Jeran

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, Jahr (année); Anglais, year (année).

 

La forme jeran1 (en petit format) prédomine de 200 à 400, mais elle devient obsolète après 450. Le type horizontal jeran2 est rare mais précoce, aussi obsolète après 400. Les formes secondaires jeran3 apparaissent en Scandinavie entre 450 et 600. Sur le continent, la forme  se trouve encore en 550, les formes secondaires jeran4 apparaissent vers 550.

On peut résumer l’évolution de sa forme par le schéma suivant :jeran5.

Dans les inscriptions postérieures à l’an 800 et dans les poèmes runiques, on rencontre la forme arNorv et dans le poème anglo-saxon, .

 

Tous les poèmes runiques l’associent à une sorte d’abondance mais il ne faut pas oublier que son sens premier est celui de ‘année’ et qu’associer ‘récolte de l’année’ à ‘abondance’ est une marque d’optimisme, un souhait qui existe dans les faits puisque le mot Vieux Norrois ár possède ces deux sens. Le poème runique norvégien dit :

Poème runique norvégien :

arNorv est un profit [góðe] pour les humains.

Je reconnais que Fródhi fut généreux [ou rapide, ou plein d’énergie].

 

Wimmer appelle cette rune ár (année, abondance, et … aviron). Le premier vers semble évident alors qu’il contient une sorte de jeu de mot. Comme d’habitude, l’accent sur le ‘o’ de góðe n’est pas du tout certain. Par exemple, le manuscrit ‘Bartholinus’ que j’ai cité en introduction, et qui est le manuscrit ‘A’ de Wimmer, donne : goðe, une variation que Wimmer se garde bien de rapporter. Par ailleurs, je vous passe la multitude des versions fournies par les divers manuscrits. Seules les versions tardives donnent soit gooðe soit göde, tous deux indiquant un ‘ó’ sans ambiguïté. D’autre part, le mot góði est rare alors que le mot goði est lui très courant : il désigne un prêtre païen (avant l’an mille) qui est en même temps un chef de clan. Si on lit goði, alors on obtient: «arNorv est le godhi des humains », ce qui peut sembler ne présenter aucun sens. Cependant, nous allons voir que je vais associer cette rune au dieu Freyr dont l’importance populaire aux temps païens est incontestable. Ce premier vers comporte donc en filigrane un hommage à Freyr, sous forme de jeu de mot.

Que Jeran soit un góði (un profit) ou un goði (un prêtre) du Dieu de la fertilité, Freyr, elle apporte une sorte de bonheur matériel qui rappelle fortement Wunjo. Il est bien possible donc que Wunjo n’ait pas réellement disparu des runes vikings, ce seraient Wunjo et Jeran qui seraient confondus dans Ár.

L’allusion à Fródhi contenue dans le second vers semble assez claire, et nous l’avons déjà un peu expliquée en parlant de Freyr, au chapitre 2. Dans le poème Chanson de Grótti (Grottasöngr), Fródhi est le roi pour lequel deux géantes ont moulé bonheur et prospérité. C’est le rôle du roi primitif d’assurer paix et bonnes récoltes. Jeran est la rune qui a ce pouvoir. Cette interprétation est renforcée par la légende associée à ce roi. Fródhi est un roi danois légendaire auquel est associé une longue période de paix et de prospérité. Ainsi, on peut associer sans aucune hésitation à Fródhi la fameuse formule de souhait de bonheur : til árs ok friðar (pour l’année bonne et pour la paix - árs, avec un accent aigu sur le ‘a’ [Note 1], est le génitif du mot ár = ‘l’année, la récolte de l’année’, et a donc pris le second sens de ‘prospérité’). Or il se trouve que, dans le chapitre « Frá Frey ok Freyju » (Au sujet de Freyr et de Freyja) de son Edda en prose, Snorri Sturluson dit de Freyr: «ok á hann er gott at heita til árs ok friðar » = ‘et il est bon de l’invoquer pour l’année bonne et pour la paix’. Enfin, cette fois dans la Ynglinga saga (la saga des descendants de Yngvi), alors que Freyr était le roi de ce que Snorri appelle la Suède, commença une période de paix et de prospérité qui lui fut évidemment attribuée. Snorri précise que cette croyance continua après sa mort.

