Thurisaz

 

Mots étymologiquement apparentés: Thurse (en Allemand et Français), le nom des géants du gel, (et non pas apparenté au nom du Dieu Thórr!).

 

Les inscriptions runiques Viking donnent le nom de Thórr écrit comme “Thurisaz - Uruz - Raido” (‘TUR’) alors que le nom des Thurses est écrit “Thurisaz - Raido - Sowelo” (‘TRS’).

 

Il s’est produit un glissement des Thurses vers le Dieu Thórr si bien que le mot ‘thurs’ est devenu ‘thor’ de façon absolument arbitraire et de façon assez récente. Ce mouvement a été amplifié par les runes armanes de Guido List qui appelle ‘thorr’ sa troisième rune. Le pire pour moi est que je n’ai guère de respect pour le massacre des géants perpétré par Thórr et je ne trouve pas que ce soit un des aspects de Thórr qu’il faille vénérer. Je serais donc plutôt favorable à une sorte de rapprochement entre Thórr et Thurses mais aucun poème scaldique, eddique ou runique, aucun commentaire en Vieux Norrois, aucune inscription runique ne permet d’effectuer un tel rapprochement. En tous cas, l’histoire de la confusion entre les thurs et thorr est elle-même très confuse et je vous fournis dans la [Note 1] quelques informations objectives sur ce sujet.

Ce que j’appelle ‘la méthode Jesch’, c’est-à-dire cette façon qu’elle a de comparer systématiquement les poèmes scaldiques et les inscriptions runiques de la même époque, montre bien que ce que nous écrivons avec un ‘ó’ est très souvent rendu par un uruzUpointue dans les runes. Ceci peut expliquer comment la confusion Thórr/Thur a pu se produire. Une autre explication peut être liée au fait que le poème runique vieil anglais a utilisé le mot ðorn (épine – et il décrit quelque chose d’épineux en effet, voyez plus bas) à la place du mot þurs et qu’ensuite de simples erreurs de copistes aient permis, lorsqu’aucun commentaire n’était attaché, de mal lire le ‘n’ de ðorn, de le transformer en ‘r’ et d’obtenir ainsi ðorr.

Pour illustrer le fait que tous les poèmes runiques et les commentaires que j’ai pu rencontrer ne font pas allusion à un lien quelconque entre le Dieu Thórr et la rune Thurs, voici une liste de kennings que l’on trouve, en Latin et en Vieux Norrois, dans le Þrideilur Rúna à la suite du texte des poèmes runiques. Dans la plupart des cas, le fait que ce soit une version très tardive me conduit à parler avec précaution de cette version. Par contre, dans le cas présent, cela va vous démontrer que, même dans des versions tardives, on ne peut absolument pas associer la rune viking Thurs et le Dieu Thórr. Voici une sorte de fac-simile de ce texte dont j’ai conservé la forme exacte, sauf que j’y ai rajouté entre crochets la version en Vieux Norrois (VN) quand elle éclairait la version latine.

 Molestia machinator. Oddrunæ vir Furia-

rum parens Erymnis alumnis [VN: fostri gridar]. Procerus dæmon

[VN: här Tyr],

celsus capito, Athleta rupicula, Saxonum villi-

cus [VN: og hamra búe]. Heinis [VN: Heimis] vibrator (arbor lapidescens qva pro hasta spear usi sunt Gigantes) Geigis stuprator

Grimner irritator.

 

Artisan de désagrément. L’homme de Oddruna, parent des Furies,

disciple de Erymnis [Erynnie? orthographe habituelle : Erinye. VN: enfant de l’envie]. Grand démon [VN: grand Týr],

tête redressée [ou fière], Athlète de la falaise, intendant des Saxons [VN: et peut changer de forme].

Brandisseur de Heimis (le javelot [de bois], les Géants ont coutume de lancer des pierres sur quiconque à la place d’un javelot), séducteur de Geigis,

provocateur [ou irritant] de Grimnir.

