de l’ouest à lutter contre le monstrueux Grendel.

La suite du poème parle d’un héros parti vers l’est, suivi de son chariot. Ceci évoque fortement le Dieu Thórr (qui n’est cependant jamais appelé un Yngvi) qui possède en effet un chariot tiré par deux boucs et qui est souvent appelé le « dieu des chariots » [Note 4]. De plus, il « part vers l’est » pour attaquer les Géants et, dans un poème, Thórsdrápa (Hymne à Thórr) il part sur les flots. Cependant, le scalde prend soin de préciser que Thórr « œuvra  à ce que les puissants courants fussent franchis à pied », c'est-à-dire que Thórr se déplace à pied dans les vagues, il n’est pas « parti sur la vague » du tout. Ainsi l’allusion à Thórr est beaucoup moins évidente qu’elle ne le paraît.

Quant aux Yngvi, aucun n’est spécialement associé aux chariots [Note 5]. Par contre, le ‘chariot de la vague’ désigne évidemment un navire, un moyen de transport normal pour Njördhr, qui habite Noatum, l’enclos aux bateaux. Il faut aussi dire que le départ de Njördhr vers l’est n’a rien d’héroïque puisqu’il va y retrouver son épouse, Skadhi et qu’il ne pourra pas supporter la dureté des montagnes où elle vit. Le poème anglo-saxon a peut être un peu mélangé la personnalité de Njördhr et l’héroïsme de Thórr, mais il nous laisse le choix entre les deux. Comme je l’ai déjà dit, Thórr n’a jamais été considéré comme un Yngvi si bien qu’il se rapporte tout de même plutôt à Njördhr.

 

Ingwaz en tant que rune de Njördhr

 

Toute cette discussion peut vous sembler un peu lourde, mais cela tient aux contradictions contenues dans les informations dont nous disposons sur les fondateurs de la famille des Ynglings. Vous aurez aussi remarqué que dans les notes 3 et 5, je rejette des arguments qui auraient pu me servir à bâtir une argumentation simple et forte, mais malhonnête.

Une ambiguïté qui subsiste est celle des attributions de Njördhr et de Freyr. Rappelons-nous que l’Edda en prose dit de ces deux divinités. De Njördhr, elle dit:

Il habite au ciel l’endroit appelé Noatum [l’enclos aux bateaux]. Il a pouvoir sur la marche du vent, et il calme la mer et le feu [ou, selon les versions : la mer, le vent et le feu] ; c’est lui qu’on doit invoquer pour la navigation et la pêche. Il est si riche et si fortuné qu’il peut donner, à ceux qui l’invoquent pour cela, abondance de terres et de lausafjár [fjár = pluriel de , la richesse, lauss = non attaché,  lausafjár = les richesses transportables].

Comme nous l’avons déjà vu au chapitre 2, Snorri associe à Freyr la prospérité venant

með ávexti jarðar (avec les fruits de la terre). Hann ræðr ok fésælu manna (il a aussi pouvoir sur la fésæla [ = richesse, sæla = bonheur] des hommes).

Ainsi, Freyr et Njördhr partagent-t-ils certains attributs du roi primitif qui doit apporter prospérité à son peuple. Cependant, la richesse que peut distribuer Freyr est plutôt de nature agricole, c’est la richesse d’un monde où production et reproduction fonctionnent bien et assurent la survie du clan dans une aisance satisfaite. Il est bien un Dieu de la fertilité au sens large, comme la tradition nous le présente. Njördhr, lui, peut distribuer toutes les formes de richesses y compris de nouvelles terres et des biens matériels ‘transportables’, c'est-à-dire des richesses qui dénotent plus que d’une simple prospérité de survie : le clan est en expansion territoriale et, à l’intérieur, découvre les plaisirs du luxe. C’est pourquoi, et en opposition avec Krause (pour la seule et unique fois !), plutôt que d’associer Ing et Ingwaz à la fertilité en général, je propose de les associer à l’abondance.

