Hávamál 90-95

 

« Introduction à l’amour »

 

 

*** Hávamál 90. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Celui qui obtient la paix et l’amour des femmes,

elles dont la pensée est rusée,

(est) tout comme celui qui chevauche un étalon sans crampons,

sur la glace glissante,

tout joyeux, âgé de deux hivers,

et mal dressé,

ou bien (il est comme) dans un furieux vent

(celui qui gouverne) un vaisseau sans gouvernail,

ou bien (comme) un bancal qui doit prendre

un renne dans la montagne durant la fonte des neiges.

 

Explication en prose

 

On peut comparer à trois comportements acrobatiques l’exploit de celui qui obtient paix et amour avec les femmes, tant leur pensée est pleine de ruse,

- à celui qui chevauche un étalon sur la glace alors que cet étalon n’est pas équipé de crampons, joyeux et plein de vie, tout jeune encore et mal dressé,

- ou à celui qui navigue sans gouvernail dans un vent furieux,

- ou encore à celui d’un bancal qui doit attraper un renne dans la montagne au moment du dégel.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

90.

Svá er friðr kvenna,           Ainsi qui l’amour (ou la paix) des femmes

þeira er flátt hyggja,          d’elles est astucieusement la pensée,

sem aki jó óbryddum         de même qu’il conduise un étalon sans-crampons

á ísi hálum,                        sur la glace glissante,

teitum, tvévetrum               joyeux, (âgé) de deux hivers

ok sé tamr illa,                   et (qui) soit dressé mal,

eða í byr óðum                   ou dans un vent furieux

beiti stjórnlausu,                un vaisseau gouverne-sans

eða skyli haltr henda         ou il doive le bancal arrêter

hrein í þáfjalli.                   un renne dans la dégel-montagne.

 

Traduction de Bellows

 

90. L’amour des femmes | inconstantes dans leur volonté

Est comme se lancer sur la glace | avec un étalon non ferré,

Un rétif de deux ans | et peu dressé,

Ou conduire un navire | sans gouvernail dans une tempête,

Ou, bancal, de chasser le renne | sur des roches glissantes.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Friðr signifie, en général, ‘la paix’ (vous connaissez sans doute le « till árs ok friðar »). Mais je suis en partie l’argument d’Evans qui voit ici le sens de ‘amour’ mieux coller au contexte. Le texte de http://www.nordic-life.org/nmh/SurLesContrats.htm détaille les origines indo-européennes de friðr et ses liens étymologiques avec l’amour. Le sens de ‘paix’ est néanmoins tout aussi présent. La comparaison avec un « jeune cheval mal dressé » évoque le fait que pour avoir la paix avec une femme il suffit de l’opprimer, on connait bien la recette, mais alors cette femme ne sera jamais comme un « jeune cheval joyeux ». Il faut choisir : on obtient soit paix et oppression, soit amour et instabilité.

 

Flátt (neutre de flár, ici utilisé adverbialement) = rusé, astucieux, perfide. Cleasby-Vigfusson, pour une fois, propose une étymologie fantaisiste à ce mot. En fait, on ne la connait pas et donc on ne peut que le comparer aux mots équivalents dans d’autres langues germaniques. Le Vieil Anglais nous donne flāh : trompeur, ennemi. Le Vieil Haut Allemand, flēhan : supplier, flatter. Le Gothique, ga-þlaihan : consoler. Vous voyez que le sens général du mot proto-germanique (c'est-à-dire le mot inconnu qui a donné naissance à tous ces mots) a dû tourner autour de l’idée d’obtenir quelque chose en faisant du sentiment. Lorsqu’il n’est pas utilisé comme une insulte (comme c’est évidemment le cas dans la strophe 45) il Vieux Norrois, le sens de rusé, ‘astucieux avec un brin de perfidie’ me paraît donc assez probable et c’est exactement le sens donné plus haut. Cela revient à affirmer que les femmes sont astucieuses et dangereuses à manipuler. On est loin des insultes de Boyer : « femme dont fausseté hante le cœur », de Bellows : « femmes inconstantes dans leur volonté », Dronke « celles qui pensent par des mensonges », Orchard « celles dont le cœur est faux ». Les exemples qui suivent, et qui comparent la femme à un jeune cheval joyeux, à un navire et à un renne illustrent la difficulté à s’en faire aimer et à avoir la paix avec elles, et non pas son « inconstance », sa « fausseté de cœur » ou ses « mensonges ».