Þá er allir Svíar vissu að Freyr var dauður en hélst ár og friður þá trúðu þeir að svo mundi vera meðan Freyr væri á Svíþjóð og vildu eigi brenna hann og kölluðu hann veraldargoð, blótuðu mest til árs og friðar alla ævi síðan.

Après que tous les suédois surent que Freyr était mort, mais que les bonnes années et la paix étaient toujours là, ils pensèrent que cela continuerait tant que Freyr resterait en Suède, c’est pourquoi il ne fut pas incinéré et fut nommé dieu du monde, et on lui fit des blót [des sacrifices] surtout pour la bonne année et la paix.

Pour faire bonne mesure, le nom de cette rune en Vieux Norrois est justement Ár, c’est-à-dire que tout concorde pour faire de cette rune celle du dieu Freyr. Ces arguments sont à la fois si puissants et si simples que je suis stupéfait que la tradition académique n’attribue pas cette rune à Freyr. Nous parlerons à nouveau de cette erreur évidente en décrivant la rune Ingwaz, justement celle attribuée à Freyr par la majorité des experts. Pour satisfaire votre curiosité voilà rapidement la base de mon argumentation : Freyr était un Dieu extrêmement populaire dans le monde nordique antique. Par exemple, Snorri en dit encore : Freyr er inn ágætasti af ásum, c’est-à-dire ‘Freyr est le plus renommé (ou apprécié) des Ases’. Ainsi, ‘Ingwaz = rune de Freyr’ attribue à Freyr une rune qui a disparu du Futhark viking, ce qui est donc absurde. Par contre, Jeran, qui prend le nom de Ár, est même la rune centrale de ce Futhark.

Un sens un peu plus caché de ces vers est qu’il souligne la différence entre le Dieu Freyr et l’homme Fródhi. Comme pour les autres runes, le magicien germanique se servait sans doute de cette rune comme d’un intermédiaire entre lui et Freyr. Jeran lui dit aussi: «N’oublie pas que tu es un simple humain ! » en lui rappelant la fin de la légende de Fródhi telle qu’elle nous est donnée par la Chanson de Grótti. En somme, le poème prend la défense de Fródhi en rappelant qu’il a été aussi un roi généreux, comme tout roi nordique normal, mais cet homme/femme de grande culture qu’était le magicien nordique ne peut ignorer une partie de cette légende : les géantes créatrices de prospérité, Fenja et Menja, ont été exploitées sans répit par Fródhi et elles ont fini par le tuer. Bien entendu, les sens exotérique de « il ne faut jamais surexploiter ses serviteurs » est contenu dans ce vers. Mais vous savez que je regarde, autant que possible, ces poèmes comme des témoignages de la magie telle qu’on la pratiquait dans le monde nordique.

En transposant l’évidence ci-dessus aux conditions dans lesquelles exercer la magie, on trouve deux leçons dans ce vers.

Premièrement, « Tu feras prospérer ta magie en utilisant deux forces féminines primitives, Fenja et Menja. » Les experts donnent plusieurs sens possibles à ces noms, mais de Vries, dans son dictionnaire étymologique du Vieux Norrois, n’en donne qu’un seul : Fenja est ‘celle qui atteint son but’ et Menja est ‘la femme-lige’ (ce nom est dérivé du mot man que nous avons vu avec la rune Wunjo). Ainsi, opiniâtreté et fidélité, présentées ici comme des qualités féminines primitives, doivent être acquises par le magicien s’il désire pouvoir exercer son art. « La belle affaire ! » me direz-vous. Et bien, en effet, et malgré les apparences, ceci n’est pas banal du tout. Dans la mesure où j’attribue cette rune à Freyr, je peux considérer que ce poème parle d’une magie associée à Freyr, fondée sur l’opiniâtreté et la fidélité. D’un autre côté, on connaît les sources de la magie d’Ódhinn : ses deux corbeaux Huginn (pensée) et Muninn (mémoire). Ainsi, la magie d’Ódhinn se fonde aussi sur deux qualités, mais elles sont celles, très intellectuelles, de l’intelligence et de la connaissance, et elles ne sont pas spécifiques à la féminité. Autant la magie d’Ódhinn est bien connue et intéresse une foule de personnes, autant celle de Freyr est restée secrète puisque dissimulée dans une formulation peu compréhensible.

