Pertho

 

Le mot pertho n’a pas de descendance dans une langue moderne ce qui semble indiquer qu’il désigne un concept qui a totalement disparu de nos civilisations. Peut-être le nom de la déesse allemande nommée, selon les régions, Perchtha ou Perahta ou Perchta ou Perch ou Berahta (fêtée à la Perchtenabend ou au Perchtag, aussi bien connue sous le nom de Frau Holle, ou Frau Gode) est-il apparenté à pertho, mais ceci est une hypothèse toute personnelle. Cette hypothèse n’est pas complètement absurde dans la mesure où, parmi les noms de cette rune, on trouve pert, mais aussi perc et perch, ce dernier étant exactement un des noms donnés à Frau Holle. On trouve aussi au moins une assonance avec le nom d’une déesse des eaux gallo-romaine Perta, dont on ne sait rien d’autre qu’une seule inscription nous en reste, c’est PERTAE EXVOTO et qu’on peut voir au musée archéologique de Nîmes.

Krause n’attribue aucune signification certaine à Pertho. Il admet la possibilité pour Pertho de signifier ‘arbre fruitier’ parce que le mot gallois perth signifie 'un buisson' et que la lettre Cert de l’Ogam est principalement l'image écrite du pommier. En tous cas, toutes les autres hypothèses émises au sujet de cette rune sont elles aussi très fragiles. Nous allons donc être obligés de faire sur cette rune encore plus de conjectures que sur les autres, d’autant qu’elle a disparu du Futhark scandinave, si bien que nous ne disposons que du poème runique anglais.

 

Sa forme est pertho et elle n’apparaît qu’à partir de 400, seulement dans les Futharks, comme la rune Ihwaz. Elle représente le son ‘p’, qui est très rare, car il est rendu par Berkanan, le son « b », dans le monde germanique. En Angleterre, Pertho est aussi utilisée dans les textes, essentiellement sur des inscriptions trouvées sur des pièces de monnaie. Cette innovation britannique est tardive, elle date de l’an 600.

Une théorie critiquée est que Pertho vient de Berkanan, en lui ‘retournant les poches’, c’est-à-dire que les deux barres centrales de Berkanan, Berkanan1, s’ouvrent autour d’un axe passant par les pointes de Berkanan : BerkananOpen donne en effet pertho.

Nous devons prendre en compte les nombreux points communs entre Berkanan et Pertho. Il est évident qu’elles correspondent à des sons très proches pour l’oreille germanique (les sons ‘b’ » et ‘p’), Il existe en effet des inscriptions runiques où on attend un ‘p’, et c’est Berkanan qui est utilisée. De plus, il est bien possible que la graphie de Pertho ne dérive pas historiquement de celle de Berkanan, mais le passage de l’une à l’autre est bel et bien une ouverture du centre de Berkanan. C’est bien pourquoi je proposerai au chapitre suivant de réunir Pertho et Berkanan en tant que runes de Délivrance.

 

Au contraire de l’espèce d’habitude que vous pouvez avoir prise, nous n’associerons aucune strophe du Ljóðatal à la rune Pertho qui a disparu du Futhark norrois. Nous avions associé les runes Wunjo et Gebo aux 17ème et 18ème strophes, en quelque sorte en surplus du Futhark norrois qui ne comporte que 16 runes, et à Ihwaz la 16ème strophe à cause de son évidente parenté avec la 16ème rune norroise, Ýr. Nous avons ainsi épuisé les runes en ‘surplus’ et nous allons maintenant reprendre l’ordre des runes norroises et donc aucune strophe n’est associée à Pertho.

Par contre, je vais analyser tout de suite un des chants que Sigrdrífa enseigne à Sigurdhr dans le poème de l’Edda : Sigrdrífumál.

Bjargrúnar skaltu kunna,

 

ef þú bjarga vilt

ok leysa kind frá konum;

 

á lófum þær skal rista

ok of liðu spenna

ok biðja þá dísir duga.

Les runes du rocher [habituellement : ‘runes de l’aide pour accoucher’] tu dois connaître

si tu veux aider

et relâcher [ou libérer] la lignée familiale hors des femmes

dans la paume elles seront gravées

et prendre dans ses mains l’articulation

Et attendre [ou supporter] alors (que) les dises aident.