 

Hyggja (nom féminin) = pensée, esprit, opinion. hyggja (verbe) = penser, signifier, croire.

 

Óbryddum = ó-bryddum = (être) sans-crampon. Le Lex. Poet. définit l’adjectif bryddr par ce qui qualifie un stimulus minutus (un petit aiguillon). Evans signale que l’existence de sortes de crampons pour ferrer les chevaux devant se déplacer sur la glace est attestée par l’archéologie.

 

Le sens donné à teitr par les dictionnaires est celui de ‘heureux, joyeux’. Lorsque cet adjectif est appliqué à un cheval, C-V. le traduit alors par ‘sauvage’ et le Lex Poet. donne (pour un cheval teitr): lasciviens (ardent). Bellows le traduit par ‘restive’ (agité, rétif), Boyer par ‘sauvage’, Dronke par ‘lively’ (plein de vie) et Orchard par ‘frolicsome’(qui s’ébat, qui gambade). Je préfère garder ‘joyeux’ dans la mesure où une personne joyeuse a toujours tendance à être un peu agitée.

 

Beiti = pâturage = vaisseau, navire en poésie. Bien entendu, un ‘pâturage sans gouvernail’ n’aurait pas de sens.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Cette strophe nous donne une appréciation de la femme qui est loin d’être aussi péjorative qu’on a bien voulu le croire. Le mot flár est effectivement péjoratif en principe, mais les trois exemples fournis par Ódhinn ne donnent pas du tout une sensation péjorative. Ni le jeune cheval joyeux, ni le navire fou, ni le renne qui fuit ne sont particulièrement perfides, par contre, ils sont difficiles à contrôler. Le message d’Ódhinn me semble plutôt être que les femmes sont incontrôlables ce qui peut se comprendre de deux façons. La façon négative est d’en conclure qu’elles sont instables, la façon positive est d’en déduire qu’il ne faut pas essayer de les contrôler. Cette dernière interprétation constitue en effet la première leçon d’amour que les hommes devraient recevoir.

L’image du jeune cheval plein de vie, lasciviens (ardent) comme le traduit le Lex. Poet., comporte une connotation ‘lascive’ évidente. La description qu’en donne Ódhinn est admirative mais il signale aussi que ce jeune cheval est mal équipé. L’image du bateau perdu dans la tempête renforce l’impression que la femme est mal équipée et c’est ce qui la rend incontrôlable. Inversement, l’image du renne décrit un renne (c. à d. la femme) bien équipé pour courir dans la neige fondante mais un homme qui est un bancal, c’est-à-dire un handicapé. Cette dernière image nous empêche de croire que c’est toujours la femme qui est en ‘manque de’. Finalement, cette strophe souligne que la paix et l’amour dans un couple sont extrêmement difficiles à atteindre. L’homme cherche à contrôler la femme et celle-ci passe son temps à fuir ce contrôle. Ce n’est pas très encourageant, mais ce n’est pas non plus spécialement misogyne.

Rappelez-vous que dans la strophe 74, nous avons déjà remarqué combien nos opinions personnelles (dans 74, celles relatives à l’automne) nous influençaient pour choisir le sens de hverf. De même,  en oubliant que le contexte de 90  n’est pas péjoratif pour les femmes,  les traducteurs ont confondu leurs opinions personnelles sur la femme avec les paroles d’Ódhinn. Pour être complètement honnête, je viens simplement de vous montrer que mon opinion personnelle (‘la femme est intelligente et difficile à manier’) n’est pas incompatible avec le sens des mots que Ódhinn a réellement employés. De toute façon, les misogynes honnêtes ne peuvent pas aller au-delà du plus péjoratif des sens du mot flár que l’on puisse imaginer, celui de « astucieusement perfide » qui, au moins, n’est pas une insulte sans finesse comme celle qu’on tend à mettre dans la bouche d’Ódhinn.