Deuxièmement, le fait que la magie de Freyr doive être maniée avec mesure, sinon elle se retourne contre son utilisateur et le détruit, souligne le fait, en apparence évident, que la magie d’Ódhinn semble, elle, être inépuisable. Nous retrouverons cette d’espèce de complémentarité entre magie d’Ódhinn et magie de Freyr.

Nous allons maintenant confirmer ces interprétations en étudiant les autres poèmes associés à Jeran.

 

Poème runique islandais :

arNorv est est un profit [ ou un goði, un prêtre païen] pour les humains,

Et un bon [gott] été ,

Et florissante [peut-être aussi ‘en parfaite santé’] récolte.

 

annus. [année, production de l’année]            allvaldr [tout puissant]

 

Le premier vers du poème islandais est exactement le même que celui du poème viking, il comporte donc la même ambiguïté entre ‘profit’ et ‘godhi’. De façon inattendue, le deuxième vers présente le même problème. Wimmer donne le mot qu’il a lu : gott, et le traduit par ‘bon’ mais ce mot n’existe pas et on peut l’interpréter par gotrgóðr = ‘bon’. Notez que c’est moi qui rajoute un accent sur le ‘o’, maintenant, que ‘t’ → ‘ð’ est courant, et que le ‘r’ et le ‘t’ s’écrivent souvent de la même façon dans ces manuscrits, cette transcription est donc tout à fait possible mais au total Wimmer effectue 3 modifications sur un mot de 4 lettres ! Dans ces conditions, et bien que je ne veuille pas proposer de modifications explicites toutes peu vraisemblables, il me paraît cependant clair que le scalde ait voulu jouer sur les sonorités semblables de góðr (bon), goð (dieu), et goði (prêtre païen).

Le Þrideilur Rúna plus tardif, tranche en donnant glart sumar pour ce vers: en transformant (encore!) glart en glaðr, on peut traduire par: ‘joyeux été’.

La version latine du Þrideilur Rúna est :

Amnus [lire : Annus = Année ou Saison] commúne bonúm [bien commun] æstas exhilarans [été réjouissant]

Ager maturus [champ mûr]

 

Le poème anglais, comme d’habitude, est fortement christianisé, mais ne change pas le sens de la rune.

Poème runique vieil anglais :

 Ger (année] (ou ‘année bonne’, d’où la traduction classique ‘récolte’) est une joie pour les hommes,

quand le dieu, saint roi des cieux, permet que la terre fournisse brillamment aux riches et aux pauvres.

 

Ce « dieu, saint roi des cieux » semble faire allusion au dieu des chrétiens mais, bien évidemment, il devait faire allusion à un Dieu païen, et comme je l’ai expliqué longuement, je suppose qu’il s’agit ici de Freyr. Les Anglo-Saxons ont été christianisés très tôt et il est même remarquable qu’ils aient été tolérants au point de conserver une ambiguïté quant au nom exact du dieu cité dans le poème.

Le poème runique vieil anglais présente une rune absente du Futhark germanique, Io ou Iar (le poème donne ces deux noms), que je crois pouvoir associer aussi à Jeran.

 Io (Iar) [anguille ?] est une sorte de poisson de rivière;

cependant elle mange sa nourriture sur le sol;

elle a une belle demeure, couverte d’eau, où elle vit dans la joie.

On remarque que la forme de cette vingt-huitième rune du poème anglo-saxon est exactement celle qu’Odenstedt décrit comme étant la forme finale de Jeran,  (finale … aux environs de l’an 800 quand même). Cela m’a poussé à envisager que cette rune supplémentaire puisse être affiliée à Jeran. Bien sûr, la présence d’une anguille n’est pas très compréhensible, et la traduction de io ou iar par ‘anguille’ est loin d’être certaine, mais on voit qu’au fond, elle est décrite comme un animal vivant dans l’abondance. Quand elle est présente, elle apporte l’abondance aussi car elle constitue un met délicieux et nourrissant qu’elle « fournit brillamment aux riches et aux pauvres ». La société anglo-saxonne était beaucoup plus hiérarchisée que la société norroise et on devait y mourir de faim plus souvent, ce qui explique l’ajout de « et aux pauvres » dans le poème anglo-saxon. J’ai remarqué que le poème anglo-saxon insiste souvent sur le fait que la rune est valide pour tout le monde (et, je suppose, donc, pas seulement pour les nobles). Cela lui donne un aspect prêchi-prêcha que je n’aime pas, mais, par ailleurs on peut y trouver aussi un aspect revendicatif qui suggère l’existence d’un passé heureux où les inégalités étaient moins terribles.

