Hávamál 11-14

 

« Sur le bon sens et la boisson »

 

 

Commentaire sur 10-11

 

Nous allons voir que 11-14 participent à un petit ‘cycle de la bière’ au sein du Hávamál. Mais 10 et 11 sont elles aussi étroitement liées puisque leurs trois premiers vers sont identiques. Par ce procédé, le poète a créé une continuité formelle dans le poème alors que le thème de 10 est relatif à la magie, 11 commence à parler de la créativité. Mais, pour les deux, le bon sens est « le meilleur des fardeaux ».

 

 

Introduction à 11-14

 

Georges Dumézil a écrit un livre (sa thèse de doctorat) appelé Le Festin d’immortalité (1924), qu’il a renié plus tard. Dans ce livre, il a essayé de montrer que les mythologies indo-européennes incluent un thème commun : « Les dieux recherchent un aliment miraculeux (ou une boisson) qui les protégera contre la mort, et ils l'obtiennent après un certain nombre de péripéties dont les détails changent dans chaque civilisation indo-européenne ». Comme on peut s’y attendre du fait de son rejet ultérieur, l'argumentation de ce livre est pleine de trous. Par exemple, il ne tient pas compte des pommes d'Iðunn quand il parle de notre mythologie. Dumézil peut cependant relier ensemble certains de nos mythes apparemment disjoints en considérant que la bière est l'ingrédient du ‘festin’ germanique. En analysant son argumentation, une première conclusion est que notre mythologie a ramené le mythe d'immortalité à un mythe de la jeunesse continue pour l'évidente raison de l’acceptation germanique du Ragnarök. Comme deuxième conclusion, nous pouvons raisonnablement présumer que la notion d’immortalité a été transférée à celle de créativité (également appelée ‘inspiration poétique’ ou ‘hydromel de la poésie’) dont Óðinn est le caractère central. Avec ces deux modifications, tous les arguments de Dumézil se retrouvent soudainement bien en place. Comme nous le verrons, le mythe de la créativité est inclus dans la section dite « de Gunnlöð » du Hávamál (strophes 103-110).

Les strophes ci-dessous n’ont été jusqu’à présent seulement considérées comme donnant de bons conseils quant à la consommation de bière dans la réalité ordinaire. Après mon analyse de la théorie de Dumézil, en considérant la section de Gunnlöð du Hávamál, et en se souvenant que des boissons alcooliques sont souvent présentées comme une source d'inspiration poétique dans des civilisations nordiques/germaniques, j’ai considéré ces strophes comme une trace possible du mythe indo-européen, dans sa version germanique.

Les strophes 11- 12- 13 – 14 participent ainsi à un cycle du ‘Festin de la Bière de Créativité’ vu sous l’angle ‘gnomique’ de conseils aux humains pour qu’ils se méfient de ce festin.

 

Rappel sur le contexte mythique des strophes 11-14

 

Au cas où vous l’auriez oublié, je vous rappelle la partie utile ici du mythe de « Óðinn s’empare de la bière de créativité » (habituellement appelée ‘hydromel de la poésie’). Nous en sommes là où le géant Suttungr est le propriétaire de cette bière de créativité. Bière ou hydromel, ou une sorte de bière au miel comme elle est toujours préparée en Lituanie, ceci n'est pas le point principal de l’histoire. Sa caractéristique principale est que cette boisson alcoolique est réputée offrir la capacité à produire une poésie originale et créatrice. Suttungr cache cette boisson dans une cuve énorme, placée sous la surveillance de sa fille Gunnlöð, au milieu d'une montagne. Par quelque moyen magique, Óðinn creuse un tunnel dans la montagne et atteint la cachette de la bière. Gunnlöð est d’accord pour qu’Óðinn boive une gorgée de bière-hydromel à condition qu’il lui fasse l'amour en paiement de chacune des gorgées qu'il avale. Óðinn s’exécute. Notez que la version de Snorri ne suggère pas, comme le font les s. 108 et 110, qu’Óðinn ait épousé Gunnlöð. Chacune de ses gorgées, cependant, est réellement of-drykkja, une super-gorgée, et il lui suffit de trois gorgées pour vider la cuve. Il emporte alors son butin et, d’après les s. 108 et 110, rompt ainsi le contrat qu’il a passé avec elle.

