Kaunan

 

 

Relié à l’Allemand Kien (torche), mais sa signification originale la relie à l’idée d’une éruption, d’une gerçure, ce qui explique pourquoi Krause lui donne la signification d’ulcère, furoncle (Geschwür). D’ailleurs, le nom en Vieux Norrois de cette rune (Kaun) signifie en effet un furoncle, alors qu’il a pris la signification de la torche (Cen, pron. kenn) en Anglo-saxon. Notez que la plupart des personnes employant les runes l’emploient dans le sens littéral de la torche, ou feu, et non pas ébullition ou feu internes, comme moi.

Kaunan a la même racine que ‘furoncle’ en allemand. Qu’une rune soit dédiée à cette maladie paraît bien surprenant à première vue, mais les poèmes runiques viking et islandais confirment ce sens.

 

La forme originelle, kaunan1, attestée dès 175 (rarement arrondie comme dans kaunan2 ), de petite taille, s’agrandit quelques fois en kaunan3. Ensuite, elle tourne de 90° pour donner kaunan4 puis kaunan5. Après 500, cette forme évolue en kaunan6, qui s’inverse pour alors donner kaunan7, dès 550. En Angleterre, après 700, kaunan6 devient asymétrique et conduit à kaunan8. kaunan7, inversement donne, en Scandinavie, après 700, la forme kaunan10.

Cette évolution se résume par le schéma suivant :Sans titre

 

  Les deux poèmes runiques, viking et islandais, sont très semblables.

Poème runique norvégien :

kaunON est le malheur de l’enfant.

La mort fait pâlir le cadavre.

 

Le poème islandais confirme cette impression.

Poème runique islandais :

kaunONest fatal aux enfants,

Un endroit douloureux,

La demeure des putréfactions.

flagella             konungr

 

Dans les deux cas, le nom attribué à cette rune par Wimmer est kaun. La validité de ce nom est, par exemple, illustrée par le Þrideilur Rúna qui appelle en effet cette rune kaun, aussi bien en Vieux Norrois qu’en Latin. La version latine est :

Kaun húlcús : [Kaun [est] ulcère [ou plaie] :] púeris molestatio, [peine de l’enfant], præl? vestigia [vestiges [ou traces] du pressoir], sanici theca [boîte [ou étui] du pus].

Vu la place du mot ‘præl’ dans le manuscrit, il manque une lettre. Je suppose que c’est la terminaison du génitif de prælum ou prelum, signifiant exactement un pressoir, mais ici, sans doute exprimant une pression. Cette pression peut être exercée de l’extérieur (comme un écrasement) ou bien de l’intérieur, comme une poche de pus qui presse sur les chairs.

Le poème runique norvégien, en deux vers de toute beauté :

Kaun est le malheur de l’enfant.

La mort fait pâlir le cadavre …

souligne bien la constance de la composante de pourrissement tout au long de la vie humaine. Dès sa conception, tout être vivant génère de la pourriture, et cela fait partie de l’équilibre entre croissance et dégénérescence qui est le processus même de la vie puisque nos cellules meurent sans cesse pour être remplacées, de moins en moins bien avec le temps qui passe, par de nouvelles cellules. Notre chair ‘pourrit’, dégénère donc avant même notre naissance - ce que souligne Kaun - et finira pourriture dans la tombe, ce que chacun sait, et il n’est pas nécessaire de le rappeler. Les poèmes ne présentent donc que l’aspect ressenti comme négatif de la rune, ce qui est encore confirmé par la quatrième ligne du poème islandais : flagella signifie ‘les fouets’ en Latin. Flagellum (un fouet) aurait déjà bien suffi, mais le poème souligne par ce pluriel presque incongru que Kaunan englobe l’ensemble des moyens désagréables par lesquels nous sommes fouettés par la vie afin d’avancer en elle. On pourrait croire que ce flagella évoque une vue masochiste de la vie, sauf qu’il ne dit en rien qu’il faille prendre plaisir à cette flagellation, elle existe, il faut en être conscient, il faut vivre avec et agir en conséquence et non s’y abandonner.

