La cléromancie
divinatoire : l’exemple de la lithobolie
Extrait de Jacqueline Champeaux, ‘Sorts et
divination inspirée. Pour une préhistoire des oracles italiques’ Mélanges
de l'Ecole française de Rome. Antiquité, Année 1990,
Volume 102, Numéro 2 p. 801 – 828
En Grèce propre, κλήρος
renvoie aux sorts-baguettes. Mais une autre
classe de vocabulaire, θριαί, ψήφοι,
λίθοι, atteste l'importance des pierres divinatoires, avec
les méthodes de la lithobolie ou de la thriobolie
14. Des trois termes, c'est ψήφος,
plus clair que le premier, plus spécifique que
le dernier, qui retient particulièrement l'attention; mais, quelle que puisse
en être l'étymologie 15, nous ne découvrons rien de comparable au riche
ensemble indo-européen qu'on peut reconstituer autour des «bois» et des
«baguettes». A. Maggiani, par ailleurs,
s'interrogeant sur la technique très rare utilisée pour les sorts-cailloux dont
l'inscription se détache en relief, en donne une justification sacrée - comme
si la parole divine sortait de la pierre - et rappelle l'oracle des Thries et les cailloux qui s'agitaient sur le trépied de
Delphes 16. Un environnement méditerranéen n'aurait là rien de surprenant, même
si, en Italie, pierres et disques cléromantiques se
sont diffusés d'une façon telle que leur appartenance initiale au monde soit
méditerranéen, soit indo-européen, n'est plus discernable à travers les
cheminements de l'histoire.
Les sorts-baguettes, en
revanche, ont, dans la péninsule, une localisation strictement limitée, qui
trahit sans doute possible leurs origines nous ne les voyons attestés qu'à
Fornovo, dans
À la
différence, cependant, des sorts ronds, cailloux ou disques, qui sont une forme
sans postérité, le passage de la forme II à la forme III est manifeste. Les
Italiques ont abandonné les sorts-baguettes, mais ils les ont remplacés par les
sorts-tablettes : aussi bien, la différence, entre eux, consiste-t-elle
seulement dans le fait que les premiers, quadrangulaires, sont inscrits sur
leurs quatre faces, tandis que les seconds, plats, sont inscrits sur une seule
face. D'une forme à l'autre, on passe d'ailleurs par une transition insensible,
au moyen de tablettes longues et étroites qui, à Viterbe et à Bahareno, sur le relief d'Ostie et le denier de Plaetorius Cestianus, gardent
encore le souvenir de la baguette originelle 17.
Si
l'on essaie de suivre l'évolution des formes et leur filiation, les formes
naturelles sont au nombre de deux : cailloux et baguettes, tirés directement
des matériaux qu'offre le monde minéral et végétal, appartiennent aux
manifestations les plus primitives du tirage au sort. Cailloux (ou fèves) de
couleur blanche ou noire 18 qui, dans le système binaire bien connu des
oracles, valent réponse positive ou négative, ou baguettes soit, peut-être,
initialement laissées à l'état brut, soit, déjà, marquées de signes
conventionnels (traits, entailles) antérieurs à l'écriture, expriment, dans un
langage rudimentaire, la volonté des dieux, leur accord ou leur refus. La
sors tablette de bois ou de bronze, qui
dérive de la baguette, a, elle, rompu toute attache avec la nature. elle n'est
plus que le support de l'inscription, où la matière, la forme, bref, l'objet
initial, ont perdu toute signification et où seul importe le contenu. Pur
produit culturel, lié à l'usage de l'écriture, elle ne vaut que par le texte
qui y est gravé : elle est le type de sors
courant dans une société avancée, celle, déjà, de l'Italie archaïque, à
plus forte raison républicaine, qui a rompu, à tout jamais, avec l'univers des
primitifs et leurs sorts élémentaires, cailloux ou baguettes, même
perfectionnés en objets eux aussi inscrits et en disques ou en bâtonnets
reproduits par le métal.
