Uruz

 

Ce mot évoque quelque chose de très ancien, comme le préfixe allemand ur-, et en particulier cette forme de bœuf sauvage qui a existé naturellement en Europe, l’aurochs.

 

Mots étymologiquement apparentés:    Allemand, ur- (primordial, ‘du début’); Allemand, Ur ou Auerochs (aurochs).

 

Sa forme originale est celle d’un V inversé, uruzV. Les formes uruzV et uruzU se trouvent en nombre à peu près égal dans les inscriptions runiques datées entre 200 et 400. La forme uruzU commence à dominer après 400. La forme anguleuse uruzUpointue, conservée ensuite, apparaît en 450.

 

Contrairement à Fehu, Uruz voit la signification de son nom varier fortement avec le temps et l’espace. D’aurochs, elle passe à scorie et bruine dans les poèmes nordiques, pour redevenir aurochs dans le poème anglais.

 

Poème runique vieil anglais :

ur [aurochs ou bison] est résolu,

Il est puissamment cornu.

Une fière bête combat avec ses cornes.

Randonneur des landes, c’est un être puissant.

 

C’est donc un hymne à la force de cet animal antique qui nous rappelle les mythes des indiens d’Amérique relatifs aux bisons, eux aussi de fiers animaux et fournissant de grandes quantités de nourriture. Par exemple, dans la transcription littérale des récits de Black Elk recueillis par John Neihardt, Black Elk décrit le mythe dit de « la découverte du tabac et la pipe » qui sont offerts au héros par une divinité féminine. Et Black Elk précise: «Cette femme était réellement un bison blanc. D’où le respect pour le bison blanc. »

Le pouvoir de ces animaux qui font des réserves pour l’hiver, l’aurochs, le bison, l’ours, l’élan est clairement affirmé dans les aspects chamaniques des civilisations des pays nordiques.

L’aurochs semble représenter un symbole violemment masculin à cause de la force physique qu’il dégage et je ne tiens pas du tout à rejeter cet aspect. Autant Fehu me paraît dédié à la douceur et ‘donc’ à la féminité si on se place dans notre contexte d’une civilisation guerrière, autant Uruz, dédié à la force, me paraît symboliser à la fois le masculin et le féminin. D’abord, le mot ur (en Vieil Anglais) ne désigne pas particulièrement l’aurochs mâle, bien entendu. Mais je voudrais utiliser un autre argument, dû à Maria Gimbutas. Je sais qu’il est très chic – aux USA au moins – de la mépriser un peu car elle a poussé les hypothèses féministes au-delà du raisonnable. Cependant, rejeter en bloc ses arguments ne me paraît pas très raisonnable non plus, d’autant qu’elle illustre toujours ses arguments par des images, et vous pouvez les apprécier ou les rejeter par vous-mêmes très simplement. Maria Gimbutas associe les cornes de taureau aux organes de reproductions internes de la femme, c’est-à-dire à l’utérus prolongé des trompes de Fallope. Ceci peut sembler ridicule en effet, mais observez, dans ses ouvrages, les reproductions qu’elle donne, et vous verrez par vous-mêmes qu’il existe en effet des dessins de cornes de taureau qui sont complètement irréalistes, mais qui, comme par hasard, représentent exactement ces parties internes du système reproductif féminin. J’ai l’impression que le poème runique vieil anglais, en mentionnant deux fois les cornes de l’aurochs, nous suggère qu’il veut mentionner deux types de forces, tous deux résolus et combatifs, chacun à sa façon.

 

Les poèmes viking et islandais vont nécessiter une discussion détaillée du sens des mots vieux norrois qu’ils utilisent.

 

Poème runique norvégien :

uruzVikprovient de mauvais fer. [uruzViker af illu jarne]

Souvent le renne court [ou glisse] sur le névé [opt loypr ræinn á hjarne].