 

 

** Hávamál 11. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

(Identique à 10) : Un fardeau meilleur,

L’humain ne peut porter un chemin rocheux

que celui de beaucoup de bon sens ;

                 ***

(Seulement dans 11) : Provision de voyage pire -

il ne se déplace pas sur le terrain -

quand (il participe à) un super-banquet de bière.

 

Explication en prose

 

(Identique à 10) : Notre vie se déroule comme une longue et dure marche faite sur un terrain difficile. Plutôt que de vous encombrer de maints fardeaux inutiles, emportez avec vous (= donnez le plus d’importance à) votre bon sens naturel, sans lésiner sur la difficulté que cela représente.

(Seulement dans 11) : La pire des provisions de voyage est une beuverie de bière, (car celui qui agit ainsi) reste sur place.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

11.

Byrði betri                         Un fardeau meilleur

berr-at maðr brautu at      ne porte l’humain sur un chemin rocheux

en sé mannvit mikit;           mais soit beaucoup de bon sens;

vegnest verra                     provision de voyage pire

vegr-a hann velli at            il ne bouge pas sur le terrain

en sé ofdrykkja öls.            que soit super-banquet de bière.

 

 

Traduction de Bellows

 

11. Un meilleur fardeau | aucun homme ne peut porter

Pour voyager au loin que la sagesse ;

Pour un voyage, pire nourriture | il ne peut apporter sur place

Que beuverie de bière.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le mot völr = le champ, le terrain, fait velli au datif d’où at velli = sur le terrain.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Compréhension prosaïque.

Bien évidemment, on comprend qu’un voyageur ne devrait pas porter de la bière avec lui parce que trop boire empêche de se déplacer.

Compréhension mythique.

Il me semble évident que Ódhinn fait une allusion à sa fuite devant Suttungr et comment il a pu sauver son butin in extremis, alourdi, ivre (comme décrit dans la s. 13) et affolé de peur (cf. la mention que Snorri fait au sujet de « l’hydromel des clowns ») qu’il était après son énorme ingestion d’hydromel.

Compréhension spirituelle.

La répétition des 3 premiers vers de 10 semble inutile mais elle nous suggère que la compréhension prosaïque est insuffisante. La version prosaïque oublie presque les trois premiers vers et mésestime l’importance du bon sens pour éviter les excès de boisson. Qu’il faille éviter de trop boire est simplement évident. Par contre, si vous pensez que le terrain sur lequel se meut notre voyageur est celui de la pensée créative ou des pratiques magiques, la strophe 11 vous apprend quelque chose. Elle dit : si vous ne portez pas suffisamment de bon sens avec vous,  vos tentatives pour devenir un poète ou un sorcier en buvant sera voué à l’échec. Créateur en buvant (par exemple, afin d'obtenir l'inspiration poétique) vous épinglera là où vous êtes.

Nul ne devient ni un créateur ni un chaman/sorcier en buvant ou en se droguant. Tel est le Hava-mál, le mot du Haut  vegr-a hann velli at en sé ofdrykkja öls (il est incapable de se mouvoir sur le terrain s’il a eu un ‘super-banquet’ de bière). »

 

 

** Hávamál 12. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il n’est pas bon (de parler ainsi)

que de dire (qu’elle est) bonne

aux enfants des âges, la bière,

parce que je sais (qu’il en a) moins,

celui qui boit,

d’esprit à lui, l’homme.

 

Explication en prose

 

Une simple remise des mots dans l’ordre habituel en Français nous donne :

Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux fils (les enfants) du temps, parce que je sais que plus il boit, moins l’homme (a) de son esprit.