 

Les traducteurs se sont jetés sur l’astuce du scalde qui parle de bjargrúnar au premier vers et de bjarga (aider) au second. Il se trouve que ce serait le seul chant runique nommé d’après un verbe pour obtenir des ‘runes de l’aide’ (le mot pour aide, délivrance est björg), ce qui sera bien leur sens final mais par une voie pleine de signification. Le nom bjarg, traduit habituellement par montagne ou précipice, signifie exactement un gros rocher isolé, un boulder comme disent les anglais. C’est pourquoi je tiens à traduire par ‘runes du rocher’. Le rocher, la falaise désignent habituellement l’habitat des géants. Je pense donc qu’il faut comprendre : ‘les runes de l’habitat des géants’ et, dans ce cas, plutôt même ‘les runes de l’habitat des géantes’. Les Dises et les Nornes sont des divinités primitives qui n’appartiennent ni à la race des Ases ni à celle des Vanes et peuvent donc être considérées comme des géantes. Elles président à l’accouchement comme le dernier vers le souligne, et donc ces bjargrúnar me paraissent simplement être les runes du lieu appelé maternité, de la salle où les accouchements prennent place. Dans le poème anglo-saxon, nous verrons que cette salle est appelée le ‘hall à bière’ que je traduis plutôt par ‘hall à magie’, nous verrons pourquoi.

Une autre partie du Sigrdrífumál dit qu’elles sont gravées á lausnarlófa, c’est-à-dire sur les ‘paumes de relâchement’, c’est-à-dire sur les paumes qui provoquent le relâchement, c’est-à-dire sur les paumes de l’accoucheuse et non sur les paumes de l’accouchée comme on le trouve absurdement traduit. Le poème complet est d’ailleurs (presque) explicite, l’accoucheuse, après avoir gravé les runes du rocher dans ses paumes, doit masser les articulations de l’accouchée : magie et traitement physique sont indissolublement liés dans la médecine antique.

Il faut ensuite faire confiance aux divinités qui président aux accouchements, les Dises.

Toutes ces remarques forment une toile de fond qui va me permettre d’interpréter en détail le sens du poème anglo-saxon.

Le poème anglais a toujours posé problème aux commentateurs.

Poème runique vieil anglais (première traduction) :

peorthpeorð (jeu de tafl) est jour de fête,

jeu et tirage par lots,

pour les splendides [ou les fiers] combattants assis dans le hall à bière tous ensemble joyeux.

 

Cette traduction suit le sens des mots tel qu’il est donné dans les dictionnaires et recoupe bien les traductions classiques de cette strophe. Les traductions classiques parlent de jeu d’échec, mais le jeu d’échecs n’a pas été populaire avant le douzième siècle et donc le poème ne parle pas des échecs tels que nous les connaissons aujourd’hui. L’archéologie suggère que les Anglo-Saxons jouaient à des jeux très semblables à ceux des Vikings, connus sous le nom de tafl, avec plusieurs variantes telles que le hnefatafl connu en Pays de Galles sous le nom de tawl-bwrdd [Note 1]. En fin de compte, la traduction ‘jeu d’échec ou de tafl’ n’est pas absurde en soi, mais on se demande comment ces fiers guerriers, en train de se saouler à la bière, peuvent encore jouer au tafl qui demande beaucoup de concentration, comme notre jeu d’échecs. C’est pourquoi il me semble plus sage de ne pas chercher à traduire le mot peorð qui, comme Pertho, n’a pas de descendant dans les langues modernes : il me semble clair que c’est soit parce qu’il ne désignait aucun objet courant, soit parce que le concept qu’il recouvrait a disparu – ce qui sera mon hypothèse de travail.

 

perthogif

Une antique Perta / Perc retrouvée sur le territoire du Japon.

Je ne dispose pas d’autre indication sur son origine, elle constituait l’affiche d’une exposition au Japon (cette photo doit donc appartenir aux services archéologiques japonais)

 

Ce texte n’est pas très compréhensible, mais c’est la seule source d’information objective dont nous disposions. On imagine mal une rune dédiée à la beuverie. J’ai bien été obligé de relâcher ma règle habituelle de suivre étroitement les textes. C’est pourquoi je vais vous proposer une interprétation de ce texte qui admet une forte déformation d’un texte original hypothétique, mais aucun autre texte ne vient étayer cette déformation. Voici deux exemples de telles déformations, toutes deux effectuent une féminisation de ce texte. L’un est dû à une universitaire connaissant bien le Vieil Anglais, Marijane Osborn, l’autre à Freya Aswynn, qui connaît bien l’usage magique des runes.

Marijane :

Peorth est une sorte de d’amusement, un jeu

où les femmes se réunissent comme les guerriers pour s’asseoir

et boire un peu et rire ensemble.

 

Freya Aswynn :

Peorth est toujours une source de récréation et d’amusement

Pour les fières femmes assises

Pleines de bonheur ensemble dans la salle d’accouchement.

