KULHWCH et OLWEN

 

 

Kilydd, fils du prince Kelyddon, voulut une femme pour partager sa vie, et son choix tomba sur Goleuddydd (1), fille du prince Anllawdd (2). Quand ils furent sous le même toit, le pays se mit à prier pour qu'ils eussent un héritier, et, grâce à ses prières, un fils leur naquit.

 

(1) Goleuddydd, « jour brillant; » cf. breton gouloudeiz. Elle a été mise, par les hagiographes gallois, au nombre des saintes, et il y avait une église sous son nom à Llanysgin, en Gwent (Iolo mss., p. 120).

(2) Dans les Achau saint ynys Prydain (Myv., p. 431, col. 2) ou Généalogies des saints de l’île de Bretagne, Amlawdd Wledic est donné comme le père de Tywanwedd ou Dwywanwedd, qui fut mère de plusieurs saints, notamment de Tyvrydoc, honoré à Llandyvrydocen Mon (Anglesey). Tyvrydoc a donné son nom, en Armorique, à Saint-Evarzec, arrondissement de Quimper, au XIIème siècle, Sent-Defridec, au XIVème Saint-Teffredeuc et Saint-Effredeuc. Le Brut Tysilio a fait de Eigr, l'Igerna de Gaufrei de Montmouth, et d'après lui, la mère d'Arthur, une fille d'Amlawd Wledic (Myv. arch., 2ème éd. p, 481, col. 1). Ce détail ne se trouve point dans Gaufrei; il est reproduit par un manuscrit que la Myv., déclare vieux de cinq cents ans, p. 587, et qui est une version galloise de Gaufrei (Eigyr verch Amlawd wledic; ce manuscrit donne aussi Gorloes, forme plus correcte et plus cornique que Gwrlais).

 

Mais du moment où elle conçut, elle devint folle et fuit toute habitation. Quant arriva le temps de la délivrance, son bon sens lui revint. Or il arriva qu'à l'endroit où le porcher gardait un troupeau de porcs, par peur de ces animaux, elle accoucha. Le porcher prit l'enfant et le porta à la cour. On le baptisa et on lui donna le nom de Kulhwch (1) parce qu'on l'avait trouvé dans la bauge d'une truie. L'enfant cependant était de noble souche et cousin d'Arthur (2).

 

(1) Kulhwch. C'est une de ces étymologies fantaisistes, comme on en rencontre de temps en temps dans les Mabinogion, et, en général, au moyen âge. L'auteur, décomposant le mot en kul et en hwch, a vu dans kul le mot cil, «cachette, retraite, coin, ou cul étroit,» et dans hwch le mot hwch, aujourd'hui truie, mais autrefois porc en général (cf. arm., houch, «porc»). Le nom du Kulhwch est conservé dans Tref Culhwch, près de Pencaer en Pembrokeshire (Eg. Phillimore, Owen's Pembrok., 72. b. 322, note).