De façon un peu plus détaillée :

Il n’est pas bon de vanter les mérites de la consommation de bière aux simples mortels, parce que moi (un dieu) je sais bien l’excès de boisson vide les hommes (ici, c’est plutôt de l’homme masculin dont on parle) de leur esprit.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

12.

Er-a svá gótt          Il n’est ainsi pas bon

sem gótt kveða       que bonne [la bière] dire

öl alda sonum,       bière aux fils [les enfants mâles, pas les ‘ficelles’] des âges,

því at færa veit       parce que à moins je sais

er fleira drekkr       qui plus il boit

síns til geðs gumi   le sien à l’esprit de l’homme.

 

 

Traduction de Bellows

 

12. On trouve moins le bien | que la plupart croient

En la bière pour les mortels;

Car plus il boit | moins l’homme

Conserve la maîtrise de son esprit.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Les lignes 1 et 2 comportent l’expression svá sem qui signifieainsi que, tout comme’.

Le mot öld, ici au génitif pluriel, alda, signifie ‘un âge, un cycle de temps, (en poésie) ‘les gens’. Dans la mesure où Ódhinn dit ‘veit = je sais’, on comprend qu’il met en valeur la différence entre les dieux et les humains.

Le mot sonr signifie exclusivement un fils, un garçon. Une fille se dit dóttir.

Je vous ai déjà dit que le mot maðr désigne un humain. Le mot utilisé dans le dernier vers est gumi, ici au génitif guma, est lui aussi ambigu sur le sexe exact qu’il désigne. Cependant, il désigne, plus que maðr, un humain masculin. Par exemple, le mot composé hús-gumi est symétrique de hús-freyja (maître/maîtresse de maison).

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Vanter la consommation de bière est une erreur car en boire fait perdre son esprit à un humain.

Compréhension prosaïque.

C’est finalement ce qu’on peut comprendre immédiatement de ma traduction mot à mot : « Il n’est pas bon de présenter la bière comme (étant) bonne aux humains parce que je sais que plus il boit, moins l’humain a d’esprit. » Cela se résume en : “ L’excès de boisson est mauvais pour les humains parce qu'il les incite à perdre leur esprit. »

Compréhension.

L‘hydromel de la poésie (que je comprends comme la pensée créatrice) est dangereuse pour les humains.

Notez que le poète dit ‘je sais que’, un premier rappel de celui qui est caché derrière le scalde, c'est-à-dire Óðinn. Ainsi, ce vers indique que le dieu Óðinn refuse de dire que cette créativité induite par l’alcool soit bonne parce qu'il sait qu’elle est dangereuse pour les humains. Leur bon sens inné est facilement détruit par le trop boire. Ceci donne son sens à la strophe précédente puisqu’elle dit que sans bon sens, ni créativité ni magie ne sont possibles.

 

 

 

** Hávamál 13. **

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il s’appelle héron-sans-mémoire

celui qui prend tout son temps dans les beuveries ;

il vole leur esprit aux hommes ;

Ainsi aux plumes de la volaille

je fus moi-même enchaîné

dans la demeure de Gunnlödh.

 

 

Explication en prose

 

Il n’a pas plus de mémoire qu’un oiseau celui qui gobe la bière comme le héron gobe les poissons car cela détruit l’esprit des hommes.

Moi-même, alors que je buvais l’hydromel de la poésie, j’ai été enchaîné (empêtré) dans les plumes de cet oiseau (j’ai perdu l’esprit) dans la demeure de Gunnlödh.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

13.

Óminnishegri heitir           Le héron-sans-mémoire il s’appelle

er yfir ölðrum þrumir;   qui sur les beuveries s’attarde ;

hann stelr geði guma;        il vole l’esprit des hommes ;

þess fugls fjöðrum              Ainsi de cette volaille aux plumes

ek fjötraðr vark                  je moi-enchaîné fus

í garði Gunnlaðar.            dans le jardin de Gunnlödh.