 

A la place de « Geigis stuprator », le texte en Vieux Norrois donne une formule que je vous laisse traduire : « hrumnir (celui qui rend infirme) œðridar (le chevaucheur d’extase) giœler (le hurleur) » mais qui montre bien que le ‘séducteur’ du texte latin est en réalité une brute violente.

Thórr est bien connu pour brandir son marteau, Mjöllnir, un nom qui ne peut être confondu avec Heimis ou Heinis. Grimnir est un des noms de Ódhinn et, bien entendu Thórr n’irrite pas particulièrement Ódhinn alors que les Thurses sont les ennemis déclarés des Dieux Ases et donc de Ódhinn. Le Latin « intendant des Saxons » était un « changeur de forme » en Vieux Norrois et Thórr n’est jamais décrit comme un changeur de forme alors que les Trolls sont souvent accusés de sorcellerie qui donne le pouvoir de changer de forme. Les seules exceptions dans lesquelles ce texte peut raisonnablement désigner Thórr, sont « Grand Týr », et « Tête fière ». Týr est décrit comme un démon par la version latine, comme tous les Dieux païens. En poésie, le nom de Týr est utilisé pour désigner toute personne que l’on désire distinguer : homme ou Dieu. C’est pourquoi, je crois qu’il faut comprendre ce hár Týr (här Tyr dans le manuscrit) comme désignant un être de taille gigantesque, ce qui peut caractériser, en effet, aussi bien les Thurses que Thórr. De même, Thórr est décrit comme très fier, quelques fois même comme un peu hâbleur (et l’Edda décrit alors comment il se fait humilier), mais ce serait le seul kenning qui pourrait en effet le désigner de façon un peu convaincante.

 

Nous avons déjà beaucoup parlé au chapitre précédent des géants du givre, du géant de la création du monde et des Thurses, dont le nom est évidemment associé à cette troisième rune. Tout ce que j’ai dit sur eux, sur leur force, leur méchanceté et leur savoir, leur laideur et la beauté de leurs filles, se retrouve condensé maintenant dans un simple mot, Thurisaz.

 

Il existe deux formes, l’une avec une pointe, thurisazpointue, l’autre arrondie thurisazrond. Elles sont toutes les deux aussi fréquentes entre 200 et 700.

 

Poème runique norvégien : (forme normalisée due à Wimmer)

thursNorv vældr kvenna kvillu;

kátr værðr fár af illu.

 

thursNorv apporte aux femmes torture.

Peu nombreux seront joyeux du mal [ou de la difficulté].

 

Wimmer appelle cette rune Thurs (géant). Donc les Thurses sont ceux qui ont la capacité de handicaper les femmes. Comme toutes les descriptions des géants les montrent vivants comme des brutes, dans des environnements difficiles, je crois qu’on peut voir sans hésiter en Thurisaz la force primitive masculine, une sorte d’opposée de Fehu, alors que Uruz est intermédiaire entre les deux. Les Thurses, ce sont les hommes qui ne savent pas pratiquer le chamanisme nordique (le seidhr), ils n’ont pour eux que leur force brutale et leur savoir, tous deux immenses au point que seul Thórr, lui-même symbole de force, peut s’opposer à leur force, et qu’Ódhinn ne peut surpasser en savoir le géant Vafthrúdhnir que par une sorte de tricherie, en lui demandant ce que lui-même, Ódhinn, a chuchoté à l’oreille de Baldr mort, alors qu’il le portait sur le bûcher. Le Thurse symbolise la science « sans conscience » qui détruit tout sur son passage. Thórr, en tant que représentant de ces forces brutales parmi les Ases, a pu se trouver, au moins tardivement, associé à cette rune, mais vous savez maintenant pourquoi je m’oppose fortement à cette confusion.

Le second vers se comprend aussi très bien dans ce contexte, car une certaine cécité accompagne cette force destructrice qui n’est donc jamais très aimée.