(2) Arthur. Le nom d'Arthur n'est prononcé ni par Gildas, ni par Bède. Il figure pour la première fois chez Nennius. Suivant l'auteur de l'Historia Britonum, Arthur était chef des guerres contre les Saxons à la fin du Vème siècle; il aurait remporté sur eux douze victoires. Dans un autre passage qui n'appartient peut-être pas à l'œuvre primitive, il est fait mention d'une chasse au monstre appelé porcum Troit, par lui et son chien Cavall. L'Historia, dans ses parties originales, date du IXème siècle (Voir Arthur de la Borderie, l’Historia Britonum, attribuée à Nennius. Paris, 1832; Heeger, Die Trojanersage der Britten. Munich, 1887; Zimmer, Nennius vindicatus). Les Annales Cambriae, dans la partie la plus ancienne, dont la rédaction parait être du Xème siècle (elles ont été rédigées entre 954 et 955, comme l'a montré Egerton Philimore, Y Cymmrodor, IX, p. 141-189 : le manuscrit le plus ancien, le Harblian, est de plus d'un siècle plus récent), disent qu'Arthur porta la croix trois jours et trois nuits sur ces épaules, à la bataille du mont Badon, dont il est aussi question dans Gildas, et qui paraît avoir été une défaite très grave pour les Saxons. D'après ces mêmes annales, Arthur aurait péri avec son neveu et adversaire Medraut, en 537, à la bataille de Camlann. Dans l'Historia regum Britanniae de Gaufrei de Monmouth, l'histoire d'Arthur parait singulièrement grossie: il est fils d'Uther, roi des Bretons, et d'Igerna, femme du duc de Cornouailles Gorlois; il bat non seulement les Saxons, mais les Irlandais et les Romains; il conquiert une bonne partie de l'Europe. Son neveu Modred s'empare, en son absence, de son trône et de sa femme. Arthur réussit à le battre malgré son alliance avec les Saxons; mais il est mortellement blessé et se fait porter à l'île d'Avallon pour soigner ses blessures. C'est de là que les Bretons d'Angleterre et de France ont longtemps attendu sa venue. L'histoire de la naissance d'Arthur, des amours d'Igerna et d'Uter, inspirées peut-être d'Ovide, comme l'a fait remarquer M. Paulin Paris (Les Romans de la Table Ronde, I, p. 48), ne sont pas uniquement dues à l'imagination de Gaufrei; sa querelle avec Medraut, sa blessure et sa retraite à Avallon appartiennent aux traditions bretonnes, Gaufrei, pour le faire fils d'Uther, a glosé peut-être le passage de Nennius, où il est dit que les Bretons l'avaient, à cause de sa passion pour la guerre, appelé Mab Uter id est filius horribilis; gallois moyen uthr, surprenant, merveilleux. Dans les Traditions galloises, les poésies, c'est un personnage souvent surnaturel; les propriétés de son épée, de son manteau, rappellent celles de certains héros de l'épopée irlandaise. Il faudrait un volume pour réunir tout ce qu'on trouve dans la littérature galloise seule sur ce héros de la race bretonne. S'il a réellement existé (ce doute eût coûté la vie, au moyen âge, en pays breton), la légende lui a, à coup sûr, attribué les traits de héros ou de demi-dieux plus anciens. (Pour plus de renseignements sur la légende d'Arthur, cf. Gaston Paris, Hist. litt., XXX, p. 3 et suiv.; San-Marte, Die Arthursage, Quedlinburg, 1842; John Rhys, Arthurian Legend, 1891; Celtic Folklore, 2 vol. 1901, passim.; sur les nombreuses localités qui ont porté le nom d'Arthur v. Stuart Glennie. Arthurian Localities, Edinburgh, 1869). On dit encore dans la Bretagne française : fort comme un Artu.

 

On l'envoya à la nourrice. A la suite de l'événement, la mère de l'enfant, Goleuddydd, fille du prince Anllawdd, tomba malade. Elle fit venir son mari et lui dit :

«Je mourrai de cette maladie, et tu voudras une autre femme. Or, les femmes sont maintenant les arbitres des largesses. Ce serait cependant mal à toi que de ruiner ton fils; aussi je te demande de ne pas te remarier que tu n'aies vu une ronce à deux têtes sur ma tombe.»

Il le lui promit. Elle appela alors son précepteur (1) et lui demanda de nettoyer complètement sa tombe tous les ans de façon que rien ne pût croître dessus.

La reine mourut. Le roi envoya chaque jour un serviteur pour voir s'il poussait quelque chose sur la tombe. Au bout de sept ans, le précepteur négligea ce qu'il avait promis de faire. Un jour de chasse, le roi se rendit au cimetière; il voulait voir la tombe lui-même parce qu'il songeait à se remarier la ronce avait poussé dessus! Aussitôt, il tint conseil pour savoir où il trouverait une femme. Un de ses conseillers lui dit :

 

(1) Athraw ou Athro. La coutume chez les anciens Gallois était d'avoir un athraw pour la famille : « Il y a trois choses qu'un Gallois, possesseur de terres, doit garder et entretenir : une femme légitime, un homme armé, s'il ne peut lui-même porter les armes et un professeur domestique » (Athraw leuluaidd. Ancient laws, II, p. 514, 31). Le bardd remplissait souvent ce rôle; c'était lui, en particulier, qui tenait les généalogies. Athro désigne peut-être ici le confesseur, ou plutôt un de ces clercs familiers qui, en France au XIIIème, cumulaient, sous le nom de latiniers, les fonctions d’interprète, de rédacteur et de chapelain (V. Lecoy de la Marche, La Société au XIIIème siècle, p.191).

 

«Je sais une femme qui te conviendrait bien : c'est celle du roi Doged (1)

Ils décidèrent d'aller la prendre. Ils tuèrent le roi, enlevèrent sa femme et sa fille unique et s'emparèrent de ses Etats.