 

Commentaire d’Evans

90

            1 friðr clairement signifie ‘amour’ ici, comme aussi probablement dans Skírnismál 19 et peut-être dans 51. C’est le sens original du mot, cf. frjá ‘courtiser’, friðill ‘amoureux’ and friðla (> frilla) ‘maîtresse’. [rappel : voir http://www.nordic-life.org/nmh/SurLesContrats.htm .]

          3 óbryddum – des crampons à glace pour chevaux ne sont mentionnés qu’ici mais sont mis en évidence par l’archéologie (p. ex. dans le navire-tombeau de Gokstað de la fin du neuvième siècle). …

          9-10 La scène est évidemment norvégienne, et non islandaise. þáfjall ne se trouve qu’ici, mais est bien connu sous la forme tå(e)fjell dans un dialecte Norvégien moderne. Ces vers soulignent qu’un renne ne peut être attrapé qu’à skis, qui ne peuvent être utilisés dans la neige fondante [Pour ceux qui n’ont jamais fait de ski de fond dans une telle neige : le fait est que la neige de printemps colle aux skis en telle quantité qu’elle rend les déplacements épuisants même pour une personne en pleine forme.]…

 

 

*** Hávamál 91. ***

 

Voilà enfin la strophe dans laquelle Ódhinn rétablit l’équilibre entre mauvaise foi féminine et inconstance masculine. Vous noterez deux choses. La première est que, s’il utilise exactement les mêmes mots, il utilise deux formes grammaticales différentes (qui n’ont pas exactement le même sens) de ce même mot pour décrire le comportement tranchant des femmes et celui volage des hommes. La deuxième est que les traducteurs répugnent à parler des ‘femmes sages’ : ils disent ‘les sages’ comme si le contexte ne désignait pas nommément les femmes. Ici encore, ne pas confondre la misogynie des traducteurs avec celle qu’ils vous poussent à voir chez Ódhinn !

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

En toute franchise, je parle maintenant

parce que je connais tous les deux,

l’âme de l’homme est inconstante envers les femmes ;

c’est quand nous prononçons nos plus belles paroles

que nous pensons de la façon la plus rusée :

c’est ainsi que tu séduis l’âme des femmes sages.

 

 

Explication en prose

 

Maintenant, je vous donne ma pensée toute nue parce que je les connais tous les deux, et l’âme masculine est (elle aussi) inconstante envers les femmes. C’est quand nous (les hommes) prononçons nos plus belles paroles que notre pensée est la plus rusée : c’est ainsi que tu (toi mon semblable masculin) séduis l’âme des femmes sages.

 

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

91.

Bert ek nú mæli,                            Nu je maintenant parle

því at ek bæði veit,                         parce que je tous-les-deux connais,

brigðr er karla hugr konum;         inconstante est de l’homme l’âme envers la femmes;

þá vér fegrst mælum,                     alors nous le plus bellement parlons,

er vér flást hyggjum:                     est que nous le plus astucieusement pensons:

þat tælir horska hugi.                    cela tu séduises des (femmes) sages l’âme.

 

Traduction de Bellows

 

91. Clairement je vais maintenant parler, | car je les connais tous les deux,

On trouve des hommes plein de fausseté envers les femmes;

C’est quand nous parlons de la plus belle façon, | que nous pensons le moins sincèrement,

Contre la sagesse nous travaillons avec tromperie.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Rappelez-vous le dernier vers de 84:

brigð í brjóst of lagið.   La rupture [ou l’inconstance] dans la [leur] poitrine est couchée.

Et du deuxième vers de 90.

þeira er flátt hyggja,     d’elles est astucieusement la pensée,

J’ai mis en gras les deux mots utilisés pour décrire la faculté de rompre et la ruse des femmes, ils seront maintenant utilisés de façon presque identique pour décrire le comportement des hommes.

