Extraits de M. A. Czaplicka, Aboriginal Siberia,
Clarendon Press, Oxford, 1914.
Traduction française de Yves
Kodratoff. Commentaires de YK entre [ ].
[Dédication : « Que cette
femme exceptionnelle ait été conduite à se suicider est une honte que je porte en
mon cœur » Yves.]
CHAPITRE XI (p. 228)
LE CHAMAN EN ACTION
Le comportement professionnel des chamans est extrêmement
uniforme parmi les différentes tribus des Paléo-Sibériens, que ce soit pour
traiter les maladies, pour répondre aux questions de leurs clients, pour la divination et autres activités de ce type. C’est pourquoi nous
nous contenterons de donner quelques exemples typiques de ces comportements. Le
même procédé sera suivi en ce qui concerne les Néo-Sibériens.
Paléo-Sibériens.
Les Koryak. [Les Koryak
sont des habitants du nord du Kamchatka. En 1897, ils étaient moins de
10 000. Regardez
une carte de l’est de
Le chamanisme professionnel parmi
les Koryak est dans un état des plus primitifs et pourtant, du fait de
l'influence de la culture européenne, il est simultanément décadent.
Jochelson parle1 des
cérémonies chamaniques qu’il a observées comme suit : « Pendant
toute la période de mon séjour parmi les Koryak j'ai eu l'occasion de voir
seulement deux chamans. Tous les deux étaient de jeunes hommes, et ni l'un ni
l'autre ne recevait un respect spécial de la part de leurs parents. Tous les
deux étaient des hommes pauvres qui travaillaient comme employés par les riches
de leur tribu. L'un d'entre eux était un Koryak maritime [Les Koryak dits
‘maritimes’ sont évidemment ceux qui habitent le long des côtes] d'Alutor. Il
avait l'habitude de venir au village de Kamenskoye en compagnie d’un commerçant
de Koryak. Il était un jeune timide, son apparence, bien que quelque peu
sauvage, était souple et plaisante, et ses yeux étaient lumineux. Je lui ai
demandé de me prouver de son art chamanique. À la différence des autres
chamans, il a consenti sans se faire prier. On a éteint les lampes à huile dans
la maison souterraine dans laquelle il s'était arrêté avec son maître. Seuls
quelques charbons rougeoyaient sur le foyer, et la maison était presque
obscure. Sur la grande plate-forme qui se trouve à l’avant de la maison comme
siège et lit pour des visiteurs, et pas loin d'où mon épouse et moi étions
assis, nous pouvions discerner le chaman dans une chemise dépenaillée en peau
de renne, s'accroupissant sur les peaux de renne qui couvraient la plate-forme.
Son visage était couvert par un grand tambour ovale.
1 Jochelson, The Koryak, p. 49
[1905].
‘Soudainement,
il a commencé à battre le tambour doucement et à chanter d’une voix plaintive;
alors le battement du tambour a progressivement augmenté d’intensité ; et
son chant - dans lequel on pouvait discerner ce qui pouvait être des bruits
imitant le hurlement du loup, le gémissement du grèbe esclavon [Podiceps
auritus, ressemble aux poules d'eau qu'on voit maintenant sur toutes les
mares], et les voix d'autres animaux, ses gardiens spirituels – semblait venir,
parfois du coin le plus près de mon siège, puis de l'extrémité opposée, et
encore du milieu de la maison, et parfois depuis le plafond. Il était un
ventriloque. Les chamans versés en cet art sont censés posséder une puissance
particulière. Son tambour a également semblé retentir, parfois au-dessus de ma
tête, puis à mes pieds, ensuite derrière, puis devant moi. Je pouvais rien
voir; mais il m'a semblé que le chaman se déplaçait, silencieusement marchant
sur la plateforme avec ses chaussures de fourrure, s’éloignant à une certaine
distance, puis revenant, en sautant légèrement, pour s'accroupir sur ses
talons.
‘Tout à coup, le bruit du
tambour et du chant a cessé. Quand les femmes eurent rallumé leurs lampes, il
était allongé, complètement épuisé, sur une peau blanche de renne sur laquelle
il s'était assis avant la séance chamanique. Les mots de conclusion du chaman,
qu'il a prononcé dans un récitatif, ont été prononcés comme s’ils l’avaient été
par l'esprit qu'il avait convoqué, et qui a déclaré que la
« maladie » avait quitté le village, et ne reviendrait pas.’
L'autre cérémonie chamanique a été
exécutée par un chaman à la demande de Jochelson afin de savoir par divination
s'il retournerait sans incident chez lui.
Pendant cette cérémonie1 le chaman a
soudainement demandé son couteau à Jochelson, disant, ‘Les esprits
disent que je devrais me couper avec un couteau. Tu n'auras pas peur ?’2
Jochelson lui a donné, non sans
quelques scrupules, son couteau de voyage, qui était pointu et ressemblait à un
poignard. ‘La lumière
dans la tente fut éteinte; mais la faible lumière de la nuit arctique du
printemps (on était en avril) qui pénétrait la toile de la tente était
suffisante pour me permettre de suivre les mouvements du chaman. Il a pris le
couteau, a battu le tambour, et a chanté, disant aux esprits qu'il était prêt à
satisfaire leurs souhaits. Après tandis qu’il posait le tambour et, en faisant
un bruit grelottant avec sa gorge [ceux qui font du chamanisme ont utilisé des
‘grelots’ que les anglophones appellent ‘rattle’. Czaplicka parle d'un
‘rattling sound’], il a poussé le couteau dans sa poitrine jusqu'à la poignée.
