Nous
voici maintenant capables d’étudier les 24 runes du Futhark ancien. Chacune de
ces runes est présentée comme un ‘chant’ par Ódhinn (Dit de Hár, 146)
Ljóð ek þau kann Les chants je les connais
er kann-at þjóðans kona Elle ne les connaît pas, la femme du roi,
ok mannskis mögr. Et aucun fils d’homme.
Ici,
Ódhinn se vante de connaître des charmes qui sont même ignorés par les reines
(peut-être une allusion aux Valkyries, qui sont toutes des princesses),
c'est-à-dire par celles qui sont censées les enseigner aux hommes. Je pense
qu’Ódhinn veut dire qu’il a de lui-même trouvé de nouveaux charmes ou chants
associés aux runes, en plus des anciens que les ‘reines et les fils de l’homme’
connaissaient auparavant. C’est bien pourquoi Ódhinn doit être considéré comme
le premier maître masculin des runes. Il ne les a certes pas créées, comme
beaucoup le prétendent (comme je l’ai signalé au chapitre précédent, se sont
les « Puissances » qui les ont créées), mais il s’en est emparé (en
hurlant !), et a fait avancer la connaissance sur les runes.
Des
spécialistes de ce qu’on appelle la linguistique historique ont attribué un nom
à chaque rune par une analyse étymologique dans le contexte de la grammaire des
inscriptions runiques, c’est ce nom que je vais utiliser. Les noms des runes
que je vous donne sont donc dans le langage des inscriptions runiques, autant
que cela a été possible aux trois grands grammairiens des inscriptions
runiques : Krause, Makaev et Antonsen. Mais nous verrons dans les poèmes
runiques que le nom de la rune varie souvent en passant du Norrois à
l’Islandais, et surtout au Vieil Anglais. Je donnerai et commenterai ces
changements de noms quelques fois accompagnés de changements de sens. Nous
utiliserons les quatre principaux [Note 1] textes qui décrivent effectivement
le rôle des runes : le chant runique norvégien que je qualifie
parfois de ‘viking’, le
poème runique islandais, le poème runique anglais, et le Dit de Hár de l'Edda
(son nom Vieux Norrois est : Hávamál – nom
que j’ai entendu prononcer par un Islandais amoureux de l’Edda poétique :
« aovamol »).
En fait, la partie du Dit
de Hár qui contient des chants runiques est faite de 18 strophes et,
après l’avoir longtemps nommé Rúnatalsþáttur
Óðins (j’ai rencontré Rűna
Talsþattúr Oþiñs, dans un manuscrit du 18ème siècle), on
a pris maintenant
l’habitude de l’appeler le Ljóðatal. Comme je l’ai déjà annoncé,
l’attribution d’une strophe du
Dit de Hár à une rune est faite à peu près comme List, et ceci parce que c’est
la plus simple qui soit, car elle suit l’ordre des runes viking [Note 2], et
pas du tout par respect pour les runes armanes de List (en appendice, je donne
une traduction du texte de Guido List accompagné de remarques ironiques ou indignées).
J'utiliserai
bien entendu les connaissances que nous avons déjà acquises sur la mythologie
nordique, et les légendes. Quelques fois, il me sera utile aussi d’utiliser
l’appartenance de la rune à l’un des neuf chants runiques que nous ne verrons
qu’au chapitre suivant. J’ai essayé d’éviter autant que possible ce
« regard en avant », mais il m'a été impossible d’éviter totalement
les arguments que les mathématiciens appellent circulaires dans lesquels tout
se tient bien ensemble, mais c’est justement la seule justification que l’on
ait.
Enfin,
le graphisme des runes n'est pas indifférent. Je décrirai la forme de chaque
rune et ses variations dans l'ancien Futhark, d’après le travail d'Odenstedt
qui me servira de référence. Les runes viking et anglaises ont aussi un
graphisme particulier que j'indiquerai.
Quant
aux poèmes runiques, il faut insister sur le fait qu’ils sont maintenant
toujours présentés sous la forme d’un nom de rune, suivi de la traduction de ce
nom, suivi du poème runique proprement dit. Cette présentation est exacte pour
le poème runique vieil anglais, mais elle est une tromperie complète pour les
autres poèmes runiques, norrois et islandais. En effet, ces poèmes se
présentent sous la forme d’un dessin de la rune, suivi du texte du poème. Il me
semble que l’usage de donner un nom à la rune au sein du poème runique remonte
au premier auteur à donner une version complète de ces poèmes : L. F. A.