Un jour, la dame alla se promener. Elle se rendit à la ville chez une vieille sorcière (2) à qui il ne restait plus une dent dans la bouche:

«Vieille,» lui dit-elle, «veux-tu me dire, au nom de Dieu, ce que je vais te demander ? Où sont les enfants de celui qui m'a enlevée par violence ?»

- «Il n'en a pas,» dit la vieille.

-»Que je suis malheureuse,» s'écria la reine, «d'être tombée entre les mains d'un homme sans enfants !»

- «Inutile de gémir,» repartit la vieille : «il est prédit qu'il aura un héritier de toi, quand même il n'en aurait pas d'une autre. D'ailleurs, console-toi : il a un fils.» La princesse retourna joyeuse à la maison, et dit à son mari :

 «Pourquoi caches-tu tes enfants de moi ?»

- «Je ne le ferai pas plus longtemps, (3)» dit le roi. On envoya chercher le fils et on l'amena à la cour. Sa belle-mère lui dit :

«Tu ferais bien de prendre une femme. J'ai justement une fille qui conviendrait à n'importe quel noble au monde.»

 

(1) D'après Rees, Welsh Saints, p. 209 (voy. Lady Guest, Mab., II, p.320), il y aurait eu un roi Doged, fils de Cedig ab Ceredig ab Cunedda Wledig, frère de l'évêque Avan, fondateur de Llan-Avan en Breconshire. Il a été mis au nombre des saints, et a donné son nom à Llan-Ddoged, dans le Denbighshire. Il aurait vécu de 500 à 542.

(2) Vieille sorcière dans le sens figuré du mot (cf. vieille fée). Le mot breton groac'h a tous les sens du gallois gwrach.

(3) Tout ce passage se trouve dans la version galloise des Sept Sages de Rome des Selections from Hengwrt mss. II, p. 301, v. J. Loth, Revue Celtique, XXIII, p. 349.

 

- «Je n'ai pas encore l'âge de me marier (1),» répondit-il. Alors elle s'écria :

«Je jure que tu auras cette destinée que ton flanc ne se choquera jamais à celui d'une femme que tu n'aies eu Olwen, la fille d'Yspaddaden Penkawr.» Le jeune homme rougit (2) et l'amour de la jeune fille le pénétra dans tous ses membres, quoiqu'il ne l'eût jamais vue.

«Mon fils,» lui dit son père, «pourquoi changes-tu de couleur ? Qu'est-ce qui t'afflige ?»

- «Ma belle-mère m'a juré que je n'aurais de femme que si j'obtenais Olwen (3), la fille d'Yspaddaden Penkawr.»

- «C'est pour toi chose facile. Arthur est ton cousin. Va le trouver pour qu'il arrange ta chevelure (4) : demande-le lui comme présent.»

 

(1) D'après la plus ancienne rédaction des lois galloises, celle de Gwynedd ou Nord-Galles, à douze ans on pouvait marier les filles (les donner à un mari : rody y wr). L'âge, pour le garçon, devait être quatorze ans révolus, car, à partir de cet âge, il est maître de ses actes, il possède en propre; son père n'a plus sur lui droit de correction (Ancient laws, I, p. 202, 8; 204, 3). Il va sans dire que, dans la réponse de Kulhwch, il ne s'agit pas de l'âge fixé par la loi.

(2) Voir la note à honneur, à la page 127. [dans le mab. de ‘Branwen, fille de Llyr’ note à wynebwarth ]

(3) Dafydd ab Gwilym, chantant une femme, l'appelle fain Olwen « mince, svelte Olwen » (p. 162); on trouve une comparaison semblable, Iolo mss., p. 239.

(4) D'après la Cyclopaedia de Rees, citée par lady Guest, au VIIIème siècle, c'était la coutume, dans les familles de marque, de faire couper, la première fois, les cheveux de leurs enfants par des personnes qu'elles avaient en estime particulière : ces personnes devenaient comme les pères spirituels ou parrains des enfants. Constantin envoie au pape les cheveux de son fils Héraclius, comme un gage qu'il désire faire de lui, pour Héraclius, un père adoptif. Guortigern ayant eu un fils de sa fille, la poussa à aller porter l'enfant à Germain, l'évêque, en disant qu'il était son père. Germain dit à l'enfant : « Pater tibi ero, nec le permittam nisi mihi novacula cum forcipe et pectine detur, et ad patrem tuum carnalem tibi dare liceat. » L'enfant va droit à Guortigern, et lui dit « Pater meus es tu, caput meum tonde, et comam capitis mei pecte. » (Hist., XXXIX ) Le mot diwyn (v. notes critiques) indique ici donc l'action de mettre en ordre, couper et peigner la chevelure. Ce même usage existait chez les Germains (V. Loth, Revue Celt., 1890, p. 495-496). Il semble aussi, d'après ce passage, que cette opération ne soit pas destinée à faire d'un enfant un fils spirituel, mais qu'elle soit réservée au père et aux parents.

