Hávamál 53-56

 

« La sagesse ne rend pas particulièrement heureux »

 

 

*** Hávamál 53. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

À petites plages

(correspondent) petites mers,

petits sont les esprits des hommes.

Parce que tous les humains

ne deviennent pas également sages/visionnaires,

l'humanité est une (maigre?) moitié de l'un des deux.

 

 

Explication en prose

 

À de petites plages répondent de petites mers (et non le grand océan), petits sont les esprits des hommes. Parce que tous les humains ne deviennent pas également sages/visionnaires, une (maigre ?) moitié de l’humanité, des enfants du temps est capable d'acquérir de la sagesse, l'autre partie, non.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

53.

Lítilla sanda                       À petites plages

lítilla sæva                          petites mers

lítil eru geð guma.             .petits sont les esprits des hommes.

Því at allir menn                Parce que ‘à’ tous les humains

urðu-t jafnspakir,               sont devenus-non également sages/visionnaires,

hálf er öld hvár.                 la moitié (ou une maigre moitié) est l’époque [ou l’éternité ou (poet.) les                                             humains] l’un des deux.

 

Traduction de Bellows

 

53. Un petit sable | a une petite mer,

Et petits sont les esprits des hommes;

Bien que tous les hommes ne soient pas | égaux en sagesse,

Cependant tous ne sont qu’à demi sages.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Sur sand. Ce mot signifie le sable et également une ‘berge de sable, une plage’.

Sur sær. Fait un génitif pluriel en sævar, mais sæva est aussi possible. Il désigne une mer salée, jamais un lac. C’est donc soit la mer soit l’océan.

La discussion de Evans sur hálf / hvár / hvar ne date pas d’hier. Par exemple, le premier éditeur de l’Edda poétique, Rask 1818, donne half et hvar alors que Gering 1904 donne hálf et hvár en signalant que seul le Codex Regius donne hvar. L'adjectif hálfr signifie ‘moitié’ mais aussi ‘un peu, une maigre portion’. L'adverbe interrogatif hvar siginifie ‘où ?’ mais peut être aussi indéfini est signifier ‘partout’. Le pronom hvárr signifie soit ‘lequel des deux ?’, soit ‘n'importe lequel des deux’.

Sur öld. Il signifis ‘âge, époque’. En poésie, öld désigne les humains. Je suppose que les poètes veulent inclure les humains dans les âges de l’humanité et que cette façon de parler peut se rendre en Français par « les enfants du temps ».

Sur spakr. Le sens donné par de Vries est ‘intelligent, expérimenté’. De fait, il relie ce mot à la racine du verbe spekja, qui signifie à la fois ‘rendre sage’ et ‘calmer’ ce qui explique les deux sens différents fournis par C.-V. : ‘tranquille, gentil’ (pour les animaux et les bébés) mais aussi ‘sage, visionnaire au sens de vision prophétique’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Contrairement à Evans, je ne vois ici aucune « accumulation d’obscurités ». ‘À petite plage, petite mer’ fait sans doute allusion au fait qu’on observe la plage mais qu’on ne voit pas la fin d’une mer même petite : on juge la taille d’une chose par ce qu’on peut en observer. Si on observe les (petites) actions des humains, on peut juger de la taille de leur intellect (qu’on ne peut pas observer directement), voilà ce que signifient ‘évidemment’ les trois premiers vers.  Et le troisième vers est sans ambiguïté : les humains, en général, ont de petits esprits.

Mais, comme le souligne si bien le cinquième vers, certains d'entre eux sont capables d'acquérir de la sagesse au cours de leur existence, de devenir sages. Si on choisit de lire hálfr avec le sens de ‘moitié’, alors le sixième vers affirme qu'une moitié des humains est « du côté » de ceux capables d'acquérir la sagesse par les expériences qu'ils vivent, mais qu'une autre moitié est « de l'autre côté » et ceux-ci, nés de petits esprits, le resterons toujours.

En fin de compte, cette proportion ne me semble pas très réaliste. Je suppose que celle donnée par Ódhinn est beaucoup moins optimiste et il me semble plus raisonnable de donner à hálfr le sens de ‘une maigre moitié’, attribuée au nombre de ceux qui apprennent de la vie.

