MANAWYDDAN*,

fils de Llyr

 

Voici la troisième branche du Mabinogi

 

MANAWYDDAN* THE SON OF LLYR.

 

THE THIRD BRANCH OF THE MABINOGI

 

(Translation by Lady Charlotte Guest)

 

 

 

Lorsque les sept hommes dont nous vous avons parlé plus haut eurent enterré dans Gwynvryn à Llundein la tête de Bendigeit Vran, le visage tourné vers la France, Manawyddan, jetant les yeux sur la ville de Llundein et sur ses compagnons, poussa un grand soupir et fut pris de grande douleur et de grand regret.

« Dieu tout-puissant, » s'écria-t-il, « malheur à moi ! Il n'y a personne qui n'ait un refuge cette nuit, excepté moi ! »

- « Seigneur,» dit Pryderi, « ne te laisse pas abattre ainsi. C'est ton cousin germain qui est roi de l'île des Forts. En supposant qu'il puisse avoir eu des torts vis-à-vis de toi, il faut reconnaître que tu n'as jamais réclamé terre ni possession; tu es un des trois qui sont princes sans l'être. »

- « Quoique cet homme soit mon cousin, » répondit Manawyddan, « il est toujours assez triste pour moi de voir qui que ce soit à la place de mon frère Bendigeit Vran. Je ne pourrai jamais être heureux dans la même demeure que lui. »

- « Veux-tu suivre un conseil? »

- « J'en ai grand besoin; quel est-il ce conseil? »

 - « Sept cantrevs m'ont été laissés en héritage; ma mère Riannon y demeure. je te la donnerai et avec elle les sept cantrevs. Ne t'inquiète pas quand même tu n'aurais pas d'autres possessions; il n'y en a pas au monde de meilleurs. Ma femme est Kicva, la fille de Gwynn Gohoyw. Les domaines seront à mon nom, mais vous en aurez la jouissance, toi et Riannon. Si tu désirais jamais des domaines en propre, tu pourrais prendre ceux-là. »

 

- « Non jamais, seigneur Dieu te rende ta confraternité ! »

- « Si tu veux, toute l'amitié dont je suis capable sera pour toi. »

- « J'accepte, mon âme : Dieu te le rende. Je vais aller avec toi voir Riannon et tes états. »

- « Tu as raison; je ne crois pas que tu aies jamais entendu femme causant mieux qu'elle. A l'époque où elle était dans la fleur de la jeunesse, il n'y en avait pas de plus parfaite, et maintenant encore son visage ne te déplaira plus. »

 

WHEN the seven men of whom we spoke above had buried the head of Bendigeid Vran, in the White Mount in London, with its face towards France; Manawyddan gazed upon the town of London, and upon his companions, and heaved a great sigh; and much grief and heaviness came upon him.

 

“Alas, Almighty Heaven, woe is me,” he exclaimed, “there is none save myself without a resting-place this night.”

“Lord,” said Pryderi, “be not so sorrowful. Thy cousin is king of the Island of the Mighty, and though he should do thee wrong, thou hast never been a claimant of land or possessions. Thou art the third disinherited prince.”

 

“Yea,” answered he, “but although this man is my cousin, it grieveth me to see any one in the place of my brother Bendigeid Vran, neither can I be happy in the same dwelling with him.”

“Wilt thou follow the counsel of another?" said Pryderi.

“I stand in need of counsel,” he answered, “and what way that counsel be?”

“Seven Cantrevs remain unto me,” said Pryderi, “wherein Rhiannon my mother dwells. I will bestow her upon thee and the seven Cantrevs with her, and though thou hadst no possessions but those Cantrevs only thou couldst not have seven Cantrevs fairer than they. Kicva, the daughter of Gwynn Gloyw, is my wife, and since the inheritance of the Cantrevs belongs to me, do thou and Rhiannon enjoy them, and if thou ever desire any possessions thou wilt take these.”

“I do not, Chieftain,” said he; "Heaven reward thee for thy friendship.”

“I would show thee the best friendship in the world if thou wouldst let me.” "I will, my friend,” said he, “ and Heaven reward thee. I will go with thee to seek Rhiannon and to look at thy possessions.”

“Thou wilt do well,” he answered.

“And I believe that thou didst never hear a lady discourse better than she, and when she was in her prime none was ever fairer. Even now her aspect is not uncomely.”

 

* C'est le même personnage que le Manannan, fils de Lir, des Irlandais (V. sur ce personnage O'Curry, On the manners, II, p. 198). Son nom dérive de Manaw, nom gallois de l'île de Man, qui désigne aussi une portion du territoire des Otadini (Manaw Gwotodin). Dans les Triades, c'est un des trois princes lleddv, obliques, ainsi appelés parce qu'ils ne recherchaient pas de domaines et qu'on ne pouvait cependant leur en refuser Myv. arch., 304, 20; 404, 38); les deux autres étaient Llywarch Hen ab Elidir Lydanwen, et Gwgawn Gwron ab Eleufer Gosgorddvawr. Des poèmes des Iolo mss. (p. 263) lui attribuent la construction de la prison d'Oeth et Anoeth (v. Kulhwch et Olwen, p. 255, note à Anoeth*). Dans le Livre Noir il devient compagnon d'Arthur et on y vante la sagesse de ses conseils (Skene, Four ancient books, Il, p. 51, 7). Comme dans ce Mabinogi, il est donné par les Triades comme un des trois eur-grydd ou cordonniers-orfèvres : « Les trois cordonniers-orfèvres sont: Caswallawn, fils de Béli, quand il alla chercher Flur à Rome; Manawyddan ab Llyr, pendant l'enchantement jeté sur Dyved; Llew Llaw Gyffes, quand il alla avec Gwydyon chercher à avoir un nom et des armes d'Aranrot, sa mère » (Triades Mabin, p. 308, 1. 14). Son nom paraît être associé à celui de Pryderi, sous la forme Manawyt, dans un poème de Taliesin (Skene, Four ancient Books, p. 155, v. 9).

 

(*) He is the same character as the Irish Manannan, son of Lir. (See on this character O' Curry, On the manners, II, p. 198). His name derives from Manaw, Welsh name of the island of Man, which includes also a portion of the territory of Otadini (Manaw Gwotodin). In the Triads, he is one of the three princes lleddv, oblique (slanting), thus called because they did not look for a domain while none could refuse it to them , Myv. Arch. 304, 20; 404, 38); the two others were Llywarch Hen ab Elidir Lydanwen, and Gwgawn Gwron ab Eleufer Gosgorddvawr. About the construction of the prison of Oeth and Anoeth, see Kulhwch and Olwen, note to Anoeth*). In the Black Book he becomes Arthur’s companion where the wisdom of his councils is praised (Skene, Four ancient books, II, p. 51, 7). As in this Mabinogi, he is shown by the Triads as one of the three eur-grydd or shoe-maker-goldsmiths: “the three shoe-maker-goldsmiths are: Caswallawn, son of Beli, when he went to seek Flur in Rome; Manawyddan ab Llyr, during the spell thrown on Dyved; Llew Llaw Gyffes, when he went with Gwydyon looking for a name and weapons from Aranrot, his mother " (Mabin. Triads, p. 308, 1. 14). His name appears to be associated to the one of Pryderi, as Manawyt, in a poem of Taliesin (Skene, Four ancient Books, p. 155, v. 9).

 

Ils partirent aussitôt, et, quelle qu'ait été la longueur de leur voyage, ils arrivèrent en Dyvet. Ils trouvèrent festin préparé à leur intention en arrivant à Arberth; c'était Riannon et Kicva qui l'avaient organisé. Ils se mirent tous à table ensemble et Manawyddan et Riannon causèrent. Cet entretien lui inspira pour elle de tendres sentiments et il fut heureux de penser qu'il n'avait jamais vu de femme plus belle ni plus accomplie.

« Pryderi, » dit-il, « je me conformerai à tes paroles. »

- « Quelles paroles? » demanda Riannon.

- « Princesse, » répondit Pryderi, « je t'ai donnée comme femme à Manawyddan fils de Llyr. »

- « J'obéirai avec plaisir, » dit Riannon.