 

Le jeune homme partit sur un coursier à la tête gris-pommelée, vieux de quatre hivers, aux cuisses puissamment articulées, au sabot brillant comme un coquillage, une bride aux chaînons d'or articulés à la bouche, avec une selle d'or d'un grand prix. Il portait deux javelots d'argent bien aiguisés, une lance à pointe saillante (1), d'une bonne coudée jusqu'à la pointe, en prenant pour mesure le coude d'un homme de forte corpulence, capable d'atteindre le vent et de lui tirer du sang : elle était plus prompte que la chute de la première goutte de rosée de la pointe du roseau sur le sol au moment où elle est la plus abondante, au mois de juin.

A sa hanche pendait une épée à poignée d'or, à lame d'or, à la garde formée d'une croix émaillée d'or et de la couleur de l'éclair du ciel; dans la croix était une lanterne d'ivoire (2). Devant lui s'ébattaient deux lévriers au poitrail blanc, à la peau tachetée, portant chacun au cou un collier de rubis allant de la jointure de l'épaule à l'oreille. Celui de gauche passait à droite, celui de droite à gauche, jouant ainsi autour de lui comme deux hirondelles de mer. Les quatre sabots de son coursier faisaient voler quatre mottes de gazon, comme quatre hirondelles en l'air, par dessus sa tête, tantôt plus haut, tantôt plus bas. Il avait autour de lui un manteau de pourpre à quatre angles, une pomme d'or à chaque extrémité de la valeur de cent vaches chacune (3). Sur ses chausses et ses étriers, depuis le haut de la cuisse jusqu'au bout de son orteil, il y avait de l'or pour une valeur de trois cents vaches.

 

(1) Notes critiques. Le glaive au moyen âge, dans nos romans français, est une lance. Le gleif gallois, qui lui est emprunté, a le même sens. Dans le Brut Gr. ab Arthur (Myv. Arch., 532.2), Arthur se ceint de son épée Caletvwlch; puis il prend en mains, un gleif du nom de Ron uwchel. Or dans les Nod. correspondantes, tirées d'un ms du XIIème-XIIIème siècle (Myv. arch., p. 589, n° 510), le mot gleif est remplacé par gwaew; lance. De même dans le Brut Tysilio. (ibid., 463.1), la lance est appelée Rongymyniat : dans Kulhwch (texte, p. 105) c’est Rongomiant.

(2) Le texte gallois porte lugorn olifant yndi (et une lugorn d'ivoire en elle). On pourrait songer à traduire lugorn par corne de guerre mais c'est un sens très rare. Il s'agit peut-être d'une lanterne dans la croix ou le pommeau de l'épée. Lanterne désignait quelquefois, au moyen âge, un joyau renfermant des boules de senteur; d'après Littré, on donne encore ce nom à la partie de la croix d'un évêque, ou du bâton d'un chantre, qui est à jour. Les pommeaux d'épée, au moyen âge, étaient souvent à jour; souvent ils renfermaient, sous un chaton, des reliques sur lesquelles on jurait (Voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier français, V, p. 378). Peniarth, IV (L. Blanc 483), a lloring au lieu de lugorn mais le sens est inconnu.

(3) Chez les anciens Bretons, comme chez les Irlandais, la valeur commerciale était appréciée en têtes de bétail. C'est encore la façon de compter, dans les lois d'Howel Da, rédigées au dixième siècle, mais dont le plus ancien manuscrit remonte au douzième siècle. C'est un souvenir de l'époque où la richesse consistait surtout en troupeaux.

 

Pas un brin d'herbe ne pliait sous lui, si léger était le trot du coursier, qui le portait à la cour d'Arthur.

Le jeune homme dit: « Y a-t-il un portier?»

- « Oui: et toi, que ta langue ne reste pas silencieuse pourquoi salues-tu … [(lacune)]? (1). Moi, je fais le portier pour Arthur tous les premiers de l'an; tout le reste de l'année, ce sont mes lieutenants: Huandaw (2), Gogigwc, Llaeskenym, et Pennpingyon qui marche sur la tête pour épargner ses pieds, non pas dans la direction du ciel ni de la terre, mais comme une pierre roulante sur le sol de la cour. »

« Ouvre la porte ? »

- « Je ne l'ouvrirai pas. »

- « Pourquoi ? »

- « Le couteau est allé dans la viande, la boisson dans la corne (3). On s'ébat dans la salle d'Arthur.