 

Sur karl (et maðr): karla-maðr = homme (masculin), kvenna-maðr = femme. Bien entendu quand on parle des deux à la fois, on ne répète pas maðr : pour parler des hommes et des femmes, on dit karlmaðr eða konna.

 

horska est le génitif de horskr qui est le même pour les trois genres, et qui est un adjectif qualifiant ‘une personne sage’, ce que nous exprimons en général par ‘un sage’. On ne peut donc pas dire que les traductions de Bellows et Boyer soient ‘fausses’ du point de vue grammatical. Par contre, leur façon de traduire dissocie complètement le dernier vers des précédents. Bellows parle de ‘sagesse’ en général, et Boyer ‘des sages’ comme si justement ce vers s’appliquait aux deux sexes. Dronke parle d’un « delicate mind » et Orchard d’une « sensible soul », ce qui, non plus, ne désigne pas clairement une femme. Je ne vois pas en quoi le fait d’appliquer l’adjectif ‘sage’ à la femme en général et traduire « les femmes sages » peut être gênant. D’ailleurs, dans la strophe 96 Ódhinn lui-même décrit la fille de Billingr comme étant horskr (sage) et dans la strophe 161 il parle d’obtenir du plaisir ins svinna mans (de la jeune femme ‘svinnr’ où svinnr signifie ‘sage’ sans allusion à la pruderie mais au sens de posséder sagesse et connaissances). De toute façon, ce dernier vers est clairement une conclusion des précédents et les précédents parlent clairement de la façon dont les hommes s’y prennent pour tromper les femmes. Et il est important de voir qu’Ódhinn parle des femmes sages, celles qui ont des connaissances. Elles devraient être les plus résistantes à la séduction, et il n’en est rien, ce sont elles qui seront les plus sensibles « aux très belles paroles ». La symétrie est d’ailleurs respectée dans les strophes suivantes où Ódhinn oppose le horskan (le sage – accusatif masculin), qui peut apprécier la beauté d’une femme au point d’en perdre sa sagesse, et le heimskan (le balourd) qui en est incapable.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Nous avons déjà vu avec 84 qu’il n’était pas nécessaire d’insister trop sur le sens exact des mots brigð et flár, dans la mesure où 91 rétablit l’équilibre entre femmes et hommes. Dans 84, nous avons vu aussi que le vrai problème est celui de la cohérence globale du Hávamál. Ici aussi, le problème de l’égalité entre hommes et femmes en cache un autre plus important, celui de savoir si Ódhinn déclare vraiment que les humains sont inconstants et trompeurs. Vous voyez bien que ces mots démontrent de la part de celui qui les utilise une volonté de désigner les humains comme des coupables, ils participent à l’entreprise de culpabilisation dans laquelle nous vivons encore aujourd’hui : celui qui n’a pas donné au téléthon est un égoïste, celui qui fume ou qui ne s’est pas fait vacciner contamine les autres, l’humain qui en a assez de vivre avec un autre humain est un inconstant etc. Si bien que les mots exacts ‘tranchant’ et ‘astucieux’ qui ont un aspect positif, deviennent ‘inconstant’ et ‘trompeur’ parce que les traducteurs rendent correctement, en fait, le mot Vieux Norrois dans le contexte de notre société culpabilisante. Ce commentaire souligne le fait qu’Ódhinn ne cherche pas à nous culpabiliser mais à nous décrire avec honnêteté, hommes ou femmes. Et maintenant que l’équilibre entre les sexes est rétabli, peut-être les hommes comprendront mieux l’irritation des femmes face à ces façons péjoratives de les décrire.

 

 

*** Hávamál 92. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Il doit parler gracieusement

et offrir des richesses (ou la rune )

s’il veut saisir l’amour de la femme,

autoriser au corps,

celui de la brillante fille désirée :

ainsi obtient qui désire.

 

Explication en prose

 

Celui qui veut s’emparer de l’amour d’une femme doit lui dire de belles paroles et être généreux de ses biens [ou bien : graver la rune pour l’offrir], il doit aussi autoriser sa brillante maîtresse à (avoir) un corps (c. à d. lui permettre de jouir de son corps à elle) [ou bien : il doit vanter le corps de la brillante maîtresse] : ainsi celui qui désire va obtenir (la femme qu’il désire).