J'ai noté, cependant, qu'après avoir coupé sa veste, il a tourné le couteau vers le bas.
1 Op. cit., p. 51. 2 Ibid.
Il retira le couteau avec le même bruit de grelot
dans sa gorge, et recommença à battre le tambour.’1
Alors il a dit à
Jochelson qu'il aurait un bon voyage, et, lui rendant le couteau , lui a montré
par le trou dans son manteau, le sang sur son corps. ‘Evidemment, ces taches
avaient été faites avant’, dit Jochelson.2 ‘Cependant, ceci ne peut
pas être considéré comme une pure charlatanerie. Le visible et l’imaginaire des
choses sont confondus à un tel degré dans la conscience primitive que le chaman
lui-même a pu avoir pensé qu'il y avait, invisible aux autres, une vraie
entaille dans son corps, comme il avait été exigé par les esprits. Les Koryak
ordinaires, cependant, sont sûrs que le chaman se coupe réellement, et que la
blessure guérit immédiatement.’
Les Chukchee. [Les Chukchee habitent le nord-est de
Parmi les
Chukchee, dit Bogoras,3 le comportement chamanique typique a lieu dans la
salle intérieure de la maison, quand elle est fermée pour la nuit. Cette pièce,
particulièrement chez les Chukchee des Rennes [Les Chukchee dits ‘des Rennes’
vivient à l’intérieur des terres et, évidemment, élèvent des troupeaux de
rennes], est très petite. Parfois la séance est précédée d’une autre, dans la
salle externe, et de jour, et est habituellement reliée à une cérémonie
communautaire.
Quand le tambour
est tendu et humidifié, et que la lumière est éteinte, le chaman, souvent nu
jusqu’à la taille, commence à opérer.
En ces temps modernes, les
chamans Chukchee imitent les chamans Toungouses en fumant une pipe remplie du
tabac fortement narcotique.
Le chaman bat le
tambour et chante; d'abord lentement, puis plus rapidement. Ses chants ne
contiennent aucun mot distinct, et sont chantés sans ordre. Bien que
l'assistance ne prenne aucune part réelle à la cérémonie, elle apporte son
aide, formant une sorte de ‘chœur’ très primitif. Leurs exclamations fréquentes
encouragent les actions du chaman.
Sans un ocitkolin (‘pour fournir les réponses’) [ils sont
donc les aides humains du shaman, alors que les kelet en sont les aides esprit] un chaman Chukchee se
considère comme incapable d'exécuter convenablement son office; les débutants,
donc, tout en essayant d'apprendre les pratiques chamaniques, poussent
habituellement un frère ou une soeur à répondre, de ce fait encourageant leur
ardeur.4
‘Parmi les
Esquimaux asiatiques, l'épouse et d'autres membres de la famille forment une
sorte de chœur, qui de temps en temps reprend le chant du chaman et chante avec
lui.
1
Op. cit., p. 52. 2 Ibid. 3 The Chukchee, p.
433 [1905]. 4 Op. cit., p. 434.
Parmi les
Yukaghir russifiés du Kolyma inférieur, l'épouse est également l'aide de son
mari chaman, et pendant la séance, elle lui donne des réponses encourageantes,
et il l’appelle son « bâton de soutien. »1
Quand les kelet [pluriel de kele, esprit assistant, mais aussi peut être un esprit mauvais, dit
Czaplicka. Il est évident pour moi que les ethonologues, imprégnés de
l’assurance de leur supériorité occidentale et de christianisme inconscient,
n’ont pas compris que le kele est
toujours un esprit qui descend visiter le chaman. Mais le contact avec les
esprits, bien que très rarement dangereux à court terme, est en fait une
aventure dangereuse, ce qu’ils ne peuvent pas admettre. Un kele peut être un aide mais, si on ne se comporte pas ‘correctement
avec lui’, il peut rapidement devenir , au mieux, un donneur de leçons, au pire
il peut laisser la place à un ‘démon’ qui ravagera la vie future du chaman.]
viennent au chaman, il agit d'une manière différente, selon qu'il soit ou non
un ventriloque.
Si le chaman ne
possède que ‘un seul corps’, alors les
kelet chanteront et battront le tambour au travers de son corps, seulement
le son de la voix du chaman est modifié. Quand il est ventriloque, les kelet semblent être de ‘plusieurs
voix’.