Qu'il s'agisse de sagesse et de connaissances prosaïques ou spirituelles, cette strophe dit la même chose : nous sommes sots par nature et bien peu nombreux ceux qui sont capables de devenir sages ou magiciens.

 

Commentaires d’Evans

 

53

1-3 Codex Regius lit seva, que certains éditeurs anciens, et plus récemment Meissner, interprètent comme sefa gén. pl. de sefi ‘esprit’ (non trouvé ailleurs au pluriel); ainsi Lüning (cité dans Finnur Jónsson) l’a rendu par ‘petits (grains de) sable, petites compréhensions’ et l’a expliqué par ‘tout comme les grains de sable sont petits, de même, là où la compréhension est petite, sont petites les âmes (geð) des hommes’. Meissner notes que [mot grec] l’a rendu par grinda grindfraþjis en Gothique, il pense qu’il doit littéralement signifier ‘esprit-ensablé’ (OHG grint ‘sable’, ON grandi ‘berge de sable’) et prend les génitifs comme descriptifs de d’un mot sous-entendu, gumnar: ‘de petit gains de sable, de petite compréhension – car le pouvoir de compréhension de nombreux humains est petit’ … [suivent de nombreuses hypothèses semblables que je saute mais mais quimontrent combien les spécialistes peuvent s’attacher à ]

6 aussi est difficile: devrions nous lire hvar ‘partout’ ou hvár ‘chacun des deux’ (en accord avec öld f.)? et alors hálf signifie quoi? En lisant hvar, Finnur Jónsson l’a rendu par ‘Partout les humains sont incomplets, imparfaits’; il a admis que hálfr n’apparaît pas ailleurs en ON avec cette signification, mais déclara en 1888 (Finnur Jónsson 1, 51) que cette signification était connue en langue moderne; ceci est contredit par BMÓ 65 …., Heusler 1, 112 et prend hálf comme ‘divisé en deux’ (c. à d., par implication, les sages et les stupides); mais rien ne prouve que ce mot ait jamais eut cette signification. Il semble donc préférable de lire hvár, comme Bugge 2, 250, qui traduit ‘chacune des deux classes d’homme est par moitié’ c. à d. constitue qu’une moitié, et est complémentée par l’autre moitié. …

L’accumulation d’obscurités dans cette strophe montre qu’elle est probablement corrompue au-delà de toute rectification.

 

 

*** Hávamál 54. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse ;

Aux guerriers

la vie est plus belle

ceux qui sont correctement très intelligents et sages.

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. (Cependant), la vie est plus belle pour ceux qui sont vraiment très intelligents et sages.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

54.

Meðalsnotr             Moyennement sage

skyli manna hverr; devrait chacun des humains;

æva til snotr sé;      jamais vers la sagesse soit ;

þeim er fyrða         à eux est des guerriers

fegrst at lifa            le plus beau à vivre

er vel margt vitu.    qui bien beaucoup sont intelligents (ou instruits ou sages).

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop ;

Les vies le meilleures | sont vécues par ces hommes

Dont la sagesse a largement grandi.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

A ceux-là / La vie est la plus belle / Qui n'en savent pas plus qu'il ne faut.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

De façon un peu inhabituelle, la compréhension de cette strophe repose sur le sens de deux adverbes, til (vers 3) et vel (dans vel margt, vers 6) qui sont rendus parfois de façon opposées par les traducteurs.

Sur til. En principe, il signifie ‘vers, en direction de’ c'est à dire qu'il décrit une situation évolutive ou un but à atteindre. Dans certains cas, nous n'avons pas de mot pour décrire une telle situation et la traduction peut faire croire que til se rapporte à une situation stable. Typiquement, les expressions ‘vera til’ ou ‘hafa til’ se traduisent par ‘exister’ et ‘posséder’ mais expriment plutôt l'idée d'être ‘continuer à être et ‘continuer à posséder', qui sont possibles et s'accordent mieux avec l'usage général de til.

Tous les traducteurs classiques donnent ‘trop de’ pour til (comme c’est le cas en Islandais moderne), alors que je conserve le sens de ‘vers’ en traduisant ‘vera til’ par ‘tendre vers’. On peut me critiquer pour cela, il n'en reste pas moins que til dans le sens de ‘trop de’ est ironique. En particulier, la longue liste des mots de la forme til-* ne comporte pas de cas où le préfixe til introduise une sorte d’exagération du mot qu’il préfixe : l’ironie ou l’exagértation n’est pas vraiment évidente. Ma traduction s'accorde avec celle que j'ai donnée de 53, où je conserve le sens de ‘sont devenus’ pour urðu (vers 5).