 

Traduction de Bellows

 

13. Au-dessus de la bière, l’oiseau | couve de l’oubli,

Et il vole l’esprit des hommes;

Par les plumes du héron | je gis enchaîné

Et, dans la maison de Gunnloth, j’ai été détenu.

 

Trois derniers vers de Boyer :

C'est sans (sic) les plumes de cet oiseau / Que je fus capturé / Dans l'enclos de Gunnlöd.

 

Ce : « sans les plumes » sans doute une erreur d’impression pour ‘sous les plumes’. Dronke ajoute « Óðinn » devant le troisième vers pour insister sur le fait que c’est ici Óðinn qui s’exprime directement.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Ó-minnis-hegri= Sans-de mémoire-héron.

Ici fjöðrum est un datif sans préposition associée, on le rend en Français normalement par ‘de’ ou ‘à’ (comme dans : ‘il vit à Paris (datif)’.

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

Le poème s’appelle Hávamál et donc c’est bien le ‘Haut’ qui est censé parler. Là, il dit deux fois ‘je’ (ek …vark = je … je fus) c’est pour nous dire : « hé ho ! réveillez-vous ! c’est moi Ódhinn qui cause ! »

Dans la suite du poème, Ódhinn reparlera plusieurs fois de Gunnlöð qui lui a donné à boire une gorgée d’hydromel (mjöðr, l’hydromel). C’est donc une allusion claire au mythe de la conquête de l’hydromel de la poésie, la boisson contenue dans Óðrœrir qui rend ‘óðr’, furieux de créativité poétique. On change de registre, ce n’est plus un humain mais un dieu qui ‘se saoule’. Il s’enchaîne lui-même aux plumes de la volaille. Et ce dieu devient comme fou furieux, enfermé dans le monde de la création poétique.

Une compréhension prosaïque est presque impossible. Les images d’un héron-de-l’oubli voletant et de Ódhinn enchaîné au milieu d'une montagne sont trop fortes pour ne pas signifier quelque chose de caché. En oubliant ces ‘détails’, on obtient rien d’autre que : « On peut imaginer qu'une sorte d'oiseau participe aux beuveries afin de dérober leur esprit aux buveurs ».

Compréhension tout court.

Dans cette strophe, Ódhinn se met encore en scène il dit « J'ai moi-été enchaîné », où j'essaye de rendre la forme agglomérative vark. Par cette façon de parler, Ódhinn indique qu'il a accepté lui-même d’être enchaîné. Un autre point est qu'il admet sa propre faiblesse humaine en se laissant empêtrer dans les plumes du héron-de-l’oubli, perdant ainsi à la fois Huginn (Esprit) et Muninn (Mémoire ou Délice-de-l’Esprit (note 1)). Il veut ainsi avertir les humains: « Moi-même fus-je terrassé par les gorgées énormes que j'ai avalées afin de dérober la boisson de créativité. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus faibles que moi! »

Notez également que ces quatre strophes ne parlent pas de la partie sexuelle de l’aventure d’Ódhinn. Un í garði Gunnlaðar dans le dernier vers le laisse seulement entendre.

 

(Note 1) Un consensus total des experts donne le sens de ‘Mémoire’ à Muninn. Ceci découle du fait de dériver ce mot du verbe muna, se rappeler (comme le fait de Vries), et en l’assimilant au participe passé de ce verbe. Tout ceci est très clair, le seul problème est que le participe passé de muna est munadh. La même chose est vraie pour huginn (qui dériverait des verbes huga ou hyggja) car le participe passé de huga est hugadhr et celui de hyggja est hugat ou hugt (comme le signale C.-V.). Il n’est donc pas impossible que les mots huginn et muninn soient dérivés des substantifs correspondants, hugr et munr. Ce n’est pas un problème avec huginn car hugr signie ‘esprit’ et huga/hyggja signifient ‘penser’. Les deux substantifs, postfixés par l’article défini (notre ‘le/la’) sont, au masculin, hugrinn et munrinn. Ceci conduit à un problème semblable au précèdent car nous devons accepter une perte (exceptionnelle ?) du ‘r’ indiquant le nominatif. Notez cependant que tous les mots composés en hugr/munr-adjectif s’écrivent en fait sans ce ‘r’, hug/mun-adjectif, comme par exemple munligr (délicieux) ou hug-blaudr (timoré).