Ma déformation du texte Vieil Anglais est aussi une féminisation, en voici les raisons. Comme je l’ai dit, la rune Pertho et la rune Berkanan ont des relations étroites en forme et en sonorité. Dans la mesure où Berkanan évoque incontestablement un pouvoir féminin, il n’est pas déraisonnable de supposer que Pertho soit aussi associée à un pouvoir féminin. De plus, mais de façon marginale, nous avons vu que le nom de cette rune est peut-être associé à des divinités féminines. Enfin, sa disparition du Futhark nordique prend place au sein d’une montée du pouvoir masculin, appuyé par une élimination progressive du pouvoir féminin. Aucun de ces arguments n’est vraiment décisif mais il faut avouer que leur conjonction pousse dans le sens que j’ai choisi, sans avoir aucune des motivations de Marijane ni de Freya.

A part cette féminisation, notre seule variation vient de ce que de nombreuses inscriptions portent le mot ALU écrit en runes, et sans aucune justification, sauf celle d’être une indication de magie. C’est bien pourquoi le runologiste W. Krause propose de traduire les runes alu non pas par ale (bière) mais par magie. D’ailleurs le mot Anglo-saxon utilisé, bēor, signifie aussi bien bière que hydromel, ou toute boisson alcoolisée forte. Ces boissons étaient plus ou moins le LSD de l’époque et avaient la réputation de stimuler les visions. Il n’est donc pas du tout impossible qu’on ait appelé ‘hall de la bière’ ce qui désignait un ‘hall des visions et autres comportements étranges’, un bâtiment réservé aux activités magiques, surtout si des fêtes un peu arrosées y prenaient place quelques fois.

 

Poème runique vieil anglais (quatrième traduction) :

Peorð est jour de fête (symble), jeu et tirage par lots,

pour les fières et belles guerrières assises dans le hall

de la magie, joyeuses toutes ensemble.

Ainsi, la Peorth en Vieil Anglais ou la Pertho du langage runique serait une fête réservée aux femmes au cours de laquelle elle s’amuseraient ensemble, tout en se faisant des cadeaux (comme durant Yule) répartis par tirage au sort. Même dans une Scandinavie très respectueuse du droit des femmes, ce concept de fête réservée aux femmes a dû disparaître bien avant l’an 800 ce qui explique la disparition de cette rune. Le symbl anglo-saxon, le sumbl ou sum vieux norrois, sont devenus au cours des temps un banquet, une saoulerie, mais pouvait encore avoir le sens, en Vieil Anglais, de fête sacrée. Comment diable est-il possible de réconcilier deux concepts aussi opposés que celui de saoulerie et celui de fête religieuse ? Tout simplement en oubliant l’austérité chrétienne et en admettant qu’au moins certaines des fêtes sacrées puissent comporter (et non pas dégénérer en …) toutes sortes d’amusements et de jeux. Le vin que boit le prêtre chrétien a provoqué suffisamment de quolibets pour que l’on puisse comprendre que, si chacun des participants est un prêtre dans la cérémonie religieuse, alors il est normal que chacun puisse boire du « vin de messe ».

D’autre part, ce ‘hall de la magie’, dans la mesure où le mystère de la naissance appartient à cette magie, devait être aussi une sorte de salle d’accouchement où femmes sages et sages femmes travaillaient ensemble, pourquoi pas joyeusement, à aider les parturientes. Le poème runique vieil anglais nous dit assez clairement que ce hall n’est pas Peorth, mais que cette rune est le nom d’une fête prenant place en ce hall.

 

Qu’était cette fête Peorth ?

 

De quelle fête peut-il bien s’agir ? Il est évident qu’il s’agit d’une fête qui a disparu et donc nous ne pouvons que conjecturer sa nature, en essayant de garder quand même raison. Je vais donc tout doucement développer mon argumentation, de conjecture en conjecture, pour finir par soutenir que Pertho est, au moins, fortement apparentée à la Nuit des Mères, une tradition quasi disparue, qui prenait place quelque part autour du début du Yule scandinave , c’est-à-dire au solstice d’hiver.

 

Qui sont les mères de la Nuit des Mères ? (ou L’interrogation de Jakob Grimm)

 

Tout d’abord, je veux mettre en lumière une sorte de contradiction entre les premiers mots du chapitre 13 de la Deutsche Mythologie (Les Déesses) de Jakob Grimm et les derniers mots de son chapitre 23 (Jour et Nuit) [Note 2].