Le pourrissement, les morts multiples, la déchéance lente qui accompagnent le vieillissement font bien entendu partie de nos terreurs d’autant plus profondes aujourd’hui que notre civilisation refoule et camoufle ces composantes de la vie.

Il existe en médecine toute une composante, peut-être peu représentée de nos jours, qui soutient qu’il ne s’agit jamais de guérir un malade, mais de lui apprendre à vivre au mieux (et le ‘au mieux’ est capital !) avec sa ou ses maladies. C’est cette approche à la maladie que Kaunan recommande : dès l’enfance, au sommet de notre condition physique, la pourriture de la maladie est déjà en nous-mêmes si elle ne se voit pas. Il est impossible d’y échapper, tout comme il est impossible d’échapper à la maladie qui vous a frappé. Cependant, tout comme l’enfant qui vit fort bien avec cette pourriture qui l’habite, et nous pouvons mener une vie harmonieuse en portant notre maladie en nous, en l’apprivoisant au lieu de chercher à la dominer et à la détruire. Kaunan est donc, tout comme Uruz, une rune fondamentale des soins médicaux, mais elle est à utiliser quand la maladie n’est plus une épreuve dont le corps sort amélioré, mais lorsque tout espoir de guérison est abandonné et qu’il faut apprendre à vivre avec cette maladie qui est devenue soi-même. Il n’y a pas d’aspect que notre civilisation appelle positif à Kaunan, comme la rune Naudiz que nous allons bientôt rencontrer, elle est une rune de soumission aux forces extérieures quand elles sont plus fortes que nous.

 

Encore une fois, le poème anglais, en apparence au moins, change de thème.

Poème runique vieil anglais :

 cen [torche] Torche [ou pin, torche en bois de pin] est pour chaque être vivant évidemment le feu,

brillante, lumineuse; éclairante, le plus souvent elle brûle dans la demeure où les princes se reposent.

La pourriture du corps s’accompagne toujours de fièvres, et se décrit comme une chaleur, une brûlure même du corps, et le passage de furoncle à torche n’est qu’une sorte d’extériorisation du fait médical. Cen est « brillante, lumineuse, éclairante », elle montre la voie à suivre lorsque l’on croit qu’aucune issue n’est possible : intégrer le problème en soi au lieu de s’y opposer de façon forcenée. C’est une attitude princière, opposée à celle de ceux qui passent leur vie à gémir parce qu’ils n’ont pas la chance d’être en bonne santé.

 

Le Dit de Hár attribue un pouvoir de protection contre les intentions mauvaises à Kaunan.

Sixième strophe du Ljóðatal (traduction la plus littérale possible)

J’en sais un sixième

Quand l’homme libre me blesse

Avec les racines d’une jeune plante [á vrótum hrás viðar]

Et du bout de ceci

Il me chante une guerre à mort, [er mik heifta kveðr]

Lui, le mal le consume plutôt que moi.

 

Pour ceux que cela intéresse, notez bien la différence flagrante entre les traductions classiques, ‘interprétées pour faire sens’, et cette traduction littérale. L’ennemi utilise les racines (ici vrótum, datif pluriel et forme archaïque de rót, racine) d’une plante jeune (hrár viðr ici, au génitif, hrás viðar). La nature de la ‘baguette magique’ est clairement expliquée ici, alors que les traductions classiques s’en moquent éperdument, bien sûr ! Le texte dit encore qu’il s’agit d’un chant, ce qui évoque bien entendu le galdr, le chant-hurlement qui accompagne la magie runique, car kveða signifie ‘dire’ mais aussi ‘chanter’ et ‘hurler’. Il est donc clair que l’ennemi est en train d’effectuer un galdr contre vous, et ce n’est pas pour vous « nuire », comme on tend à le dire, mais pour vous éliminer car le sens primitif de heipt (ou heift) est bien celui de ‘combat à mort’. Les adoucissements successifs apportés par les traducteurs cassent la violence de l’affrontement, et diminuent d’autant la puissance de Kaunan qui est capable de retourner la situation. Comme les poèmes runiques soulignent le rôle constructif de la pourriture (vue habituellement sous son aspect destructif), le dit de Hár, de son côté souligne que si puissante que soit l’attaque, elle comporte sa part de pourriture et, peut donc être ‘pourrie de l’intérieur’ par une contre-attaque avisée.