- « Et moi aussi, » dit Manawyddan. «Dieu récompense celui qui me témoigne une amitié aussi solide. » Avant la fin du banquet, il coucha avec elle.

 

«Jouissez, » dit Pryderi, « de ce qui reste du festin. Moi, je m'en vais aller porter mon hommage à Kasswallawn, fils de Beli, en Lloegyr*. »

- « Seigneur, » répondit Riannon, « Kasswallawn est en Kent. Tu peux terminer ce banquet et attendre qu'il soit plus près. »

- « Nous attendrons donc, » dit-il. Ils achevèrent le banquet et ils se mirent à faire leur tour de Dyvet, à chasser, à prendre plaisir. En circulant à travers le pays, ils constatèrent qu'ils n'avaient jamais vu pays plus habité, meilleur pays de chasse, mieux pourvu de miel et de poisson. Leur amitié à tous les quatre grandit ainsi à tel point qu'ils ne pouvaient se passer les uns des autres ni jour ni nuit.

They set forth, and, however long the journey, they came at length to Dyved, and a feast was prepared for them against their coming to Narberth, which Rhiannon and Kicva had provided. Then began Manawyddan and Rhiannon to sit and to talk together, and from their discourse his mind and his thoughts became warmed towards her, and he thought in his heart he had never beheld any lady more fulfilled of grace and beauty than she.

“Pryderi,” said he, “I will that it be as thou didst say.”

“What saving was that?” asked Rhiannon.

“Lady,” said Pryderi, “I did offer thee as a wife to Manawyddan the son of Llyr.”

 

“By that will I gladly abide,” said Rhiannon.

“Right glad am I also,” said Manawyddan; "may Heaven reward him who hath shown unto me friendship so perfect as this.”

And before the feast was over she became his bride [Loth: “he laid her”].

“Tarry ye here the rest of the feast, and I will go into Lloegyr to tender my homage unto Caswallawn the son of Beli.”

 

“Lord,” said Rhiannon, “Caswallawn is in Kent, thou mayest therefore tarry at the feast, and wait until he shall be nearer.” "We will wait,” he answered. So they finished the feast. And they began to make the circuit of Dyved, and to hunt, and to take their pleasure. And as they went through the country, they had never seen lands more pleasant to live in, nor better hunting grounds, nor greater plenty of honey and fish. And such was the friendship between those four, that they would not be parted from each other by night nor by day.

 

 

(*) Lloegr ou Lloegyr est le nom que les Gallois donnent à l’Angleterre proprement dite, au sud de l’Humber.

 

(*) Lloegr or Lloegyr is the Welsh name to England proper, South of the Humber.

 

 

Entre temps, Pryderi alla porter son hommage à Kasswallawn à Ryt-ychen*. Il y reçut un excellent accueil et on lui fut reconnaissant de son hommage. Lorsqu'il fut de retour, Manawyddan et lui se mirent aux festins et aux délassements. Le festin commença à Arberth; c'était la principale cour et c'était toujours par elle que commençait toute cérémonie. Après le premier repas, ce soir-là, pendant que les serviteurs étaient en train de manger, ils sortirent tous les quatre et se rendirent avec leur suite au Tertre d'Arberth. Comme ils y étaient assis, un grand coup de tonnerre se fit entendre, suivi d'un nuage si épais qu'ils ne pouvaient s'apercevoir les uns les autres.

La nuée se dissipa et tout s'éclaircit autour d'eux. Lorsqu'ils jetèrent les yeux sur cette campagne où auparavant on voyait troupeaux, richesses, habitations, tout avait disparu, maison, bétail, fumée, hommes, demeures; il ne restait que les maisons de la cour, vides, sans aucune créature humaine, sans un animal.

 

Leurs compagnons mêmes avaient disparu sans laisser de traces; ils ne restaient qu'eux quatre.

 

« Oh ! Seigneur Dieu ! » s'écria Manawyddan, « où sont les gens de la cour? Où sont tous nos autres compagnons? Allons voir. » Ils se rendirent à la salle personne; à la chambre et au dortoir : personne; à la cave à l'hydromel, à la cuisine : tout était désert. Ils se mirent tous les quatre à continuer le festin, à chasser, à prendre leur plaisir. Chacun d'eux parcourut le pays et les domaines pour voir s'ils trouveraient des maisons et des endroits habités, mais ils n'aperçurent, rien que des animaux sauvages. Le festin et les provisions épuisés, ils commencèrent à se nourrir de gibier, de poisson, de miel sauvage. Ils passèrent ainsi joyeusement une première année, puis une deuxième, mais à la fin la nourriture commença à manquer.

 

« Nous ne pouvons en vérité, » dit Manawyddan, « rester ainsi. Allons en Lloegyr et cherchons un métier qui nous permettre de vivre. »

Ils se rendirent en Lloegyr et s'arrêtèrent à Henffordd. Ils se donnèrent comme selliers.

Manawyddan se mit à façonner des arçons et à les colorer en bleu émaillé comme il l'avait vu faire à Llasar Llaesgygwyd.

 

Il fabriqua comme lui l'émail bleu, qu'on a appelé calch lasar** du nom de son inventeur, Llasar Llaesgygwyd***.

 

Tant qu'on en trouvait chez Manawyddan, on n'achetait dans tout Henffordd à aucun sellier ni arçon ni selle; si bien que les selliers s'aperçurent que leurs gains diminuaient beaucoup; on ne leur achetait rien que quand on n'avait pu se fournir auprès de Manawyddan. Ils se réunirent tous et convinrent de tuer Manawyddan et son compagnon. Mais ceux-ci en furent avertis et délibérèrent de quitter la ville.

 

 

« Par moi et Dieu, » dit Pryderi, « je ne suis d'avis de partir, mais bien de tuer ces vilains-là. »

- « Non pas, » répondit Manawyddan; « si nous nous battions avec eux, nous nous ferions une mauvaise réputation et on nous emprisonnerait. Nous ferons mieux d'aller chercher notre subsistance dans une autre ville.»

And in the midst of all this he went to Caswallawn at Oxford*, and tendered his homage; and honourable was his reception there, and highly was he praised for offering his homage. And after his return, Pryderi and Manawyddan feasted and took their ease and pleasure. And they began a feast at Narberth, for it was the chief palace; and there originated all honour. And when they had ended the first meal that night, while those who served them ate, they arose and went forth, and proceeded all four to the Gorsedd of Narberth, and their retinue with them. And as they sat thus, behold, a peal of thunder, and with the violence of the thunderstorm, lo there came a fall of mist, so thick that not one of them could see the other. And after the mist it became light all around. And when they looked towards the place where they were wont to see cattle, and herds, and dwellings, they saw nothing now, neither house, nor beast, nor smoke, nor fire, nor man, nor dwelling; but the houses of the Court empty, and desert, and uninhabited, without either man, or beast within them. And truly all their companions were lost to them, without their knowing aught of what had befallen them, save those four only.

 

“In the name of Heaven,” cried Manawyddan, “where are they of the Court, and all my host beside these? Let us go, and see.” So they came into the hall, and there was no man; and they went on to the castle, and to the sleeping-place, and they saw none; and in the mead-cellar and in the kitchen there was nought but desolation. So they four feasted, and hunted, and took their pleasure. Then they began to go through the land and all the possessions that they had, and they visited the houses and dwellings, and found nothing but wild beasts. And when they had consumed their feast and all their provisions, they fed upon the prey they killed in hunting, and the honey of the wild swarms. And thus they passed the first year pleasantly, and the second; but at the last they began to be weary.

“Verily,” said Manawyddan, “we must not bide thus. Let us go into Lloegyr, and seek some craft whereby we may gain our support.” So they went into Lloegyr, and came as far as Hereford. And they betook themselves to making saddles. And Manawyddan began to make housings, and he gilded and coloured them with blue enamel, in the manner that he had seen it done by Llasar Llaesgywydd. And he made the blue enamel as it was made by the other man. And therefore is it still called Calch Lasar** [blue enamel], because Llasar Llaesgywydd*** had wrought it.

