Hávamál 63-65

 

« Sur la puissance de la parole »

 

 

*** Hávamál 63. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Demander et dire,

il devra (le faire) celui qui (qui veut devenir un) des sages.

Celui qui veut être appelé sage,

un seul (doit ou peut) savoir

(et) non pas un autre ne devra (savoir),

le peuple (entier le) sait, si trois sont (au courant) de cela.

 

Explication en prose

 

Celui qui veut être appelé sage, doit être capable de demander les bonnes questions et de donner les bonnes réponses. Mais il ne doit pas propager son savoir, en confiance, à plus d’une seule personne et se méfier du deuxième confident, car si trois sont au courant, alors tout le monde l’est.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

63.

Fregna ok segja                 Demander et dire

skal fróðra hverr,               devra des sages qui,

sá er vill heitinn horskr      celui qui veut être appelé un sage,

einn vita                             un seul savoir

né annarr skal,                  non pas un autre devra,

þjóð veit, ef þrír ro [=eru]   le peuple sait, si trois le sont.

 

 

Traduction de Bellows

 

63. À questionner et répondre | doivent être prêts

Ceux qui veulent être appelés sages;

Ne dit tes pensées qu’à un seul | mais méfie-toi du deuxième

Tout le monde le sait ce qui est connu de trois.

 

[La traduction de Boyer des trois premiers vers : « Doit questionner et répondre / À chaque sage / Celui qui veut être appelé avisé; » montre qu’il s’imagine l’entrée dans le monde des sages comme une sorte d’examen de passage (le ‘candidat’ doit « répondre à chaque sage »). Il est le seul à introduire ce sens scolaire.]

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Dans le 2ème vers, l’adjectif ‘sage’, fróðra, est un génitif pluriel, sans doute parce qu’est sous-entendue une préposition gouvernant le génitif, comme til par exemple.

Le pronom relatif hverr est lui au nominatif. J’essaie de rendre cela dans ma traduction.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Je suppose qu’on a tendance à interpréter cette strophe comme un conseil à ne pas trop parler et ce sens en effet est clairement contenu dans la strophe. Mais je ne suis pas totalement d’accord. Le premier vers insiste bien sur le fait que le sage doit savoir écouter et parler. La suite détaille ce qu’est ‘parler’. Si on veut conserver l’information entendue, alors on peut en discuter avec une seule personne, mais pas avec deux. Si, inversement, on veut répandre l’information entendue, alors il faut en parler avec au moins trois personnes. Le sage doit être capable de différencier information ésotérique de celle exotérique.

Evans signale la similarité entre 28 et 63 qui toutes deux parlent d’une personne qui peut fragna ok segja (demander et dire). En fait, les sens de ces deux strophes sont quasiment opposés. Les trois premiers vers de la strophe 28 sont évidemment ironiques par le fait que la personne décrite « se croit sage » et fait sama, ensemble (avec lui-même), les questions et les réponses. On comprend tout à fait pourquoi elle n’arrive à cacher le vide de sa pensée, décrit dans les trois derniers vers. La strophe 28 est donc parfaitement cohérente dans son ensemble, contrairement à ce que prétend Evans. La strophe 63 décrit le phénomène inverse : un vrai sage sait demander et répondre mais il ne se désigne pas lui-même comme un sage, il vill heitinn horskr (veut être appelé sage) par les autres. Et bien sûr, un vrai sage sait tenir sa langue comme les strophes 29 et 73 l’affirment aussi.

 

Commentaire d’Evans

 

[Evans cite le grand spécialiste (avec Finnur Jónsson) de la poésie scaldique, Ernst Kock, qui suggère un sens semblable à celui de mon commentaire. Il interprète cette strophe comme « ne te contente de faire savoir ta pensée à seulement une ou deux personnes, mieux serait trois et le monde entier la connaîtra. » Je pense que le poète dit que le sage sait faire son choix entre 2 au maximum ou trois au minimum, selon son intention.]

[Des auteurs rattachent ce poème à des proverbes connus. En Vieux Norrois] : « þjóð veit, þat er þrír vitu » [(le peuple sait ce que trois savent) et en Latin] : «Quod tribus est notum, raro solet esse secretum » [(ce que trois savent, rarement devra être secret)].

 

 

*** Hávamál 64. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

De son pouvoir

le perspicace il doit (être)

celui qui possède modération ;

ainsi [grâce à quoi] il trouve cela

quand il vient parmi les braves

qu’il n’est pas le plus actif de tous.

 

Explication en prose

 

Celui qui est capable de donner de sages conseils perspicaces doit se servir de son pouvoir avec modération. Il trouvera ainsi qu’il n’est pas le plus fier, ni le plus courageux, ni le plus actif de tous quand il a affaire à un groupe de gens fiers et courageux.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

64.

Ríki sitt                               Du pouvoir sien

skyli ráðsnotra                   qu’il_doive le perspicace

hverr í hófi hafa;                celui qui ‘dans’ la modération possède;

þá hann þat finnr,              alors cela trouve-t-il,

er með fræknum kemr      (quand) avec (= parmi) les braves il vient

at engi er einna hvatastr.   non lui tout-seul (=de tous) le plus fier-courageux-actif.

 

Traduction de Bellows

 

 

64. L’homme qui est prudent | un usage mesuré

Fera du pouvoir qu’il a;

Il trouve que lorsqu’il parmi [þá nest pas traduit] | les braves il se déplace

Que le plus fier-courageux il ne peut être.