 

Poème runique islandais :

thursNorv c’est le tourment [ou torture] des femmes,

L’habitant des falaises,

Le mari de Varthrún.

 

Saturnus                      þengill

Wimmer appelle cette rune aussi Thurs (géant). A titre d’exemple, le commentaire latin du Þrideilur Rúna donne : Þúrs Rúpicola (thurse des falaises), múlierum formiðo (la terreur des femmes) saxorúm incola (l’habitant des pierres) Varðrúnæ maritús (le mari de Varðrún) ce qui ne fait que confirmer les versions plus anciennes du poème runique, mais montre encore une fois que les Islandais du 16-17ème siècle ne confondaient pas les Thurses et le Dieu Thórr.

Ce poème runique confirme donc Thurisaz dans son rôle anti-féminin, et dans le fait que les Thurses vivent dans des environnements difficiles, ici ce sont les falaises, mais les montagnes aussi, ou la neige et la glace font tout autant partie de leur vie. Varthrún est le nom d’une géante, et cette forme de métaphore est classique en poésie scaldique [Note 2]. Son nom est très évocateur: varð est un mot qui évoque un gardien, un sceau (ward en Anglais) et rún, bien entendu, les runes : Varthrún pourrait donc être le sceau ou la gardienne des runes. Malheureusement, comme nous ne savons rien de spécial sur Varthrún, il nous est impossible de savoir à quel mythe perdu ce nom fait allusion.

Quant à la quatrième ligne du poème runique islandais, le mot Saturnus désigne évidemment Saturne, le Dieu grec antique qui a été vaincu par Zeus, un peu, en effet, comme les Thurses ont été vaincus par Thórr. Le mot Vieux Norrois þengill signifie encore ‘roi, chef’. Il est issu d’une racine germanique qui fait penser que le titre þengill évoque les capacités d’organisation du chef.

 

Le poème anglais, en apparence, a changé complètement le sens du mot, transformant Thurisaz en Dorn - on devrait écrire ‘Dhorn’ ou ‘Thorn’ puisque le nom de la rune est, en Vieil Anglais, ðorn, mais ce n’est pas l’usage des auteurs anglophones. On peut se demander alors pourquoi on considère le Vieux Norrois Þurs et le Vieil Anglais ðorn comme une seule et même rune. C’est à cause de leur parenté linguistique, et surtout de leur place identique dans les Futharks. La rune Thurisaz se trouve toujours en troisième position dans l’ancien Futhark et dans le Futhark anglais. De plus, on utilise aussi des arguments relatifs à la graphie des runes, celle de Dorn est identique à celle de Thurisaz. Enfin, leurs sens ne sont pas si différents comme nous allons le voir.

Poème runique vieil anglais :

ðorn [épine] [c’est aussi un kenning pour « Géant »] [Note 3] est violemment aiguë aux hommes-liges, [la] saisir [apporte] le mal, Excessivement intraitable aux humains qui prennent repos avec elle.

Cette épine pointue rappelle, bien entendu, l’épine du sommeil dont Sigrdrífa a été piquée en punition de son opposition à Ódhinn. Là encore, il s’agit d’endormir, sinon de tuer le pouvoir féminin. Dans le cas de Sigrdrífa, elle sera même déchue de son statut de Valkyrie et devra prendre un mari. En transformant le ‘homme-lige’ [Note 4], le guerrier, dont parle le poème en une guerrière, alors le poème devient parfaitement clair. On se demande ce que ces guerriers vont faire dans des épines, et pourquoi ils iraient se reposer au milieu d’elles. En revanche, l’épine de la déchéance est pointue et douloureuse pour la guerrière qui commet une faute, et, comme Sigrdrífa (et la Belle au Bois Dormant), elle devra dormir longtemps au milieu de ces épines en guise de châtiment. Mon interprétation est confirmée par une réplique attribuée par Saxo Grammaticus à une jeune fille qui répond ainsi aux propositions d’un géant :