 

Wimmer associe le nom úr à cette rune et il le traduit par Schlacke, ce qui signifie scorie ou impureté. Cette traduction vient évidemment de ce qu’elle « fait sens ». Comme je l’ai déjà dit pour la rune Fehu, il existe des manuscrits qui confirment que cette rune s'appelle bien úr (ou‘ur’ si jamais l’accent a été omis). En islandais moderne, le mot úr ne signifie plus que ‘bruine, averse de pluie’, mais en Vieux Norrois, il avait encore le sens de scorie, et pour être complet, il pouvait aussi être une préposition signifiant ‘hors de’. Enfin, il ne faut pas oublier que le mot úrr signifie aurochs en Vieux Norrois. D’ores et déjà, vous pouvez sentir que sous son apparente naïveté, ce premier vers va pouvoir prendre une foule de sens, d’autant plus que ‘mauvais fer’ (illu jarne) qui paraît non ambigu va en fait pouvoir prendre plusieurs sens, comme nous allons le voir.

 

Analyse du premier vers du poème runique norvégien :

 

Pour comprendre comment ces sens peuvent coexister sans absurdité, il faut nous référer à un couplet du poème runique islandais, celui relatif à la seizième rune, Ýr, dont voici le début:

uruzIsler bendr bogi [c’est un arc tendu]

ok brotgjarnt járn, etc. [et fer facile à briser]

 

Wimmer associe le mot ýr à cette rune. Ainsi, le mot ýr peut être rendu, en poésie, par le kenning brotgjarnt járn , mot à mot: ‘un fer avide de se briser’. Ce mot peut être la même préposition que úr, et aussi un arc, un if (l’arbre), et une averse de pluie. Le mot voisin ýrr signifie, lui, fer brisant. Vous voyez bien que les mots úr et ýr sont quasiment interchangeables, y compris le fait d’accepter un sens supplémentaire par simple adjonction d’un ‘r’ à la fin de chacun d’entre eux.

Il me semble normal de ne pas enlever au poète sa connaissance du Vieux Norrois et sa capacité à comprendre tous ces sens à la fois au premier coup d’œil et il faut donc lire ce premier vers comme :

Bruine ou scorie ou aurochs provient de fer brisant ou arc ou if ou bruine.

 

Aucune de ces combinaisons ne fait vraiment sens pour un rationaliste chrétien. En particulier, il existe deux trivialités : ‘bruine provient de bruine’ et celle de Wimmer : ‘scorie provient de mauvais fer’. Par contre, pour un amoureux de la culture nordique, trois combinaisons font sens.

 

A. La première :

‘Aurochs provient de l’if’

signifie que l’aurochs vit dans la forêt verte, ce qui s’accorde harmonieusement au second vers qui décrit un autre animal puissant, le renne qui peut vivre dans les névés.

B. La deuxième :

‘Bruine provient de l’if’

rappelle que l’arbre du monde, Yggdrasil, peut très bien être considéré comme un if. Si on veut bien se souvenir que ce poème capital de l’Edda, la Völuspá, parle de l’arbre du monde ainsi :

... Yggdrasil,

Arbre élevé,

Eclaboussé de boue blanche,

De là viennent les rosées

Qui tombent sur les vallées.

 

Je reviendrai sur ce poème en étudiant Ihwaz mais, pour l’instant, remarquons bien que la Völuspá dit qu’une sorte de bruine provient d’Yggdrasil et coule sur notre Midhgardhr pour le fertiliser. En d’autres termes, le poème eddique nous dit de façon claire, pour qui ne refuse pas de comprendre le sens des mots, qu’Uruz est cette eau sacrée qui s’écoule des feuilles d’Yggdrasil sur le monde. Cette eau fécondante est ce qui permet la vie sur terre, et je la vois associée à toutes les forces profondes de fécondité, féminines et masculines. Le Kalevala confirme la généralité du concept de liquide s’écoulant des arbres avant de bénéficier aux humains. En effet, un médecin envoie son fils recueillir les ingrédients nécessaires à la fabrication d’un médicament.