En tous cas, et comme d’habitude, je n’affirme pas que la traduction de Muninn par Mémoire soit fautive. J’affirme simplement qu’il existe une traduction alternative, venant des quatre principaux sens de munr : ‘esprit, désir, délice, amour’. La case d’esprit est déjà remplie par hugr et, pour muninn, je voterai volontiers pour une mélange d’esprit et de délice, c’est-à-dire ‘délice de l’esprit’. Dans ce cas, comme l’explique Grímnismál 20 au sujet de Huginn et Muninn, Ódhinn craindrait de perdre son intelligence et, par dessus tout, le plaisir de l’esprit. On comprend alors il donne plus d’importance au plaisir de l’esprit qu’à l’esprit lui-même. Dans la traduction classique, on comprend mal pourquoi la mémoire serait supérieure à l’intelligence, sauf à y voir la trace d’une hypothétique civilisation de la transmission purement orale des connaissances, qui est bien connue chez les Celtes mais pas vraiment prouvée chez les Germains.

 

Commentaires d’Evans

 

13

          1 óminnishegri - le héron ne semble pas être ailleurs lié au manque de mémoire, et le sens exact de l'expression est peu clair. Finnur Jónsson précise que l'habitude du héron de se tenir immobile pendant de longues périodes, ressemblant à l'oubli, pourrait expliquer l'image, bien qu'il aille sûrement trop loin en proposant qu'on pourrait penser que cet oubli peut infecter les spectateurs. Von Hofsten 25-6 affirme que ce qui est souligné ici n'est pas intrinsèquement un manque de mémoire mais l’action impétueuse sous l'influence de l'alcool, et relie ceci à la manière le le héron, après une attente immobile, peut soudainement frapper avec son harpon ‘terrible’. Mais ceci ne va pas bien avec le mot réel óminni du texte. Dronke précise que le héron, en fait et dans le savoir proverbial moderne, est associé au vomissement, et que (bien que ce ne soit pas le cas pour les hérons) est souvent une conséquence de l’excès de boisson; mais c'est encore assez loin du óminni du texte. Holtsmark 1 croit que la référence est celle à une louche à bière en forme de héron et rend ‘yfir ölðrum þrumirpar ‘flotte à la surface de la bière’. Ölðr peut signifier à la fois ‘bière’ (comme dans 137 ci-dessous) que ‘bière party’ (c’est comment la plupart des rédacteurs le comprennent ici) ; dans l'ancien sens il est normalement singulier, mais le pluriel se trouve dans un vers d'Egill (ölðhra dregg Skj. i 50). Des louches en forme d'oiseaux (öland, ölgás, ölhane) sont connues en Norvège, cependant aucun exemple d'une louche en forme de héron ne semble avoir existé. Elmevik a objecté qu'une louche ne reposerait pas silencieuse et immobile, comme c’est implicite par þrumir, mais serait continuellement levée et baissée ; une objection peut-être plus convaincante est qu'il n'y a aucune évidence réelle pour des oiseau-louches en Norvège avant environ 1500, bien que naturellement elles pourraient avoir existé plus tôt. Si la suggestion de Holtsmark est rejetée, 2 devrait être rendu par ‘celui qui plane au-dessus des fêtes de la bière’. [L’image d’un héron est belle en elle-même et ne demande pas tant de discussions. Si une interprétation prosaïque est nécessaire ici, alors il suffit de comparer la façon dont un héron avale sa proie aux longues gorgées avalées par les buveurs de bière.]

          3 guma est probablement accusatif, et non génitif; pour cette construction cf. Laxdoela saga stela mik eign minni, ch. 84 (IF V 239).