Ainsi, tout en spécifiant qu’il y a des exceptions et que des Dieux masculins ont parfois un rôle semblable, voici la vue générale qu’il nous donne des déesses :

Elles sont vues principalement (hauptsächlich gedacht) comme des divinités maternelles qui sont autour de nous et nous visitent et de qui l’espèce humaine apprend les arts de la tenue de maison et de l’agriculture : filer, tisser, prendre soin de l’âtre, semer et récolter. Ces travaux apportent avec eux la quiétude et la paix dans le pays …

En gros, donc, cet immense spécialiste des civilisations germaniques confirme ce que nous pensons tous, plus ou moins, au sujet des déesses. En tous cas, les Dises se trouvent exactement au centre d’un tel point de vue de la déité féminine. Ces déesses ne travaillent pas dans la tension, elles devisent calmement tout en exécutant les travaux de la maison. Bien entendu, cette vision de la déité féminine n’est pas exclusivement germanique, par exemple Virgile décrit des déesses en train d’exécuter leur « utile opus manuum », leur ‘utile travail manuel’, tout discutant dans une atmosphère de paix studieuse.

Il n’en est donc que plus surprenant d’entendre ce même immense spécialiste avouer, en conclusion du chapitre 23 :« wer waren diese mütter ? » (Qui furent ces mères ?). Il est donc clair qu’aucun document scientifiquement acceptable ne décrit qui étaient et ce que faisaient ces mères, sinon il l’aurait connu – et c’est là que je m’appuie sur l’immensité du savoir de Grimm. Si vous n’êtes pas convaincus, essayez un peu de le lire, et vous reconnaîtrez dans son texte la base des connaissances académiques sur la mythologie du monde germanique, tout en le voyant évoluer avec aise entre le Sanscrit, les langages germaniques divers etc. C’est pourquoi je veux tant insister sur le fait que je ne prétends pas ‘combler l’ignorance de Jakob Grimm’, Ódhinn m’en garde ! Je vais simplement interpréter les informations qu’il nous a lui-même données, en sortant un peu plus que d’habitude du strict cadre de l’argumentation universitaire.

 

La disparition d’êtres magiques féminins

 

Dans le chapitre 2, je vous ai rappelé toutes ces légendes qui décrivent des jeunes filles en train de se baigner, et qui ont quitté leur ‘peau de cygne’. Elles sont, comme dit le poète médiéval, « trois puceles preuz et senées » (trois pucelles ‘preuses’ et bien sensées) qui « en la fontaine se baignoient » et elles sont aussi « bien eurées » (de bon augure). Un homme les observe, leur vole ces peaux, les soumet à une sorte d’esclavage, puis un jour il croit les avoir matées et elles récupèrent alors leurs ailes et disparaissent pour toujours. Certaines légendes donnent une version moins agressive, ce qui montre bien que tout le monde n’était pas d’accord avec le traitement infligé aux jeunes filles. Bien entendu, ces jeunes filles, au moins tant qu’elles ne sont pas surprises en train de se baigner, ne sont justement pas des mères. D’une part, il faut bien dire qu’elles sont justement rendues mères par leur kidnappeur, mais surtout que ces légendes décrivent des femmes en train de se baigner nues et sont donc ‘obligées’ de parler de jeunes filles même si le mythe original était relatif aux mères. Enfin, les Dises sont-elles des mères ou des femmes sans enfants (appelées de vierges ou pucelles, comme ci-dessus, dans tous ces mythes) ? Cela semble une question comparable à celle du sexe des anges. Le fait est qu’elles disparaissent à jamais.

 

Les lamentations relatives à ces disparitions

 

Cette disparition est attestée par un certain nombre de lamentations dont certaines nous sont restées. Deux contes allemands clament :« die alte mutter Pumpe ist todt! » et « Die alte schumpfe ist todt! » c’est dire que deux déesses âgées sont mortes. En Saxonnie, on dit aussi :« de gaue fra ist nu al dot! », c’est-à-dire « la dame Gaue est maintenant toute morte !». Enfin on trouve en Vieux Norrois les deux expressions, une sorte de malédiction :« yðr munu dauðar dísir allar » (toutes les dises sont mortes pour toi) et un vraie lamentation :« nú eru dauðar allar dísir! » (maintenant sont mortes toutes les Dises ! ».

Ainsi, les légendes populaires attestent de la disparition d’entités féminines certaines jeunes, certaines âgées. La douleur exprimée par ces lamentations me laisse augurer que ces divinités étaient favorables, comme le sont justement les Dises, et les « puceles bien eurées » du poète. De plus, cette disparition est en accord avec la disparition de la fête, Pertho, dont nous essayons ici de retrouver les traces.