Bogoras indique
que les chamans pourraient avantageusement se comparer aux meilleurs artistes
ayant de semblables pratiques dans les pays civilisés. Les voix sont les
imitations réussies de différents sons : humains, surhumains [sic, elle
dit ‘superhuman’. Veut-elle dire que ces sons ne peuvent que ceux
émis par un des ces “esprits” dont elle parle plus haut?] , animaux, et même des sons
de tempête et de vent, ou même d'un écho, et viennent de tous les côtés de la
salle, du dehors, d'en haut, et d’en dessous. La totalité de la nature peut
parfois être représentée dans la petite salle intérieure du Chukchee.
Alors l'esprit
commence à parler ou s’en va avec un bruit comme le bourdonnement d'une mouche.
Tant qu'il reste, il bat le tambour violemment, parlant en sa propre langue, sauf
si c’est un loup, un renard, ou un
corbeau, qui peuvent parler la langue des humains; mais leurs voix ont un timbre particulier.
Habituellement
c'est non seulement un esprit qui apparaît, et cette partie de la cérémonie
pourrait s'appeler un dialogue. Parfois le chaman lui-même ne comprend pas le
langage dont il se sert, et un interprète est nécessaire. Il y a des cas où le
langage de l'esprit, fait d’un mélange de Koryak, de Yakoute, et de Yukaghir,
doit être traduit en Russe pour les chamans russifiés et certains indigènes,
particulièrement ceux de la zone de Kolyma.
Jochelson
raconte qu’un chaman toungouse surnommé Mashka, dont les esprits, étant
d'origine Koryak, parlaient par son intermédiaire en cette langue : ‘Je
lui a demandé plusieurs fois de me dicter ce que ses esprits indiquaient, et
lui répondait invariablement qu'il s'en souvenait pas, qu'il avait tout oublié
après la séance, ce d’autant plus
qu’il n'avait pas compris la langue de ses esprits. D'abord j’ai pensé qu'il me
trompait, mais j'ai eu plusieurs occasions de me persuader qu'il ne comprenait
vraiment pas le Koryak. Évidemment il avait appris par coeur les incantations
en Koryak et il pouvait prononcer que dans un état d'excitation.’2
1 Op. cit., p. 435. 2 Jochelson, The Koryak, p. 52.
Il n'y a aucune langue
chamanique régulière parmi les Chukchee, simplement quelques expressions
spéciales.
‘On dit que parmi
la branche du nord-ouest des Koryak, les « esprits » emploient un
mode spécial de prononciation, semblable à celui des Koryak du sud-est et des
Chukchee. On dit également qu’ils ont quelques mots particuliers. On dit que
chez les Esquimaux asiatiques les « esprits » ont un language
spécial. Beaucoup de ces mots m'ont été donnés par les chamans, et la plupart
d'entre eux sont analogues au language connu des « esprits » de
diverses tribus esquimaudes de l'Amérique, aussi bien en Alaska que du côté
atlantique.’1
Parfois les
esprits sont très malfaisants. Dans les tentes mobiles des Peuples du Renne,
une main invisible renverse parfois tout, et jette différents objets alentour,
comme de la neige, des morceaux de glace, &c.
‘Je dois
mentionner,’dit Bogoras2, ‘qu'on interdit
strictement à l'assistance de faire une quelconque tentative de toucher les
« esprits ». Ces derniers détestent fortement toute intrusion de
cette sorte, et exercent leurs représailles soit sur le chaman, qu'ils peuvent
tuer sur place, ou sur l'auteur de l’infraction, qui court le risque d'avoir la
tête brisée, ou même [sic, ‘even’] avoir un couteau poussé entre ses côtes dans
l'obscurité. J'ai reçu des avertissements de cette sorte à presque chaque
cérémonie chamanique.’
Après les
rapports préliminaires avec les ‘esprits’ du chaman, toujours dans l'obscurité,
ce dernier donne des conseils et prononce des prophécies. Par exemple, pendant
une cérémonie où Bogoras était présent, un chaman nommé Galmuurgin a prédit à
son hôte que de nombreux rennes sauvages serait à sa porte l'automne suivant.
‘Un mâle’, dit-il, ‘s'arrêtera du bon côté de l'entrée, et tirera sur une
touffe d’herbe, attiré par une certaine femelle au poil gris-foncé. Cette
attirance doit être renforcée par une incantation spéciale. Le renne mâle, tout
en se tenant là, doit être tué à l'arc, et la flèche à employer doit avoir une
pointe rhomboïde plate. Ceci assurera la réussite du massacre de tous les
autres rennes sauvages.’3
Après sa
rencontre introductrice avec les esprits, parfois le chaman ‘descend’,
c'est-à-dire qu’il tombe au sol sans connaissance, alors que son âme erre dans
les autres mondes, parlant avec les ‘esprits’ et leur demandant conseil. Les
chamans modernes ‘descendent’ très rarement, mais ils savent que cela a été
fait dans le temps.
1 Bogoras, The Chukchee, p. 438 (1904). 2 Op. cit., p. 439. 3 Op. cit., p. 440.
Quand les cérémonies
chamaniques sont reliées aux cérémoniels sociaux, elles sont conduites dans la
pièce exterieure. La ventriloquie n'est pas pratiqué à ces occasions, et le kele tend à faire le mal, et
entre autres, il cherche à détruire la vie qui est provisoirement en sa
puissance.1 De nombreux tours sont exécutés par des chamans même en plein jour [a
priori, on ne voit pas le rapport. Je pense que, dans la mesure où le chaman
cherche à protéger sa vie des attaques du kele,
il va recourrir à la presditigitation plutôt qu’aux contacts mystiques].