14 BOUCHÉ-LECLERCQ, op. cit., 1, p. 191-194; EHRENBERG, RE, XIII, 2, col. 1455.
Extrait de Auguste Bouché-Leclercq Histoire de la divination dans l’antiquité (t. 1)
Chapitre troisième
DIVINATION PAR LES OBJETS INANIMÉS
Physiologie
végétale. -. Arbres heureux ou malheureux. -
Craquements du bois. - Divination
par le feu ou empyroancie. - Applications diverses de l'empyromancie. - Divination
par le mouvement d'objets préalablement enchantés. - Divination par les pierres ou lithomancie.
Divination par l'eau ou
hydromancie : expérimentation pratiquée sur l'eau d'un bassin (lécanomancie) ou sur l'eau des source naturelle (pégomancie).
- Divination par les statues.
Les végétaux forment la transition entre les êtres animés, capables de spontanéité, et les corps inertes. Les Hellènes, qui, comme tous les peuples enfants, avaient adoré les arbres 1, se plaisaient à leur attribuer une sorte de personnalité parfois vivement exprimée, comme dans les légendes des Hamadryades et les contes des Métamorphoses. Il y avait des arbres heureux et des arbres malheureux, comme des animaux ou des paroles de bon et de mauvais augure. Ils les douaient aussi volontiers de vertus prophétiques. Le chêne de Dodone a pu longtemps constituer un oracle à lui tout seul 2 ; le laurier d'Apollon et le tamarix (µmnrikn) étaient [177] comme imprégnés d'esprit fatidique. Sils ne prophétisaient pas en langage humain, comme ces arbres fabuleux qu'Alexandre avait, disait-on, rencontrés au fond de l'Asie 3, ils semblaient animés d'un frémissement intelligent, et leur odeur ou leur saveur aidaient à rendre clairvoyante l'ivresse des pythies.
Les arbres se prêtaient à des observations presque
identiques à celles qui se pratiquaient sur les animaux,
c'est-à-dire qu'on pouvait interpréter chez eux les manifestations de la vie organique ou les étudier comme " bois
" après dissection. Certaines destinées étaient attachées à quelque arbre
symbolique, comme celle des Jules au bosquet de lauriers planté par Auguste,
qui a à lit mort de Néron
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… savant qui a déjà été
indiqué à propos de l'alectryonomancie, et qui consistait à faire osciller lin anneau
suspendu à un fil au-dessus d'un bassin circulaire portant gravées sur son
contour les lettres de l'alphabet. Un
anneau frappant un certain nombre de coups sur la paroi du vase
pouvait remplir le même office.
Le plus souvent ces anneaux tenaient leur vertu
divinatoire des pierres qui étaient enchâssées. Les pierres précieuses, en effet,
ou celles que le caprice de la superstition avait revêtues d'une dignité
analogue, ont tenu une grande place dans son l'histoire des sciences occultes.
Pline leur a consacré les deux derniers livres de son Histoire naturelle, résumé d'une quantité d'ouvrages spéciaux. Le
Pseudo-Plutarque [184] ne cite pas moins de sept auteurs ayant écrit
des traités sur les pierres
39, et l'on sait que le moyen âge, représenté par Isidore de Séville et Marbode 40,
recueillit pieusement les épaves de cette littérature des Lithica Heureusement, nous pouvons
laisser tous les contes ineptes accumulés sur ce sujet à l'histoire de la magie. Les pierres
sont avant tout des amulettes 41 magiques et ne servent que par
surcroît à la divination. S'il y avait des
pierres capables de guérir taus les
maux, d'arrêter le durs des fleuves ou de détourner les tempêtes, il
s'en trouvait bien aussi qui,
portées au cou ou mises sous la langue, produisaient l'enthousiasme prophétique. A plus forte raison
pouvaient-elles servir d'instruments de divination
conjecturale (lithomancie). On racontait
par exemple, que les Mysiens, pour savoir si la récolte de
l'année serait abondante, se servaient de petites pierres noires, qu'une espèce
de pavot produisait en guise de graines. « Si l'année doit être stérile,
ces objets restent immobiles dans le endroits où on les a jetés; mais, s'il
doit y avoir une récolte abondante, ils bondissent comme des sauterelles 42.