 

Traces de ces mères dans le folklore

 

Inversement, il existe aussi des traces ténues d’une fête associée à des divinités féminines pendant la période de Yule. Par exemple, Van Gennep (p. 3029) rapporte que

Dans les Landes … la veille du Jour de l’An, dans chaque maison, on laisse sur la table du pain, du vin et d’autres aliments, parce que les Dames Blanches viennent faire leur repas. Si elles ne trouvent rien à manger, gare aux malheurs qui pleuvront sur l’incrédule et sa famille.

Bien que ni le mot mutternacht ne soit présent dans Grimm, ni le mot mothernight dans le Dictionary of Faiths and Folk-lore de Hazlitt, c’est Grimm qui nous explique que la seule référence à l’ancienneté d’une telle fête nous vient du monde anglo-saxon :

die Angelsachsen feierten eine härfestniht (altn. haustnôtt, haustgrîma), die Scandinaven eine hökunôtt (F. Magn. Lex. 1021). Beda de temp. rat. cap. 13 bewahrt eine merkwüdige kunde, deren volles verständnis uns aber abgeht :

Les anglo-saxons fêtaient une härfestniht (Vieux Hollandais: haustnôtt, haustgrîma), les scandinaves une hökunôtt (F. Magn. Lex. 1021). Bède [dit : le Vénérable], De Ratione Temporum, chap. 13, a préservé une remarquable information, bien qu’elle échappe à une complète compréhension de notre part :

 

incipiebant annum (antiqui Anglorum populi) ab octavo cal. Jan. die, ubi nunc natale Domini celebramus. et ipsam noctem, nunc nobis sacrosanctam, tunc gentili vocabulo modranecht (môdra niht) i. e. matrum noctem appellabant ob causam, ut suspicamur, ceremoniarum quas in ea pervigiles agebant.’ wer waren diese mütter?

« ils commençaient l’année (les anciens peuples des [îles]) anglaises) le 8 du mois de janvier, là où maintenant nous célébrons la naissance du Maître. Et cette nuit, maintenant à nous sacro-sainte, que les gentils [gentili] appelaient alors dans leur langage modranecht (môdra niht) c. à d. nuit des mères [matrum noctem] pour cette raison, nous pouvons soupçonner qu’ils tenaient des cultes nocturnes avec des cérémonies religieuses. » Qui furent ces mères ?

 

En Anglo-Saxon, hærfesttīd est le temps de la récolte (hærfest = harvest en Anglais moderne) et donc hærfestniht est la ‘nuit de la récolte’, sans que cela soit obligatoirement relié à un calendrier des récoltes agricoles. Sans insister sur ceci, notez que le mot anglo-saxon suggère un lien entre Pertho et Jeran.

Cleasby-Vigfusson nous explique que le hökunótt ancien, la nuit du mi-hiver, commençait en effet comme le dit Bède, mais que le roi Hakon (dit ‘le bon’, il régna sur la Norvège de 934 à 961) en changea la date de sorte que le Yule fut avancé de trois semaines pour coïncider avec les dates des chrétiens. Ce mot semble apparenté au hogmaney des écossais qui désigne le dernier jour de l’année.

Enfin, dans le monde du parler allemand, et encore grâce à Jakob Grimm, on sait que le nom de la nuit (ou la journée) des mères était associé à Berechta, Berhta, Perahta, Perchta, Perhta, ou encore Preha car il nous dit que le nom de cette nuit se trouve dans des textes du Moyen Âge sous les formes : Berhtag, Berechtnaht, Perahtûn naht, Perhnahten, Perhtage ou encore Prehentag. Les expressions Perahtûn naht (nuit de Perhta) et perahtin taga (jour de Perhta) se trouvent même dans un texte du 9ème siècle (en Vieil Haut Allemand : zi demo perahtin taga, zi deru Perahtûn naht).

Pour l’Italie du nord, Grimm cite un folkloriste italien qui dit : « il di Befania vo porla per Befana alla fenestra, perche qualcum le dia d' una ballestra » (Le jour de l’Épiphanie on accompagne la Befana à la fenêtre pour que quelqu'un la pousse au dehors avec une arbalète). Cette Befana est encore connue aujourd’hui (les hommes disent d’une femme un peu ‘sorcière’ que c’est une Befana) en Italie du nord. C’est une très vieille femme, laide, une sorcière qui peut punir comme récompenser selon la façon dont on s’est comporté. On accrochait un bas de laine à la cheminée et on confectionnait un gâteau (appelé il carbone) et le gâteau devenait noir si l’enfant n’avait pas été sage. Sinon, le gâteau restait bien blanc. On la fêtait à l’épiphanie (en Italien ancien : Befania) mais elle n’a visiblement, malgré son nom, rien à voir avec la fête chrétienne puisque la Befana terrorise les enfants et leur apporte de cadeaux, comme ses sœurs germaniques Frau Holle et Berchta.