                                                                                                                              

Texte en VN et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

92.

Fagurt skal mæla               Gracieusement (ou bellement) il doit parler

ok fé bjóða                                     et richesse offrir (ou la rune offrir)

sá er vill fljóðs ást fá,         si il veut de la femme l’amour saisir,

líki leyfa                             au corps permettre

ins ljósa mans:                   de la des lumières femme-désirée :

Sá fær er fríar.                   ainsi obtient qui courtise (ou aime).

 

Traduction de Bellows

 

92. Mots doux devra-t-il dire | et richesse offrir

Qui se languit de l’amour d’une jeune fille,

Et la beauté vanter | de la brillante jeune fille;

Il gagne celui qui courtise le mieux.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

líki leyfa : líki est le datif singulier de lík, le corps. Tous les traducteurs traduisent leyfa par vanter bien que le sens ‘vanter’ de leyfa soit suivi de l’accusatif. Vu le contexte, on est bien conduit à traduire par vanter, mais le datif doit nous faire penser à un autre sens. Il faut « permettre à son corps », c'est-à-dire « autoriser son corps » à la femme courtisée.

mans: génitif de man (un mot neutre). J’ai déjà expliqué, strophe 82, que man est une femme-lige, une sorte d’esclave. Le mot a pris le sens de ‘femme aimée sexuellement’ et d’amour sexuel. Les manrunar sont toujours appelées les « runes de l’amour » mais ici ‘amour’ a son sens sexuel. On devrait plutôt dire les ‘runes de l’amour physique’.

bjóða signifie offrir. ‘Offrir’ la rune , c’est la graver et l’offrir symboliquement à sa maîtresse, avec le sens de ‘richesse sensuelle’ plutôt que de richesse matérielle. Offrir de la richesse ne signifie pas seulement offrir de l’argent qui évoque plus la prostitution que l’amour.

 : signifie d’abord le bétail et ensuite la richesse. Bien évidemment, les traducteurs comprennent tous qu’il s’agit de richesse matérielle. La rune (fehu en germanique ancien) est aussi la rune de la richesse. Le deuxième vers du poème runique islandais l’appelle « feu de la mer » pour évoquer l’or. Mais, certaines versions l’appellent aussi fyrða gaman, c’est-à-dire « délice du guerrier » (ce qui peut tout à fait être aussi une allusion à l’or). La troisième ligne de ce poème l’appelle grafseiðs gata, habituellement traduit par « boîte à poisson » ou « chemin du serpent ». Un commentaire Latin de ce vers, trouvé dans le Þrideilur Rúna, donne aussi « la voie de la délicieuse vipère (deliciæ viperæ via». Mises ensemble, toutes ces variantes pointent de façon non ambigüe vers une richesse associée aux organes sexuels féminins.

 

Commentaire sur le sens

 

Il arrive très souvent que la grammaire classique soit un peu malmenée par le/les scalde/s qui a/ont rédigé le poème et par les scribes qui l’ont recopié. Ainsi, donner plus d’importance au contexte qu’à la grammaire et traduire leyfa par ‘vanter’, comme tous les traducteurs, ne peut pas être considéré comme une erreur. Cependant, l’application stricte de la grammaire ne conduit pas à une telle absurdité qu’on doive l’écarter. La pudibonderie des traducteurs les empêche évidemment de voir dans l’expression ‘permettre au corps’ le sens de: « il faut qu’il fournisse du plaisir sexuel à sa maîtresse. » En tous cas, ‘vanter le corps’ et ‘donner du plaisir au corps’ me semblent nettement complémentaires.

Je préfère l’interprétation de par ‘rune’ plutôt que par ‘richesse’. Le sens ‘richesse’ sous-entend une forme de rapacité de la part de la femme désirée alors que le sens ‘rune’ met l’accent sur sa concupiscence. Évidemment, là encore, l’une n’empêche pas l’autre … et cela dépend de chaque individualité. Cependant … il m’est plus facile d’imaginer Ódhinn nous fournissant de sages conseils vis-à-vis des femmes ayant envie de faire l’amour que des avaricieuses.