Upune, l'épouse
d'un chaman Chukchee décédé, avait une merveilleuse puissance chamanique; elle
déclarait elle-même qu'elle n’avait qu’une petite partie des capacités de son
mari. Durant une cérémonie chamanique ‘elle a pris un grand caillou rond de la
taille d’un poing, l'a placé sur le tambour, et, soufflant sur lui de tous les
côtés, a commencé à marmonner et à grogner à la façon du kele. Elle a attiré notre attention par signes - étant possédée par
le kele, elle avait perdu la faculté
du discours humain - et a commencé à tordre le caillou avec les deux mains.
Alors une rangée continue des cailloux très petits a commencé à tomber de ses
mains. Ceci a duré pendant cinq minutes entières, jusqu'à ce que un vrai tas de
petits cailloux soit rassemblé par terre, sur la peau de renne. Le caillou le
plus grand, cependant, est resté lisse et intact.’2
A la demande de
Bogoras la chamane a répété cet exploit avec le même succès et, toute la partie
supérieure de son corps étant nue, il était facile d'observer ses mouvements.
La pratique de se poignarder l'abdomen avec un couteau est universelle dans les
cérémonies chamaniques; Kamchadal et Esquimaux, Chukchee et Yukaghir, même les
chamans Néo-Sibériens de l'Asie nordique, sont familiers de ce tour.
Il serait
difficile de décrire tous les tours exécutés par les chamans : les plus
communs sont d'ingérer des charbons brûlants,3 de se libérer d'une corde
par laquelle ils sont liés, &c.
Néo-Sibériens.
Les Yakoutes. Pour comparer les méthodes chamaniques Paléo-
et Néo-Sibériennes, utilisons le cas d’un chaman Yakoute, comme le décrit
Sieroszewski.4 ‘Extérieurement, les cérémonies chamaniques sont très
uniformes,’ dit Sieroszewski. La cérémonie décrite maintenant ‘fait partie
d’une cérémonie chamanique qui demeure toujours et partout inchangée, et,
sanctionnée par la coutume, elle constitue, ainsi pour ainsi dire, la base du
rite.’
Quand le chaman, appelé pour
un malade, entre dans la yurta, il
prend immédiatement la place qui lui est destinée sur le billiryk agon. [Cette expression n’est pas expliquée dans le
lexique fourni par Czaplicka. C’est le agon d’honneur. Le lexique donne deux mots
proches : ongon, fétiche (non
utilisé par les Yakoutes) et arangka,
plateforme.]
1 Op. cit., p. 442. 2 Op. cit., p. 444.
3 Sarytcheff, The Voyage of Capt.
Sarytcheff's Fleet along
the N.E. Coast of Siberia, through the Polar Sea and the Pacific, p. 30. 4
Sieroszewski, 12 Lat w Kraju Yakutów, 1902, p. 639.
Il se place sur sa peau de
jument blanche et attend la nuit, le moment où il est possible de chamaniser.
En attendant il s’occupe avec de la nourriture et de la boisson.
‘Quand le soleil
se couche et le crépuscule s'approche, toutes les préparations pour la cérémonie
dans la yurta sont accomplies à la
hâte: la terre est balayée, le bois est coupé, et la nourriture est fournie en
plus grande quantité et de meilleure qualité que d’habitude. Un par un, les
voisins arrivent et s’assayent le long du mur, les hommes du côté droit, et les
femmes du côté gauche ; la conversation est particulièrement sérieuse et
réservée, les mouvements sont faits en douceur.
‘Dans la partie
nord du district Yakoute, l’hôte choisit les meilleurs lacets et en fait une
boucle qui est placée autour des épaules du chaman et qui est tenue par un des
participants pendant la danse, afin d'empêcher les esprits de l’emporter.
Chacun dîne longuement, et la maisonnée se repose un peu. Le chaman, se
reposant sur le bord du billiryk, défait
lentement ses tresses, en murmurant et donnant des ordres. Il a parfois un
hoquet nerveux et artificiel qui secoue tout son corps; son regard est fixe,
ses yeux sont fixés sur un point, habituellement sur le feu.
‘On laisse le
feu s'éteindre. La pénombre s’installe de plus en plus dans la salle ; les
voix se calment, et la compagnie parle en chuchotant ; on annonce que
quiconque qui souhaite sortir doit le faire maintenant, parce que bientôt la
porte sera fermée, après quoi personne ne pourra sortir ni entrer.
‘Le chaman
enlève lentement sa chemise et met son manteau de magicien, ou sinon, il met un
manteau de femme appelé sangyniah.1 Alors, on lui donne une
pipe, qu'il fume longtemps, avalant la fumée ; son hoquet devient plus
fort, il tremble plus violemment. Quand il a fini de fumer, son visage est
pâle, sa tête tombe sur sa poitrine, ses yeux sont à moitié fermés.