 

Enfin, le Dit de Hár fait de Jeran une rune capable d’intervenir sur la magie (maintenant, non agressive – en opposition avec Kaunan) d’une chamane – ou plus exactement de ce que nous appelons une sorcière en train de voler dans les airs, à cheval sur son bâton magique, et habitant un corps et un esprit autres que les siens.

Dixième strophe du Ljóðatal (comprenant les diverses versions des manuscrits) :

 

Þat kann ek it tíunda:

ef ek sé túnriður [ou túnriþor]

leika lopti [ou lofti] á,

ek svá vinnk [ou vinc]

at þær villar [ou villir] fara

 

sinna heim hama,

sinna heim huga [ou heimhama]

 

Je connais un dixième :

si je vois des (âmes de) sorcières

se balancer en l’air,

j’arrive ainsi à

ce que celles-ci, (âmes) égarées, voyagent (vers ou hors de)

les peaux qu’elles habitent,

les esprits qu’elles habitent.

 

J’ai vu les deux traductions, certaines disent qu’Ódhinn se vante d’être capable de faire ‘perdre’ leurs peaux et leurs esprits aux sorcières (ce sont les traductions les plus classiques), les autres de les leur faire retrouver. Comme vous le voyez, ma traduction donne les deux versions à la fois. En effet, le verbe fara signifie ‘voyager, perdre’, ce qui tendrait à faire penser que les sorcières perdent quelque chose. Cependant, les hamr (sens propre : peau d’oiseau revêtue comme une chemise, puis chemise) sont des sortes de vêtements, et le verbe fara, relatif aux vêtements signifie soit s’habiller (suivi de l’accusatif), soit se déshabiller (suivi du datif). Ici nous avons deux accusatifs ou deux génitifs très clairs, certainement pas des datifs, si bien que, les âmes de ces sorcières doivent plutôt revêtir que quitter les peaux et les esprits dont il est question.

Les deux derniers vers de cette strophe sont donc extrêmement ambigus et, à mon sens, les traductions classiques comportent une double et profonde faute d’interprétation que je tiens à vous expliquer tant elle soulève de problèmes, pardonnez-moi cette longue digression. Le mot heimr qui est en préfixe de heimhama et de heimhuga, signifie, un peu comme l’Anglais home, l’endroit où l’on habite habituellement. Le mot hamr signifie d’abord ‘peau d’un oiseau avec ses plumes’, et a pris progressivement le sens de ‘chemise’ : il a conservé cette idée de ‘seconde peau’. Il est ici au génitif ou à l’accusatif pluriel et ne peut donc pas se traduire par un singulier (comme les experts le font généralement) sans violer le texte du scalde. Le mot hugr signifie pensée mais peut prendre le sens comparable à celui de hamingja, l’esprit familial qui accompagne un individu jusqu’à sa mort. Huga est aussi un pluriel.