Quelle jeune fille un peu sensée voudrait être la catin d’un Géant? Ou pourrait supporter sa couche de colosse? Devenir l’épouse d’un démon en sachant que sa semence engendre des monstres? Comment vouloir partager le lit d’un féroce Titan? Qui piquerait ses doigts aux épines? Qui donnerait à la boue des baisers qui ne soient pas souillés? Qui voudrait qu’en une union mal assortie des membres velus enlacent son corps lisse? Quand la nature se récrie, on ne peut jouir pleinement des plaisirs de la volupté. Le désir des femmes ne s’accommode guère de l’amour d’un monstre!

L’allusion à des épines montre bien qu’elles étaient effectivement liées à une influence négative des Thurses sur les femmes.

 

Un aspect du pouvoir des Thurses est de savoir se protéger de leurs ennemis dans la bataille, puisque les Thurses sont présentés comme invulnérables aux Dieux, seule la force de Thórr peut les écraser. Ceci rappelle d’ailleurs tout à fait la façon dont est décrite la fin des porteurs de charmes de protection. Ils résistent à toutes les attaques, le fer ne peut mordre sur leur peau. Ils restent cependant soumis à certaines des lois de la nature : un coup suffisamment fort peut briser l’os sous la peau, même s’il ne peut couper la peau elle-même. Cet aspect de la magie runique est expliqué plus en détail sur mon site, voyez Chap5NewFr. Insistons maintenant seulement sur le fait que les Thurses ne cèdent vraiment qu’aux gigantesques coups de marteau que Thórr est capable de leur porter. C’est bien pourquoi leur nom est synonyme de résistance au tranchant des armes :

Troisième strophe du Ljóðatal [Note 5]

J’en sais un troisième :

Si, je dois, de grande nécessité,

Enchaîner les fils de la querelle.

Je rends émoussé les tranchants de mes adversaires

Leur arme ni leur ruse ne peut mordre.

 

Notez que cette troisième strophe doit raisonnablement être associée à Thurisaz puisque les géants résistent au tranchant des épées. Ceci constitue une sorte d’argument tardif pour notre choix d’associer les strophes du Dit de Hár de façon préférentielle à la rune de même rang.

Pour comprendre certains textes parlant des Thurses, il faut savoir qu’il s’est produit un glissement du concept de ‘troll nordique ancien’ au concept de ‘troll moderne’. Le ‘troll moderne’ est plutôt un petit lutin gentil alors que le ‘troll ancien’ est un géant systématiquement méchant. Les sagas décrivent plusieurs fois des combats entre le héros et un troll ou une ‘femme-troll’ considérée comme particulièrement dangereuse, comme la mère de Grendel, encore plus dangereuse que son fils. Dans le contexte runique, les trolls –masculins ou féminins – sont des ‘trolls anciens’.

Ainsi, une résurgence caractéristique de cette protection contre le tranchant des épées se trouve dans la saga de Harvard de l’Isafjord (Hávardhar Saga Ísfirdhings). Deux hommes, Atli et Thorgrímr, se combattent sans que le fer ne morde sur Thorgrímr. Alors, Atli lui dit:« Tu es comme un troll, Thorgrímr, et non comme un homme, puisque le fer ne mord pas sur toi. » Un exemple semblable se trouve dans la saga d’Arrow-Odd (Örvar-Odd saga) dont le héros combat « le plus laid des hommes qu’il ait connu » et, après qu’aucun des deux ne soit arrivé à blesser l’autre, Oddr déclare : « Chacun de nous peut dire la même chose de l’autre, c’est qu’il semble être un troll plutôt qu’un humain. »

Dans les sagas islandaises, Thurses, géants et trolls sont assimilés, si bien que cette phrase montre que dans l’esprit des islandais médiévaux, subsistait encore la croyance en la résistance des Thurses au tranchant des armes.