 

(1) Voir Notes Critiques à la page du texte 103, lignes 6 et 7.

(2) Huandaw, « qui entend bien; » Gogigwc est probablement une faute du copiste pour Gogihwc, épithète qu'on trouve dans le Gododin d'Aneurin (Skene, Four ancient books of Wales, p. 90, vers 13), mais dont le sens n'est pas certain; Llaesgenym est peut-être altéré aussi; Pen. 4. Laes Kemyn peut-être pour Llaes Kevyn; le premier terme, llaes, vient du latin laxus; Owen Pughe donne à Pennpingion le sens de tête branchue, en rapprochant pingion de pingc.

(3) Le mot gallois indique que la corne à boire était faite primitivement et ordinairement aussi, sans doute, de corne de buffle ou bœuf sauvage. D'après les lois galloises, la corne à boire du roi, la corne qu'il portait dans ses expéditions, et la corne du chef des chasseurs, devaient être de bœuf sauvage (Ancient laws, II p. 991).

 

On ne laisse entrer que les fils de roi d'un royaume reconnu ou l'artiste qui apporte son art (1). On donnera à manger à tes chiens et à tes chevaux; à toi on offrira des tranches de viandes cuites et poivrées (2), du vin à pleins bords et une musique agréable. On t'apportera la nourriture de trente hommes au logis des hôtes, là où mangent les gens de pays lointains et ceux qui n'auront pas réussi à entrer dans la cour d'Arthur. Tu ne seras pas plus mal là qu'avec Arthur lui-même. On t'offrira une femme pour coucher avec toi, et les plaisirs de la musique. Demain, dans la matinée, lorsque le portail s'ouvrira devant la compagnie qui est venue ici aujourd'hui, c'est devant toi le premier qu'elle s'ouvrira et tu pourras choisir ta place où tu voudras dans la cour d'Arthur du haut en bas.»

- «Je n'en ferai rien,» dit le jeune homme; « si tu ouvres la porte, c'est bien;

 

(1) Le même trait de mœurs se retrouve chez les anciens Irlandais. Quand Lug, fils d'Eithlenn, sorte de Mercure irlandais, se présente au palais royal de Tara, le portier refuse de le laisser entrer à moins qu'il ne soit maître en quelque art ou profession (O'Curry, On the manners, III, p, 42).

(2) Le dystein ou intendant du roi devait fournir au cuisinier certaines herbes; la seule qui soit spécifiée, c'est le poivre (Ancient laws, I, p. 48). Les viandes poivrées sont en honneur aussi dans nos romans de chevalerie : « poons rostis, et bons cisnes (cygnes) pevreis, » [viandes rôties et bons cygnes poivrés] vers 1560, dans Raoul de Cambrai, édition de la Société des anciens textes français.

 

si tu ne l'ouvres pas, je répandrai honte à ton maître, à toi déconsidération, et je pousserai trois cris (1) tels à cette porte qu'il n'y en aura jamais eu de plus de mortels depuis Pengwaedd (2), en Kernyw (3) (Cornouailles anglaise), jusqu'au fond de Din Sol, dans le Nord (4), et à Esgeir Oervel (5), en Iwerddon (Irlande) : tout ce qu'il y a de femmes enceintes dans cette île avortera; les autres seront accablées d'un tel malaise que leur sein se retournera et qu'elles ne concevront jamais plus.»

 

(1) Le cri perçant (diaspad) était un moyen légal de protestation d'après les lois. Il était encore en usage, d'après le code de Gwynedd, dans le cas où un descendant au neuvième degré venait réclamer une terre comme lui appartenant : on l'appelait diaspat uwch annwvyn ou cri plus haut que l'abîme (Ancient laws I, 173,174.2). D'après le code de Gwent, le diaspat egwan ou cri de détresse, était légal au Gallois à qui on refusait l'aide de la loi dans la cour du roi ou devant le juge, au sujet de son patrimoine, ou aux descendants au neuvième degré, pour protester contre une déchéance de propriété (Ancient laws, I, p. 774, 1). Sur la clameur chez les Français comme protestation contre un décret du souverain, v. Paulin, Paris, Romans de la Table Ronde, IV, notes.