Pour distinguer ‘abondance’ et ‘fertilité’, replaçons-les au sein d’un cycle de développement d’une société. Commençons par des conditions de vie sévères, avec des famines à répétition. La rune Laukaz nous a appris que Thórr est le Dieu qui fait cesser la famine en ramenant la pluie fertilisante par ses orages lorsqu’ils éclatent après une longue sécheresse. Il n’apporte pas à proprement parler une ‘fertilité’ mais une ‘viridité’, la terre retrouve son énergie interne disparue en même temps que l’eau. La rune Jeran nous a montré que Freyr est le Dieu qui apporte cette fertilité de la terre qui va produire de la nourriture en quantité suffisante pour que le clan puisse se nourrir sans problème au long de l’année. Cette forme d’abondance paysanne, humble et tranquille, est exactement ce qui est nécessaire pour que les couples puissent se reproduire sans problème, et Freyr est en effet aussi le Dieu de la fertilité. Quand la nourriture est en abondance, que les enfants poussent sans problème, alors la population s’accroît rapidement, les individus se mettent à convoiter des richesses matérielles et le clan se met à désirer plus de terres. Commence alors un temps d’abondance  et Njördhr est clairement le Dieu qui gère cette abondance. L’histoire de l’humanité (elle ne me semble pas avoir vraiment respecté ni Ing ni Njördhr), nous décrit ce qui arrive alors. Ou bien l’abondance engendre ses propres vices et la société s’effondre, ce qui nous replace au début du cycle. Ou bien il existe un voisin faible que l’on repousse vers des terres moins fertiles et une expansion, éventuellement associée à un bon vieux génocide des faibles, résout temporairement le problème. Ou bien le voisin est fort et c’est une guerre meurtrière (une ‘bonne’ guerre, encore ! le vocabulaire des assassins d’état est terrifiant !) qui nous ramène au début du cycle. Cette mécanique est implacable et j’ai l’impression très forte que les anciens germains étaient tout à fait conscients de sa rationalité. Pour échapper à la rationalité de ce cycle, je suppose qu’ils ont compris qu’une force irrationnelle, un Dieu, était nécessaire. Les humains sont incapables de comprendre qu’à tout vouloir, tout prendre, ils construisent l’inéluctable ruine future de leur civilisation. Il leur faut un Dieu pour réguler l’abondance, pour que l’abondance des uns ne soit pas la ruine des autres. Visiblement, les humains n’ont pas encore reconnu ce Dieu qui est là comme un de nos plus anciens Dieux connus. Appelez-le Ing, appelez-le Njördhr, appelez-le même ‘l’écologie fanatique’, si vous voulez, c’est cette fonction irrationnelle de retenue face à l’abondance que la rune Ingwaz contient. Jusqu’à présent, on voit bien que les humains sont affolés en face de richesses, qu’ils ne savent pas contenir leur avidité, que le sacré de Ingwaz et le divin de Njördhr leur échappe encore complètement.

 

Conclusion

 

L’ensemble de textes qui décrivent Yngvi ou Ing montre que Ingwaz est sans doute la rune de Njördhr.

C’est après une analyse un peu complexe de la personnalité de ‘Yngvi’, puis en le replaçant dans le contexte de son rôle social que nous avons été capables de compléter l’attribut classique de Njördhr, qu’il peut accorder « abondance de terres et de biens meubles ». Certes, il peut les apporter mais, en comparant son rôle avec celui de Thórr et de Freyr, on comprend qu’il apporte une abondance équilibrée, sans pillage ni meurtres. Chaque gain accordé à l’un est bien évidemment pris au dépend d’un autre ou bien en exploitant la Nature. Ce qui est pris au dépend d’un autre l’appauvrit évidemment, mais peut se faire sans l’annihiler. Un mouvement de balancier peut aussi rétablir l’équilibre en rendant aux fils ce qui a été pris aux pères. Cet équilibre dans l’attribution des richesses est exactement le rôle de Njördhr et sa rune est celle qui permet de déclencher une magie d’équilibrage si le besoin s’en fait sentir.

Les3Hauts.jpg

 

 

Bien entendu, les trois ‘Hauts’ que consulte Gangleri peuvent être vus comme trois aspects de Ódhinn, ou trois Dieux considérés comme principaux, par exemple les trois premiers Yngvi : Ódhinn, Njördhr et Freyr. Une interprétation moins classique, mais possible, est de prétendre que Gangleri est le symbole de l’humanité, et que les trois Hauts sont les Dieu associés à la viridité, Thórr, à la fertilité, Freyr, et à l’abondance, Njördhr.