 

Voici donc une fête dont seul le nom nous reste, dont les traces folkloriques sont rares mais incontestables et attestent seulement d’un respect pour une vieille femme, des ‘Mères’ ou des ‘Dames Blanches’. Comme le remarque Van Gennep, les personnalisations féminines, la Befana italienne, la Guillaneu (en Vendée – souvent surnommée à tort ‘au gui l’an neuf’), la Chauchevieille (Jura), les Trotte-Vieilles (autour de Montbéliard) et surtout la Tantairie (ou Tante Arie - nord-est de la France), sont moins répandues que les personnalisations masculines comme notre père Noël, bien sûr, mais aussi père Janvier etc. Cependant, dit-il, elles reprennent des caractéristiques qui rappellent plutôt Frau Holle (récompense et punition des enfants) et Berchta (punition des fileuses négligentes).

 

Les mères et la chasse furieuse (appelée ‘sauvage’ par les Français,)

 

Van Gennep (ou plutôt la personne qui a collationné ses notes sur le cycle des 12 jours), en plus de l’accent allemand, oublie que les attributions des diverses Perchta se mêlent à celles des Holle et Gode germaniques, et surtout qu’elles conduisent la chasse furieuse accompagnées de leur mari Wotan. La chasse furieuse se dit en Allemand die wütende Jagd. L’adjectif wütend est formé sur Wut, Wuot en Vieil Haut Allemand. Ce mot a la même racine que le nom de Wotan ou Ódhinn en Vieux Norrois, si bien que la wütende Jagd signifie à la fois ‘chasse furieuse’ et la ‘chasse de Wotan’ [Note 3]. En ce sens, le mot Wut qui signifie en effet ‘fureur insensée’ devrait retrouver un de ses sens anciens de inspiré, ‘animé d’une folie mystique’. Cette chasse, aussi nommée la chasse d’Arthur dans de nombreuses régions, est décrite en détail dans le conte gallois Kulhwch et Olwen (que nous reverrons avec plus de détails avec la rune suivante), où cependant seuls des hommes exécutent cette chasse. Emporté par un serment fait sur son honneur, Arthur aide son neveu Kulhwch a répondre au multiples exigences du géant Yspaddaden pour que ce dernier accepte de donner en mariage sa fille Olwen à Kulhwch. Ce conte décrit en effet une folle chasse dans les îles de Bretagne qui culmine dans une chasse à des truies magiques (elle contient le mythe de la fameuse ‘chasse au blanc porc’) qui dévaste une bonne partie des îles. Là aussi, on voit bien que la furie de la chasse dans le monde physique est soutenue par une furie mystique basée, dans ce conte, sur une mystique de l’honneur de la part d’Arthur et par un amour mystique pour sa fiancée de la part de Kulhwch.

Il nous reste en Vendée un témoignage ténu de ce rôle dans une multitude de chansons décrivant la Guillaneu chevauchant un étrange cheval et dont voici une des versions (Van Gennep, p. 3025).

La voué beille la guilloneu

La hoou peur la fenête

Sur in petit chevau grisan

Qui n’a ni quû, ni pés ni tête

Les quatre pés ferrés tot nus.

 

(Je) la vois bien la Guillaneu

Là haut par la fenêtre

Sur un petit cheval gris

Qui n’a ni queue, ni pieds ni tête

Les quatre pieds ferrés tout neufs.

Il existe d’autres versions où la contradiction logique des pieds à la fois absents et ferrés à neuf n’existe pas, mais je préfère cette version dont la naïveté n’a visiblement pas été corrigée par un folkloriste soucieux de logique. La Guillaneu chevauche donc un cheval magique comme les Perchta germaniques, mais la furie de cette chevauchée n’est plus exprimée. Un autre nom de cette divinité, Hagmena, était utilisé en Ecosse et simplement crié par le village.

Cette chasse prend normalement place pendant la période de Yule et notre modranecht prend place au début de cette période. En fait, elle a tellement lieu en même temps que Yule et la Noël qu’elle s’est visiblement déplacée quand les diverses variations de calendrier ont provoqué un changement de date de ces grandes fêtes.