 

En fait, que ce soit attaque ou aide, toute opération magique comporte une identification avec l’être que l’on désire sauver ou aider. Dans le cas d’une aide, il est donc capital que l’être aidé soit en accord total avec cette aide et ne risque pas de la prendre pour une attaque. Dans le cas d’une attaque, il est impossible d’éviter un instant d’immense faiblesse où l’être attaqué est identique à vous-même et donc, s’il est conscient de l’attaque, il est capable de blesser à mort son attaquant. Kaunan est la rune qui aide à réaliser - quasiment sur le même plan - l’aide consentie et la contre-attaque mortelle.

 

Conclusion

 

Kaunan, la rune de la putréfaction, mais aussi de notre feu intérieur, symbolise la complexité et la force de la vie, toujours en équilibre entre vie et mort. De façon presque comique, le dit de Hár inverse ce point de vue. Il nous montre comment ce rôle peut être retourné et la vie la plus vivace qui soit, celle du sorcier en train de prononcer son galdr, peut être, par la puissance de Kaunan, soufflée comme une bougie par les forces de pourrissement que le sorcier a développées lui-même. L’image naturelle que j’associe à ce phénomène est celle d’un champignon que vous ne connaissez pas peut-être : il s’appelle vesse-de-loup géante, ce champignon qu’on voit grandir à vue d’œil pendant un orage (il devient gros comme une tête d’homme et est délicieux à manger), mais qui va pourrir en quelques heures, comme si son excès de vitalité comportait cette faiblesse interne que le dit de Hár fait remarquer. Le sorcier en train de jeter un sort est comme ce champignon, gonflé d’une vitalité incroyable, mais cette vitalité, en elle-même, contient les germes d’une mort rapide.

La rune Uruz est le symbole de la médecine ‘triomphante’ qui soigne et vainc la maladie. La rune Kaunan est le symbole de la médecine humble qui soigne en acceptant la survie simultanée du malade et de la maladie. Sans doute à cause des allusions répétées aux enfants des poèmes runiques nordiques, et plutôt que Uruz, je vois en Kaunan le signe caractéristique de la ‘femme-médecine’ (la chamane) germanique, comme le caducée est le signe caractéristique de nos médecins latins [Note 1].

 

Notes

 

[Note 1] En opposant la civilisation germanique aux autres, les nazis ont presque toujours accusé la pensée dite« judéo-chrétienne » de tous les maux. L'absurdité est évidente pour la pensée judaïque, représentée par des gens qui ont été sur le bûcher plutôt qu'ils ne l'allumaient. Par contre, les chrétiens ont effectivement brûlé pas mal de monde au nom de leur foi et ils sont directement responsables de la disparition de toutes les traditions magiques qui s'opposent à cette foi. Cependant, il me paraît injuste d'accuser la foi chrétienne elle-même, bien que son prosélytisme militant la prédispose en effet à l'intolérance et aux excès. C'est plutôt le haïssable rouleau compresseur de la civilisation latine, avec son culte de l'efficacité brutale, avec sa phallocratie stupidement triomphante, qui a profité des tendances oppressives de la chrétienté pour éliminer toute magie de notre existence. L'attitude de l'Église d'Irlande, beaucoup moins agressive, et non romaine, illustre bien mon opinion.

Ce livre, consacré à la défense de la pensée magique et d'une pensée germanique en un sens très large, peut être en effet considéré comme s'opposant à une pensée gréco-latino-chrétienne actuellement au pouvoir.

 

burning3

 

Kaun ou Cen, le malade brûle

ou …

le sorcier se consume.