And as long as that workmanship could be had of Manawyddan, neither saddle nor housing was bought of a saddler throughout all Hereford; till at length every one of the saddlers perceived that they were losing much of their gain, and that no man bought of them, but him who could not get what he sought from Manawyddan. Then they assembled together, and agreed to slay him and his companions. Now they received warning of this, and took counsel whether they should leave the city.

“By Heaven,” said Pryderi, “it is not my counsel that we should quit the town, but that we should slay these boors.”

“Not so,” said Manawyddan, “for if we fight with them, we shall have evil fame, and shall be put in prison. It were better for us to go to another town to maintain ourselves.”

 

 

(*) Nom gallois d'Oxford. Le terme gallois signifie gué des bœufs, et paraît une interprétation du nom anglo-saxon Oxnaford

 

(*) Welsh name for Oxford.The Welsh term means ford of the oxen, and seems to be an interpretation of the Anglo-Saxon name Oxnaford.

 

** Calch lasar, émail. Calch signifie chaux, du latin calx, calcis. et aussi haubert (v. notes cric. ; cf. Myv. arch., p. 161, col. 2 ; 167, col. 2). L'étymologie donnée à lasar est une pure fantaisie.

 

(**) Calch Lasar, enamel. Calch means lime, of Latin calx, calcis. and also hauberk (See critical notes; ref. to Myv. arch, p. 161, col. 2; 167, col. 2). The etymology given to lasar is a pure imagination.

 

*** Poniarth : Llaesgygnwyt

 

Ils se rendirent alors tous les quatre à une autre cité.

« Quel métier professerons-nous? » dit Pryderi.

- « Faisons des boucliers, » répondit Manawyddan.

- « Mais y connaissons-nous quelque chose? »

- « Nous essaierons toujours. » Ils se mirent à fabriquer des écus; ils les façonnèrent sur le modèle des bons qu'ils avaient vus et leur donnèrent la même couleur qu'aux selles. Ce travail leur réussit si bien qu'on n'achetait un écu dans toute la ville que lorsqu'on n'en avait pas trouvé chez eux. Ils travaillaient vite; ils en firent une quantité énorme; ils continuèrent jusqu'à ce qu'ils firent tomber le commerce des ouvriers de la ville et que ceux-ci s'entendirent pour chercher à les tuer. Mais ils furent avertis; ils apprirent que ces gens avaient décidé leur mort.

 

« Pryderi, » dit Manawydan, « ces hommes veulent nous tuer. »

- « Ne supportons point pareille chose, » répondit-il, « de ces vilains; marchons contre eux et tuons-les. »

- « Non point; Kaswallawn et ses hommes l'apprendraient; nous serions perdus. Allons dans une autre ville. »

Ils arrivèrent dans une autre ville.

« A quel art nous mettrons-nous maintenant, » dit Manawyddan?

- « A celui que tu voudras de ceux que nous savons, » répondit Pryderi.

- « Non point; faisons de la cordonnerie. Des cordonniers n'auront jamais assez d'audace pour chercher à nous tuer ou à nous créer des obstacles. »

- « Mais moi, je n'y connais rien. »

- « Je m'y connais moi, et je t'apprendrai à coudre. Ne nous mêlons pas de préparer le cuir, achetons-le tout préparé et mettons-le en œuvre. »

Il se mit à acheter le cordwal* le plus beau qu'il trouva dans la ville; il n'achetait pas d'autre cuir excepté pour les semelles. Il s'associa avec le meilleur orfèvre de la ville; il lui fit faire des boucles pour les souliers, dorer les boucles, et le regarda faire jusqu'à ce qu'il eût appris lui-même. C'est à cause de cela qu'on l'a surnommé un des trois cordonniers-orfèvres**. Tant qu'on trouvait chez lui soulier ou chaussure, on n'en achetait chez aucun cordonnier dans toute la ville. Les cordonniers reconnurent qu'ils ne gagnaient plus rien. A mesure que Manawyddan façonnait, Pryderi cousait. Les cordonniers se réunirent et tinrent conseil; le résultat de la délibération fut qu'ils s'entendirent pour les tuer.

 

So they four went to another city.

 

“What craft shall we take?" said Pryderi.

 

“We will make shields,” said Manawyddan.

 

“Do we know anything about that craft?" said Pryderi.

“We will try,” answered he. There they began to make shields, and fashioned them after the shape of the good shields they had seen; and they enamelled them, as they had done the saddles. And they prospered in that place, so that not a shield was asked for in the whole town, but such as was had of them. Rapid therefore was their work, and numberless were the shields they made. But at last they were marked by the craftsmen, who came together in haste, and their fellow-townsmen with them, and agreed that they should seek to slay them. But they received warning, and heard how the men had resolved on their destruction.

“Pryderi,” said Manawyddan, “these men desire to slay us.”

“Let us not endure this from these boors, but let us rather fall upon them and slay them.”

 

“Not so,” he answered; “Caswallawn and his men will hear of it, and we shall be undone. Let us go to another town.”

So to another town they went.

“What craft shall we take?" said Manawyddan.

“Whatsoever thou wilt that we know,” said Pryderi.

“Not so,” he replied, “but let us take to making shoes, for there is not courage enough among cordwainers either to fight with us or to molest us.”

“I know nothing thereof,” said Pryderi.

“But I know,” answered Manawyddan; "and I will teach thee to stitch. We will not attempt to dress the leather, but we will buy it ready dressed and will make the shoes from it.”

So he began by buying the best cordwal* that could be had in the town, and none other would he buy except the leather for the soles; and he associated himself with the best goldsmith in the town, and caused him to make clasps for the shoes, and to gild the clasps, and he marked how it was done until he learnt the method. And therefore was he called one of the three makers of Gold Shoes**; and, when they could be had from him, not a shoe nor hose was bought of any of the cordwainers in the town. But when the cordwainers perceived that their gains were failing (for as Manawyddan shaped the work, so Pryderi stitched it), they came together and took counsel, and agreed that they would slay them.

 

 

* Cuir de Cordoue ; en vieux français cordouan.

 

(*) Cordovan leather; ref. to Old French cordouan

 

(**) L'usage de peindre, gaufrer, dorer le cuir est ancien. D'après Viollet-le-Duc, on en trouve des exemples dès les premiers siècles du moyen âge. (Viollet-le-Duc, Dict., rais. du mob. fr, I.) Pour les trois cordonniers-orfèvres, v. la note à Manawyddan.

 

(**) the practice to paint, corrugate, gild leather is ancient. According to Viollet-le-Duc, one finds examples of it as of the first centuries of the Middle Ages. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français, vol. I.) For the three shoe-maker-goldsmiths, the see the note for Manawyddan, above.

 

« Pryderi », dit Manawyddan,« ces gens veulent nous tuer. »

- « Pourquoi supporter pareille chose », répondit Pryderi, « de ces voleurs de vilains? Tuons-les tous. »

- « Non pas », dit Manawyddan; « nous ne nous battrons pas avec eux et nous ne resterons pas plus longtemps en Lloegyr. Dirigeons-nous vers Dyvet et allons examiner le pays. »

Quelque temps qu'ils aient été en route, ils arrivèrent à Dyvet et se rendirent à Arberth. Ils y allumèrent du feu, et se mirent à se nourrir de gibier; ils passèrent un mois ainsi. Ils rassemblèrent leurs chiens autour d'eux et vécurent ainsi pendant une année. Un matin, Pryderi et Manawyddan se levèrent pour aller à la chasse; ils préparèrent leurs chiens et sortirent de la cour. Certains de leurs chiens partirent devant et arrivèrent à un petit buisson qui se trouvait à côté d'eux. Mais à peine étaient-ils allés au buisson qu'ils reculèrent immédiatement, le poil hérissé et qu'ils retournèrent vers leurs maîtres.