 

Le poème anglo-saxon Beowulf nous donne un autre exemple de ce même phénomène. Ce poème a été composé au huitième siècle et, bien que résolument chrétien, il contient bon nombre de réminiscences païennes, et des allusions à la civilisation germanique. Beowulf doit débarrasser le roi du Danemark d’un monstre appelé Grendel qui est un géant, un troll, comme dit le poème:

                                    ... Et moi, je n’essaierai pas

de m’opposer ne serait-ce qu’une fois à ce monstre Grendel,

une tentative contre ce troll?

Beowulf décide de tuer Grendel à la seule force de ses mains. Ses compagnons, quand ils voient la bataille commencée volent au secours de Beowulf, mais

Ils ignoraient, entrant dans la lutte,

fiers compagnons de bataille,

pour tailler Grendel de leurs épées, se mettre en chasse de sa vie

de tous côtés - que nulle épée sur cette terre

qu’aucun acier même le plus fidèle, ne pouvait atteindre leur assaillant,

car d’un charme, il empêchait toute

lame de mordre sur lui.

Beowulf va finalement vaincre Grendel en lui arrachant l’épaule :

                                                Une fissure apparut

dans la structure charnelle du géant, des muscles des épaules

se détachèrent d’un coup, il y eut des claquements de tendons,

des articulations sautèrent.

Cette épaule arrachée sera exposée dans le hall du roi du Danemark. Ceci attire la mère de Grendel qui vient venger son fils et Beowulf doit se battre maintenant contre elle. Il ignore que sur elle aussi l’acier ne mord pas :

                                                Il brandit son arme,

sans lésiner sur la force de son coup, avec une telle violence

que l’épée courbée cria sur sa tête [celle de la mère de Grendel]

un perçant chant de bataille. Mais l’étranger [Beowulf] vit

son ardente-à-la-bataille [son épée] refuser de mordre

ou de lui faire le moindre mal; la bordure acérée trahit

le besoin de son maître ...

                                                ... sa propre force devait lui suffire,

la puissance de ses mains.

C’est donc par deux fois que la force propre de Beowulf sera utilisée pour vaincre deux géants protégés magiquement de la morsure des épées, Grendel et sa mère.

Tout ceci confirme donc que les Thurses étaient protégés « par un charme » du tranchant des épées et que le troisième ‘chant’ d’Ódhinn doit effectivement être associé à Thurisaz. On comprend ainsi comment elle a pu devenir une rune de protection pour un guerrier désirant se protéger du tranchant des épées, comme le souligne le troisième chant du Dit de Hár : rempli de fureur guerrière, Ódhinn s’identifie à un Thurse et se protège ainsi. C’est une forme de protection extrêmement spéciale, et qui ne s’applique pas généralement. Nombreux sont ceux qui attribuent Thurisaz ou Dorn un pouvoir de protection général et qui étendent même ce pouvoir aux femmes ! Ceci contredit tout ce que nous pouvons savoir sur Thurisaz, sauf si cette personne – femme ou homme – se trouve en situation de combat et désire s’identifier à un brutal géant du givre. Si on ne croit pas au pouvoir des runes, cela n’a guère d’importance, mais si on y croit, alors il s’agit d’une sorte d’auto-malédiction plutôt que d’une protection.

