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VölusPagaFr

La prédiction de la prophétesse (Völuspa)

Un poème de l'Edda avec commentaires

et complétée, en fin de présentation, par des indications sur le massacre de Verden, la saga de Gautrek et un « ajout touristique » plus intéressant qu’on peut le croire.

in english

Voici une nième traduction du poème Völuspá de l’Edda poétique. Elle est différente des autres traductions par deux aspects.

1. Je vous donne une traduction mot à mot – elle-même souvent difficile à comprendre, je dois l’avouer – suivie d’une traduction en français normal qui donne au mieux le sens exact de la traduction mot à mot, ou bien qui explique les différentes versions possibles…

2. …les différentes versions possibles dans une perspective paganocentrique (j’ai inventé ce mot) c’est-à-dire que le point de vue présenté est celui d’un païen convaincu. Ceci change tout : les anglophones parlent d’une vision ‘christocentrique’ pour désigner un point vue pseudo athée (ou « objectif ») qui fait appel à des concepts fermement définis dans le cadre de la chrétienté. La grande maîtresse en christocentrisme était Ursula Dronke († 2012) qui alliait à cette approche une connaissance phénoménale de la langue norroise ancienne. Sa traduction de la Völuspá (1997) ne m’a pas quitté tant elle abonde en érudition mais, hélas, aussi en christocentrismes. Dailleurs, elle vient de me fournir l’occasion d’un christocentrisme volontaire : la date de sa mort est indiquée par († 2012) ce qui suppose qu’il est évident qu’elle soit enterrée en bonne chrétienne – ce qui est vrai dans son cas, mais ce petit signe de croix peut être utilisé aussi pour un fervent anticlérical, par exemple.

Une traduction dans un esprit semblable a déjà été donnée dans ma présentation du Hávamál mais de façon moins appuyée car toutes les tentatives de voir des influences chrétiennes dans le Hávamál ont été ridiculisées par les spécialistes universitaires, au contraire de ce qui arrive à Völuspá (voyez le 2ème intermède associé à la s. 21 du Hávamál)

http://www.nordic-life.org/MNG/NouvHavamalFr15-35.htm

 

Vous trouverez ICI la liste des Nains donnée par ce poème. Si vous êtes intéressé seulement par les parties consacrées à la DESTINÉE allez à (örlög et strophes 17-20 et 31), si vous êtes intéressé par la description du NOUVEL UNIVERS après le Ragnarök allez à Gimlé.

Si vous voulez savoir comment s’est passé le Ragnarök restez sur cette page et descendez jusqu’à la strophe 44.

 

Dans ce qui suit, aucun nom ou concept nordiques n'apparaîtront sans explication. Une fois expliqués, j'utiliserai quelques-uns de ces noms comme s'ils étaient bien connus. Si vous hésitez sur un nom, regardez un peu au-dessus, vous trouverez une explication sur sa signification dans la tradition nordique.

Quand on traite des poèmes Eddiques, on doit se souvenir qu'ils sont connus par un nombre remarquablement rare de manuscrits qui cependant présentent des versions différentes. J'utiliserai ici comme référence le Codex Regius, dans la version publiée par Hans Kuhn, Carl Winter, Heidelberg 1962. Kuhn présente un grand nombre de variations qui se trouvent dans les manuscrits divers, mais je ne donnerai pas ces détails. Cette édition du Codex Regius utilise rarement les lettres "k" et "j" par opposition à beaucoup de versions modernes qui peuvent être trouvées sur la toile. Pour des raisons de la commodité, je garderai cependant la forme ö, utilisée pour représenter la lettre nordique moins commune (qui s'écrit "o cédille") qui est utilisée dans l'édition de Kuhn.

Une fois qu'un manuscrit est choisi, le Vieux Norrrois reste délicat à traduire. Pour ma traduction,  j'ai utilisé le dictionnaire étymologique de De Vries (publié en allemand seulement – en abrégé devries), le "Kurzes Wörterbuch" que Kuhn a ajouté à son édition du Codex Regius), le dictionnaire islandais-anglais de Cleasby-Vigfusson (en abrégé C-V) et très souvent aussi, le Lexicon poëticum antiquæ linguæ septentrionalis de Sveinbjön Egilsson (j’ai utilisé la version originale en langue latine et non la nouvelle édition danoise de Finnur Jonsson – en abrégé LexPoet). Ce dernier fournit le sens d’un plus grand nombre de mots que C-V, associés à une multitude de citations illustrant l’usage des mots, principalement en poésie. J’ai utilisé pour le comprendre un bon vieux Gaffiot de ma jeunesse.