‘A ce moment, la
peau de jument blanche est placée au milieu de la salle. Le chaman demande de
l'eau froide et, quand il l'a bue, il tend lentement sa main vers le tambour
qu’on lui a préparé; il marche alors au milieu de la salle, et, se mettant à
genoux pendant un certain temps sur son genou droit, il s’incline
solennellement face aux quatre directions du tout en arrosant la terre autour
de lui avec l'eau de sa bouche.
1
Gmelin parle des bas brodés spéciaux que le chaman met dans la yurta. (Reise durch
Sibirien, pp. 351-6.)
‘Maintenant tout
est silencieux. Une poignée de crins blancs est jetée sur le feu, l'éteignant
complètement ; à la lueur faible des charbons rouges, la figure immobile
et noire du chaman est encore vue un moment, la tête tombante, le grand tambour
sur la poitrine, et le visage toujours tourné vers le sud, de même que la tête
de la peau de jument sur laquelle il est assis.
L'obscurité
complète suit la pénombre; l'assistance respire à peine, et seulement les
murmures et les hoquets unintelligibles du chaman sont audibles ; et
graduellement même ceci est remplacé par un silence profond. Ensuite un seul
grand bâillement, semblable à du fer qui résonne [sic !], brise le calme,
suivi du cri perçant d'un faucon, ou des pleurs plaintif d'une mouette – puis à
nouveau le silence.
‘Seul le bruit doux de la
voix du tambour, comme le bourdonnement d'un moustique, annonce que le chaman a
commencé à jouer.
‘Cette musique
est d’abord douce, sensible, tendre, puis rugueuse et irrépressible comme le
hurlement d'un orage qui approche. Elle se fait de plus en plus forte et, comme
des grondements de tonnerre, des cris sauvages remplissent l'air ; la
corneille appelle, le grêbe rit, les mouettes se plaignent, les bécasses
sifflent, les aigles et les faucons hurlent.’
‘La musique1 enfle et atteint sa
sonorité la plus haute, le battement du tambour devient de plus en plus plus
vigoureux, jusqu'à ce que les deux bruits se combinent en un crescendo qui
s’étire. Les petites cloches innombrables sonnent et résonnent ; ce n'est
pas un orage - c'est une cascade entière de bruits, assez pour submerger tous
les auditeurs. D'un seul coup, tout s’interrompt - le tambour est encore battu
fortement une ou deux fois. Il était jusqu'ici tenu en l’air, et il tombe
maintenant sur les genoux du chaman. Soudainement le son du tambour et des
petites cloches cesse. Puis, le silence dure un long moment, alors que tambour
recommence à murmurer doucement comme un moucheron.’
Ceci peut être répété plusieurs fois, selon le degré de l’inspiration
du chaman; enfin, au moment où la musique prend prend une mélodie et un rythme nouveaux,
la voix grave du chaman chante ces obscures phrases de façon hachée :
1. ‘Puissant taureau de la terre… Cheval des
steppes!’
2. . ‘Moi puissant taureau … beugle!’
3. ‘Moi, cheval des steppes… hennis !’
4. ‘Moi, l'humain placé au-dessu de tous les autres
êtres !’
5. ‘Moi, l'humain, le plus doué de tous !’
6. ‘Moi, l'humain, créé par le maître
tout-puissant ! ‘
7. ‘Cheval des steppes, apparais !
enseigne-moi !’
8. ‘Taureau enchanté de la
terre, apparais ! parle-moi !’
9. ‘Puissant maître,
commande-moi !’
10. ‘Vous tous, qui irez avec moi, tendez
l’oreille ! Ceux que je commande pas, qu’ils ne me suivent pas !’
11. ‘N’approchez pas plus près qu'il est
autorisé ! Regardez attentivement ! Prêtez attention ! Prenez
soin !’
12. ‘Regardez avec prudence ! Faites ceci, vous
tous … tous ensemble… tous, aussi nombreux que vous soyez!’
13. ‘Vous du côté gauche. Ô
vous,
14. ‘Mes erreurs et mon chemin montre-les moi !
O ma Mère ! Que tes ailes volent librement ! Pave ma large chaussée!’
15. ‘Âmes du soleil, mères
du soleil, vivant dans le sud, dans les neuf collines boisées, vous qui serez
jalouses. . . Je vous adjure toutes… qu’elles restent … que vos trois ombres
s’élèvent bien haut !’
16. ‘A l'est,
sur votre montagne, seigneur, mon grandpère, grand en pouvoirs et au cou
puissant - sois avec moi !’
En ce moment les bruits du
tambour sont entendus une fois de plus, une fois de plus des cris sauvages et
des mots sans signification - alors tout est silencieux.
Des adjurations
semblables à ce qui précède sont employées dans toutes les zones Yakoutes et
toutes les cérémonies commencent par elles. Il y existe, cependant, une autre
formule plus longue et plus compliquée, que Sieroszewski reconnaît ne pas avoir
pu obtenir. Le rituel qui suit cette formule se compose d'une improvisation
appropriée à chaque personne et chaque occasion.