 

Pourquoi Grimm a ‘raté’ la Nuit des Mères

 

Que Hazlitt, un compilateur littéraire plus qu’un homme de terrain, ait oublié la nuit des mères n’est pas surprenant. Grimm, lui, était justement un homme de terrain aussi mais, en le lisant attentivement – comme je viens de le faire pour sa description de la chasse furieuse – on voit combien il s’attachait à recueillir des paroles plus que des comportements. Pour en donner un exemple relié à notre étude, il ne décrit le comportement d’enfants jouant à fru Gauden que par le texte de la chanson qu’ils chantent :

fru Gauden hett m’in lämmken geven,

darmitt sall ik in freuden leven.

dame Gauden m’a des agneaux donnés

ce par quoi je vivrai dans la joie.

Un autre exemple caractéristique est celui où il reconnaît – quand même ! – que la féminité n’est pas que douceur et gentillesse mais il reste dans une prudente généralité et il voit une masculinisation des Dieux en Déesses, là où c’est visiblement un couple qu’il faut reconnaître :

dann ist sie namentlich frau Gaue, frau Gode, frau Wode, die aus einer männlichen gottheit fro Woden hervorgegangen scheint …

bei dem oberdeutschen volk spielen diese wilde weiber in den zwölf nachten und in des fasten eine entschiedene role …

der kühnste jäger nicht die wildbahn zu besuchen, aus furcht vor dem wilden mann und der waldfrau.

alors s’est-elle nommée frau Gaue, frau Gode, frau Wode, qui paraît provenir d’une divinité masculine fro Woden

parmi les allemands du nord, ces femmes sauvages jouent un rôle primordial dans les douze nuits et le carême …

le plus hardi des chasseurs ne cherchera pas la trace du gibier (sauvage), de crainte de l’homme sauvage et de la femme des forêts.

 

Ainsi, nous pouvons comprendre comment Grimm a pu ignorer que ces mères sur lesquelles il s’interroge tant soient simplement la dame Blanche, les dames Befana, Berahta, Bertha, Berhta, Berechta, Chauchevieille, Gaue, Gaude, Gode, Guillaneu, Holle, Holda, Hagmena, Haguillennes, Perchtha, Perahta, Perchta, Perch, Perhta, Preha, Tantairie, Trotte-Vieilles, et sans doute une Hög scandinave et une Hog écossaise, une Hær anglo-saxonne et tant d’autres dont le nom n’a pas été recueilli par un folkloriste. Remarquez qu'aucun de ces noms ne prend un 'tr', c'est pourquoi je rejette l'appellation 'Perhtro' pour cette rune.

 

Un retour sur les coutumes britanniques

 

Maintenant que nous avons rassemblé suffisamment de documents montrant l’existence d’une antique coutume rassemblant des femmes un peu avant Noël, voici deux exemples supplémentaires qui vont en ce sens, mais qui sont tellement vagues que je n’aurais pas osé les utiliser comme arguments. Hazlitt, dans ses Popular Antiquities of Great Britain (1870) nous décrit les quêtes qui prenaient place un peu avant Noël, pour le St. Thomas’ Day, c’est-à-dire au solstice d’hiver. Il rapporte une coutume ayant un nom particulier, « going a gooding (as it is called) », une sorte de mendicité réservée aux femmes qui donnaient des branches de sapin ou d’if à leurs bienfaiteurs. Cette coutume est encore attestée en 1813 dans le Kent, ce qui montre sa résistance à l’usure du temps. Bien entendu, les enfants et les pauvres mendiaient aussi, mais il semble qu’ils n’allaient pas ‘à la bonté’ comme les femmes.

Une autre coutume, celle de mumming (‘se masquer, se déguiser’) consistait en un échange de vêtements entre hommes et femmes sans doute issu de ou inspiré par les jours festifs des Saturnales romaines qui avaient lieu à cette date. Cette fête est cependant attestée aussi dans tout le monde germanique et pratiquée par des chrétiens. Ce qui est particulier, c’est que le 3ème concile de Constantinople de l’an 680 [Note 4] interdit cette coutume en précisant que les danses des femmes en public devaient cesser. Il est possible que ces danses de femmes aient été une manifestation un peu abâtardie de notre Peorth.

 

La Nuit des Mères c’est …

 

Elles arrivent chez nous la veille de Yule et se réunissent en une joyeuse fête, un sumbel, Pertho ou Peorth, avec les femmes sages du lieu qu’elles visitent. Le lendemain, elles sont rejointes par leurs conjoints et commencent les douze jours de Yule, les douze jours d’ivresse mystique et de tempête physique pendant lesquels vie et mort se confondent. Que les humains aient d’une part réduit l’ivresse mystique à l’ivresse tout court est tout simplement lié à la faiblesse humaine. Que les humains aient ressenti plus de crainte que de respect face à ce phénomène plein de foi primitive est lié à leur indomptable croyance en la supériorité de l’intelligence sur l’instinct.