... Il envoya

Son fils dans l’atelier

Pour y préparer un baume

Des extrémités de celui aux mille feuilles

Qui répand son miel sur la terre,

D’où s’écoule un ruisselet d’hydromel …

Il rencontra un chêne,

Il demanda à ce chêne :

As-tu du miel sur tes branches,

Ou de l’hydromel sur ton écorce ?

Ici, la boue blanche est appelée miel et hydromel et elle ruisselle bien aussi « des extrémités de celui aux mille feuilles » donc d’un arbre.

Ce concept n’est pas réservé aux pays du nord ni à l’époque viking puisqu’une tombe thébaine du 15ème siècle avant J.C. représente une figure féminine, perchée sur un grenadier, et qui distribue un liquide aux humains. Voici ma représentation de ce symbole :

 

treeee

 

La Déesse distribue la ‘bruine’ sacrée aux humains.

Inspiré par la tombe de Panhesy, Thèbes 15ème siècle AvJC.

 

C. La troisième combinaison, encore plus inattendue, c’est :

‘scorie vient de bruine’

qui ne peut être comprise qu’au travers du mythe de la création du fer décrite ainsi par le Kalevala :

Les filles … pressèrent leur lait sur la terre

Le faisant gicler de leurs seins …

Celle qui fit jaillir du lait noir,

D’elle est né le fer doux,

Celle qui fit jaillir du lait blanc,

D’elle furent faites toutes choses d’acier,

Celle qui fit jaillir du lait rouge,

D’elle nous avons obtenu la fonte.

Ce mythe issu d’une civilisation nordique et d’origine non germanique montre bien que le lien entre une sorte de bruine et les métaux ferreux est loin d’être absurde pour tous les peuples nordiques, ce qui charge encore de sens ce premier vers.

 

Je ne serai hélas pas capable de décortiquer autant tous les vers des poèmes runiques, mais chacun d’entre eux contient certainement une multitude de sens.

 

Analyse du second vers du poème runique norvégien :

 

J’ai déjà signalé que, dans l’acception « l’aurochs vient de l’if », le premier vers décrit l’habitat de l’aurochs alors que le second décrit celui du renne. C’est pourquoi je suggère que la strophe entière s’adresse à tous les animaux sauvages et puissants qui vivaient en Norvège. En tous cas, la rune du renne, Algiz, ayant disparu du Futhark viking, il est clair que ce second vers signifie que la rune Úr ‘récupère’ certaines propriétés de la rune Algiz. Un jeu de mots en Vieux Norrois va peut-être nous aider à comprendre quel type de propriétés peuvent être passées de Algiz vers Uruz. Je ne donnerai maintenant que les jeux de mots associés à ce second vers, et je les commenterai avec la rune Algiz. Ce second vers dit que le renne court á hjarne et hjarn signifie en effet le névé, mais si le renne court ‘vers’ le névé, alors á est suivi de l’accusatif, et ceci se dit á hjarn, et si le renne court ‘sur’ le névé, alors á est suivi du datif, et ceci se dit á hjarni. Bien entendu, la licence poétique permet certainement de dire á hjarne pour ‘sur le névé’, je ne critique pas la traduction universitaire. Je désire simplement, comme pour le gata de Fehu, qu’on donne sa chance à un autre mot, hjarni, qui donnerait dans les deux cas, á hjarna qui, lui aussi, peut bien être déformé en á hjarne. Le seul problème est que hjarni signifie ‘cerveau’ et que le vers n’aurait, encore une fois, aucun sens dans le contexte de notre civilisation. Un autre jeu de mot, un peu moins évident, serait d’utiliser le mot hjáræna, qui donnerait á hjárænu, qui s’attire la même remarque grammaticale que tous les autres, et qui signifie ‘un cinglé’. Attendez, s’il vous plaît, de lire les commentaires relatifs à la rune Algiz, où j’expliquerai en quoi le renne peut courir sur le cerveau de l’humain nordique, pour penser que je suis moi-même hjáræna !