Dans les prières
suivantes, le chaman s’adresse à ses ämägyat
et à d'autres ‘esprits’ protecteurs; il parle avec les kaliany, leur pose
des questions, et donne des réponses en leur nom. Parfois le chaman doit prier
et battre le tambour longtemps avant que les esprits ne viennent ; souvent
leur arrivée est si soudaine et si impétueuse que le chaman en est renversé et
tombe. C'est bon signe s'il tombe sur son visage, et un mauvais signe s'il
tombe en arrière.
‘Quand les ämägyat descendent sur un chaman, ce
dernier se lève et commence à sauter et danser, d'abord sur la peau, et puis,
ses mouvement devenant plus rapides, il glisse vers le milieu de la salle.
1 Sieroszewski, Op. Cit., pp 641-2.
Du bois est rapidement empilé sur le feu, et la
lumière diffuse dans la
yurta, qui est maintenant pleine de bruit et de mouvement. Le chaman danse,
chante, et bat le tambour sans cesse, saute alentour furieusement, tournant son
visage au sud, puis à l'ouest, puis à l'est. Ceux qui le tiennent par les
lacets de cuir ont parfois grand’peine à controler ses mouvements. Dans la zone
sud des Yakoutes, cependant, les chamans dansent sans entraves. En effet, ils
renoncent souvent à son tambour afin de pouvoir danser plus librement.
‘La tête du
chaman est inclinée, ses yeux sont à moitié fermés ; ses cheveux
dégringolent et cachent son visage couvert de transpiration dans un désordre sauvage,
sa bouche est étrangement tordue, sa salive coule abondamment jusqu’à son
menton, souvent il bave en écumant.
‘Il se déplace
autour de la salle, avançant et reculant, battant le tambour, qui sonne de
façon aussi extravagante qu'hurle le chaman lui-même ; il secoue son manteau
tintinabulant, et semble avec devenir de plus en plus plus fou, intoxiqué par
le bruit et le mouvement.
‘Sa fureur
baisse et monte comme une vague ; parfois elle le laisse pendant un
moment, et alors, tenant son haut au-dessus tambour de sa tête, solennellement
et calmement, il chante une prière et une somme l’ ‘esprit’de venir.
‘Enfin qu'il connaît tout ce qu’il désire ; il est mis au courant
de la cause du malheur ou de la maladie dont on l’a chargé ; il est sûr de
l'aide des êtres dont il a besoin. En dansant tout en tournant, chantant et
jouant, il s’approche du patient.
‘Avec de nouvelles objurgations, il chasse la cause de la maladie en
l’effrayant, ou en la suçant avec sa bouche hors de l'endroit douloureux :
puis, retournant au milieu de la salle, il la chasse au loin en crachant et le
soufflant. Alors, il apprend quel sacrifice doit être fait ‘aux esprits
puissants’ pour ce dur traitement de l'esprit serviteur, qui a été envoyé au
patient.
‘Puis le chaman, cache ses yeux de la lumière avec ses mains, examine
attentivement chaque coin de la salle ; et s'il note n'importe quoi que ce
soit de suspect, il bat encore le tambour, danse, fait des gestes terrifiants, et supplie les
‘esprits’.
‘Enfin, tout est nettoyé, le
‘nuage’ suspect a disparu, ce qui signifie que la cause de l'ennui a été
chassée ; le sacrifice est accepté, les prières ont été entendues - la
cérémonie est terminée.
‘Le chaman garde encore pendant un certain temps après ceci le don du
prophécie ; il prévoit diverses choses, répond aux questions des curieux,
ou rapporte ce qu'il a vu au cours de son voyage loin de la terre.
‘Enfin il est porté avec sa peau de jument de
nouveau à la place d'honneur sur le billiryk’.1
Le sacrifice
offert aux ‘esprits’ change selon l'importance de l'occasion. Parfois la
maladie est transférée aux bétail, et le bétail ainsi frappé est alors
sacrifié, c.-à-d.. monte au ciel.2 C'est ce voyage au ciel,
avec les esprits et l'animal sacrifié, que la danse symbolise. Dans le temps,
(à ce que les indigènes racontent) il y avait, en fait, des chamans qui
vraiment sont montés au ciel tandis que les spectateurs voyaient comment sur
les nuages flottait l'animal sacrifié, après qu'il ait expédié le tambour du
chaman, et ceci était suivi du chaman lui-même dans son ‘manteau de magicien’.3
Il y avait
également des chamans mauvais et puissants qui, au lieu d'un vrai animal,
portaient au ciel une jument constituée d’un nuage, mais les faits relatifs à
l'existence de ces chamans sont indéfinis.
.
Pendant ce
voyage difficile et dangereux chaque chaman a ses endroits du repos, appelés ouokh (olokh) ; quand il prend un siège pendant la danse, ceci signifie
qu'il est arivé à un ouokh.4 Quand il se lève, il monte
encore plus haut dans le ciel ; s'il tombe, il est en train de descendre
sous la terre.
Chaque chaman,
aussi loin que son voyage soit déjà, sait où il est, sur quel ouokh, et également l'itinéraire pris
par un autre chaman qui chamanise en même temps.