(2) Dans les Lois, 1, p. 184, donnent un Penryn Penwaed y Kernyw. Ce serait, d'après l'éditeur, aujourd'hui Penwith en Cornwall, lieu de Pen Blathaon yn y Gogled. Les Lois portent Penryn Blathaon ym Prydyn, c'est-à-dire en Ecosse; on suppose que c’est Caithness. D'après les Lois, Dyvynwal Moelmut aurait fait mesurer l'île de Bretagne et aurait trouvé, de Penryn Blathaon à Penryn Penwaed, 900 milles, et de Crygyll en Anglesey jusqu’à la Manche, 500 milles. Din Sol est l'ancien nom du Mont de St-Michel de Cornwall; Esgeir Oervel est inconnu.

(3) Kernyw est le nom gallois de la Cornouailles anglaise, le même que celui de la Cornouailles armoricaine : Kernèo et Kerné. Le Kernyw est parfois confondu avec le Devonshire. Dyvneint (Devon) a désigné tout le territoire des anciens Domononii, la deuxième grande tribu émigrée en Armorique à la suite des invasions saxonnes. Ce n'est pas sans surprise que j'ai trouvé dans un poète gallois du douzième siècle, Llywarch ab Llywelyn à propos de Penwaedd, Dyvneint, nom gallois du Devon à la place de Kernyw: O Pennwaed Dyvneint hyd pentir Gafran (Myv. arch., p. 200, col. 1); de même dans un poème anonyme fort curieux, la table d'Arthur est mise en Dyvneint (Myv. arch., p. 130, col. 12). Egerton Phillimore (Owen's Pembrokeshire II, p. 372, note de la page 371) veut assimiler Penwaedd à Penwith, c'est-à-dire la pointe de Land's End en Cornwal, ce qui est phonétiquement impossible : aussi loin qu'on peut remonter, on a Penwith ou Penwiđ (Penwiđ, pointe en vue : cf. Gwiđ-va). Dans les Oxford Bruts, p. 292, il est dit qu'Henri Ier réunit des troupes de tout son royaume en 1111, depuis Penryn Pengwaedd en Irlande jusqu'à Penryn Blataon dans le Nord. Penryn Blataon est le Pen Blathaon qui dans le roman de Kulhwch (plus bas) est mis en Ecosse. Les Bruts, p. 73, mentionnent cependant un Penryn Kernyw, qui doit être Penryn près Falmouth. L'erreur pour Pengwaedd est manifeste. Il y a un Penwaed en Galles; wng Penwaed barth a plorth Gemais (Myv. arch., 132.2).

(4) Dans les Mabinogion, le Nord est le pays des Bretons du nord de l'Angleterre, depuis le Cumberland jusqu'à la Clyde; voir la note à Kymry, plus haut Mabin. de Branwen. D'après la vie de Saint Cadoc (Rees, Lifes of the Cambro-brit. saints, p. 65), Dinsol est le nom cornique du Mont Saint-Michel, de Cornwall dans la baie de Penzance (J. Loth, Revue Celt., 1899, p. 207).

(5) Comme l'a fait remarquer Kuno Meyer (Early relations between Gael and Brython, Society of Cymmrodorion, 1896, p. 35), c'est une déformation de Sescenn Uairbhéoil en Leinster, mentionné fréquemment comme séjour de héros.

 

Glewlwyt Gavaelvawr (1) lui répondit :

« Tu auras beau crier contre les lois de la cour d'Arthur, on ne te laissera pas entrer que je n'aie tout d'abord été en parler à Arthur. »

Glewlwyt se rendit à la salle :

« Y a-t-il du nouveau à la porte ? » dit Arthur.

- « Les deux tiers de ma vie sont passés ainsi que les deux tiers de la tienne. J'ai été à Kaer Se et Asse, à Sach et Salach, à Lotor et Fotor; j'ai été à la grande Inde et à la petite; j'étais à la bataille des deux Ynyr (2) quand les douze otages furent amenés de Llychlyn (de Scandinavie); j'ai été en Europe (Egrop), en Afrique, dans les îles de la Corse (Corsica), à Kaer Brythwch, Brythach et Nerthach; j'étais là lorsque tu tuas la famille de Cleis fils de Merin; lorsque tu tuas Mil Du, fils de Ducum; j'étais avec toi quand tu conquis la Grèce en Orient; j'ai été à Kaer Oeth et Anoeth (3); j'ai été à Kaer Nevenhyr : nous avons vu là neuf rois puissants, de beaux hommes; eh bien ! je n'ai jamais vu personne d'aussi noble que celui qui est à la porte d'entrée en ce moment ! »

