Isaz

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, Eis (glace); Anglais, ice (glace).

 

C’est la rune de la glace, représentée par un simple trait vertical, is, qui est resté inchangée dans le temps.

 

Tout comme Hagla, la grêle, qui s’élève jusqu’à représenter la naissance de l’univers et Naudiz, la nécessité ,qui en décrit la fin, Isaz, la glace, sous son aspect de simple phénomène naturel va s’élever jusqu’à un phénomène peut-être moins universel, mais important pour tous : le passage du monde des vivants à celui des morts.

 

Poème runique norvégien :

is nous l’appelons un large pont.

blindan þarf at læiða

(Traduction classique : l’aveugle a besoin qu’on le guide.

Traduction personnelle : is[elle est] utile à secouer l’aveugle vers le bannissement.)

 

Wimmer appelle cette rune is (glace), ce qui doit être une erreur d’impression rattrapée dans le poème islandais où le mot ‘glace’ est correctement écrit en Vieux Norrois : íss. D’ores et déjà, ce poème ne parle pas du tout de la ‘glace’ mais contient une métaphore que nous allons interpréter. A ceux que cette interprétation semblera tirée par les cheveux, je dis tout de suite qu’elle sera confirmée par le poème islandais.

Tout d’abord, cette métaphore a un sens immédiat. Elle évoque le fait qu’on puisse traverser à pied les étendues d’eau glacées, phénomène évidemment courant dans le Nord en hiver. Les sagas islandaises décrivent en effet souvent des gens profitant de ce que le bras de mer est gelé pour le traverser à pied. La glace est souvent traîtresse et la cause d’un grand nombre de décès chez ces peuples du Nord, par noyade lorsque qu’elle cède sous le poids du chasseur. Ce poème nous dit qu’Isaz est cette bonne glace franche qui ne cède pas sous vos pas.

Le second vers est plus difficile à comprendre. Pour ceci, rappelons-nous que Hagla était blanche, dure et froide. Isaz aura les mêmes propriétés de dureté et de froideur, mais la glace est brillante, non pas blanche, comme le souligne le poème anglais.

 

Poème runique vieil anglais :

isNorv Is [glace] est puissamment froide et bien glissante.

Elle luit comme le verre clair, tout comme les joyaux,

Un sol travaillé par le froid, beau à regarder.

 

Cette brillance peut en effet aveugler, comme celui qui reste trop longtemps sur un glacier. Voici pour le sens profane. Pour comprendre le sens sacré de ces vers, il faut se référer à plusieurs inscriptions runiques qui disent que le monument funéraire sur lesquelles elles sont inscrites est un pont vers l’au-delà. Un pont joue alors un rôle similaire à celui du cheval du voyage chamanique, excepté qu’il s’agit du dernier voyage, celui que nous ferons tous, chamans ou pas, vers le pays des morts. Le pont qui relie le monde des morts et celui des vivants est considéré comme fait d’une glace dure et brillante, et la pauvre âme du défunt est comme aveugle sur ce pont, elle a besoin d’un guide : le chaman psychopompe qui va la conduire sûrement vers sa nouvelle demeure. Ainsi, les deux vers du poème norrois qui paraissent inconciliables trouvent leur harmonie dans le fait que l’âme du défunt, devenue aveugle dans le monde de son ancienne réalité, ne sait pas trouver seule le « large pont » qui la mène au pays des morts. Je signale à ceux qui l’ignorent que l’existence d’un ‘monde des morts’ dans lequel se réunissent les âmes défuntes est un grand classique des chamanismes de toutes les régions du globe. Le rôle primordial de tout chaman est de conduire les âmes de morts vers ce séjour. Il est donc tout à fait normal que celui qu’il conduit soit considéré comme un aveugle. Enfin, cette conduite peut ne pas être de tout repos : l’âme du mort peut se rebeller, désirer rester dans notre monde et le chaman doit alors, en effet, la secouer un peu, ou même beaucoup, comme le dit le poème runique afin de la forcer à rester sur la bonne voie. Il y a ici une leçon de chamanisme : dans notre monde politiquement correct, seule la douceur, l’argumentation doivent être utilisées, l’usage de la force est considéré comme contre-productif. Le chamanisme moderne qui tient absolument à pratiquer une ‘magie blanche’, a intégré ces notions et nous donne une image fort mièvre du monde des esprits. Pour les chamans primitifs, les relations sont beaucoup plus rudes et la douceur n’est pas vraiment la règle, c’est le moins qu’on puisse dire.