(téléchargé en septembre 2006 depuis le site la Bibliothèque Royale de Copenhague, leur manuscrit Ny kgl. S. 1867 4º - Sæmundar og Snorra Edda )

 

Notes

 

[Note 1] Bien évidemment, je vous donne ici la version éditée de ce texte. Pour vous montrer combien les manuscrits correspondants sont travaillés, voici une copie du début de la liste des rois fournie par l’un d’eux, le AM 113B. Vous pouvez voir que le nom de Freyr est orthographié : Frayr; notre ‘ng’ est écrit ‘y’; notre ‘y’ est écrit ‘ŋ’;  l’espèce de ‘c à l’envers’ au début du troisième et du septième mots de la liste doit être une abréviation pour ‘kon’, si bien qu’on lit konungr, finalement; notre ‘v’ est écrit comme un ‘u barré’; bien qu’on trouve dans le manuscrit d’autres ‘i majuscules’,  le nom Ingvi est orthographié : ngvi. 

                  listkonungar.JPG

 

[Note 2] La paix de Frodhi, roi du Danemark,  a laissé un souvenir durable dans la population Scandinave. On ne peut pas la dater exactement mais on estime qu’elle a dû prendre place au 5ème  siècle. Par commodité, disons donc qu’elle date de 450 (plus au sud, nous sommes donc en pleine invasion d’Attila – mort en 452 - ce qui peut expliquer que les peuples de sud aient été suffisamment occupés pour ne pas chercher querelle à leurs voisins du nord). A la mort de Freyr, l’Ynglinga saga rapporte que Freyja « fut la seule à survivre aux Dieux». Toujours par commodité, disons que Fjölnir et la Freyja historique sont morts en 450. Du fait que son père, Njördhr, était un Vane vénérable au moment de la guerre entre les Vanes et les Ases, on peut dire que Freyja était à peu près de la génération de Ódhinn. En admettant qu’elle ait vécu très longtemps, disons 100 ans, alors Ódhinn a dû naître vers l’an 350, et émigrer en Suède vers 375. Décalez un peu ces dates si vous voulez, vous voyez que le Ódhinn historique a vraisemblablement vécu dans la seconde moitié du 4ème siècle, entre 350 et 400, en tous cas,  pas avant 300, pas après 450.

 

[Note 3] Puisqu’il s’agit d’un kenning désignant un guerrier, on pourrait avancer un argument qui paraîtrait évident, celui que Freyr est étroitement associé à la paix, plus que Njördhr. En fait, le nombre de kennings désignant un guerrier et utilisant le nom de Njördhr est seulement un peu supérieur à celui de ceux utilisant le nom de Freyr, c’est pourquoi cet argument m’apparaît fallacieux.

 

[Note 4] Dans le Gylfaginning et surtout dans la deuxième partie de son Edda, le Skáldskaparmál, Snorri appelle plusieurs fois le Dieu Thórr : Öku-Þórr. L’étymologie du mot öku peut être discutée, il n’en reste pas moins que, pour un scandinave ancien, ce mot évoque ‘irrésistiblement’ le verbe aka, conduire un chariot, voyager en chariot ou encore conduire une retraite militaire. Bien que cette façon de parler de  Thórr  soit rencontrée uniquement dans Snorri, on a pris l’habitude de parler de « Thórr,  le conducteur de chariot ». Ceci explique aussi pourquoi certains ont cru bon d’inventer de toutes pièces le nom Aka-Thórr. 

 

[Note 5] Il me paraît abusif d’associer Njördhr aux chariots. Les anglophones peuvent être surpris par cette affirmation. En effet, la seule traduction complète de l’Edda en prose dont nous disposions est celle de Anthony Faulkes qui a suivi strictement le Codex Regius. Dans la section du Skáldskaparmál consacrée aux façons de désigner Njördhr, ce manuscrit commence par vagna-guð, que Faulkes traduit correctement par god of chariots. Il se trouve que d’autres manuscrits donnent vanga-guð ou vana-guð. De plus, le même type de description (« Vana-guð ok Vana-nið ok Van(r) ») est donnée pour Freyr, alors toujours appelé un vana-guð, c'est-à-dire un dieu Vane. Sans entrer dans toutes les variations de sens qui permettent l’ajout d’un ‘g’ au milieu du mot, il me semble que le choix des experts, vana-guð, est tout à fait judicieux. Ainsi, ce qui aurait pu apparaître comme un argument fort en faveur de mon hypothèse, que c’est plutôt Njördhr, en tant que guerrier, qui est associé à Yngvi, n’est sans doute qu’une erreur de copiste.

 

[Note sans référence] Vous connaissez le succès des formules ternaires comme notre « Liberté, égalité, fraternité » ou, en son temps, le « Travail, famille, patrie » de Vichy. Poussé, je l’avoue, par une irrésistible envie de parodie amusée,  je vous propose une nouvelle trilogie pour décrire la société germanique primitive, c’est « Thorr, Freyr et Njördhr » ou « Viridité, fertilité, abondance bien gérée ».