Wimmer, Die Runenschrift, publié en
Allemand en 1887. Bien entendu, Wimmer est honnête et il signale qu’il a
rajouté les noms de runes qui lui semblaient les plus vraisemblables [Note 3],
mais les experts suivants (sauf Page) semblent avoir copié Wimmer en oubliant
que ces noms ne font pas partie du poème runique. Voici une photocopie du début
d’un manuscrit présentant le poème runique norrois. C’est le manuscrit de la
bibliothèque royale de Copenhague appelé maintenant: ‘Bartholin’ et dont on
peut obtenir une photocopie en s’adressant au département des manuscrits de
cette bibliothèque. J’ai vérifié qu’il contient bien les variations que Wimmer
attribue à son manuscrit ‘A’ (et qui devait appartenir, de son temps, à la
bibliothèque universitaire).

Vous
pouvez constater que le nom de cette rune, fé, n’est pas indiqué, contrairement
à toutes les présentations des poèmes runiques que j’ai pu voir. Le même
phénomène a pris place pour le plus ancien des manuscrits du poème
islandais (daté de 1500 et dit ‘AM 687d 4°’). D’ailleurs, R. I. Page, dans
son étude du poème runique islandais (The
Icelandic Rune-Poem, 1999) dit explicitement : « Rune forms are
here given in their conventional transliterations in bold characters » pour bien souligner que les runes
elles-mêmes sont des dessins dont on voit ensuite qu’elles précèdent le texte,
comme je vais les présenter ici.
De
plus, la traduction des poèmes elle-même est une chose très délicate et la
seule chose qui me paraisse certaine est qu’ils ont de multiples sens. Lorsque
plusieurs de ces sens sont possibles, je donnerai la version en Vieux Norrois
pour que chacun puisse vérifier mes dires. Quant au poème vieil anglais, il a
été tellement mal traduit (systématiquement christianisé) que je l’ai retraduit
entièrement en suivant non pas la tradition académique, mais ce que disent
réellement les dictionnaires. Ma version est plus proche du mot à mot et donc
moins facile à comprendre que les traductions académiques et les innombrables
traductions fantaisistes faites en commentant celles-ci.
Enfin,
un assez grand nombre de manuscrits runiques ont été mis sur la toile par des
universitaires islandais, mais ne sont pas traduits : Þrideilur Rúna (telle est l’orthographe du manuscrit,
disponible sur le ‘saganet’, qui a mis en ligne ce manuscrit rédigé entre 1660
et 1680, manuscrit JS 43 4to), les Málrúnir,
les Nockrar Deylur. Les traduire tous
est un travail énorme que j’ai entrepris doucement et qui ne fait donc pas
partie de ce livre. Ils comportent cependant parfois aussi, en plus du Vieux
Norrois, des commentaires latins qui sont tellement éclairants sur un des sens
que je les utiliserai.
Pour
conclure de façon humoristique, voici comment un célèbre inquisiteur laïc,
Pierre de Lancre, parle de toutes ces pratiques magiques auxquelles nous nous
intéressons tant.
Extraits du
“Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons” de Pierre de Lancre,
Buon, Paris 1613 (orthographe originale).
Quant à ces caracteres conceus en Hieroglyphes non entendus, gravez en lettres incognues, & billebarrees en formes estranges : tous ces brevets composez de noms sauvages, & mots nouveaux peu intelligibles : toutes ces receptes esloignees des remedes communs & naturels, comme des os de taupe, des aisles de chauve souris, des pierres tirees de la teste des crapaux, des viperes & des dragons, des menstrues de femmes, des corps imparfaicts & monstres de nature, escume de chiens enragez, entrailles de Lynx, moüelle de cerfs mangez de serpens, du bois d’une potence, une eguille qui a touché la robbe d’un mort, de la poudre tiree du crane de la teste d’un larron qu’on aura pendu tout freschement, des yeux de taupe qu’on dict ne paroistre jamais qu’apres sa mort, le premier denier qu’on donne à l’Eglise le Jeudi sainct (jour qui est sans offrande) des plantes qui ne se trouvent dans le païs qu’on les cherche, & il s’en trouve, cueillies la veille de la S. Jean par une fille vierge, la nuict obscure, avec une chandelle faicte de quelque drogue & composition, dans laquelle il y rentre une infinité d’ingrediens : Toutes ces superstitions difficiles à executer, & la plus part impossibles, nous tirent à des curiositez diaboliques, qui faict que bien souvent ne les pouvant trouver, par ce que la plus part ne sont point, le Diable supplee au defaut, & nous en fournissant, se paye de nostre curiosité, au peril de nostre ame.