« Approchons du buisson, » dit Pryderi, « pour voir ce qu'il y a. » Ils se dirigèrent de ce côté, mais quand ils furent auprès, tout d'un coup un sanglier d'un blanc éclatant # se leva du buisson. Les chiens excités par les hommes s'élancèrent sur lui. Il quitta le buisson et recula à une certaine distance des hommes. Jusqu'à ce que les hommes fussent près de lui, il rendit les abois* aux chiens sans reculer devant eux. Lorsque les hommes le serrèrent de près, il recula une seconde fois et rompit les abois. Ils poursuivirent ainsi le sanglier jusqu'en vue d'un fort très élevé, paraissant nouvellement bâti, dans un endroit où ils n'avaient jamais vu ni pierre ni trace de travail. Le sanglier se dirigea rapidement vers le fort, les chiens à la suite. Quand le sanglier et les chiens eurent disparu à l'intérieur, ils s'étonnèrent de trouver un fort là où ils n'avaient jamais vu trace de construction. Du haut du tertre, ils regardèrent et écoutèrent mais il eurent beau attendre, ils n'entendirent pas un seul chien et n'en virent pas trace.

 

« Seigneur, » dit Pryderi, « je m'en vais au château chercher des nouvelles des chiens. »

- « Ce n'est pas une bonne idée, » répondit Manawyddan, « que d'aller dans ce château que tu n'as jamais vu. Si tu veux m'écouter, tu n'iras pas. C'est le même qui a jeté charme et enchantement sur le pays qui a fait paraître le château en cet endroit. »

 

“Pryderi,” said Manawyddan, “these men are minded to slay us.”

“Wherefore should we bear this from the boorish thieves?" said Pryderi.

“Rather let us slay them all.”

“Not so,” said Manawyddan, “we will not slay them., neither will we remain in Lloegyr any longer. Let us set forth to Dyved and go to see it.”

 

So they journeyed along until they came to Dyved, and they went forward to Narberth. And there they kindled fire and supported themselves by hunting. And thus they spent a month. And they gathered their dogs around them, and tarried there one year. And one morning Pryderi and Manawyddan rose up to hunt, and they ranged their dogs and went forth from the palace. And some of the dogs ran before them and came to a small bush which was near at hand; but as soon as they were come to the bush, they hastily drew back and returned to the men, their hair bristling up greatly.

“Let us go near to the bush,” said Pryderi, “and see what is in it.” And as they came near, behold, a wild boar of a pure white colour # rose up from the bush. Then the dogs being set on by the men, rushed towards him; but he left the bush and fell back a little way from the men, and made a stand* against the dogs without retreating from them, until the men had come near. And when the men came up, he fell back a second time, and betook him to flight. Then they pursued the boar until they beheld a vast and lofty castle, all newly built, in a place where they had never before seen either stone or building. And the boar ran swiftly into the castle and the dogs after him. Now when the boar and the dogs had gone into the castle, they began to wonder at finding a castle in a place where they had never before then seen any building whatsoever. , And from the top of the Gorsedd they looked and listened for the dogs. But so long as they were there they heard not one of the dogs nor aught concerning them.

“Lord,” said Pryderi, “I will go into the castle to get tidings of the dogs.”

“Truly,” he replied, “thou wouldst be unwise to go into this castle, which thou hast never seen till now. If thou wouldst follow my counsel, thou wouldst not enter therein. Whosoever has cast a spell over this land has caused this castle to be here.

 

 

 

* Les expressions galloises de vénerie sont en général des traductions du français. A chaque pause que fait le porc Trwyth dans Kulhwch et Owen (voir les notes de ce conte), le texte dit rodes ar gyvarthva. Cette expression est inintelligible sans le secours des termes français de vénerie ; c'est la traduction galloise de l'expression rendre les abois, terme classique en usage quand le cerf ou le sanglier n'en peut plus et se repose (V. La Vénerie, par Jacques du Fouilloux, réimpression de 1844, Angers).

 

(*)Welsh hunting ways of speech are often adapted from the French [YK: I am just translating! By the way, Loth says even ‘generally adapted’.] . At each pause done by the pig Trwyth in Kulhwch and Owen (see the notes of his tale), the text says rodes ar gyvarthva. This expression is not intelligible without the help of hunting French terms; it is the Welsh translation of the expression rendre les abois, a term traditionally used when the stag or the wild boar is exhausted and rests (See La Vénerie, by Jacques de Fouilloux, 1844 reprinting, Angers).

 

- « Assurément, je n'abandonnerai pas mes chiens, » dit Pryderi. En dépit de tous les conseils de Manawyddan, il se rendit au château. Il entra et n'aperçut ni homme, ni animal, ni le sanglier, ni les chiens, ni maison, ni endroit habité. Sur le sol vers le milieu du fort, il y avait une fontaine entourée de marbre, et sur le bord de la fontaine, reposant sur une dalle de marbre, une coupe d'or attachée par des chaînes qui se dirigeaient en l'air et dont il ne voyait pas l'extrémité*. Il fut tout transporté de l'éclat de l'or et de l'excellence du travail de la coupe. Il s'en approcha et la saisit. Au même instant, ses deux mains s'attachèrent à la coupe et ses deux pieds à la dalle de marbre qui la portait. Il perdit la voix et fut dans l'impossibilité de prononcer une parole. Il resta dans cette situation.

Manawyddan, lui, attendit jusque vers la fin du jour. Quand le temps de nones touchait à sa fin et qu'il fut bien sûr qu'il n'avait pas de nouvelles à attendre de Pryderi ni des chiens, il retourna à la cour. Quand il rentra Riannon le regarda :

« Où est ton compagnon? » dit-elle. « Où sont les chiens? »

- « Voici l'aventure qui m'est arrivé, » répondit-il. Et il lui raconta tout.

 

« Vraiment, » dit Riannon, « tu es mauvais camarade et tu en as perdu un bien bon ! » En disant ces mots, elle sortit. Elle se dirigea vers la région où il lui avait dit que Pryderi et le fort se trouvaient. La porte était ouverte; tout y était au grand jour. Elle entra. En entrant, elle aperçut Pryderi les mains sur la coupe. Elle alla à lui :

 

« Oh ! Seigneur, » dit-elle, « que fais-tu là? » et elle saisit la coupe. Aussitôt, ses deux mains s'attachèrent à la coupe, ses deux pieds à la dalle, et il lui fut impossible de proférer une parole. Ensuite, aussitôt qu'il fut nuit, un coup de tonnerre se fit entendre, suivi d'un épais nuage, et le fort et eux-mêmes disparurent.

Kicva, fille de Gwyn Gohoyw, voyant qu'il ne restait plus dans la cour que Manawyddan et elle, en conçut tant de douleur que la mort lui semblait préférable à la vie. Ce que voyant, Manawyddan lui dit :

« Tu as tort, assurément, si c'est par peur de moi que tu es si affectée; je te donne Dieu comme caution que je serai pour toi le compagnon le plus sûr que tu aies jamais vu, tant qu'il plaira à Dieu de prolonger pour toi cette situation. Par moi et Dieu, je serais au début de la jeunesse que je garderais ma fidélité envers Pryderi. Je la garderai aussi pour toi. N'aie pas la moindre crainte. Ma société sera telle que tu voudras, autant qu'il sera en mon pouvoir, tant qu'il plaira à Dieu de nous laisser dans cette situation pénible et cette affliction. »

 

- « Dieu te le rende » répondit -elle; « c'est bien ce que je supposais.» La jeune femme en conçut joie et assurance.

 

« Vraiment », dit Manawyddan, « ce n'est pas le moment pour nous de rester ici : nous avons perdu nos biens, il nous est impossible d'avoir notre subsistance. Allons en Lloeger**, nous trouverons à y vivre plus facilement. »

- « Volontiers, Seigneur, » répondit-elle; « suivons ton idée. »

Ils marchèrent jusqu'en Lloegyr**.

« Quel métier professeras-tu, seigneur? » dit-elle. « Prends-en un propre. »

- « Je n'en prendrai pas d'autre », répondit-il, « que la cordonnerie, comme je l'ai fait auparavant. »

- « Seigneur, ce n'est pas un métier assez propre pour un homme aussi habile, d'aussi haute condition que toi. »

 

“Of a truth,” answered Pryderi, “I cannot thus give up my dogs.” And for all the counsel that Manawyddan gave him, yet to the castle he went. When he came within the castle, neither man nor beast, nor boar nor dogs, nor house nor dwelling saw he within it. But in the centre of the castle floor he beheld a fountain with marble work around it, and on the margin of the fountain a golden bowl upon a marble slab, and chains hanging from the air, to which he saw no end*.