 

Les trois images du poème islandais semblent toutes trois relatives à la pluie dans les présentations classiques de ce poème, toutes inspirées de celle de Wimmer.

 

Poème runique islandais :

UrNorv c’est la larme des nuages,

La destruction de la récolte,

La haine des bergers.

 

umbre [pour imbre]     vísi

Wimmer associe encore le nom úr à cette rune mais il le traduit maintenant par ‘bruine (eau)’ car la scorie de fer ne peut évidemment pas être la « larme des nuages ». Le choix de deux traductions différentes pour le même mot, úr, indique clairement que les universitaires cherchent à trouver une traduction « qui fasse sens ». On ne peut que les remercier de cette attitude, avec la restriction que « ce qui fait sens » pour eux, intellectuels élevés dans le christianisme même s’ils sont devenus des athées, n’est pas toujours ce qui pouvait faire sens pour un païen du 10ème siècle, et c’est cette restriction que je m’efforce d’illustrer ici – au mieux de mes connaissances du paganisme nordique - comme le montre l’exemple de grafseiðs gata pour la rune Fehu.

La première image est évidente, les deux autres n’ont aucun sens si elles décrivent la bruine. Elle est habituellement bienvenue des agriculteurs, elle ne détruit pas les récoltes, ni elle ne provoque la haine des bergers. Par contre, pour ‘faire sens’ justement, pourquoi ne pas lire :

UrNorv úrr [aurochs] est la destruction de la récolte

puisque l’aurochs devait en effet piétiner les récoltes ? A mon sens, le troisième vers généralise à tous les gros animaux sauvages, comme le fait le deuxième vers du poème viking : tous ces gros animaux sauvages s’attirent la haine du berger.

 

  Quant à la quatrième ligne du poème runique islandais, le mot latin imber signifie ‘averse de pluie’ ce qui confirme l’expression: «la larme des nuages ». Le mot Vieux Norois vísi signifie à la fois ‘chef’ et ‘intelligence’. Le titre vísi évoque l’intelligence et les connaissances nécessaires à la conduite des hommes, il désigne ce qu’on peut appeler le ‘maître de l’armée’.

 

De façon encore un peu surprenante, le Dit de Hár va nous aider à confirmer le lien entre la deuxième rune et l’eau, toujours dans le contexte de certaines civilisations païennes.

Deuxième strophe du Ljóðatal :

J’en connais un deuxième

Dont ont besoin les fils des hommes

Ceux qui désirent une vie de médecin.

 

A. Médecine et eau

Examinons d’abord le lien entre médecine et eau. L’usage des eaux thermales est constant dans la civilisation gréco-latine, mais les celtes ou les nordiques connaissaient aussi cet usage de l’eau.

Le Kalevala le dit explicitement :

L’eau est le plus ancien des onguents

La bruine des cascades est le plus ancien des regards de sorcier [Note 1].

Similairement les civilisations celtiques semblent avoir utilisé les eaux puisque Cuchulain lui-même a été soigné par l’eau :

Cuchulain gisait malade et Senoll Uathach le Hideux et les deux fils de Ficce furent les premiers à le trouver. Il l’emmenèrent en Cornouailles où ils traitèrent ses blessures et les lavèrent dans l’eau de la rivière Sas, pour son bien-être, dans l’eau de la rivière Buan, pour sa fermeté, Bithslan pour une bonne santé continue, dans la claire Finnglas, la brillante Gleoir, la rude Bedc; … dans l’aigre Brenide et l’étroite Cumang. Après que Cuchulain ait été baigné dans ces eaux …