Les expert tendent à suggérer, dans leurs traductions, que Ódhinn agresse ces túnriður (‘chevaucheuses de haies’) qui sont sans doute en effet des femmes en train de pratiquer la magie [Note 2]. Ainsi, ils font de lui une sorte d’inquisiteur avant l’heure capable de les arracher à leur propre peau. L’influence de la pensée chrétienne sur la pensée universitaire est trop évidente ici pour que j’insiste plus. Mais regardons plutôt ce que dit le texte: «J’arrive ainsi à ce qu’elles voyagent dans ou hors de etc. » : aucune des deux possibilités ne comporte l’idée d’une agression. Chacun sait que les chamans effectuent des voyages hors de leur corps, et il est évident que leur maître en chamanisme a bien dû, un jour, les aider à sortir hors de leurs corps pour entrer dans la ‘peau’, la forme d’un animal. C’est un geste affectueux, de maître à apprenti qu’il effectue, et non pas une agression. Pour interpréter encore plus à fond ces vers, et en souligner l’ambiguïté, il nous faut considérer ce pluriel dans hamr et hugr. On peut soutenir (c’est la position officielle) qu’il s’agit de leur propre peau et de leur propre esprit. Excepté les schizophrènes, on n’a généralement qu’une seule peau et qu’un seul esprit, mais il est possible que Ódhinn veuille souligner qu’il parle ici de plusieurs personnes à la fois. Notez que hamr, la ‘peau artificielle’, est mal traduite dans ce cas. Dans ce cas, Ódhinn décrit exactement l’action du maître en chamanisme qui aide les débutants à sortir de leur propre corps pour entrer dans une autre forme. Il est aussi possible que le mot heimr (lieu d’habitation usuel) soit pris dans un sens un peu élargi, celui de ‘habitation à l’instant présent’, et c’est donc maintenant heimr qui n’est pas exactement traduit. Le mot hamr désignerait alors la peau d’oiseau que les magiciennes ont revêtu pour « se balancer dans les airs » [Notez que l’expression utilisée par Ódhinn implique une forme de maladresse de la part de ces magiciennes – ce qui s’accorde avec le fait qu’elles soient un peu égarées), leur résidence temporaire, et hugr désignerait l’esprit de l’animal qu’elles habitent pour pouvoir voler, qui une buse, qui une chauve-souris, qui un busard saint Martin ou un vautour fauve, d’où le pluriel qui vient naturellement. Dans ce cas, il est en effet possible qu’il s’agisse d’une agression de la part de Ódhinn, mais il est aussi tout à fait possible que ce soit l’inverse : les magiciennes sont accueillies par Ódhinn et il les aide à reprendre leur forme naturelle. En termes plus politiquement corrects, il faudrait dire que les sorcières se sont enduites de substances psychotropes pour se mettre en transe et aller en un certain lieu et qu’il les aide compléter leur transe, ce qui s’accorde parfaitement bien à ce que l’on sait objectivement des sabbats de sorcières.

  Il est vrai que je répugne à comprendre que Ódhinn ait pu être un chasseur de sorcières, lui qui a accepté l’enseignement de Freyja, qui est accusé par Loki d’avoir accepté d’être humilié pour pratiquer la sorcellerie (dans la Lokasenna) et qui est justement en train de se vanter – dans les vers que je cite maintenant – de pratiquer la magie. En se plaçant hors de tout contexte religieux et en ne considérant que les textes relatifs à Ódhinn, l’hypothèse d’un Ódhinn chasseur de sorcières est donc tout à fait invraisemblable. Dans ce cas, seules les deux interprétations où il aide les magiciennes sont possibles. Enfin, si on sacrifie la heimr pour la hamr, c’est la dernière interprétation qui est obtenue, et celle-ci nous décrit un Ódhinn grand maître du sabbat de sorcières, les aidant à le rejoindre. Comme d’habitude, et dans la mesure où le texte est effectivement ambigu, je suppose que le scalde l’a voulu et que ces deux interprétations sont également valides : Ódhinn aide les sorcières à le rejoindre de deux façons différentes. On peut même préciser que, dans la mesure où les sorcières semblent maladroites, il ne doit pas s’agir d’un esbat qui ne réunit que des initiés sans doute capables d’effectuer sans aide le voyage, mais d’un grand sabbat réunissant toutes sortes personnes plus ou moins initiées à la magie. Le grand ennui de mon interprétation de cette strophe du Ljóðatal est qu’elle décrit un sabbat de sorcières dont Ódhinn serait le grand maître, ce qui va dans le sens d’hypothèses très décriées comme celle d’une Margaret Murray [Note 3].