Parfois, le fait
d’emmener de l' ‘esprit’ et le bétail sacrifié dans le ciel est exécuté au
cours d’une cérémonie différente, quelques mois après la première, au cours de
laquelle ils avaient promis ce sacrifice. Les sacrifices sont soit sanglants,
quand le chaman déchiquète en morceaux le corps de l'animal avec rage et
fureur, ou non sanglants, par exemple quand de la graisse ou de la viande, ou
tout autre morceau, comme les cheveux, &c., sont offerts.
1 Sieroszewski, op.
cit., p. 644.
2 Troshchanski dit (p. 145) : ‘au lieu du kut humain que l'abassy avait capturé, il reçoit un
kut animal. Habituellement, entre l'esprit qui a emporté le kut de l'homme et
le représentant de ce dernier, a lieu ( au travers du chaman) une âpre
négociation, dans laquelle l'esprit abandonne certaines de ses exigences.’
3 Sieroszewski, op. cit.,
p. 645.
4 Ces
ouokh se produisent par séries de
neuf, conformément à l'arrangement habituel des objets en paquets de 9 qui
caractérise la totalité du système religieux et social des Yakoutes. (Sieroszewski, op. cit., p. 472.)
Les Samoyèdes. Le cérémonial chamanique parmi les Samoyèdes
du gouvernement de Tomsk a été décrit par Castren,1 dont nous reprenons la
description qui suit.
À l'arrivée dans
la yurta, le chaman prend siège sur un banc, ou sur un coffre qui ne
doit contenir aucun instrument capable d'infliger une blessure. Près de lui,
mais pas devant lui, se groupent les occupants de la yurta. Le chaman est en face de la
porte, et feint d’ignorer tout ce qu’il voit et entend. Dans sa main droite, il
tient un bâton court sur lequel sont inscrits d'un côté des symboles mystiques
et dans sa gauche, deux flèches aux pointes dirigées vers le haut. À chaque
pointe est attachée une petite cloche. Son vêtement n'a rien de distinctif d'un
chaman ; il porte habituellement le manteau de l’organisateur ou de la
personne malade. La cérémonie commence par une chanson appelant les esprits.
Puis le chaman frappe les flèches avec son bâton, de sorte que les clochettes
sonnent dans un rythme régulier, alors que tous les spectateurs sont assis dans
un silence intimidé. Quand les esprits apparaissent, le chaman se lève et
commence à danser. La danse est suivie d'une série de mouvements du corps
compliqués et difficiles. Tandis que tout ceci se déroule, jamais ne cesse le
son rhythmique des clochettes. Sa chanson se compose d'une sorte de dialogue
avec les esprits, et est chantée avec des changements d'intonation dénotant différents degrés d’excitation ou
d’enthousiasme. Quand son enthousiasme est à son sommet, les participants
s'associent au chant. Après que le chaman ait appris tout ce qu'il souhaite des
esprits, ceux-ci communiquent au peuple la volonté du dieu. S'il doit prévoir
le futur, il emploie son bâton. Il le jette à terre, et s'il tombe des sorte
que le côté inscrit avec les signes mystiques soit tourné vers le haut, ceci
est un bon présage ; si le côté sans inscriptions se montre, une mauvaise
fortune peut être attendue.
Pour prouver aux
participants qu’ils peuvent lui faire confiance, le chaman utilise les moyens
suivants. Il s'assied sur une peau de renne, et ses mains et pieds sont liés.
La salle est complètement obscurcie. Puis, comme en réponse à son appel aux
esprits, divers bruits sont entendus dans et hors de la yurta : le
battement d'un tambour, le grognement d'un ours, le sifflement d'un serpent, le
couic d'un écureuil, et des grattements mystérieux sur la peau de renne où il
est assis. Ensuite, le chaman est libéré de ses liens, et chacun est convaincu
que ce qu'il a entendu était le travail des esprits.
1 Castren, Reiseberichte und Briefe, 1845-9,
pp. 172-4.