And he was greatly pleased with the beauty of the gold, and with the rich workmanship of the bowl, and he went up to the bowl and laid hold of it. And when he had taken hold of it his hands stuck to the bowl, and his feet to the slab on which the bowl was placed, and all his joyousness forsook him, so that he could not utter a word. And thus he stood.

And Manawyddan waited for him till near the close of the day. And late in the evening, being certain that he should have no tidings of Pryderi or of the dogs, he went back to the palace. And as he entered, Rhiannon looked at him.

“'Where,” said she, “are thy companion and thy dogs?”

“Behold,” he answered, “the adventure that has befallen me.” And he related it all unto her.

“An evil companion hast thou been,” said Rhiannon, “and a good companion hast thou lost.” And with that word she went out, and proceeded towards the castle according to the direction which he gave her. The gate of the castle she found open. She was nothing daunted, and she went in. And as she went in, she perceived Pryderi laying hold of the bowl, and she went towards him.

“Oh, my lord,” said she, “what dost thou do here?" And she took hold of the bowl with him; and as she did so her hands became fast to the bowl, and her feet to the slab, and she was not able to utter a word. And with that, as it became night, lo, there came thunder upon them, and a fall of mist, and thereupon the castle vanished, and they with it.

When Kicva the daughter of Gwynn Gloew saw that there was no one in the palace but herself and Manawyddan, she sorrowed so that she cared not whether she lived or died. And Manawyddan saw this.

“Thou art in the wrong,” said he, “if through fear of me thou grievest thus. I call Heaven to witness that thou hast never seen friendship more pure than that which I will bear thee, as long as Heaven will that thou shouldst be thus. I declare to thee that were I in the dawn of youth I would keep my faith unto Pryderi, and unto thee also will I keep it. Be there no fear upon thee, therefore,” said he, “for Heaven is my witness that thou shalt meet with all the friendship thou canst wish, and that it is in my power to show thee, as long as it shall please Heaven to continue us in this grief and woe.”

“Heaven reward thee,” she said, “ and that is what I deemed of thee.” And the damsel thereupon took courage and was glad.

 

“Truly, lady,” said Manawyddan, “it is not fitting for us to stay here, we have lost our dogs, and we cannot get food. Let us go into Lloegyr**; it is easiest for us to find support there.”

 

“Gladly, lord,” said she, “we will do so.” And they set forth together to Lloegyr.

 

“Lord,” said she, “what craft wilt thou follow? Take up one that is seemly.”

“None other will I take,” answered he, “save that of making shoes, as I did formerly.”

 

“Lord,” said she, “such a craft becomes not a man so nobly born as thou.”

 

 

* Cf. tome II, la description de la fontaine enchantée dans Owen et Lunet.

[YK : la voici. « … ; sous l’arbre est une fontaine et sur le bord de la fontaine une dalle de marbre, et sur la dalle un bassin d’argent attaché à une chaîne d’argent de façon qu’on ne puisse les séparer. »

* Ref. in volume II, to the description of the enchanted fountain in Owen and Lunet.

[YK : which is as follows. “… ; under the tree lies a fountain et on its side a marble slab, and on the flagstone a silver  bowl linked to a silver chain in such a way that they cannot be parted.” ]

 

** Dans les formes Lloegyr ou Lloeger, y et e sont de simples voyelles de résonance et n'ont rien d'étymologique.

 

** In the forms Lloegyr or Lloeger, y and e are simple assonance vowels. They have nothing to do with etymology.

 

- « C'est cependant à celui-là que je me mettrai. »

Il se mit à exercer sa profession; il se servit pour son travail du cordwal le plus beau qu'il trouva dans la ville. Puis, comme ils l'avaient fait ailleurs, ils se mirent à fermer les souliers avec des boucles dorées; si bien que le travail des cordonniers de la ville était inutile ou de peu de valeur auprès du sien. Tant qu'on trouvait chez lui chaussure ou bottes, on n'achetait rien aux autres. Au bout d'une année de cette existence, les cordonniers furent animés de jalousie et de mauvais desseins contre lui; mais il fut averti et informé que les cordonniers s'étaient entendu pour le tuer :

« Seigneur, » dit Kicva, « pourquoi supporter pareille chose de ces vilains? »

- « Laissons, » répondit Manawyddan, « et retournons en Dyvet. » Ils partirent pour Dyvet.

En partant, Manawyddan emporta avec lui un faix de froment. Il se rendit à Arberth et s'y fixa. Il n'avait pas de plus grand plaisir que de voir Arberth et les lieux où il avait été chasser en compagnie de Pryderi et de Riannon. Il s'habitua à prendre le poisson et les bêtes sauvages dans leur gîte. Ensuite il se mit à labourer la terre, puis il ensemença un clos, puis un second, puis un troisième. Il vit bientôt se lever le froment le meilleur du monde et le blé de ses trois clos grandir de même façon; il était impossible de voir plus beau froment.

 

Les diverses saisons de l'année passèrent; l'automne arriva. Il alla voir un de ses clos : il était mûr.

« Je moissonnerai celui-là demain. » dit-il. Il retourna passer la nuit à Arberth, et, au petit jour, il partit pour moissonner son clos. En arrivant, il ne trouva que la paille nue; tout était arraché à partir de l'endroit où la tige se développe en épi; l'épi était entièrement enlevé, il ne restait que le chaume. Il fut grandement étonné et alla voir un autre clos celui-là était mûr.

 

« Assurément, » dit-il, « je viendrai moissonner celui-ci demain. »

Le lendemain, il revint avec l'intention d'y faire la moisson : en arrivant, il ne trouva que le chaume nu.

 

“By that however will I abide,” said he.

 

So he began his craft, and he made all his work of the finest leather he could get in the town, and, as he had done at the other place, he caused gilded clasps to be made for the shoes. And except himself all the cordwainers in the town were idle, and without work. For as long as they could be had from him, neither shoes nor hose were bought elsewhere. And thus they tarried there a year, until the cordwainers became envious, and took counsel concerning him. And he had warning thereof, and it was told him how the cordwainers had agreed together to slay him.

 

“Lord,” said Kicva, “wherefore should this be borne from these boors?”

“Nay,” said he, “we will go back unto Dyved.” So towards Dyved they set forth.

 

Now Manawyddan, when he set out to return to Dyved,, took with him a burden of wheat. And he proceeded towards Narberth, and there he dwelt. And never was he better pleased than when he saw Narberth again, and the lands where he had been wont to hunt with Pryderi and with Rhiannon. And he accustomed himself to fish, and to hunt the deer in their covert. And then he began to prepare some ground and he sowed a croft, and a second, and a third. And no wheat in the world ever sprung up better. And the three crofts prospered with perfect growth, and no man ever saw fairer wheat than it. And thus passed the seasons of the year until the harvest came. And he went to look at one of his crofts, and behold it was ripe.

“I will reap this to-morrow,” said he. And that night he went back to Narberth, and on the morrow in the grey dawn he went to reap the croft, and when he came there he found nothing but the bare straw. Every one of the ears of the wheat was cut from off the stalk, and all the ears carried entirely away, and nothing but the straw left. And at this he marvelled greatly. Then he went to look at another croft, and behold that also was ripe.

“Verily,” said he, “this will I reap to-morrow.”

And on the morrow he came with the intent to reap it, and when he came there he found nothing- but the bare straw.

 

 

« Seigneur Dieu », s'écria-t-il, « qui donc est ainsi à consommer ma perte? Je le devine : c'est celui qui a commencé qui achève et ma perte et celle du pays. »

Il alla voir le troisième clos; il était impossible de voir plus beau froment, et celui-là aussi était mûr.

« Honte à moi, » dit-il, « si je ne veille cette nuit. Celui qui a enlevé l'autre blé viendra enlever aussi celui-ci; je saurai qui c'est. » Il avertit Kicva.

 

 

« Qu'as-tu l'intention de faire? » dit-elle,

- « Surveiller ce clos cette nuit, » répondit-il. Il y alla.