 

Commentaire d’Evans

 

92

          6 Les verbes fría [aimer] or frjá [caresser] (= Gothic frijōn rendant άγαπάν [= amour] et φιλειν [= amitié]) sont obsolescents en Vieux Norrois [ils sont normalement défectifs mais nous avons là un exemple (fríar) de conjugaison à la 3ème personne du présent de l’indicatif]; on le trouve, en plus du présent passage, deux fois dans l’Edda (Sigsk. 8 et Lokasenna 19, mais un peu obscurs) et une fois dans Málsháttakvæði 5 … ; il n’apparaît pas en prose ....

 

*** Hávamál 93. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

Blâmer pour l’amour

Aucun humain ne devrait

Jamais (blâmer) l’autre.

Souvent, elles attrapent le sage

et non pas le balourd,

celles dont la beauté frappe comme les couleurs de l’aurore.

 

Explication en prose

 

Aucun humain ne devrait jamais blâmer un autre pour l’amour qu’il manifeste pour quelqu’un.

Souvent, les femmes qui sont belles de façon frappante et dont les couleurs sont celles de l’aurore sont capables d’attraper un sage alors qu’elles laissent indifférent le balourd.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

93.

Ástar firna                          De l’amour blâmer

skyli engi maðr                  devrait aucun humain

annan aldregi;                   l’autre jamais;

oft fá á horskan,                 souvent attrapent le sage

er á heimskan né fá,          qui le balourd non attrapent

lostfagrir litir.                     coup-belles couleurs (ou aurore)

 

Traduction de Bellows et Boyer

 

93. Faute d’amour | qu’aucun homme ne trouve

Jamais à tout autre;

Souvent le sage est enchaîné, | là où les fous vont libres,

Par la beauté qui nourrit le désir.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le dernier vers est difficile à traduire car il utilise peu de mots pour rendre poétiquement une idée complexe, celle que nous exprimons en argot par le mot ‘canon’, pour décrire une personne au physique particulièrement harmonieux.

lostfagrir et litir sont deux mots au nominatif pluriel, qui décrivent celles qui sont capables de « attraper le sage et laisser le balourd indifférent ».

lostfagrir est composé de lostr (le coup – comme un coup de poing) et de fargr (beau ou belle). Ce mot exprime donc ce que les anglais appelleraient « stunningly beautiful » et que nous désignons par « être d’une beauté frappante », ou « incroyablement beau/belle ».

litr a plusieurs sens ; d’une part, ceux de couleur, de visage, d’aspect et, d’autre part, celui de ‘lumière de l’aurore’.

La grammaire ne nous dit pas s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, mais le contexte indique très clairement qu’il s’agit d’une beauté féminine.

 

Commentaire

 

De façon un peu amusante, Ódhinn ‘prépare le terrain’ aux aveux qu’il va nous faire dès la strophe 96. Il a été fou d’amour pour une désirable Géante et il nous dit « qu’aucun humain » ne devrait le blâmer pour cela. Il tient à conserver son statut de sage tout en avouant sa folie.

Plus profondément, est-il vraiment ‘sage’ de rester insensible aux appels de l’amour ? Ces instants de folie où l’amour nous éblouit en nous révélant (ou en nous faisant croire à) la beauté incroyable de l’être aimé ne sont-ils pas les moments les plus heureux de notre vie ? Que celui ou celle qui n’a jamais connu cela peut jeter la première pierre à Ódhinn mais, sincèrement, je le/la plains !

 

*** Hávamál 94. ***

 

En rien blâmer

un autre, l’humain doit-il,

de ce qui va parmi de nombreux hommes ;

les sages en lourdauds

il transforme les fils des hommes,

lui, le puissant besoin (d’aimer).