 

Conclusion

 

Il nous aura fallu décrypter un grand nombre de messages cachés dans les textes et dans le folklore pour comprendre que Pertho est la rune de la fête des Mères (pas celle instaurée par le régime néo-nazi de Vichy que l’on fête de nos jours !), de la fête de Dises, juste avant Yule, alors que les déesses mères rejoignent leurs consœurs dans leur hall de magie afin d’y donner une fête. Elles partent le lendemain et commence alors le cycle des douze jours, comme les ethnologues le nomment si bien, pendant lesquels l’humanité est censée s’ouvrir à l’inspiration religieuse, à l’ivresse mystique - quitte à abuser parfois des drogues socialement admises, mais certainement pas tous les jours. Cette ivresse mystique est reflétée par l’ivresse de la nature qui vit sa ‘chasse sauvage’ en laissant le vent hurler dans les forêts.

Le douleur exprimée par :« de gaue fra ist nu al dot! » et « nú eru dauðar allar dísir! » est sans doute le reflet d’un profond manque provoqué par la quasi disparition de cette Nuit des Mères de sorte que les Dises ne nous visitent plus, et par la déchéance des douze jours de folie mystique.

 

Pertho, rune des Dises et de Frigg, symbolise la maternité, le dévouement à ses enfants, et la magie chthonienne des mères primitives souvent illustrés par les Dises. Par sa forme ouverte, je la vois bien symboliser la femme ‘ouverte’ c’est-à-dire enceinte d’un enfant, mais aussi grosse de connaissances.

 

Notes

 

[Note 1] Vous trouverez plus de détails à : http://www.regia.org/games.htm

 

[Note 2] L’édition que j’utilise est : Deutsche Mythologie, 1962 (reproduction de l’édition de 1875). J’utilise aussi abondamment mon exemplaire numérisé de la traduction anglaise Teutonic Mythology. J’ai recueilli cette dernière version auprès de http://www.northvegr.org/lore/grimmst/.

 

[Note 3] Il est normal que de nombreuses versions de la chasse sauvage se soient répandues dans les mythes populaires. Il ne faut pas confondre deux types de chasses sauvages.

L’une prend place aux environs de Yule et les traditions populaires en disent qu’elle est conduite soit par Frau Holle (ou Holde, ou Hulda etc.), soit par Wotan, soit, le plus souvent, par Frau Holle accompagnée de son conjoint, Wotan. C’est cette chasse furieuse dont je parle au sujet de la rune Pertho.

L’autre peut se produire à toute période de l’année et les traditions populaires en disent qu’elle est conduite par un homme, soit le « Knecht Rupert » (le valet Rupert) aussi appelé Eckart, accompagné d’une meute de chiens hurlants. Ce mythe est différent de celui de la Nuit des Mères en ce sens que ce chasseur solitaire n’est jamais accompagné de femmes et se déplace exclusivement en marchant. En plus de Rupert et Eckart, il est appelé par la tradition populaire Donar, Thunar ou Barberousse et vous reconnaissez donc en lui un avatar de notre Dieu Thórr.

Nous disposons d’une multitude de témoignages populaires quant à l’existence de ces deux types de chasses sauvages. Dans le cas de la chasse de Thórr, les hasards de l’histoire font qu’un personnage officiel, notre bon roi Henri IV, a entendu cette chasse dans la forêt de Fontainebleau, alors zone de chasse royale. Son ministre Sully, encore un personnage tout à fait officiel, nous a laissé ce témoignage dans ses Mémoires : « On cherche encore de quelle nature pouvait être ce prestige [ce prodige], vu si souvent par tant d’ayeux [tant d’aïeux] dans la forêt de Fontainebleau. C’était un fantôme environné d’une meute de chiens, dont on entendait les cris et qu’on voyait de loin, mais qui disparaissait lorsqu’on s’en approchait. » Ainsi Sully témoigne aussi du fait que la chasse sauvage était connue aussi depuis longtemps « par tant d’ayeux ».

 

[Note 4] La première session de ce concile prit lieu dans le palais de l’empereur Constantin, appelé le dôme et traduit par Trullus dans le Latin de l’époque. C’est sans doute pourquoi Hazlitt se trompe en différenciant un concile de Trullus et un concile de Constantinople.