 

Enfin, il va sans dire que nombreux sont ceux, et surtout celles, qui identifient cette ‘épine’ maléfique à un sexe masculin dressé. Cela fait une belle image ultra-féministe, qui oppose la douceur de Fehu à la brutalité de Thurisaz - mais qui n’a aucun sens face à la force de Uruz ! Tout d’abord, disons que cette image est en effet conforme à la tradition nordique où le mot ‘épine’ est utilisé comme image du sexe masculin, mais sans aucune connotation maléfique. D’une part, donc, il existe de nombreuses images qui associent implicitement le mot þorn, épine, au pénis. En poésie ancienne, par exemple, Freyja þorna [Note 6], la ‘Freyja des épines’, désigne une femme et la déesse Freyja n’a pas vraiment la réputation de trouver maléfique un sexe masculin dressé ou pas. La poésie moderne peut désigner une femme par þorngrund, þornreið (le terrain de l’épine, le voyage de l’épine). L’allusion au voyage est plutôt positive et celle au terrain fait plus allusion à la fertilité qu’à la brutalité. Aucune allusion au maléfique dans ceci, ce qui est confirmé par les rares sagas qui abordent ce thème. Il existe une saga qui rapporte une histoire de sexe masculin maudit, et la malédiction en faisait un objet tellement volumineux que le héros ne pouvait pas honorer son épouse. Cet objet est plutôt l’objet de railleries que d’horreur, et l’épouse finit par divorcer à son avantage. Dans une autre saga, inversement, une femme aperçoit le héros nu, et se moque de la relative petite taille de son sexe. Le héros réagit en proposant à la femme de lui montrer ce qu’il peut quand même faire avec, et la saga conclut qu’ils s’en trouvèrent bien tous les deux. En d’autres termes, je ne pense pas que cette interprétation ultra-féministe de Thurisaz soit valide, dans le contexte runique. Plutôt que de penser au viol physique, je vois plutôt dans l’utilisation agressive de Thurisaz sur une femme, un moyen de lui ôter ses pouvoirs magiques, de les ‘endormir’ en quelque sorte, comme Sigrdrífa et la Belle au Bois Dormant furent endormies par la piqûre d’une épine.

 

Conclusion

 

Thurisaz, rune des Thurses, des géants du givre, des hommes sauvages, de la force primitive et brutale masculine, devient la rune de la protection au tranchant des armes pour un guerrier médiéval qui désire s’identifier aux êtres les plus brutaux. Si vous désirez utiliser cette rune (ou bien si vous la ‘tirez’ lors d’une séance de divination), ne croyez jamais que cette utilisation ou cette rencontre soient anodins. En tous cas, elle ne vous apportera jamais protection, sauf si vous êtes déjà une sorte de monstre masculin. En aucun cas, elle ne peut protéger une femme.

Elle permet de nuire aux femmes (et aux aspects féminins des hommes) en endormant leurs pouvoirs magiques, comme les pouvoirs de Sigrdrífa et de la Belle au Bois Dormant sont endormis par la piqûre d’une épine. Cette perte de pouvoir magique est décrite de façon répétitive dans les poèmes runiques islandais comme une torture, et non pas comme un calme sommeil de repos.

Elle exalte la force de la masculinité, la force brutale, quel que soit le sexe de la personne concernée et, inversement, elle lèse les côtés féminins de chacun.

 

Notes

 

[Note 1] Il est toujours très difficile de préciser d’où peut venir une légende. Voici ce qu’on peut en dire. Tout d’abord, le nom ‘Thor’ pour cette rune est en effet attesté dans un alphabet runique trouvé dans un livre qui porte le sceau du roi Gustaf III de Suède et ‘donc’ publié sans doute aux environs de 1780. C’est le Suecia antiqva et hodierna (Suède antique et moderne) qui a été mis en ligne par la Bibliothèque nationale de Suède : http://www.kb.se/suecia/eng/default.asp. On y trouve un Literæ Sveo-Gothorum (Les Lettres des Suédo-Goths – les habitants du sud de la Suède, les Geats) dont voici la partie consacrée à la lettre þ :

Thurs.jpg

Vous voyez que cette lettre est représentée par un ‘D’ latin, qu’elle représente le son ‘th’, que les deux formes, une arrondie, une pointue sont données, que son nom est ‘Thor’ v [ = vel, ‘ou si vous voulez’, en Latin] ‘Thuss’. Ceci est un alphabet sans commentaires, donc le nom ‘Thor’ peut venir de n’importe où, sans même qu’on y associe le Dieu Thórr. Mais ceci nous dit que dès le 18ème siècle, on associait en effet cette rune à un mot identique à celui du nom du Dieu Thórr. Ceci permet de comprendre d’où vient la tradition qui commet ce qui aurait été un sacrilège pour un dévot de Thórr du 10ème siècle. L’origine des formes ‘Thuss’ et ‘Thor’ peut être comprise à partir de l’œuvre de Ole Worm.