 

Vers minuit, il entendit le plus grand bruit du monde. Il regarda : c'était une troupe de souris, la plus grande au monde, qui arrivait; il était impossible de les compter ni d'en évaluer le nombre. Avant qu'il ne pût s'en rendre compte, elles se précipitèrent dans le clos; chacune grimpa le long d'un tige, l'abaissa avec elle, cassa l'épi et s'élança avec lui dehors, laissant le chaume nu. Il ne voyait pas une tige qui ne fût attaquée par une souris et dont elles n'emportassent l'épi avec elles.

 

 

Entraîné par la fureur et le dépit, il se mit à frapper au milieu des souris, mais il n'en atteignit aucune, comme s'il avait eu affaire à des moucherons ou à des oiseaux dans l'air. Il en avisa une d'apparence très lourde, au point qu'elle paraissait incapable de marcher. Il se mit à sa poursuite, la saisit, la mit dans son gant, dont il lia les extrémités avec une ficelle, et se rendit avec le gant à la cour.

Il entra dans la chambre où se trouvait Kicva, alluma du feu et suspendit le gant par la ficelle à un support.

« Qu'y a-t-il là, seigneur? » dit Kicva.

- « Un voleur, » répondit-il, « que j'ai surpris en train de me voler. »

- « Quelle espèce de voleur, seigneur, pourrais-tu bien mettre ainsi dans ton gant? » - « Voici toute l'histoire. » Et il lui raconta comment on lui avait gâté et ruiné ses clos, et comment les souris avaient envahi le dernier en sa présence.

 

“Oh, gracious Heaven,” he exclaimed, “ I know that whosoever has begun my ruin is completing it, and has also destroyed the country with me.”

Then he went to look at the third croft, and when he came there, finer wheat had there never been seen, and this also was ripe.

“Evil betide me,” said he, “if I watch not here to-night. Whoever carried off the other corn will come in like manner to take this. And I will know who it is.” So he took his arms, and began to watch the croft. And he told Kicva all that had befallen.

“Verily,” said she, “what thinkest thou to do?”

“I will watch the croft to-night,” said he.

 

And he went to watch the croft. And at midnight, lo, there arose the loudest tumult in the world. And he looked, and behold the mightiest host of mice in the world, which could neither be numbered nor measured. And he knew not what it was until the mice had made their way into the croft, and each of them climbing up the straw and bending it down with its weight, had cut off one of the ears of wheat and had carried it away leaving there the stalk, and he saw not a single straw there that had not a mouse to it. And they all took their way, carrying the ears with them.

In wrath and anger did he rush upon the mice, but he could no more come up with them than if they had been gnats, or birds in the air, except one only, which though it was but sluggish, went so fast that a man on foot could scarce overtake it. And after this one he went, and he caught it and put it in his glove, and tied up the opening of the glove with a string, and kept it with him, and returned to the palace. Then he came to the hall where Kicva was, and he lighted a fire, and hung the glove by the string upon a peg.

“What hast thou there, lord?" said Kicva.

“A thief,” said he, “that I found robbing me.”

“What kind of thief may it be, lord, that thou couldst put into thy glove?” said she.

“Behold I will tell thee,” he answered. Then he showed her how his fields had been wasted and destroyed, and how the mice came to the last of the fields in his sight.

 

 

« Une d'entre elles, » ajouta-t-il, « était très lourde : c'est celle que j'ai attrapée et qui est dans le gant. Je la pendrai demain, et, j'en prends Dieu à témoin, je les pendrais toutes, si je les tenais. »

- « Seigneur, je le comprends. Mais ce n'est pas beau de voir un homme aussi élevé, d'aussi haute noblesse que toi, pendre un vil animal comme celui-là. Tu ferais bien de ne pas y toucher et de le laisser aller. »

- « Honte à moi, si je ne les pendais pas toutes, si je les tenais. Je pendrai toujours celle que j'ai prise. »

- « Seigneur, je n'ai aucune raison de venir en aide à cet animal; je voulais seulement t'éviter une action peu noble. Fais ta volonté, seigneur. »

- « Si je savais que tu eusses le moindre sujet de lui venir en aide, princesse, je suivrais ton conseil, mais, comme je n'en vois pas, je suis décidé à le tuer. »

 

- « Volontiers, fais-le. »

Il se rendit à Gorsedd Arberth* avec la souris et planta deux fourches à l'endroit le plus élevé du tertre.

A ce moment, il vit venir de son côté un clerc revêtu de vieux habits de peu de valeur, pauvres. Il y avait sept ans que Manawyddan n'avait vu ni homme ni bête, à l'exception des personnes avec lesquelles il avait vécu, lui quatrième, jusqu'au moment où deux d'entre elles encore avaient disparu.

« Seigneur, » dit le clerc, « bonjour à toi. »

- « Dieu te donne bien, » répondit-il, « sois le bienvenu. D'où viens-tu, clerc? »

- « Je viens de Lloegyr, où j'ai été chanter**. Pourquoi me le demandes-tu? »

 

“And one of them was less nimble than the rest, and is now in my glove; tomorrow I will hang it, and before Heaven, if I had them, I would hang them all.”

 

“My lord,” said she, “this is marvellous; but yet it would be unseemly for a man of dignity like thee to be hanging such a reptile as this. And if thou doest right, thou wilt not meddle with the creature, but wilt let it go.”

“Woe betide me,” said he, “if I would not hang them all could I catch them, and such as I have I will hang.”

“Verily, lord,” said she, “there is no reason that I should succour this reptile, except to prevent discredit unto thee. Do therefore, lord, as thou wilt.”

“If I knew of any cause in the world wherefore thou shouldst succour it, I would take thy counsel concerning it,” said Manawyddan, “but as I know of none, lady, I am minded to destroy it.”

“Do. so willingly then,” said she.

And then he went to the Gorsedd** of Narberth, taking the mouse with him. And he set up two forks on the highest part of the Gorsedd. And while he was doing this, behold he saw a scholar coming towards him, in old and poor and tattered garments. And it was now seven years since he had seen in that place either man or beast, except those four persons who had remained together until two of them were lost.

“My lord,” said the scholar, “good day to thee.”

“Heaven prosper thee, and my greeting be unto thee. And whence dost thou come, scholar?" asked he.

“I come, lord, from singing** in Lloegyr; and wherefore dost thou inquire?”

 

 

* Au Tertre d’Arberth

 

* At the Hillock of Arberth

 

** Canu, chanter : ce passage est intéressant, il semble indiquer que les Gallois allaient chanter en pays saxon, mais canu a ausi le sens de réciter : canu y pader, réciter le pater. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un clerc.

 

** Canu, to sing: this section is interesting, it seems to indicate that the Welsh went in Saxon country to sing, but canu has also the meaning to recite: canu y pader, to recite the pater. Remember that the text speaks of a scholar.

 

- « Parce que, depuis sept ans, je n'ai vu que quatre personnes isolées, et toi en ce moment. »

- « Eh bien, Seigneur, moi je me rends maintenant, à travers cette contrée, dans mon propre pays. A quoi es-tu donc occupé, seigneur? »

- « A pendre un voleur que j'ai surpris me volant. »

- « Quelle espèce de voleur? Je vois dans ta main quelque chose comme une souris. Il n'est guère convenable, pour homme de ton rang, de manier un pareil animal; lâche-le. »

 

- « Je ne le lâcherai point, par moi et Dieu. Je l'ai surpris en train de me voler; je lui appliquerai la loi des voleurs : je le pendrai. »

- « Seigneur, plutôt que de voir un homme de ton rang accomplir pareille besogne, je te donnerai une livre que j'ai recueillie en mendiant; donne la liberté à cet animal. »

 

- « Je n'en ferai rien, et je ne le vendrai pas. »

- « Comme tu voudras, seigneur; si ce n'était pour ne pas voir un homme de ton rang manier un pareil animal, cela me serait indifférent. » Et le clerc s'éloigna.

Au moment où il mettait la traverse sur les fourches, il vit venir à lui un prêtre monté sur un cheval harnaché.