« Si tu es venu au pas, dit Arthur, retourne en courant. Que tous ceux qui voient la lumière, qui ouvrent les yeux et les ferment, soient ses esclaves; que les uns le servent avec des cornes montées en or, que les autres lui présentent des tranches de viandes cuites et poivrées, en attendant que sa nourriture et sa boisson soient prêtes. C'est pitié de laisser sous la pluie et le vent un homme comme celui dont tu parles. »

 

 

 (1) Glewlwyt à la forte étreinte. On le trouve déjà dans le Livre noir, remplissant ses fonctions de portier, mais non, à ce qu'il semble, celles de portier d'Arthur (Skene, II, p. 50, v. 24).

 (2) La légende galloise distingue deux Ynyr : Ynyr Gwent et Ynyr Llydaw ou Ynyr d'Armorique. Ynyr Gwent serait, d'après le Liber Laudavensis, p. 111, le père d'un prince Idon, contemporain de saint Teliaw. L'Ynyr armoricain serait fils du roi Alan, et neveu de Cadwaladr (Gaufrei de Monmouth, éd. San-Marte, XII, 19, écrit Iny; Brut Tysilio, p. 475, col. 2). Taliesin célèbre les exploits d'un Ynyr (Skene, II, p. 167, v. 25; p. 168, v.8 et suivants; au vers 25 le poète parle des gwystlon ou otages d'Ynyr).

(3) Au lieu de Kaer Oeth ac Anoeth, on trouve généralement Carchar (prison) Oeth ac Anoeth. D'après les Iolo mss., p. 187, après la destruction complète des envahisseurs romains par les Bretons gouvernés par Caradawc ab Bran, Manawyddan, fils du roi Llyr, fit rassembler de toutes parts leurs ossements, et en mêlant la chaux aux os, il fit une immense prison destinée à enfermer les étrangers qui envahiraient l'île, et les traîtres à la cause de la patrie. La prison était ronde; les os les plus gros étaient en dehors; avec les plus petits, qui étaient en dedans, il ménagea différents cachots; il y en eut aussi sous terre spécialement destinés aux traîtres. Le Livre noir fait mention de la famille d'Oeth et Anoeth (Skene, 31, 8). D'après les Triades du Livre rouge (Mab., p. 300, 1; 306, 9), Arthur aurait été trois nuits dans cette prison avec Llyr Lledyeith, Mabon, fils de Modron, et Geir, fils de Geiryoed; il aurait été délivré par Goreu, fils de Kustennin, son cousin. Nous retrouvons plusieurs de ces personnages dans notre mabinogi. Les noms des prisonniers diffèrent, p. 306 (v. plus bas à propos de Modron). Le sens de oeth et anoeth ici n'est pas sûr. La terre oeth est une terre cultivée et boisée; la terre anoeth est une terre inculte (Iolo mss., p. 189; cf. Silv. Evans, Welsh Dict.). Mais oeth a aussi le sens de richesses, joyaux, présents, ainsi qu'anoeth : (cf. -oeth dans cyf-oeth, richesse, puissance; cf. irl., cumachte).

 

 

- « Par la main de mon ami, » s'écria Kei (1), « si on suivait mon conseil, on ne violerait pas les lois de la cour pour lui. »

- « Tu es dans le faux, cher Kei, dit Arthur; nous sommes des hommes de marque à proportion qu'on a recours à nous; plus grande sera notre générosité, plus grandes seront notre noblesse, notre gloire et notre considération.

Glewlwyt se rendit à l'entrée et ouvrit la porte au jeune homme. Quoique tout le monde descendît à l'entrée sur le montoir de pierre, Kulhwch, lui, ne mit pas pied à terre et entra à cheval.

« Salut ! s'écria-t-il, chef suprême de cette île; salut aussi bien en haut qu'en bas de cette maison, à tes nobles, à ta suite, à tes capitaines; que chacun reçoive ce salut aussi complet que je l'ai adressé à toi-même (2). Puissent ta prospérité, ta gloire et ta considération être au comble par toute cette île. »

- « Salut aussi à toi, dit Arthur; assieds-toi entre deux de mes guerriers; on t'offrira les distractions de la musique et tu seras traité comme un prince royal, futur héritier d'un trône, tant que tu seras ici. Quand je partagerai mes dons entre mes hôtes et les gens de loin, c'est par ta main que je commencerai, dans cette cour. »