Le fameux savant suédois Ole Worm a publié en 1636 un ouvrage en Latin sur les runes qui a été mis en ligne par le ‘Skaldic project’ http://skaldic.arts.usyd.edu.au/. On  trouve cet ouvrage toujours cité sous le nom de Runir seu Danica literatura antiquissima (Les runes : la littérature danoise la plus antique). Ole Worm a précisé qu’il avait tiré ses informations d’un ‘antiquissime’ manuscrit (qu’il n’a pas daté et qui a été détruit dans un incendie au début du 18ème siècle). Il donne plusieurs noms possibles à la troisième rune : TussTorsSeuls.jpg

Le signe ‘s long’ suivi de ‘s court’ qui forme une sorte de β remplace habituellement un double ‘s’ d’où les versions ‘duss’ et ‘thuss’. Vous notez que la version ‘Thor’ n’existe pas encore, c’est ‘Thors’, mais on comprend comment ‘Thors’ a pu devenir facilement ‘Thor’, ce qui conduit directement à la version du Suecia antiqva et hodierna. Notez aussi que « Stungin Thyr » sous-entend la version thorn des Anglo-saxons car le mot stunga signifie ‘une blessure donnée par un objet pointu’. Worm nous présente aussi une interprétation pour chaque rune. Voici comment commence celle fournie pour cette troisième rune :

Dusscourt.jpg

Le texte latin signifie : « Spectres (qui) habitent les montagnes, dont la forme se compare à celle des nains et des géants de l’antiquité, … » ce qui décrit une population de géants ou de nains des montagnes, pas du tout le Dieu Thórr.

Enfin, Worm donne une version complète et imprimée du poème runique norvégien. Voici la partie dédiée à la rune ‘duss’ avec un original écrit en lettres runiques tardives qui, comme d’habitude, ne donne pas le nom de la rune.

ThursWorm.jpg

Cette version est très proche de la version normalisée de Wimmer que je vous ai fournie et ne fait donc aucune allusion au Dieu Thórr.

 

Les erreurs d’interprétation que je dénonce ici sont expliquées par le lexique Vieux Norrois et runique, Specimen Lexici Runici, publié en 1650 par Magnús Ólafsson et Ole Worm. Dans ce lexique, il n’existe aucun mot comme ‘Dors’ ou ‘Thors’. Par contre, on trouve le nom masculin þuβa, écrit sans ambiguïté avec deux ‘s’ en runes : thussa.jpg dont le sens latin est : Semidæmon. Comme exemple d’usage de ce mot, ils citent la saga de Gretti ainsi: «Fyrer dalinum ried þuβa blendigur sa þorer hiet » dont la version normalisée moderne est (Grettis Saga, ch. 61) : « … fyrir dalnum hafi ráðið blendingur, þurs einn sá er Þórir hét, … » . Les deux présentations ont le même sens: «la vallée était dirigée par un troll (blendigr = un être mi-homme et mi-géant, un ‘sang-mêlé’) un thurse qui s’appelait Þórir ». Vous voyez que le þuβa de 1650 est devenu un þurs dans la version moderne, mais ce n’est pas le point important. Ce qui est très remarquable, c’est que la traduction latine qu’en donnent Ólafsson et Worm est: « Convalli præfuit Thorerus consanguineus gigantum », c'est-à-dire: «Thórr parent des géants commandait la vallée encaissée ». Je suppose que le nom þorer ou Þórir se disait en Latin comme se dit le nom du Dieu Thórr, c'est-à-dire Thorerus. Ainsi, à partir d’une confusion de nom, d’un petit faux-sens (blendigur ne signifie pas exactement consanguineus) et du gros contre-sens induit par l’oubli de leur ‘hiet’ (= il s’appelait), Ólafsson et Worm donnent l’impression aux lecteurs du Latin que le Dieu Thórr est consanguin à leurs ‘þuβa’ c'est-à-dire aux Thurses, qu’ils définissent comme des semi-démons. Ce dernier point est bien conforme à la tradition nordique, c’est la confusion avec Thórr qui est une erreur.