« Seigneur, » dit le prêtre, « bonjour à toi. »

- « Dieu te donne bien, » répondit Manawyddan : « ta bénédiction? »

- « Dieu te bénisse. Et que fais-tu là, seigneur? »

- « Je pends un voleur que j'ai pris en train de me voler. »

- « Quelle espèce de voleur est celui-là, seigneur? »

- « C'est un animal, une espèce de souris; il m'a volé; il aura la mort des voleurs. »

 

- « Seigneur, plutôt que te voir manier pareil animal, je te l'achète; lâche-le. »

- « J'en atteste Dieu : je ne le vendrai ni ne le lâcherai. »

- « Il est juste de reconnaître, seigneur, qu'il n'a aucune valeur. Mais, pour ne pas te voir te salir au contact de cette bête, je te donnerai trois livres; lâche-le. »

- « Je ne veux, par moi et Dieu, pour lui aucune compensation autre que celle à laquelle il a droit : la pendaison. »

- « C'est bien, seigneur, fais à ta tête. » Le prêtre prit le large.

Manawyddan enroula la ficelle autour du cou de la souris. Comme il se mettait à l'élever en l'air, il aperçu un train* d'évêque avec ses bagages et sa suite. L'évêque se dirigeait vers lui. Il s'arrêta dans son œuvre.

 

“Because for the last seven years,” answered he, “I have seen no man here save four secluded persons, and thyself this moment.”

“Truly, lord,” said he, “I go through this land unto mine own. And what work art thou upon, lord?”

“I am hanging a thief that I caught robbing me,” said he.

“What manner of thief is that?" asked the scholar.

“I see a creature in thy hand like unto a mouse, and ill does it become a man of rank equal to thine to touch a reptile such as this. Let it go forth free.”

“I will not let it go free, by Heaven,” said he, “I caught it robbing me, and the doom of a thief will I inflict upon it, and I will hang it.”

“Lord,” said he, “rather than see a man of rank equal to thine at such work as this, I would give thee a pound which I have received as alms, to let the reptile go forth free.”

“I will not let it go free,” said he, “by Heaven, neither will I sell it.”

“As thou wilt, lord,” he answered, “except that I would not see a man of rank equal to thine touching such a reptile, I care nought.” And the scholar went his way.

And as he was placing the crossbeam upon the two forks, behold a priest came towards him upon a horse covered with trappings.

“Good day to thee, lord,” said he.

“Heaven prosper thee,” said Manawyddan; “thy blessing.”

“The blessing of Heaven be upon thee. And what, lord, art thou doing?”

 

“I am hanging a thief that I caught robbing me,” said he.

“What manner of thief, lord?” asked he.

 

“A creature,” he answered, “in form of a mouse. It has been robbing me, and I am inflicting upon it the doom of a thief.”

“Lord,” said he, “rather than see thee touch this reptile, I would purchase its freedom.”

“By my confession to Heaven, neither will I sell it nor set it free.”

“It is true, lord, that it is worth nothing to buy; but rather than see thee defile thyself by touching such a reptile as this, I will give thee three pounds to let it go.”

“I will not, by Heaven,” said he, “take any price for it. As it ought, so shall it be hanged.”

“Willingly, lord, do thy good pleasure.” And the priest went his way.

Then he noosed the string around the mouse's neck, and as he was about to draw it up, behold, he saw a bishop's retinue* with his sumpter-horses, and his attendants. And the bishop himself came towards him. And he stayed his work.

 

 

* Je traduis train : le gallois rwtter est clairement l'anglais rutter (routiers); sur ce mot, cf.. John Rhys, Arthur. Legends, p. 289, note 1. C'est un dérivé du français route, qui peut avoir le sens de troupe en marche (Chrétien, Perceval, chez Potvin, t. II, p. 207 : une route de chevaliers parmi la lande voit trespasser). Il a ici le sens collectif.

 

* Lady Guest translates by retinue: Welsh rwtte is clearly English rutter;[YK: I guess Loth means a ‘route’, in the meaning of a group of moving persons?] on this word, ref. to John Rhys, Arthurian Legends, p. 289, note 1. It is a derivative of French for road, that can have the meaning of a moving troop (Chrétien, Perceval, chez Potvin, t. II, p. 207 : “une route de chevaliers parmi la lande voit trespasser”-i. e.,  a route  of knights among the moor I see passing by”). It has a collective [YK: I guess Loth means that the word points at a group of persons.] meaning here.

 

 

« Seigneur évêque, » dit-il, « ta bénédiction? »

- « Dieu te donne sa bénédiction, » répondit-il.

- « Que fais-tu donc là? »

- « Je pends un voleur que j'ai pris en train de me voler. »

- « N'est-ce pas une souris que je vois dans ta main? »

- « Oui, et elle m'a volé. »

 

- « Puisque je surviens au moment où elle va périr, je te l'achète; je te donnerai pour elle sept livres. Je ne veux pas voir un homme de ton rang détruire un animal aussi insignifiant que celui-là; lâche-le donc, et la somme est à toi. »

- « Je ne le lâcherai pas, par moi et Dieu. »

 

- « Puisque tu ne veux pas le relâcher à ce prix, je t'offre vingt-quatre livres d'argent comptant. »

- « Je ne le lâcherais pas, j'en prends Dieu à témoin, pour le double. »

- « Puisque tu ne veux pas le lâcher à ce prix, je te donne tout ce que tu vois de chevaux dans ce champ, les sept charges et les sept chevaux qui les traînent. »

- « Je refuse, par moi et Dieu. »

- « Puisque tu n'en veux pas, fais ton prix toi-même. »

- « Je veux la liberté de Riannon et Pryderi. »

- « Tu l'auras. »

- « Ce n'est pas assez, par moi et Dieu. »

- « Que veux-tu donc? »

- « Que tu fasses disparaître le charme et l'enchantement de dessus les sept cantrevs. »

- « Je te l'accorde; relâche la souris. »

 

- « Je ne la lâcherai pas avant d'avoir su qui elle est. »

- « C'est ma femme, et si cela n'était, je n'essaierais pas de la faire relâcher.»

- « Pour quoi est-elle venue à moi? »

- « Pour piller. Je suis Llwyt, fils de Kilcoet*. C'est moi qui ai jeté le charme sur les sept cantrevs de Dyvet, et cela par amitié pour Gwawl, fils de Clut, et qui ai puni sur Pryderi le jeu du Blaireau dans le sac** que Pwyll, chef d'Annwn, avait fait subir à Gwawl dans la cour d'Eveydd Hen, par une mauvaise inspiration.

 

Ayant appris que tu étais venu habiter le pays, les gens de ma famille vinrent me trouver, et me demandèrent de les changer en souris pour détruire ton blé. La première nuit, il n'y eut que mes gens à y aller; la deuxième nuit, de même, et ils détruisirent les deux clos.

 

La troisième nuit, ma femme et les dames de la cour me prièrent de les métamorphoser aussi. Je le fis.

Elle était enceinte; sans cela tu ne l'aurais pas atteinte. Puisqu'il en est ainsi, et que tu la tiens, je te rendrai Pryderi et Riannon; je débarrasserai Dyvet du charme et de l'enchantement.

 

Je t'ai révélé qui elle était; lâche-la maintenant. »

 

“Lord bishop,” said he, “thy blessing.”

 

“Heaven's blessing be unto thee,” said he, “what work art thou upon?”

 

“Hanging a thief that I caught robbing me,” said he.

“Is not that a mouse that I see in thy hand?”

 

“Yes,” answered he.“And she has robbed me.”

“Aye,” said he, “since I have come at the doom of this reptile, I will ransom it of thee. I will give thee seven pounds for it, and that rather than see a man of rank equal to thine destroying so vile a reptile as this. Let it loose and thou shalt have the money.”

“I declare to Heaven that I will not set it loose.”

“If thou wilt not loose it for this, I will give thee four-and-twenty pounds of ready money to set it free.”

“I will not set it free, by Heaven, for as much again,” said he.

“If thou wilt not set it free for this, I will give thee all the horses that thou seest in this plain, and the seven loads of baggage, and the seven horses that they are upon.”

“By Heaven, I will not,” he replied.

“Since for this thou wilt not, do so at what price soever thou wilt.”