          6 Gunnlödh est connue dans les légendes norroises seulement en tant que fille du géant Suttungr, qui avait acquis l’hydromel sacré de la poésie en le prenant aux nains Fjalarr et Galarr ; Óðinn gagne l’hydromel en la séduisant. L'histoire est racontée dans 104-110 ci-dessous, et dans l’Edda en prose de Snorri (Skáldskaparmál ch. 5-6). Vraisemblablement c'est l'histoire racontée ici et dans la strophe 14, ek doit en conséquence être Óðinn ; mais dans ce cas, c'est clairement une version variante, parce que rien n’est raconté ailleurs sur Óðinn ayant bu ou visité ce Fjalarr. La strophe 14 indique plus naturellement que, dans cette version, Fjalarr et non Suttungr, était le nom du géant père de Gunnlöddh, et Fjalarr est en effet enregistré comme un nom de géant (Hárbarðljóð 26, et ‘þulur’, Jötna heiti, Jónsson’s Skjaldedigtning  t.1- p. 659). [Je ne vois pas la nécessité de confondre Fjalarr et Suttungr comme Evans tient absolument à le faire. Ódhinn a très bien pu être ivre chez Gunnlödh et, à une autre occasion, chez Fjalarr. La strophe suivante donne une autre explication à l’usage du nom Fjalarr sans avoir besoin de supposer une version variante.]

 

 

** Hávamál 14. **

 

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Ivre j’ai été,

j’ai été complètement ivre

chez le savant Fjalarr;

une beuverie est d’autant meilleure

s’il récupère après

son esprit, (cet) homme.

 

Explication en prose

 

J’ai été ivre, complètement ivre chez le savant géant ; une beuverie fait d’autant plus de bien si (ou quand), ensuite, on est capable de reprendre ses esprits.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

14.

Ölr ek varð,                       Ivre j’ai été,

varð ofrölvi                        j’ai été complètement ivre

at ins fróða Fjalars;           chez le savant Fjalarr; [Fjalarr nom d’un géant que, du coup, on assimile                                            à Suttungr ici]

því er ölðr bazt,                  parce que est beuverie meilleure

at aftr um heimtir               si/quand après (cela) se rétablit

hverr sitt geð gumi.            ce qui assagit l’esprit de l’homme

 

Traduction de Bellows

 

14. Ivre je fus, | Ivre-mort je fus,

Quand j’étais avec le sage Fjalar;

Le meilleur de la beuverie | c’est quand on en rapporte

Sa sagesse avec soi chez soi.

 

Bellows est un peu confus pour ces trois dernier vers, voici la version de Boyer qui est très claire : Car beuverie est d'autant meilleure / Que chacun retrouve / Ses esprits par la suite.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Fjalarr est le nom du nain qui possédait l’hydromel de la poésie avant Suttungr. Mais,

du fait que c’est un heiti pour un géant, il peut désigner n’importe quel géant, ici

Suttungr. Bien entendu, c’est ici un clin d’œil du poète à son lecteur averti qui ne peut pas confondre Fjalarr et Suttungr. Il est amusant d’utiliser le nom de l’ancien volé (le nain qui possédait auparavant l’hydromel de la poésie) pour désigner le nouveau volé (le géant). Parallèlement à cette leçon, notez que Óðinn qualifie Fjalarr de fróðr. C’est une manière classique de qualifier un géant. Ce mot signifie exactement ‘instruit’ avec le sens de ‘vraiment très instruit’. Il peut désigner un magicien (qui a beaucoup de connaissances  magiques) comme quand on dit des Finlandais, fameux magiciens pour les scandinaves, qu’ils sont fróðastir. Il peut aussi indiquer le respect comme quand celui que nous appelons Bede le Vénérable est appelé en Islandais Bede fróði.