Enfin, dans le Futhark lui-même, nous verrons que la rune Laukaz pose un problème - et provoque une querelle au sein de la runologie scientifique - que nous exposerons alors en détail. La médecine viking, plutôt que l’eau, semble avoir utilisé comme désinfectant les légumes au goût brûlant, poireau, oignon et ail. Elle se servait même de leur odeur pour diagnostiquer les graves perforations. Cependant le nom attribué par Wimmer à cette rune dans les poèmes runiques est lögr (eau) et le poème vieil anglais porte explicitement lagu, tous signifiant ‘eau’. Par ailleurs, Krause attribue à cette rune le nom de laukaz (poireau ou ail). Sans argumenter maintenant, constatons simplement qu’il existe une sorte de confusion dans le nom de cette rune, qui semble être passé de ‘légume désinfectant’ à ‘eau’. Je veux donc faire remarquer que ceci est une trace implicite du fait que le pouvoir désinfectant (maintenant, nous dirions ‘nettoyant’, bien sûr) de l’eau, même s’il n’est souligné nulle part dans les Eddas, ne me semble pas avoir été négligé par les vikings ou leurs ancêtres.

 

B. Uruz et médecine

Cette deuxième strophe sous-entend que la deuxième rune comporte des propriétés curatives ou au moins nécessaires pour savoir guérir. Ceci m’a rappelé que le travail de médecin était une spécialité féminine avant la montée du pouvoir masculin, bien qu’elle n’ait jamais été réservée aux femmes. Pour la civilisation nordique, l’Edda en prose donne la liste des douze Dieux et des douze Déesses Ases et signale que la déesse Eir est « le meilleur des médecins », ce qui suppose que Eir est la divinité patronnesse de tous les médecins. En France, l’exercice de la médecine n’a été interdit aux femmes que relativement tard, à partir du 13ème siècle (et cependant Saint Louis est parti en croisade - donc, tard dans le 13ème s. - accompagné d’une chirurgienne !) tant du fait des Eglises chrétiennes que des Universités. Cette espèce de déséquilibre en faveur des femmes dans l’art de la médecine est bien illustrée dans une des plus anciennes versions d’un charme de guérison qu’on retrouve dans toutes les civilisations. En effet, les charmes de Mersebourg sont datés du 10ème siècle. Le second nous dit :

Phol et Wotan chevauchaient par le bois,

Là, au poulain de Balder, le pied fut remis en place.

Là, Sunthgunt le prononça [le charme de guérison], [et] Sunna, sa sœur.

Là, Fija le prononça, [et] Volla, sa sœur.

Là Wodan le prononça, comme il le connaissait:

Alors mit les os en place, mit le sang en place, mit les membres en place:

Jambe à jambe, sang à sang, membre à membre,

Comme s’ils avaient été collés.

Le premier tome de ce livre est consacré aux charmes de guérison, c’est pourquoi je ne vais faire remarquer ici seulement que quatre femmes et un homme collaborent pour guérir le poulain de Baldr. Le texte tend à faire croire que Wotan a remis les os en place, mais il est tout aussi plausible que ce soit le charme, sinon on ne voit pas bien pourquoi il aurait été nécessaire avant l’opération ‘chirurgicale’.

Uruz n’est certainement pas la seule rune à usage médical, comme nous le verrons dans le chapitre suivant. Le Dit de Sigrdrífa décrit des ensembles de runes, dont les runes des Branches (habituellement traduit par ‘runes des membres’ et ma traduction est expliquée dans le chapitre suivant).

Tu dois connaître les runes des Branches [limrúnar]

Si tu veux être un médecin

Et savoir prendre soin des blessés ;

Sur l’écorce tu dois les graver

Et sur l’arbre de l’arbre

Dont les branches se penchent vers l’est.