“I will do so,” said he. “I will that Rhiannon and Pryderi be free,” said he.

“That thou shalt have,” he answered.

“Not yet will I loose the mouse, by Heaven.”

“What then wouldst thou?”

“That the charm and the illusion be removed from the seven Cantrevs of Dyved.”

“This shalt thou have also, set therefore the mouse free.”

“I will not set it free, by Heaven,” said he.

“I will know who the mouse may be.” "She is my wife.”

“Even though she be, I will not set her free. Wherefore came she to me?”

“To despoil thee,” he answered. “I am Llwyd the son of Kilcoed*, and I cast the charm over the seven Cantrevs of Dyved. And it was to avenge Gwawl the son of Clud, from the friendship I had towards him, that I cast the charm. And upon Pryderi did I revenge Gwawl the son of Clud, for the game of Badger** in the Bag, that Pwyll Pen Annwn played upon him, which he did unadvisedly in the Court of Heveydd Hen. And when it was known that thou wast come to dwell in the land, my household came and besought me to transform them into mice, that they might destroy thy corn. And it was my own household that went the first night. And the second night also they went, and they destroyed thy two crofts. And the third night came unto me my wife and the ladies of the Court, and besought me to transform them. And I transformed them. Now she is pregnant. And had she not been pregnant thou wouldst not have been. able to overtake her; but since this has taken place, and she has been caught, I will restore thee Pryderi and Rhiannon; and I will take the charm and illusion from off Dyved. I have now told thee who she is. Set her therefore free.”

 

 

 

* Ce personnage paraît avoir été assez célèbre. Dafydd ab Gwilym, voulant vanter un brave, le compare à Llwyd, fils de Celcoet. Il est question dans le roman de Kulhwch, (plus bas. p. 216), de Llwydeu, fils de Kitcoet. Le nom de Cilgoet est conservé dans le nom d'un ruisseau qui prend sa source près de Ludchurch (Eglwys Lwyd), en Pembrokeshire (Eg. Phillimore, Owen's Pembrok., t. I, p. 906, note 2.)

 

** Voir plus haut, Mabin. de Pwyll.

 

* This character seems to have been quite famous. Dafydd ab Gwilym, wanting to praise a courageous man, compares him with Llwyd, Celcoet’s son. The novel Kulhwch speaks of Llwydeu, son of Kitcoet. The name of Cilgoet is kept as the name of a brook which takes its source close to Ludchurch (Eglwys Lwyd), in Pembrokeshire (Eg. Phillimore, Owen's Pembrok., t. I, p. 906, note 2.)

** See above, Mabin. of Pwyll.

 

- « Je ne le ferai point, par moi et Dieu. »

- « Que veux-tu donc? »

- « Voici ce que je veux : qu'il n'y ait jamais d'enchantement, et qu'on ne puisse jeter de charme sur Dyvet. »

-          « Je l'accorde; lâche-la. »

 

- « Je n'en ferai rien par ma foi. »

- « Que veux-tu donc encore? »

- « Qu'on ne tire jamais vengeance de ceci sur Pryderi, Riannon et moi. »

 

- « Tout cela, tu l'auras, et tu as été vraiment bien inspiré; sans cela, tous les malheurs retombaient sur toi. »

- « Oui, et c'est pour l'éviter que j'ai ainsi précisé. »

- « Mets ma femme en liberté maintenant. »

- « Je ne la délivrerai pas, par moi et Dieu, avant d'avoir vu Pryderi et Riannon libres ici avec moi. »

- « Les voici qui viennent. » A ce moment parurent Pryderi et Riannon. Manawyddan alla à leur rencontre, les salua, et ils s'assirent ensemble.

« Seigneur, » dit l'évêque, « délivre maintenant ma femme; n'as-tu pas eu tout ce que tu as indiqué? »

- « Avec plaisir.» Et il la mit en liberté.

 

L'évêque la frappa de sa baguette enchantée, et elle redevint une jeune femme, la plus belle qu'on eût jamais vue.

 

« Regarde le pays autour de toi, » dit-il, « et tu verras les maisons et les habitations en aussi bon état que jamais. » Il se leva et regarda. Tout le pays était habité, pourvu de ses troupeaux* et de toutes ses maisons.

 

 

« A quel service ont été occupés Pryderi et Riannon? » dit Manawyddan.

- «Pryderi portait au cou les marteaux de la porte de ma cour. Riannon avait au cou, elle, les licous des ânes après qu'ils avaient été porter le foin. Voilà quelle a été leur captivité. «

C'est à cause de cela qu'on a appelé cette histoire le Mabinogi de Mynnweir et de Mynordd**. Ainsi se termine cette branche du Mabinogi.

 

“I will not set her free, by Heaven,” said he.

“What wilt thou more?" he asked.

“I will that there be no more charm upon the seven Cantrevs of Dyved, and that none shall be put upon it henceforth.”

“This thou shalt have,” said he. “Now set her free.”

“I will not, by my faith,” he answered.

“What wilt thou furthermore?" asked he.

“Behold,” said he, “this will I have; that vengeance be never taken for this, either upon Pryderi or Rhiannon, or upon me.”

“All this shalt thou have. And truly thou hast done wisely in asking this. Upon thy head would have lighted all this trouble.”

“Yea,” said he, “ for fear thereof was it, that I required this.”

“Set now my wife at liberty.”

 

“I will not, by Heaven,” said he, “Behold, until I see Pryderi and Rhiannon with me free.”

“Behold, here they come,” he answered.

And thereupon behold Pryderi and Rhiannon. And he rose up to meet them, and greeted them, and sat down beside them.

“Ah, Chieftain, set now my wife at liberty,” said the bishop. “Hast thou not received all thou didst ask?”

“I will release her gladly,” said he. And thereupon he set her free.

Then Llwyd struck her with a magic wand, and she was changed back into a young woman, the fairest ever seen.

 

“Look around upon thy land,” said he, “and then thou wilt see it all tilled and peopled, as it was in its best state.” And he rose up and looked forth. And when he looked he saw all the lands tilled, and full of herds* and dwellings.

 

“What bondage,” he inquired, “has there been upon Pryderi and Rhiannon?”

“Pryderi has had the knockers of the gate of my palace about his neck, and Rhiannon has had the collars of the asses, after they have been carrying hay about her neck. And such had been their bondage.

And by reason of this bondage is this story called the Mabinogi of Mynnweir and Mynord. And thus ends this portion of the Mabinogi.

 

 

* Le mot gallois alavoed, pluriel de alav n’a, dans les dictionaires, que le sens de richesses ; son sens propre est troupeaux. Alanot dans le L. Rouge a pour correspondant dans Pen. 4 Alavoed (v. t. 11, p. 185 note à 205, l. 9), pl. de alav, bétail. Pour l'équivalence de richesses et troupeaux, voir plus loin, p. 260, note 1.

 

*The Welsh word alavoed, plural of alav has, in the dictionaries, only the meaning of wealth; its proper meaning is herds. Alanot in the Red Book corresponds, in Pen. 4, to Alavoed (v. T 11, p. 185 notes at 205, line 9), which is the plural of alav, cattle.

 

** Mynweir, collier pour les bêtes de somme; Mynordd, d'après le Mabinogi, est composé de myn = mwn, «cou,» avec la dégradation vocalique habituelle, parce que l'accent est sur le second terme, et de ordd, actuellement donné à tort sous la forme gordd, marteau, dans les dictionnaires. Un autre personnage a porté le surnom de Mynweir, d'après ce passage de Taliessin : bum Mynawc Mynweir, « J'ai été Mynawc Mynweir » (Skene, Four ancient books, 11, 156, v.22).

 

** Mynweir, meaning a collar for the beasts of burden; Mynordd, according to the Mabinogi, is composed of myn = mwn, ‘neck’, with will usual vocalic degradation, because the accent is on the second term, and of ordd, currently given wrongly in the form gordd, hammer, in the dictionaries. Another character carried the nickname of Mynweir, according to this passage of Taliessin: bum Mynawc Mynweir, “I was Mynawc Mynweir” (Skene, Four ancient books, 11, 156, v.22).