- « Je ne suis pas venu ici, dit le jeune homme, pour gaspiller nourriture et boisson. Si j'obtiens le présent que je désire, je saurai le reconnaître et le célébrer; sinon, je porterai ton déshonneur aussi loin qu'est allée ta renommée, aux quatre extrémités du monde. »

- « Puisque tu ne veux pas séjourner ici, dit alors Arthur, tu auras le présent qu'indiqueront ta tête et ta langue, aussi loin que sèche le vent, que mouille la pluie, que tourne le soleil, qu'étreint la mer, que s'étend la terre,

 

 

(1) Kei est un des personnages les plus connus des légendes galloises. Dans les mabinogion qui ont subi l'influence française et dans les romans français il est brave, mais bavard, gabeur, et il n'est pas toujours heureux dans ses luttes. Dans ce mabinogi il a ses véritables traits; il commence déjà cependant à gaber. Le Livre noir le présente comme un compagnon d'Arthur, et un terrible guerrier « quand il buvait, il buvait contre quatre, quand il allait au combat, il se battait contre cent » (Skene, p. 50, XXXII; 52, v. 5, v. 17 et suiv.). D'après les Triades (Mab., 303, 3), c'est un des trois taleithawc ou chefs portant sur le casque une large couronne d'or, avec Gweir, fils de Gwystyl, et Drystan, fils de Tallwch. Les poètes gallois du moyen âge (Gogynveirdd), du XIIème au XVème siècle, font de fréquentes allusions à Kei : Myv. arch., 978, col. 2 : Mae yn gyveill grymus val Kei gwynn (il est un ami fort comme Kei béni); ibid., p. 328, col. 2: Wryd Cai (la vaillance de Kei); ibid., p. 329, col. 1 : Cai boneddigaidd (noble comme Kei); ibid., p. 332, col. 1 : Pwyll Cai (la raison, le sens de Kei); Davydd ab Gwilym, p. 323 (éd. de 1873), contre Rhys Meigen : Nid gwrol Gai hir, ce n'est pas un brave comme Cai le long; Llewis Glyn Cothi, p. 309, 15, cite aussi Kai hir (Kai le long). Il est fils de Kynyr, mais il semble bien, d'après une phrase de notre mabinogi et un poème des plus singuliers de la Myv. arch., qu'il y ait eu des divergences d'opinion ou des doutes sur ce point. Dans ce poème, qui est un dialogue entre Gwenhwyvar et Arthur qu'elle n'a pas reconnu, il est appelé fils de Sevyn. Gwenhwyvar le vante comme un guerrier incomparable; elle déclare à Arthur qu'à en juger par son apparence, il ne tiendrait pas Cai, lui centième; à quoi Arthur répond que, quoiqu'il soit petit, il en tiendrait bien cent tout seul (Myv. arch., p. 130, col. 2). Pour les qualités merveilleuses de Kei, voir plus bas. Gaufrei de Monmouth le donne comme dapifer d'Arthur (IX, 11,.12, 13; X, 3, 6, 9. 13); il a, en effet, les fonctions propres au dystein dans le mabinogi d'Owen et Lunet. La forme de son nom, dans les romans français, Keu, est bien galloise (prononcez Keï). D'après notre mabinogi, il aurait été tué par Gwyddawc ab Menestyr (149).

(2) Une formule de salut aussi développée et analogue se retrouve dans un poème de la Myv. arch., p. 248, col. 2, attribué à Elidyr Sais (XII-XIIIèmes s.).

 

à l'exception de mon navire et de mon manteau, de Kaledvwlch (1), mon épée, de Rongomyant, ma lance; de Gwyneb Gwrthucher, mon bouclier (2); de Karnwenhan (3), mon couteau, et de Gwenhwyvar (4), ma femme;

 

(1) Caledvwlch, de calet « dur, » et de bwlch «entaille, brèche » : dur à entailler? » ou « qui entaille durement. » Une épée célèbre dans l'épopée irlandaise, l'épée de Leité, qui lui venait d'une demeure de fées, porte un nom analogue, Calad-holg, qu'O'Curry traduit par « hard-bulging » (O'Curry, On the manners II, p. 320). - Rongomyant : ron signifie lance; le second terme n'est pas clair. C'est Ron uwchel et Rongoruchel dans le Brut Gr. ab Arthur (Myv. arch., p. 32,2 et Nod. 500), Rongymynyat ou Lance qui taille, dans le Brut Tys. (ibid., p. 163-178.)

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