Ce dernier procédé rappelle la lithobolie cléromantique
dont il sera question plus loin. On jetait parfois aussi des pierres précieuses
ou des métaux dans un bassin pour apprécier le son fatidique produit par le
choc, ou encore on se servait de pierres qui devenaient lourdes ou légères
suivant la réponse 43. On vérifiait le changement de poids, soit à
la main, soit en les jetant dans l'eau.
La cléromancie (κληροματεία-μαντική
διά κλήρων) est la divination
par voie de loterie ou tirage au sort (κληρος – sortilegium). Cette méthode, à la fois
simple, expéditive et inattaquable en théorie, puisqu'elle laisse à
Platon fait du sort un Dieu 3, et nous montre l'amas des destinées reposant sur les genoux de Lachesis La mythologie vulgaire mettait le sort nous la dépendance d’Hermès, qui prit ainsi le caractère de dieu du hasard ou de [191] la fatalité, artisan des rencontres heureuses ou malheureuses et, comme tel, représenté sur le parcours des chemins par des tas de pierres dont chacune avait pu servir à le consulter.
C'est, en effet, par la lithobolie que paraît avoir commencé la divination cléromantique 5.
Des pierres, des cailloux, de formes ou de couleurs diverses jetés sur le sol dans des conditions déterminées, rendaient visible aux yeux le conseil, affirmatif ou négatif, de la divinité. On pouvait diversifier de mille manières les applications de ce principe. Des fèves noires et blanches substituées aux cailloux [κλαμοβολία] constituaient un procédé aussi simple. On arrivait à des résultats plus variés en employant des baguettes entaillées qui, d'après l'étymologie la plus vraisemblable, auraient été les véritables κλήροι, des feuilles ou des tablettes marquées de signes, ou des osselets {grec) ou de véritables dés (grec). Ces divers engins pouvaient être maniés suivant des rites divers, agités dans une urne, posés sur une coupe débordante, lancés dans un bassin hydromantique 7 ou jetés sur une table consacrée (grec) 8. Il en fallait parfois moins encore, les jeux où [192] le hasard se combine avec l'adresse, le cottabe, par exemple, étaient utilisés comme engins de divination 9.
2. HOM. Iliad., VII, 175 sqq..
3. PLAT. Legg. p. 741b. Cf Plin. II, 7, 22.
5. [Grec …] … partant de celte idée qu'Hermès a été à l'origine le dieu du vent,
soutient que la cléromancie a eu pour premier instrument les feuilles
dispersées au hasard par le vent.
Les
méthodes cléromantiques ont donné naissance aux expressions les plus générales employées dans l'art divinatoire. Le terme (χράω) a signifié, d'abord, entailler (des baguettes ou des
osselets), avant de correspondre
â notre verbe prophétiser: χρησμός (oracle) est dérivé
de cette racine, et l'on a dit, de tout temps, que ta Pythie « tirait (άναιρείν) ses révélations » comme on tire au sort 10.