Vous voyez donc comment de petites erreurs en petites erreurs, on a pu passer de Thurs à Thor. Rajoutez à ces difficultés d’écriture le fait que tous les Dieux païens étaient considérés comme des démons par les scribes chrétiens (voyez le nom du Dieu Týr traduit par dæmon en Latin dans les kennings du Þrideilur Rúna), et vous comprendrez qu’on n’ait pas hésité à confondre le Dieu Thórr et les Thurses. Ainsi, le livre de Ólafsson et Worm nous montre bien que cette confusion est antérieure à 1650, mais le livre de Worm nous montre aussi que le nom de la troisième rune n’était pas encore confondu avec le nom de Thórr en 1636 car la forme Thors donnée par Worm pourrait, à la rigueur, être le génitif de Thórr, mais tous les noms sont évidemment donnés au nominatif. Qu’après 1636 des commentateurs ‘astucieux’ aient pu faire la transition « Démon = Thórr = Thors = troisième rune » est très probable, mais vous voyez qu’ils s’appuyaient sur des hypothèses fausses.

 

[Note 2] Les poèmes tirés des sagas islandaises et cités dans les chapitres précédents sont des exemples de poésie scaldique. Elle se caractérise par l'usage de métaphores, comme nous l'avons vu, et par un rythme lié à des allitérations plutôt qu'à des rimes. Ces allitérations sont hélas intraduisibles si on désire conserver le sens de la poésie, mais elles créent la singulière beauté de la poésie scaldique.

 

[Note 3] Le poème eddique appelé Hymne à Thorr (Þórsdrápa), expliqué et commenté en détail sur mon site, utilise les expressions Þorns niðjum (les descendants de l’épine), svíra Þorns (le cou de l’épine), í þornrann (dans la maison de l’épine) où, évidemment le mot épine réfère à un être vivant, désigné clairement par le contexte comme étant un Thurse.

 

[Note 4] Au Moyen-âge un ‘homme lige’ est un vassal qui est obligé de d’entrer en guerre quand son suzerain le lui demande. J’appelle donc ‘homme-lige’ un homme qui a partiellement abandonné sa liberté (par exemple, pour rembourser ses dettes), une sorte d’intermédiaire entre l’homme libre et l’esclave. J’ai aussi introduit dans la suite l’expression ‘femme-lige’ pour désigner une femme, pas spécialement une guerrière, dont le statut est comparable à celui de l’homme-lige. Comme nous le verrons avec les runes Wunjo et Mannaz, c’est un des sens du mot Vieux Norrois man.

 

[Note 5] Comme les autres traductions, cette traduction du Dit de Hár m’est personnelle. J’essaie de rester le plus proche possible du mot à mot, de ne jamais l’interpréter, ce qui me force parfois à alourdir la traduction des plusieurs sens possibles. Néanmoins, je trouve ma traduction plus poétique, plus évocatrice de la magie du texte, que celles des universitaires. J’espère que vous partagez ce sentiment !

 

[Note 6] J’ai trouvé, en fait, dans une drápa de Einarr Gilsson (14ème siècle) l’expression : þorna þungra, où le contexte permet d’identifier cette Þungra (la lourde !) à Freyja.