La famille altaïque. Les kams (chamans)
des tribus de turques de l'Altaï ont préservé avec une grande rigueur les
antiques formes cérémoniales du chamanisme. Potanin1 présente une curieuse
description de la performance d'un jeune chaman, Enchu, qui vivait près du
fleuve Talda, à environ six verstes d'Anguday. Son comportement peut être
caractérisé par quatre phases, chacune marquée par un maintien différent du
chaman. Dans la première, il était assis et faisait face au feu ; en second
lieu, il se tenait debout, le dos au feu; troisièmement, une sorte d'intermède,
pendant lequel le chaman se repose de son travail, se soutenant avec son coude
sur le tambour, qu'il avait équilibré sur le côté, alors qu'il racontait ce
qu'il avait appris dans ses rapports avec les esprits ; et quatrièmement,
la phase finale de la séance, tournant le dos au feu, et faisant face à
l'endroit où le tambour est habituellement accroché. Enchu a déclaré après
qu'il n'avait aucun souvenir de ce qui s'était passé tandis qu'il chamanisait
le dos au feu. Tandis qu'il était dans cette position, il tourbillonnait
follement en cercles sur place, et sans grand mouvement de ses pieds. Il
s’accroupissait sur ses hanches, et se relevait, sans interrompre le mouvement
tournant. Pendant qu' il pliait et redressait alternativement son corps au
niveau des hanches, vers l'arrière et l’avant, avec les mouvements vifs ou des
secousses, les manyak (les pendants en métal) attachés
à son manteau dansaient et balançaient furieusement dans toutes les directions,
traçant des cercles brillant dans l’air. En même temps le chaman continuait
battre son tambour, le tenant dans de diverses positions de sorte qu'il produise
différents bruits. De temps en temps Enchu a tenu le tambour tourné vers le haut
en position horizontale et le battait par en-dessous. Les indigènes d'Anguday
ont expliqué à Potanin que quand le chaman tenait le tambour de cette manière,
il y rassemblait les esprits. Parfois il parlait et riait avec quelqu’un
apparemment près près, mais invisible aux autres, prouvant de cette manière
qu'il était en compagnie des esprits. A un moment, Enchu est passé à un chant
plus tranquille et égal, simultanément imitant sur son tambour le clopinement
des sabots d'un cheval. Ceci était pour indiquer que le chaman, en compagnie de
ses esprits, partait vers le monde souterrain d'Erlik, le dieu de l'obscurité.
1 Potanin, Sketches
of N. W. Mongolia, vol. iv, pp. 60-2.
M. Potanin donne aussi la
description d’un voyage qu'il a reçue d’un missionnaire russe, M. Chivalkoff.
Le kam dirige sa route vers le sud. Il doit traverser les
montagnes de l’Altaï et les sables rouges des déserts chinois. Alors il croise
une steppe jaune, telle qu'aucune pie ne peut la traverser. Dans sa chanson, le
kam dit: ‘en chantant, nous le traverserons’. Après la steppe jaune il y
ait une ‘pâle’, telle qu'aucune corneille ne peut la traverser, et le
kam dans son passage imaginaire chante une fois encore une chanson pleine
de courage et d'espoir. Vient alors la montagne de fer de Tamir Shayha, que ‘se
penche contre le ciel’. Maintenant le kam recommande instamment à tout son
train [les esprits qui l’accompagent] d’être d'un seul esprit, pour qu'ils
puissent franchir cette barrière par la force unie de leur volonté. Il décrit
la difficulté de surmonter les passages et, ce faisant, respire fortement. Au
sommet, il trouve les os des nombreux kams
qui sont tombés ici et sont morts par manque de puissance. Encore, il
chante des chansons d'espoir, déclare
qu’il sautera par dessus la montagne, et accorde ses actions à ses propos.
Enfin il atteint l’endroit qui mène au monde du dessous. Le voici qui trouve
une mer, traversée par un pont fait d’un seul cheveux. Pour montrer la
difficulté de passer ce pont, le kam chancelle, tombe presque, et avec
difficulté se rattrape. Dans les profondeurs de la mer il voit les corps de
beaucoup de kams ayant commis des
péchés qui ont péri là car seuls ceux qui sont irréprochables traversent ce
pont. De l'autre côté il rencontre les pêcheurs qui reçoivent la punition
adaptée à leurs défauts ; p. ex., un indiscret est cloué par son oreille à
un pieu. En atteignant le logis d'Erlik, il rencontre des chiens qui
l’empêcheront de passer, mais enfin, apaisés par des dons, ils montrent plus
conciliants. Avant le commencement de la cérémonie chamanique des dons aient
été préparés pour ce cas d’urgence. Après avoir passé avec succès ces gardiens,
le kam, comme s’il s’approchait de la yurta d'Erlik et
arrivant en sa présence, s’incline, porte son tambour à son front, et dit, ‘Mergu ! mergu !’ alors il
déclare d'où et pourquoi il vient. Soudainement il crie ; ceci est censé
indiquer qu'Erlik est fâché qu'un mortel ose entrer dans sa yurta. Le kam effrayé saute
vers l'arrière vers la porte, mais rassemble à nouveau son courage et s’approche
encore du trône d’Erlik’. Après que ce comportement se soit répété trois fois,
Erlik parle ‘Les créatures ailées par‘ne peuvent pas voler ici, les êtres avec
des os ne peuvent pas venir : comment as-tu toi, puant scarabé noir, fait
ton chemin jusqu’à ma demeure ?’
Alors le kam se penche et avec son tambour
simule le mouvement d’écoper du vin. Il présente le vin à Erlik ; et
frissonne comme ceux qui boivent du vin fort, pour indiquer qu'Erlik a bu.
Quand il perçoit que l’humeur d'Erlik s’est un peu adoucie sous l'influence de
sa boisson, il lui offre des cadeaux. Le grand esprit (Erlik) est touché par
les offres du kam, et promet un accroissement du
bétail, déclare quelle jument poulinera, et indique même quelle marques la
poulain portera. Le kam retourne d’excellent humeur, pas
sur son cheval comme à l’aller, mais sur une oie - un changement de monture
qu'il indique en se déplaçant dans la yurta sur la pointe des pieds, pour
représenter son envol.