L'histoire de
la divination établit de son
côté, par des preuves de fait,
la haute antiquité de la méthode cléromantique. La religion apollinienne trouva
celle-ci installée à Pytho, de temps immémorial,
sous le nom de thriobolie 10bis. Apollon raconte à Hermès qu'il existe « trois
sœurs vierges, ce sont les Thries, qui
se complaisent à voler de leurs ailes rapides. La tête poudrée de farine
blanche, elles ont leur demeure au fond du vallon du Parnasse : en ce lieu retiré,
elles m'ont enseigné, sans que mon père
s'en inquiétât, la science divinatoire dont j'étais avide, enfant encore et
gardant mes bœufs. Depuis lors, elles
voltigent çà et là, et elles se repaissent de rayons de
miel et accomplissent chaque chose. Or, lorsque,
rassasiées de miel nouveau, elles entrent en délire, elles consentent, avec complaisance, à dire la vérité. Mais
lorsqu'elles sont privées de la douce
nourriture, des dieux, elles trompent et égarent en sens divers. Je te les
abandonne, et toi, charme ton esprit à les interroger avec soin, et s'il est
un [193] mortel à qui tu
t'intéresses il pourra souvent consulter ta voix, si toutefois il te rencontre. » Avant
de faire à son frère celte concession dédaigneuse, Apollon a eu soin de se
réserver pour lui seul la confidence de Zeus. « I1 n'est point accordé à
toi, ni à aucun des Immortels, de
comprendre les signes divinatoires que tu pourrais interroger. Cette science est réservée à la pensée de Zeus; et
moi, en qui il s'est confié,
j'ai promis par ma tête, j'ai juré
le grand serment que, hormis moi, nul des dieux éternels ne saurait autrement les prudents desseins du fils de
Kronos 11. »
L'aède qui
formule ainsi les prétentions du sacerdoce apollinien au monopole de la divination, n'a
pas reconnu dans les Thries les Moeres elles-mêmes et ne se rend pas bien compte de leur méthode qu'il assimile au délire des Bachantes, mais le droit de propriété ou de suzeraineté qu'il
reconnaît à Hermès indique bien qu'il s'agit ici de la cléromancie. Nous sommes
d'ailleurs renseignés sur les Thries
et la thriobolie par les glossateurs de la
décadence 12. Que le nom, encore mal expliqué, de
Triai, soit devenu commun après avoir été celui des personnes mythologiques, ou
inversement, il n'en est pas moins constant qu'un appelait thries des galets ou
cailloux qui servaient à la divination ou même, par extension, les prédictions
qu'on en obtenait.
9. Surtout par les amoureux, qui
se soucient peu de théories correctes …
11. HYMN. HOM. In Mercur. , p.
552 sqq. (Trad. P. Giguet.)
La légende des Thries se complique encore et se dénature en passant de Delphes en Attique, où se trouve le dème de Thria et la plaine Thriasienne, et où les devins qui se réclament d'Athênè Skiras pratiquent en grand la thriobolie. Là, il faut que, bon gré mal gré, la déesse locale, Athêné, accepte le patronage de cette industrie. Ceux qui voulaient bien croire à la légende delphique prétendaient que les Thries avaient cédé leur art à [194] Athêné; les autres disaient que la divination par les cailloux était une découverte d’Athêné elle-même. On gardait même le souvenir d'un temps où la thriobolie avait une vogue telle qu'Apollon s'en était ému et avait intrigué auprès de Zeus pour fausser ou discréditer cette méthode mantique.
A Delphes
comme à Athènes, la légende, si
incohérente qu'elle soit, atteste
l'existence d'une divination cléromantique antérieure à l'installation de
l'oracle apollinien. La cléromancie ne fut pas même complètement exilée de
Pytho par Apollon. Elle put y être
employée, concurremment avec d'autres
méthodes, dans les consultations préparatoires; par exemple, peur
déterminer l'ordre dans lequel les
consultants seraient introduits; ou encore, après coup, en face d'un oracle amphibologique,
pour décider lequel de deux sens possibles devais être préféré. Un vase peint
nous montre une femme pratiquant la lithobolie sur le pavé même du temple 13. Enfin, le sacerdoce pythique
usait lui-orme de pratiques analogues pour régler l'accomplissement (de certains rites, et l'on voit
Loin de disparaître avec le temps, la cléromancie s'imposa en quelque sorte aux oracles qui n'avaient pu la discréditer. On entend dire qu'il y avait, jusque dans la cortina du trépied pythique, des cailloux divinatoires ou encore les dents du serpent Python, lesquels tressaillaient quand l'oracle parlait 15. Les prêtres de Dodone, en quête de méthodes moins surannées que le langage de leur chêne, avaient accepté la divination par les sorts à peu près telle qu'on la pratiquait en Italie. A Olympie, les desservants du culte de Zeus admettaient les rites cléromantiques, concurremment avec leur méthode [195] traditionnelle, l'exitispicine. …
Les méthodes cléromantiques passées en revue jusqu'à présent sont assez sommaires et répondent mal à l'idée qu'on se faisait d'Hermès lorsqu'on voulait voir en lui, non plus seulement le dispensateur des coups du hasard, mais le dieu de la parole et l’artisan de la persuasion. …
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