J’ai traduit le Vieux Norrois baðmi viðar mot à mot :«l’arbre de l’arbre». Nous verrons avec la rune Dagaz une répétition du même type dans le poème eddique Hyndluljóð où la formule rökkr rökkra répète explicitement deux fois le même mot. Viðr est le mot habituel pour désigner un arbre et baðmr est le mot poétique pour désigner aussi un arbre. Le poème eddique Völuspá, par exemple, parle de l’arbre du monde, Yggdrasil, en employant aussi le mot baðmr. Je ne crois pas que le scalde ait voulu désigner ici Yggdrasil lui-même, sinon peu de blessés pourraient être guéris, mais cette forme emphatique désigne certainement un arbre sacré. D’autre part, ce baðmr viðar pourrait aussi signifier que l’arbre est en fleur d’après Cleasby-Vigfusson, ce qui serait une indication sur la période à laquelle l’opération doit être menée. Pour nous, et comme d’habitude, il nous faut penser que le scalde et les médecins connaissaient bien toutes ces significations et qu’elles leurs apparaissaient simultanément. Autrement dit, les runes des branches doivent être gravées sur un arbre dont les branches penchent à l’est, cet arbre doit être un arbre sacré qui est le représentant d’Yggdrasil dans la communauté du médecin et, peut-être même, la branchette où l’on inscrit les runes doit être coupée quand l’arbre fleurit.

 

Bien entendu, je fais l’hypothèse qu’Uruz est la principale rune des Branches.

L’importance du savoir médical, et en particulier de l’obstétrique est souligné dans la Rígthula déjà citée dans l’introduction : le Dieu Rígr (que l’on tend à assimiler à Heimdalr) apprend les runes à son fils qui ainsi

Prit connaissance des runes, …

Plus, il sut

Comment accoucher les bébés …

Cette connaissance est décrite comme celle d’un homme noble, mais on sait bien que l’obstétrique est restée un savoir féminin très tard, ne serait-ce que parce qu’il était indécent qu’un homme puisse examiner cette partie du corps de la femme.

Quant à l’obstétrique, nous manquons évidemment de représentations de l’acte d’accouchement. Cependant, comme je le signalais à la rune Fehu, il existe quelques rares représentations explicites du sexe féminin sur le chapiteau de certaines colonnes d’églises en Grande Bretagne, appelées des sheela-na-gig. Soit elles dessinent une femme stylisée avec un sexe ouvert, ou bien une femme ouvrant son sexe, comme pour en montrer l’intérieur, comme celle représentée à la fin de ce paragraphe. Bien évidemment, tout le monde a toujours vu en ces figures celles d’une dévoratrice prête à avaler la vie de son spectateur, ou quelque chose horrible du même genre. D’autre part, l’obstétrique moderne, quand la dilatation de l’ouverture du vagin est insuffisante et que la tête du bébé va le déchirer, coupe, désinfecte et recoud. On tend donc maintenant à ignorer la technique ancienne qui ne coupait pas, mais qui consistait à étirer longuement cette ouverture avec la main. Je l’ai vu pratiquer et c’est en effet un geste usuel, normal, ordinaire de sage-femme qui cherche à respecter le corps de la parturiente. Ainsi, cette horrible sheela-na-gig dont le sexe bée de façon obscène pour une imagination imprégnée de dégoût pour le corps de la femme, n’est sans doute qu’une femme en train d’accoucher et s’appliquant à elle-même la seule méthode pour éviter d’être déchirée par la tête de son bébé. Comme certains bas-reliefs et la rose occidentale de Notre de Dame de Paris sont des leçons d’alchimie, de même ces sheela-na-gig ne sont sans doute rien d’autre que des leçons d’obstétrique que chaque femme devait apprendre pour éviter les complications infectieuses après l’accouchement.

sheela

Dessin d’une des Sheela-na-gig gravées sur les chapiteaux d’églises britanniques.

 

Cette sorte de diabolisation de la femme appliquant son savoir dans la vie de tous les jours n’est pas réservée aux sheela-na-gig. On retrouve un tel personnage en abondance dans les contes russes, où elle est nommée Baba-Yaga. Dans les contes bretons, c’est Mamm-en-Diaoul qui joue ce rôle, aussi appelée dans les contes de Grimm « la mère du Diable ». Dans le Kalevala, elle est l’ogresse Syöjätär qui engendre le ‘serpent des eaux’ en crachant sur la vague. Dans Beowulf, c’est la mère de Grendel. Quand on lit en entier La belle au bois dormant, on rencontre la mère du ‘Prince charmant’, une ogresse qui veut dévorer ses petits-enfants et sa belle-fille. Enfin, c’est un personnage classique, que la civilisation moderne cherche à oublier, un personnage féminin qui n’est pas délicieux et doux comme le symbolise Fehu, mais une femme dangereuse, agressive ou simplement impressionnante comme les sheela-na-gig dont le sexe n’est plus « la voie de la délicieuse vipère », mais le chemin mystérieux de la création. A mon avis, donc, Uruz symbolise cet aspect de la femme et le couple Fehu-Uruz complète ainsi le concept de féminité dans la civilisation germanique antique.