Cette interprétation chamanique est nécessaire pour comprendre la troisième image du poème islandais.

Poème runique islandais :

isNorv est l’écorce des rivières,

Et le toit de la vague,

Et le far [ou fár] des hommes feigr. [ok feigra manna fár]

 

glacies. [glace]             jöfurr. [sanglier, roi guerrier]

Comme d’habitude, le mot écrit dans les manuscrits ne porte pas d’accent et on peut lire aussi bien far (voyage) que fár (passion fatale, maladie dangereuse). Les experts ont choisi de lire fár, avec le sens de ‘maladie dangereuse’ et traduisent le dernier vers comme Wimmer: «et le danger pour les hommes près de mourir ». Comme feigr signifie aussi bien ‘celui sur le point de mourir’ que ‘étrange, inadapté à la société’, disons tout de suite que ce dernier vers peut signifier :

« Is est le voyage (ou la passion fatale, ou la maladie dangereuse) de l’homme qui a un pied dans la tombe (ou considéré comme bizarre) ».

Comme je viens de le dire un peu avant, Wimmer appelle cette rune íss (glace),. La version que je donne ici est tirée de Wimmer, qu’il a lui-même trouvée dans le manuscrit cité en introduction, le ‘AM 687d 4°’ (daté d’environ 1500). Bien entendu, le manuscrit ne marque pas l’accent sur le ‘a’ de fár qui est une interprétation de Wimmer. D’autre part, un autre manuscrit ancien, le ‘AM 461 12°’ daté du milieu du 16ème siècle, ne donne pas far, mais forað [Note 1] (abysse). C’est aussi la version donnée par le Þrideilur Rúna (contenu dans un manuscrit daté de 1660-1680) qui fournit aussi des explications de sa version en Vieux Norrois, et qui est

Is er ärbørkur unna þak feigs forað.

En Latin (j’ai changé la fonte des mots vieux norrois insérés dans le Latin):

Is r glacies est cortex fluvÿ, Amni opercúlúm

mortali ruina : feigur : qvi jam fatali morti appropingvat forad . puteus hians.

Traduction :

Is r glacies est cortex fluvÿ [fluvÿ ÷ fluvii : du fleuve] := Is est glace, écorce [ou couverture] du fleuve

Amni opercúlúm signifie : couvercle du torrent

mortali ruina signifie : effondrement du mortel

feigur : qvi jam fatali morti appropingvat signifie : feigur : celui qui déjà de fatale mort s’approche [‘fatale mort’ signifie habituellement ‘mort naturelle’]

forad . puteus hians signifie : forad. fosse béante.

 

Analyse des deux premiers vers

 

Avec leur air de dire la même chose, ces deux vers décrivent deux réalités opposées de la couche de glace. Vue comme une écorce, elle recouvre et protège la vie. Sous elle, l’eau coule encore dans la rivière, une vie aquatique foisonne dans l’eau glacée. C’est la glace du début du monde, celle que la vache Audhumla va lécher pour qu’en jaillisse l’univers.

Vue comme un toit ou un couvercle, elle bloque le mouvement, elle arrête la vie. C’est la glace de Naudiz, celle qui clôt l’existence de notre univers.

 

Analyse du troisième vers

 

Comme d’habitude, la traduction classique ne fait sens qu’en admettant que le poème runique exprime la stupidité du scalde médiéval : certes, le froid, la glace accompagnent les mourants, mais cette importante information ne méritait certainement pas d’être conservée précieusement dans les poèmes runiques. On voit que les versions plus tardives enfoncent le clou en utilisant forað, le gouffre qui engloutit le défunt si bien que le pont, le couvercle de glace deviennent un gouffre, en accord avec la représentation de la mort de l’imagerie chrétienne médiévale. C’est pour conserver le sens de pont de glace que je lis far et non pas fár, c’est-à-dire que Isaz est un voyage (sur un pont de glace) et non pas seulement un danger. Dans la mesure où c’est un voyage dangereux, en effet, on ne peut qu’admirer l’habileté du scalde qui a joué sur les deux sens. De plus, feigr ou feigur désignent bien une personne condamnée à mourir, mais aussi une personne qui est en marge de la société. Ce mot a conduit à l’Ecossais fey, qui a longtemps désigné une sorcière, dans ce qu’elle a d’étrange, mystérieux, et de dangereusement attirant (et, de façon amusante pour une société figée, ces mêmes traits chez un homosexuel). Le poème runique met donc en avant une propriété bien connue des mourants : ils sont fey, ils ont un certain pouvoir magique qui nous fascine et nous répugne en même temps, ce qui se marque par le souci qu’on rencontre souvent encore aujourd’hui de respecter les dernières volontés du mourant. Dans mon interprétation chamanique des vers runiques, je vois ici une allusion très nette à ce voyage chamanique qui marque l’entrée dans le monde des chamans : le voyage vers sa propre mort. C’est par ce voyage que l’on commence le travail pour devenir psychopompe, c’est-à-dire capable d’accompagner les âmes des morts vers leur séjour.