 

Traductions de þá au début du quatrième vers, suivie de celle du dernier vers : Boyer : « Alors … Que nul ne peut à lui seul de tous triompher », Orchard : « þá nest pas traduit … personne ne dépasse tout le monde », Dronke : « Alors … personne n’est le plus fier-courageux de tous ».

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

L’adjectif ráðsnotr peut avoir de nombreux sens selon la façon dont on le décompose, en particulier ráð-snotr signifie ‘conseil-sage’. La terminaison en ‘a’ du nominatif de l’adjectif dans le vers 2, snotr-a, est due au fait que ráð est un neutre. Le sens le plus communément admis est celui de ‘perspicace, judicieux’.

L’adverbe þá signifie ‘alors, à ce moment, en conséquence’ alors qu’on peut attendre un adverbe signifiant ‘sinon’ qui donnerait la valeur d’avertissement aux trois dernières lignes. La présence de þá signifie donc que les trois dernières lignes sont une conséquence heureuse du conseil donné par les trois premières. Je le traduis par ‘ainsi’ mais je lui donnerais volontiers le sens, ici, de ‘grâce à quoi’.

L’adjectif frækn, ici au datif fræknum, signifie ‘fier, courageux’.

L’adjectif hvatr, ici au superlatif, hvatastr, signifie ‘fier, courageux, actif, vigoureux’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les trois premiers vers soulignent que celui qui est avisé et perspicace possède par cela un pouvoir sur les autres. Ce pouvoir s’exerce sans doute par le biais de la parole car il peut prodiguer de sages conseils à ses compagnons. Le conseil qu’Ódhinn donne à celui qui a ce pouvoir est d’en user avec modération.

Quand on conseille à quelqu’un d’user avec modération de son pouvoir, il est d’usage d’ajouter une sorte de menace sur les dangers qui guettent celui qui exagère. Ici, cette menace ne peut exister que si on prend le þá dans un sens ironique comme dans « si tu dépasses les bornes alors tu le paieras ». Ce sens ironique est parfaitement possible en Vieux Norrois qui ne manque pas d’usages négatifs d’un mot au sens habituellement positif.

Mais on peut aussi, évidemment, garder le sens normal de þá, comme je le fais. Dans ce cas, les trois derniers vers signifient que celui use de son pouvoir avec modération va certes éviter de devenir un tyran et donc éviter la révolte inévitable des hommes courageux. Mais il va surtout laisser une bonne quantité d’initiative à ses troupes, ce qui permettra aux plus actifs d’exprimer leurs capacités et, parfois, d’être même capables de fournir de judicieux conseils auxquels leur chef n’avait pas pensé, tout judicieux qu’il soit.

 

Commentaire d’Evans

 

64.

Cf. Fáfnismál 17 … Finnur Jónsson pense que ceci est emprunté au Hávamál ; cela est plus vraisemblablement issu d’une tradition orale.

 

 

*** Hávamál 65. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Attentif et prudent

cet homme devra (-t-il être)

et faire à peine confiance aux amis.

De ses mots,

que l’humain dit aux autres,

souvent il (en) reçoit paiement.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

65.

*[Rask, 1818 donne:

Gaetinn oc geyminn                    *[Attentif et prudent

scyli gumna hverr,                       devra homme celui-ci

oc var at vina trausti:]*         et à peine aux amis en confiance :]*

orða þeira,                         des mots siens

er maðr öðrum segir         que l’homme aux autres dit

oft hann gjöld of getr.        souvent il les paiements.

 

* Ces trois vers sont absents des manuscrits parchemin et présents dans certains manuscrits papier. Ceci est signalé par Bugge, 1867. D’ailleurs, Rask dit dans son introduction qu’il a aussi utilisé des manuscrits papier. Bellows et Boyer signalent soigneusement ceci et donnent dans une note en bas de page une traduction. J’ai fait de même et je l’ai ajoutée entre *[ ]*.

 

Traduction de Bellows

 

*[L’homme doit être attentif | et précautionneux aussi,

Et craindre de faire confiance à un ami.]*

Souvent des mots | qu’on dit aux autres

Il n’obtiendra rien qu’un cadeau empoisonné.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les mots var trausti du vers 3. Le préfixe var- signifie ‘peu-de’ et le nom traust (ici au datif singulier trausti) signifie ‘confiance’. La traduction ‘en peu de confiance’ (pour rendre le datif) me semble la plus vraisemblable. Il y a tout de même un jeu de mot sur var qui peut évidemment se lire ‘il était’. Cela conduit au sens inverse du 3ème vers : « et il était en confiance aux amis ».

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

On reste sur le même thème de l’attention qu’il faut porter à la façon de dire les choses dans un contrat. Je suppose que cela évoque chez le lecteur l’impression de gens super soupçonneux. Du fait de l’importance apportée aux contrats dans la civilisation germanique antique, chaque parole prononcée constitue un contrat implicite sur lequel il sera presque impossible de revenir (car « on tient parole ») si jamais on est pris au mot. La notion d’amis impliquant qu’il y a contrat entre eux, on peut en effet leur faire confiance, à condition d’avoir été précautionneux sur le sens exact des termes du contrat.

Sans trop insister, je rappelle que les ‘runes de la parole’ sont qualifiées de « primordiales » par Snorri.

 

Commentaires d’Evans

65.

Il est clair qu’une moitié de la strophe a été perdue.