Pour bien illustrer le fait que la guérison n’est pas vue comme un procédé tout de douceur et de gentillesse dans la civilisation nordique, que ce n’est pas Fehu mais Uruz qui guérit, voici la description d’un galdr de guérison effectué par une femme sur une autre femme (qui allait mourir en accouchant) comme le présente la Lamentation d’Oddrún (son nom signifie ‘la rune de la pointe’ ; le nom du poème est Oddrúnargrátr ou Oddrúnarkviða) un poème de l’Edda :

 

Hér liggr Borgný

Ici est étendue Borgný

of borin verkjum, …

aux complètes souffrances …

ríkt gól Oddrún,

puissamment hurla Oddrún [gól = ‘gueula’ !]

rammt gól Oddrún

de façon mordante hurla Oddrún

bitra galdra

des galdrs amers

at Borgnýju …

pour Borgný …

þat nam at mæla

Alors se prit à parler

mær fjörsjúka,

La jeune fille frappée de maladie

svá at hon ekki kvað

m. à m. : Ainsi elle un sanglot dit

orð it fyrra.

Un mot ‘à elle ensemble’ le premier.

 

[Ainsi, dans un sanglot,

 

Elle prononça son premier mot.]

 

Les soins, aussi bien que la guérison, évoquent un processus extrêmement violent.

 

Conclusion

 

Uruz est une rune aux multiples significations. Elle représente l’aurochs, dont la force, même lorsqu’elle ne s’exerce pas, est suffisamment impressionnante pour que chacun se sente agressé par elle, si bien qu’on le ressent comme agressif. Cette espèce de puissance n’est pas réservée aux hommes et la rune désigne aussi la force féminine, et une sorte d’agressivité par laquelle hommes et femmes s’imposent aux autres. Cette attitude a été longtemps considérée comme impropre pour une femme « vraiment féminine » et elle a été stigmatisée dans les contes populaires, mais le féminisme moderne l’a réintroduite et même banalisée (quoiqu’elle soit aussi combattue par le ‘politiquement correct’). Les runes présentent une féminité plus complexe, où la douceur, symbolisée par le rune Fehu, est la richesse de la femme – et celle de l’homme accessoirement – alors que la brutalité est symbolisée par la rune Uruz, et bien entendu partagée par l’homme. Du côté féminin, elle est donc la rune de la vieillarde, la vieille sorcière qui guérit sans se montrer particulièrement douce, et qui montre sans problème la supériorité de ses connaissances. Le couple Fehu-Uruz parle donc d’une féminité aux multiples aspects qui se complètent harmonieusement pour nous présenter une femme germanique fascinante.

Uruz est aussi cette bruine (ou cette boue, ou cet hydromel) sacrés qui coulent sur l’arbre du monde et fécondent nos vallées. Elle représente donc aussi une sorte de richesse, mais c’est la richesse de la nature qui nous permet de vivre et non pas une forme de richesse individuelle comme celle symbolisée en Fehu.

Enfin, Uruz est certainement une rune des Branches, ces runes qui permettent de composer des textes, gravés en runes, et capables de guérir. Elle souligne que le médecin peut être brutal, à condition d’être efficace, et intelligent.

 

Notes

 

[Note 1] Le mot finlandais est katsehista c'est-à-dire ‘quelque chose sortant de l’œil du sorcier’. Ce mot est formé de katse, regarder et de hista, petit démon.