Bienvenue au royaume incongru des lettres inconnues
billebarrées en formes étranges qui vous tirent à des curiosités diaboliques au
péril de vostre âme !
[Note 1]
Il existe aussi un« abecedarium nordmannicum » qui donne seulement le
nom et la forme des runes viking.
On
peut aussi consulter les quatre« signatures de Cynewulf », quatre
textes par lesquels le poète Cynewulf signe son nom en utilisant les runes
correspondantes, en utilisant la forme anglaise des runes. À quelques runes, il
associe un court commentaire permettant de comprendre le sens du poème, mais
cela n'apporte guère plus d'information que les autres poèmes runiques.
Ces
textes vous sont donnés dans l’appendice 1.
[Note 2] Je vous rappelle que
j’utilise quelques fois ce terme pour désigner la civilisation nordique d’après
l’an 800 pour éviter de longues périphrases. Tout le monde sait que ce terme est partiellement impropre.
L’expression « suivre l’ordre des
runes » est aussi partiellement impropre. En fait, c’est nettement plus
compliqué. Voici la liste des correspondances exactes entre les 18 strophes du
Ljóðatal, des 16 runes du Futhark viking et des 24 runes du Futhark germanique
ancien. J’ai rangé les runes par ætt, les runes viking sont précédées d’un
numéro qui donne leur ordre dans leur Futhark. Suit entre [ ] et en italiques
le nom de la rune correspondante du Futhark germanique ancien suivie de la
strophe à laquelle elle correspond, quand il y en a une.
Premier
ætt : 1. fé [fehu, 1ère s.], 2. úr (ou úrr) [uruz, 2ème s.], 3. thurs [thurisaz,
3ème s.], 4. áss (ou
óss) [ansuz, 4ème s.], 5. reið [raido, 5ème s.], 6. kaun [kaunan, 6ème s.], [manquent les 2 dernières runes
du premier ætt : gebo ,18ème s., wunjo ,17ème s.]
Deuxième
ætt : 7. hagall [hagala, 7ème s.], 8. nauð [naudiz, 8ème s.], 9. is [isaz,
9ème s.], 10. ár [jeran, 10ème s.], [ihwaz devient la seizième rune norroise ýr
donc la 16ème s. est associée à ihwaz], [pertho, algiz sont
absentes du futhark viking, et associées à aucune strophe], 11. sól [sowelo,
11ème s.]
Troisième
ætt : 12. týr [tiwaz, douzième s.], 13. bjarkan [berkanan,
13ème s. qui parle aussi de 15., lögr], bjarkan [berkanan,
13ème s.], [manque Ehwaz, pas de strophe associée], 14. maðr [mannaz,
14ème s.], 15. lögr [laukaz, 15ème s. (et 13ème s.)], 16. ýr [ihwaz, 16ème s.], [manquent ingwaz, dagaz
et othala, pas de strophe associée]
Ainsi, la répartition annoncée est presque
toujours suivie. Elle présente deux petites complications. L’une est rencontrée
avec Ihwaz à cause du fait que l’ordre des deux Futhark est bousculé pour la
rune viking correspondante, ýr. L’autre est due au fait que la 13ème strophe du
Ljóðatal fait aussi une allusion claire à la 15ème rune. Enfin, le Futhark
viking n’a que 16 runes, et il me fallait bien associer les 17ème et 18ème
strophes à des runes du Futhark ancien. J’explique dans le texte les raisons
des choix relatifs à Wunjo et Gebo.
[Note 3] L’ouvrage de Wimmer est accessible à la bibliothèque nordique, à Paris. Vous trouverez sur mon site internet la transcription du chapitre de Wimmer sur les poèmes runiques, en Allemand, avec une traduction en Anglais : http://www.nordic-life.org/nmh/we.htm