 

Explication en prose

 

L’humain ne doit blâmer en rien les autres pour un comportement très commun parmi les hommes ; lui, le puissant besoin d’aimer, agit sur les fils des hommes pour transformer les sages en abrutis.

 

Texte en VN et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

94.

Eyvitar firna                                  En rien blâmer

er maðr annan skal,                      qui, l’humain, un autre devra,

þess er um margan gengr guma;  de ceci est parmi il va de nombreux les hommes;

heimska ór horskum                      lourdauds hors des sages

gerir hölða sonu                            il construit des hommes les fils

sá inn máttki munr.                        (que) lui le puissant besoin (ou l’amour).

 

 

Traduction de Bellows

 

94. Faute avec un autre | qu’aucun homme ne trouve

Pour ce qui touche de nombreux hommes;

Les sages souvent | en des fous insensés

Sont rendus par le puissant amour.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

gerir heimska ór horskum signifie exactement : ‘il construit des balourds à partir des sages’.

munr est un mot qui a de nombreux sens. Ici, il s’apparente à l’Allemand du Moyen Âge, minne (amour), comme dans les Minnesang de cette époque. Mais il signifie aussi ‘une volonté, un besoin, un désir, un délice’.

heimskr signifie ‘qui reste dans sa maison (heim comme home en Anglais) c'est-à-dire un lourdaud, un abruti, une personne un peu attardée. Vous voyez que j’utilise plutôt ‘lourdaud’ car la s. 93 l’utilise déjà dans ce sens.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

On aurait pu penser, d’après 93 que le sage restait sage quand il tombe amoureux fou, et bien non, déception, il en devient un abruti. En fait, (excusez-moi de me comparer à Ódhinn) mais c’est exactement ainsi que je parlerais de moi-même quand j’ai été dans cet état là. Et pourtant, je ne regrette rien. Alors peut être que ‘mon’ Ódhinn, lui aussi, ne regrette-t-il rien en réalité ?

 

Commentaire d’Evans

 

94.

1 Eyvitar est le génitif singulier du même mot qui apparait au datif dans 28. [il donne eyvitu au datif. Il est ici au génitif car en Vieux Norrois, on dit firna (‘blâmer’) quelqu’un (accusatif) de quelque chose (génitif et non datif)]

2 er apparait superflu; des exemples semblables (tout le début de la seconde moitié d’un ljóðáttr ‘long vers’) sont dans le Alvíssmál 7: sáttir þínar er ek vill snemma hafa, et dans .... Aucuneexplication satisfaisante n’a été trouvée; …

 

 

*** Hávamál 95. ***

 

Traduction la plus proche possible du mot à mot

 

La pensée seule sait ce qui

est près du village du cœur,

il est seul(e) à lui-même dans (le calme de ?) son esprit ;

rien (d’aussi comparable à) une maladie

pour chaque sage

que de n’être en rien en accord avec lui-même.

 

Explication en prose

 

Seule la pensée de l’humain peut savoir ce qui loge près de son cœur, lui seul peut savoir où en est le calme (ou le désordre !) de son esprit, de son âme ;

N’être en rien en accord avec soi-même est ce qui ressemble le plus, pour le sage, à une maladie.

 

                                                                                                                              

Texte en VN et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

95.

Hugr einn þat veit                          La pensée un (ici= seul) quoi sait

er býr hjarta nær,                          est le village du cœur près,

einn er hann sér um sefa;             un est il à-soi-même parmi son esprit ;

öng er sótt verri                             rien que maladie fût

hveim snotrum manni                    pour-chaque sage humain

en sér engu að una.                       mais dans soi-même avec rien à être bien.

 

Traduction de Bellows

 

95. Seule la tête connait | ce qui est logé près du cœur,

Un homme ne connait que son propre esprit;

Nulle maladie n’est pire | pour le sage

Que le manque de la joie longtemps attendue.