Ainsi, on peut dire que, au moins, le sens qu’il faut comprendre dans cette strophe n’est pas uniquement et évidemment ‘trop’, comme c’est l’usage.

Sur vel. Cet adverbe signifie ‘bien, correctement’ et sert de particule intensive pour donner de l'emphase au mot qu'il modifie. En principe, donc, vel margt, signifie bien beaucoup’ au sens de ‘très beaucoup’. Bellows et Dronke conservent ce sens, avec comme résultat que la première et la deuxième moitié de la strophe semblent en contradiction: l'une dit que l'humain doit être moyennement sage, l'autre que le très sage est le plus heureux. Cette version a en plus le défaut de paraître contredire les strophes 55 et 56.

Par contre, Orchard et Boyer résolvent cette contradiction en traduisant vel comme un modérateur de margt, et vel margt devient ‘pas trop’ et ‘pas plus qu'il ne faut’. Dans ce cas, ‘correctement beaucoup’ est pris dans le sens de ‘sans exagération’. Cette solution est élégante mais réduit les trois strophes à de simples répétitions les unes des autres (et elles répètent en plus leur trois premiers vers) alors qu'il était bien possible qu'Ódhinn désirât parler de trois différentes sortes de sagesse.

Je conserve les sens sans ironie de ces adverbes en résolvant autrement toutes ces contradictions, comme expliqué ci-dessous.

Un autre problème est que la forme vitu du dernier mot peut, en fait, avoir deux sens. Cela peut être la troisième personne du pluriel de l’indicatif présent du verbe vita (être intelligent). Mais, cela peut aussi le nominatif pluriel faible de l’adjectif vitr qui signifie plutôt ‘sage’ que ‘instruit’. À cause de cette ambiguïté, je conserve les deux sens possibles, ‘intelligent et sage’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Comme cela a déjà été signalé, il existe une contradiction apparente entre les trois premiers et les trois derniers vers de cette strophe. Cette contradiction est levée si on traduit vel margt vitu par ‘pas trop sages’. Ceci est un peu trivial dans la mesure où les trois derniers vers répètent à l’identique l’idée des trois premiers. Par contre, si on suit Dronke et Bellows, par une sorte de jeu de mots sur vitu, le scalde affirme que les ‘guerriers’ vraiment très intelligents et sages ont la plus belle des vies. Dans ce deuxième cas, la contradiction est supprimée en admettant que c’était le but d’Ódhinn d’introduire une telle opposition et qu’il y a, au début du quatrième vers, un ‘mais’ implicite. « Mais, pour les guerriers etc. ». Ceci a aussi l’avantage d’expliquer pourquoi le scalde utilise le mot ‘guerriers’ pour parler des humains : il veut dire que cela est réservé aux humains ‘guerriers’, ceux qui se battent, au cours de leur vie, pour un idéal, que ce soit pour la défense ou à la conquête d’un territoire, ou pour une guerre d’idées, pour défendre une façon de vivre. Ceux-là sont différents du commun des mortels et ils n’atteignent le bonheur que lorsqu’ils sont vraiment très très sages et intelligents car ils en ont besoin pour tenir bon sans leurs positions, territoriales ou intellectuelles.

Pour conclure, je rappelle que les sens de til et vel choisis par les traductions classiques sont parfaitement possibles car ils utilisent des acceptions attestées de ces mots. Le sens ironique de til est même devenu banal en Islandais moderne. Je préfère utiliser leurs acceptions courantes en Vieux Norrois, ce qui crée une difficulté en forçant à proposer une compréhension non classique de cette strophe. Ce choix a aussi l’avantage que les strophes 54-55-56 cessent d’être une répétition de critiques adressées aux allsnotr (‘tout-sages’). Cette critique répétée semble bienvenue dans le contexte immédiat de la strophe 54. Cependant, un meilleur contexte est celui de l’ensemble du Hávamál, où de nombreuses strophes critiquent ou moquent les ó-snotr (les ‘non-sages’) et louent les snotr. Ceci n’empêche évidemment pas qu’Ódhinn puisse désirer critiquer aussi les ‘trop-sages’ mais il faut alors que la frontière entre ‘correctement-sages’ et ‘trop-sages’ soit décrite avec précision. Les traductions classiques, qui rendent soit triviale soit contradictoire la strophe 54, me paraissent hors contexte.