 

 

Commentaires sur le sens général de la strophe

 

On peut à nouveau comprendre, en oubliant des détails, que cette strophe signifie:

« J'ai trop bu autrefois. De ceci, j'ai appris que la meilleure partie de la beuverie se trouve quand on revient à son bon sens. »

Essayons d’analyser cette strophe d’un peu plus près. Tout d'abord, Óðinn insiste sur la profondeur de son ivresse dans la cour de Gunnlöð. Ensuite, au lieu de nous rapporter une sorte de gueule de bois monumentale, il nous dit que le meilleur arrive justement au moment que tous ceux qui se sont vraiment saoulés rapportent comme étant épouvantable. En somme, ou bien ces trois derniers vers sont absurdes ou bien ce n’était pas une cuite semblable à celles que prennent les ‘fils du temps’. Je comprends que les traducteurs ne relèvent pas cette contradiction et tentent d’affadir le texte soit en le laissant tel que, sans commentaire, soit en pensant que cela signifie (voyez les commentaires d’Evans) ‘il faut se saouler modérément’, ce qui est un contresens évident.

Tout d’abord, si l’on cherche une explication rationnelle, ce serait alors de penser qu’Óðinn était un peu ivre de bière et très ivre d’amour. Mais l’ivresse d’amour, elle aussi, n’est pas meilleure quand on « récupère son esprit ». Il est donc clair qu’Óðinn fait encore allusion à la forme « d’extase » qui semble posséder les chamans, surtout ceux qui se droguent. En fait, au lieu de parler d’extase, il parle d’ivresse, ce qui me paraît moins prétentieux quand on s’adresse à des personnes qui veulent réellement pratiquer la sorcellerie. Mais vous voyez aussi que l’ensemble des strophes 10-14 recommande essentiellement de se méfier de cette ‘ivresse’. Il ne faut pas s’arrêter à l’ivresse physique, bien réelle et parfois nécessaire, provoquée par la bière, et savoir que c’est au moment où cette ivresse physique se dissipe que l’ivresse mystique, ou aussi la fureur poétique, peuvent enfin s’exprimer de sorte qu’ivresse et pleine possession de son esprit (et migraine carabinée !) peuvent cohabiter.

En quelque sorte, ces quelques strophes, et surtout ces trois derniers vers, disent que celui qui n’a jamais ressenti aucune forme d’ivresse physique sera incapable de sortir de lui-même pour atteindre à une vraie créativité. Mais celui qui se drogue pour sortir de lui-même, celui qui souhaite partager avec Óðinn la part de folie que son nom porte (óðr, comme qualificatif, signifie ‘fou furieux’), doit se rendre compte que le meilleur moment créatif est ce moment douloureux où il est encore soumis à l’ivresse alors que son esprit revient en lui (óðr, comme substantif, signifie ‘esprit, poésie’). Enfin, mon commentaire personnel est qu’il s’agit là d’un raccourci : la phase d’ivresse au sens large peut durer assez longtemps, surtout s’il ne s’agit pas drogues chimiques qui ont toute chance de provoquer un abrutissement définitif, comme 12 le proclame. Mais, au cours de cette phase, on apprend à reconnaître le chaos de son esprit pour ensuite apprendre à se servir de lui, à chevaucher ce chaos, sans  chercher à le museler.

 

Commentaires de Evans

14

3 Pour Fjalarr voir 13 ci-dessus.

4 þest correctement expliqué par Fritzner 2 s.v. þ4 comme ‘i det Tilfælde’ c'est-à-diredans ce cas-ci’: la meilleure sorte de bière party est celle qui n'est pas excessive, celle où chacun sort toujours en possession de son bon sens, ou facilement capable le retrouver. (Voir aussi Schneider 63 :nur das Gelage taugt, von dem der Mann seine Sinne mit heimbringt’.) Beaucoup de rédacteurs prennent þcomme donc, pour cette raison’ (ainsi Finnur Jónsson : c'est la meilleure qualité de la bière celle d’où chacun récupère son bon sens’) mais ceci contredit le contexte et présente en soi peu de sens.

5 la particule of est écrite vf dans Codex Regius, et aussi dans 67 ci-dessous et dans le Grímnismál 34 ; de façon semblable pour la préposition of dans Gudhrúnarkviða II 2.