 

Pour conclure cette digression, nous voyons que les poèmes runiques et ces strophes décrivent une magie sensuelle, fondée sur les qualités morales de persévérance et de fidélité, complémentaire à une magie intellectuelle, celle habituellement attribuée à Ódhinn, fondée sur la connaissance et la mémoire. Dans la mesure où c’est Ódhinn lui-même qui donne cette leçon, il est clair qu’il entend par là que la magie demande à la fois mémoire, connaissance, persévérance et fidélité. Ainsi, au magicien du premier millénaire, il était nécessaire de rappeler, comme le fait ce poème de façon indirecte, que l’intellect ódhinnnique ne suffit pas à exercer la magie, qu’il faut aussi des qualités de cœur bien freyennes. Je ne suis pas certain cet ordre soit conservé dans notre monde moderne. De plus, nous avons pris l’habitude d’avoir tout, tout de suite, et la persévérance n’est guère pratiquée non plus de nos jours. Enfin … il de simple bon sens que toutes ces qualités soient requises, mais reconnaissons que le scalde a exprimé ce bon sens dans un style divin.

 

Conclusion

 

Nous vivons dans l’univers impitoyable des trois premières runes de cet ætt, mais le temps qui passe apporte aussi des saisons d’abondance et corrige le fonds de désespoir sur lequel notre univers est bâti.

Jeran est la rune qui fait le lien entre l’inexorable passage du temps – depuis Hagla jusqu’à Naudiz - et les humains et, comme je vous l’avais annoncé, ce lien est là pour nous réchauffer le cœur, malgré tout. Freyr fait partie de cette grande trinité divine de la fertilité constituée par Njördhr, Freyja et Freyr et il semble que son rôle spécifique, dans cette trinité, soit justement d’exalter, comme Jeran, la miraculeuse abondance des récoltes de l’année. Ódhinn suggère que la magie de Freyr soit imprégnée de féminité et qu’elle repose sur des qualités de cœur plutôt que sur celles d’intellect. Dans la magie, intellect et dynamisme sont évidemment intriqués, mais Ódhinn souligne la nécessité pour les magiciens hommes de ne pas oublier leur féminité (hum … dans le contexte actuel, il n’est peut-être pas mauvais que certaines femmes s’en souviennent aussi), ni d’oublier ces qualités de cœur durant l’apprentissage et la pratique de la magie.

Enfin, du point de vue chamanique, elle est la rune qui aide à sortir de son corps, puis à y revenir harmonieusement. Sortir de son corps n’est pas sans danger et la schizophrénie guette les chamans trop ‘consciencieux’. Jeran vous aidera à vous livrer sans réserve à l’acceptation d’un ou plusieurs ‘autres vous-mêmes’ sans que vous n’en reveniez idiot.

 

          Notes

 

Note 1 : Vous savez qu’il est amusant d’entendre un étranger mal prononcer un mot et faire une obscénité d’un mot innocent. J’insiste sur le ‘a accent aigu’ de árs parce qu’il se prononce ‘aorss’ ou ‘orss’ (le ‘a’ est à peine marqué) qu’on ne peut donc pas le confondre avec le mot ars, qui signifie ‘cul’.

 

Note 2 : De façon surprenante, le lien entre les haies et la sorcellerie se retrouve très tard (et peut être n’est ce qu’un hasard) , en 1679 quand une des accusées en sorcellerie dont j’ai longuement parlé au chapitre 2 s’amuse à effrayer le témoin qui est plus jeune qu'elle en lui demandant si elle n'a pas peur de sortir si tôt, du fait « qu’il (y) avait un grand homme noir à sa haie ».

 

Note 3 : Margaret Murray est bien connue pour avoir argumenté en faveur de l’existence d’une ligne continue, de la haute antiquité à nos jours, de cercles sorciers, depuis appelés des covens même en Français, qui auraient honoré un Dieu cornu (voir son The Witch Cult in Western Europe, Oxford, 1921). Bon, Ódhinn n’est pas un Dieu cornu et mon interprétation contredit directement une hypothèse de base de M. Murray. D’autre part, cette dernière s’appuie sur des témoignages de sorciers torturés – en particulier des basques dont De Lancre rapporte le témoignage en 1613 (voir la bibliographie) – et je trouve qu’elle donne en effet une interprétation vraisemblable de ces témoignages, mais ce n’est pas une ‘preuve’, c’est plutôt une piste intéressante qui demande un travail plus sérieux que quelques citations éparses pour être utilisée comme argument. De plus, le Français de De Lancre, encore à demi du Vieux Français et persillé de Latin et de Basque est assez difficile à comprendre exactement. Je compte bien faire ce travail un jour, si Freyja me prête vie, comme on dit.