 

Commentaires sur le vocabulaire

 

Le pronom hann signifie ‘il’ ou ‘lui’ au masculin nominatif et à l’accusatif. Evans suppose qu’il soit impossible que ce ‘il’ (indiqué en gras dans la traduction mot à mot) réfère à hugr qui est pourtant un masculin. Il en conclut que c’est le sage (masculin) qui est seul en son âme. Les traducteurs font le même choix qu’Evans, excepté Orchard qui traduit le 3ème vers par : « alone it (mind) sees into the soul. (seul l’esprit voit dans l’âme) ». Je préfère ce choix qui conserve l’ambiguïté relative au sexe du sage car il ne me paraît pas du tout impossible que la pensée, l’intelligence (hugr) puisse analyser l’état de l’esprit, de l’âme du sage. On nomme ceci tout simplement ceci de l’introspection. Selon cette interprétation, j’aurais dû rendre le troisième vers par « elle est seule (la pensée) à elle-même dans (le calme de ?) son âme ; »

Le verbe sefa signifie ‘calmer’. Le nom sefi ‘(ici au datif, sefa) est traduit par ‘esprit, âme’ dans les dictionnaires. Dans le cas présent, le contexte suggère une attitude méditative. C’est pourquoi il me paraît judicieux de ne pas oublier le sens du verbe sefa et de pouvoir comprendre um sefa aussi comme ‘dans le calme de son âme’. Boyer est le seul à rendre sefi par ‘amour’ ce qu’Evans qualifie de « non fondé. ». Bellows donne ‘mind’ ; Dronke, ‘feeling’ ; Orchard, ‘soul’.

una = habiter, être bien dans (una lífi = être bien dans la vie = avoir du plaisir à vivre).

verri =3ème personne de l’imparfait du subjonctif du verbe être. Hé oui, Ódhinn utilise cette forme qui devient vieillotte en Français moderne.

öngr (vers 4) = engi (vers 6) = rien. Il fait engu au datif.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Du point de vue de la traduction, le dernier vers pose un problème. Parle-t-il de « la joie longtemps attendue » (Bellows), du « bonheur personnel » (Dronke), de « quelque chose qui vous contente » (Orchard) ou de la « satisfaction de soi » (Boyer) ?

La traduction sèchement égocentrique de Boyer est tout à fait hors du contexte amoureux des strophes qui entourent 95. Les traducteurs anglophones font bien allusion au plaisir mais en s’éloignant du mot à mot. De plus, on peut se demander ce que cette strophe vient faire dans une « Introduction à l’amour ».

Le mot à mot : « n’être en rien en accord avec soi-même (c. à d. se juger en complet désaccord avec soi-même) » peut être interprété sèchement comme Boyer le fait, mais il peut être aussi interprété comme la description de la ‘maladie d’amour’ telle qu’elle a été décrite dans les strophes précédentes. Les strophes 90-92 décrivent combien il est difficile de trouver la stabilité dans l’amour. La strophe 93 montre qu’un sage est particulièrement prédisposé à tomber dans les pièges de la passion amoureuse. La strophe 94 dit explicitement que cette passion abrutit les plus sages. Ainsi, 95 est la conclusion logique des strophes précédentes, elle dit : « Le sage est capable d’analyser ses sentiments (car son esprit sait ce qui est caché dans son cœur) il est capable de se rendre compte des contradictions que lui impose la passion amoureuse et qu’elle est donc une sorte de douloureuse maladie de l’esprit pour lui. »

Cette dernière leçon sur l’amour que nous donne Ódhinn explique pourquoi, pour un sage, l’amour est la plus délicieuse et la plus douloureuse chose au monde.

 

Commentaire d’Evans

 

95

3 hann [le ‘il’ du troisième vers] doit se reporter à l’homme qui possède le hugr; cela ne peut être hugr lui-même [auquel réfère ce ‘il’], sinon le mot sefa n’a aucun sens possible. Des suggestions que sefi puisse signifier soit ‘la personne aimée’ ou ‘la poitrine’ … ne sont pas fondées. Ainsi, on doit le rendre par ‘il est seul avec ses pensées’ … sér est le datif du pronom réflexif (et non un verbe, …).

6 una sér est normalement utilisé comme ‘être content'; sa combinaison avec un objet datif se trouve cependant aussi [deux fois dans les sagas] …