 

 

*** Hávamál 55. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse ;

parce que le cœur de l'homme sage

devient rarement joyeux

s'il est ‘sur’ (ou ‘dans’) la tout-sagesse.

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. C'est ainsi parce qu'une personne déjà sage ne gardera pas son cœur joyeux si elle se fixe comme but la sagesse suprême.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

55.

Meðalsnotr                                    Moyennement sage

skyli manna hverr;                         devrait chacun des humains;

æva til snotr sé,                              jamais vers la sagesse soit

því at snotrs manns hjarta             parce que du sage homme le cœur

verðr sjaldan glatt,                        devient rarement joyeux

ef sá er alsnotr er á.                       si lui est tout-sage qui ‘dessus/dans/vers’

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop ;

Car le cœur du sage | est rarement heureux,

Si trop grande sagesse il a gagné.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

Car l'esprit du sage / Rarement est joyeux / Si sa sagesse est suprême.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’expression « er ‘comme cela’ ; er á ‘cette chose’ » est une façon classique de dire « il est comme cela, celui qui est dessus (= possède) cette chose ». Le scalde conclut donc sur une sorte de pirouette linguistique en nous laissant deviner de quelle ‘chose’ il parle. Il me semble évident qu'il s'agit de l’excès de volonté de sagesse.

Par contre, il serait intéressant de savoir si le á final indique un état stable ou une évolution. Comme dans les autres langues germaniques, si á est suivi d'un datif alors il est un ‘sur’ statique et s'il est suivi de l'accusatif, c'est un ‘sur’ dynamique. Il se trouve que les seuls mots qui pourraient donner la solution, et alsnotr, sont au nominatif si bien que le poète nous laisse dans une complète ignorance à ce sujet. J'ai quand même tendance à penser que le fait de ‘posséder’ correspond à un « hafa á» qui exprime plutôt une tendance qu'un état stable.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

La strophe précédente nous disait que les vel margt vitu ont la plus belle des vies. Celle-ci nous dit que les alsnotr, ou ceux qui cherchent à le devenir, sont rarement joyeux. Dans cette strophe, je pense qu’en effet, Ódhinn précise la strophe précédente : ils auront une « belle vie » mais ne seront que « rarement joyeux ». Celui qui rejette une vie un peu insouciante et joyeuse n’est pas automatiquement malheureux. Il connait cependant des instants de tristesse parce que la vérité est souvent lourde à porter. Si on repense à la strophe 53 qui affirme la petitesse des humains, on comprend que cette petitesse conditionne une vie joyeuse, et que s’élever au-dessus de la condition humaine ordinaire apporte un « esprit de tristesse », comme le dit la strophe suivante qui va encore préciser ce thème.

 

 

*** Hávamál 56. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Moyennement sage

devrait être chaque humain,

ne jamais tendre vers la sagesse ;

l'örlög sien

non devant le sage

c'est celui qui est le plus sans esprit de tristesse.

 

Explication en prose

 

Chaque humain devrait se contenter d'être modérément sage, il ne devrait pas (s'acharner à) essayer de devenir sage. C'est quand il n’est pas devant (confronté à) ses destinées (son örlög) que l’esprit du sage est le plus libre de tristesse.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

56.

Meðalsnotr                        Moyennement sage

skyli manna hverr;             devrait chacun des humains;

æva til snotr sé,                  jamais vers la sagesse soit ;

örlög sín                            l’örlög de lui

viti engi fyrir,                     le sage non devant

þeim er sorgalausastr sefi. à qui est le plus sans tristesse esprit.

 

Traduction de Bellows

 

Bellows : Une mesure de sagesse | chacun doit avoir,

Mais que jamais il n’en connaisse trop ;

Qu’aucun homme son destin | devant lui voie,

Car ainsi il est le plus libre de tristesse.

 

Boyer :   Modérément sage / Devrait être chacun, / Jamais trop sage;

Celui qui ne sait pas d'avance / Son destin / A le cœur le plus libre de soin.