Ainsi, le poème viking rappelle ce rôle psychopompe alors que le poème islandais souligne plutôt l’apprentissage nécessaire pour pouvoir jouer ce rôle. Je ne peux que vous demander d’admirer l’art des scaldes qui, avec des paroles toutes simples (et tellement simples que les experts n’y ont vu que naïveté) nous parlent de leur vision de la mort : elle est à la fois un aveuglement qui vous met à la merci d’un sorcier (le poème viking) et une initiation à la magie qui vous fait franchir la ligne invisible qui sépare le sorcier de l’honnête homme (le poème islandais).

Après cela, il faut se replonger dans le monde de navigateur des nordiques pour saisir la puissance de la

Neuvième strophe du Ljóðatal :

J’en sais un neuvième :

Si mon destin est de me dresser

Pour sauver mon transporteur sur le flot

Le vent je calme sur le courant

Et j’incite au sommeil la mer entière.

 

Il y a une sorte d’étrangeté dans ces vers. D’une part, le magicien se vante d’être capable de calmer les flots, bien entendu. Cependant, l’espèce de grandiloquence avec laquelle il exprime son pouvoir (c’est sa destinée que de sauver son bateau, il calme la mer entière) pourrait faire croire à une naïveté de poète qui essaie d’impressionner son monde avec des mots creux. En fait, je pense que le scalde désire nous communiquer implicitement la majesté d’Isaz, il dit: «J’en sais un neuvième », (s’il me faut utiliser le pouvoir d’Isaz), « Si mon destin » (me force à m’immiscer dans des forces qui me dépassent et je dois) « me dresser etc. » Ces mots grandiloquents ne font qu’exprimer la crainte du sorcier qui se voit forcé d’utiliser une magie plus grande que lui, et qu’il craint à juste titre.

 

Conclusion

 

Ces trois dernières runes, Hagla, Naudiz et Isaz expliquent la répugnance que j’ai à voir les gens utiliser les runes à des usages intimes. Le tourbillon glacé qui a donné naissance à notre univers (Hagla), l’ultime ‘rafraîchissement’ qui en marquera la fin (Naudiz) et le pont de glace qui nous relie au monde des morts (Isaz) ne sont pas des joujoux. Ces trois terribles runes nous indiquent sans ambiguïté notre minuscule place au sein de l’univers. Bien entendu, il y a plus bêtise que méchanceté à jouer avec ces concepts grandioses, mais n’oubliez pas que l’enfant innocent qui joue avec un revolver chargé vous tuera aussi bien que le criminel endurci dont vous vous méfiez tant.

Isaz est la rune de la glace, et les poèmes runiques la montrent comme participant aussi bien à la création de l’univers qu’à sa destruction. Elle est surtout le pont qui nous relie au monde des morts. Ces deux propriétés décrivent ainsi une mort qui est plus un début qu’une fin. Entre Hagla et Naudiz se déroule le cycle des vies et des morts qui nous emmène où ? Isaz seule le sait.

 

Note

 

[Note 1] Page lit : farad, mais la lettre précédant le ‘r’ est collée au ‘r’ et donc illisible. Le ‘ð’ n’est pas clair, et j’utilise le Þrideilur Rúna pour interpréter ces deux lettres.

Is

 

Isaz, pont de glace qui relie le monde des vivants au monde des morts

 

Après ces trois runes qui décrivent le cosmos de façon très sombre, nous rencontrons maintenant trois runes, Jeran, Ihwaz et Pertho, qui nous parlent d’une Nature généreuse, apportant le bonheur à l’humanité. Après une cosmologie assez effrayante, voici les liens entre le cosmos et nous, et ces liens sont souriants.