[Bien entendu, le « plus libre de soin » est une erreur d’impression, il faut lire le « plus libre de souci ».]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Örlög est un mot pluriel si bien qu’on évoque ‘les destinées’ et non ‘la destinée unique’. De nombreux textes parlent de ou font allusion à l’örlög, si bien que nous avons une idée relativement précise.

Notez aussi que la destinée est appelée örlög or urdh en Vieux Norrois et non pas seulement wyrð (de même racine urdh) que un mot Anglo-Saxon, qui a un si grand succès populaire dans le monde du paganisme moderne. Les textes anglo-saxons ne parlent du wyrð que pour traduire le Latin fatum, si bien que nous ne savons pas exactement ce que les païens anglo-saxons entendaient de plus que les Latins par ce mot. Nous pouvons seulement supposer que le wyrð des païens anglo-saxons était semblable à notre örlög/urdh scandinave.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’expression örlög sín viti engi fyrir peut prendre deux sens. Le ‘non’ (engi) peut s'appliquer à viti (un sage) ou à fyrir (devant). Le premier dit que ‘son örlög (est) devant le non sage’, c'est à dire que ‘le non sage connait sa destinée'. Le second dit que ‘son örlög (est) non devant le sage’. Le second signifie que le sage ignore sa destinée. Les deux s'accordent bien au dernier vers puisque, dans les deux cas, la personne concernée ne connait pas la tristesse. Cependant, la seconde interprétation s'accorde mieux aux trois premiers vers. Un sage qui ignore sa destinée est encore « moyennement sage ». S'il la connaissait il serait encore plus sage, mais il aurait une vie moins heureuse.

Dans la mesure où l’örlög est décidé ou annoncé par les Nornes, les dieux eux-mêmes ignorent partiellement leur destinée. Le sage qui franchit le pas et prend connaissance de son örlög sort de son statut d’humain. Si ceci arrive alors qu’il est loin de sa mort, la connaissance de sa destinée ne peut que lui apporter une forme de tristesse. S’il est près de sa mort, son destin est derrière lui, non pas devant, et il devient alors feigr. Comme le commente le Þrideilur Rúna : « feigur: qvi jam fatali morti appropingvat » (feigr : celui qui déjà de fatale (= naturelle) mort s’approche). L’autre sens de feigr est ‘étrange, fou’ ce qui ne décrit pas une personne particulièrement joyeuse. Autrement dit, à tout âge, connaître son destin c’est perdre toutes ses illusions, toutes ses ambitions et surtout son enthousiasme, tout ce qui nous apporte la joie de vivre.

La mode actuelle dans le paganisme moderne de vouloir absolument être capable de lire l’avenir (en utilisant, entre autres, les runes) est condamnée ici fermement par Ódhinn car elle ne nous ouvre à rien d’autre que la tristesse, c’est une forme d’auto destruction qui s’oppose à notre besoin naturel d’activité si ces prévisions sont prises pour ‘réelles’, c’est-à-dire inéluctables.

 

Commentaire sur le sens des strophes 53-56

 

Après que la strophe 53 nous ait rappelé la petitesse des humains, suivent ces trois strophes qui commentent cette petitesse. Les trois premiers vers de ces trois strophes, répétés dans chacune d’elles, nous replacent dans le contexte de 53, donc celui de la petitesse humaine.

La strophe 54 présente l’exception de ceux qui arrivent à devenir très très sages de bonne façon. Ils dépassent donc le statut d’humains normaux et sont capables de concilier sagesse et bonheur.

La strophe 55 nous dit que même si on atteint le niveau élevé de alsnotr (tout connaissant), cette recherche forcenée de la sagesse nous conduit à la perte de la joie de vivre.

La strophe 56, traite d’un cas important mais particulier de la sagesse, le fait de connaître son destin qui sort l’individu de la normalité. Il en paie le prix, car son esprit s’imprègne de tristesse.

Ainsi, en combinant ces quatre strophes, nous voyons que les devenir ‘tout sage’ ou visionnaire est différent d’être ‘correctement très sage’. En fait, la sagesse est présentée par Ódhinn comme un chemin étroit qui risque de nous faire faire basculer dans la stupidité si nous manquons de sagesse, et dans le manque de joie de vivre si nous la recherchons trop.