Quelques explications préalables utiles

Une prophétesse était appelée une völva qui fait völu au génitif singulier : c’est le « völu » de völuspa. Elle pratiquait une sorte de chamanisme qui ressemble beaucoup à celui des Indiens d'Amérique du Nord, qui est devenu si populaire depuis quelques années. Ce genre de chamanisme nordique est appelé le seidr. Malgré le petit nombre de témoignages nous avons, nous savons que la völva pratique le seidr à l'extérieur, sur une sorte de plate-forme en bois, entourée de tous ses clients, et elle a besoin qu'on chante pour elle un chant spécial. Il existe aussi une forme solitaire de pratique, appelée « utiseta » (assis à l'extérieur) à laquelle la Völuspa semble faire allusion.

Il semble que le seidr ait été pratiqué essentiellement par les femmes puisqu'il est dit que la pratique du seidr à la perfection rend les hommes impuissants où ce mot peut aussi être compris comme ‘homosexuel passif’.

Ainsi, ce qui a dû être anciennement une activité du pouvoir hautement respectée, puisqu'elle était réservée aux femmes ou aux hommes efféminés (ou encore, selon mon interprétation personnelle: au côté féminin des hommes - et des femmes!), a été progressivement méprisé, et elle apparaît comme une insulte dans de nombreux textes et inscriptions runiques.

Óðinn (souvent écrit: Odin, ou Odhin, ou Odhinn – en tous cas, dans la syllabe finale de son nom, ‘inn’, les ‘n’ ne sont pas prononcés à la française ‘in’) est le principal des Dieux nordiques, les Ases (Æsir). Il existait aussi un autre genre de Dieux, les Vanes (Vanir) qui paraissent plus ancien, mais ils se réconcilieront avec les Ases, après une guerre évoquée ci-dessous en 21-26. Enfin, les Géants sont aussi des êtres supra humains qui apparaissent comme les irréductibles ennemis des Ases. Ce sont eux qui vont provoquer le Ragnarök des strophes 44 à 58.

La civilisation norroise ancienne était dotée d’une spiritualité associée à sur un culte des ancêtres, auquel les poèmes et sagas font allusion. Ce culte été aussi fermement prouvé par la multitude des offrandes trouvées dans les tertres des puissants et dans ou près des tombes des humbles, et par l’activité qui a régné dans ces sites pendant des centaines d’années.

Strophe 1

Vieux Norrois

 

1. Hlióðs bið ec

allar kindir  

meiri oc minni,

mögo Heimdalar;

 

vildo at ec, Valföðr,

vel fyrtelia

forn spiöll fira,

þau er fremst um man

 

traduction mot à mot

suivie en-dessous par une version en français

 

 (Votre) écoute  ‘mendie’ je

à toute la famille

grands et moindres,

enfants de Heimdalr ;

 

tu veux que je, Des_tués-le_père,

bien raconter

les anciens savoirs des peuples 

ceux qui sont ‘les plus en avant’  (dont) je me souviens.

 

 

Commentaires et explications

 

Le premier vers est une formule rituelle pour demander la parole au début d’une réunion officielle (comme le Thing) ou avant de déclamrt publiquement une poésie. Au lieu de ‘demander la parole’ les norrois ‘mendient l’écoute’.

 

Le « père des tués » est Óðinn.

 

‘les plus en avant’ = les plus anciens

 

 

traduction en français

Je vous prie de m’écouter

vous tous de la famille

des enfants de Heimdalr ;

 

Tu veux, Valföðr, que

je raconte bien

les anciens savoirs

les plus lointains dont je me souvienne.

 

‘man’ peut être la première personne de l’indicatif de munu (je dois) ou celle de muna (je me souviens). ici : « je me souviens. »

 

 

Strophe 2

Vieux Norrois

 

2. Ec man iötna

ár um borna,

þá er forðom mic

fœdda höfðo;

 

nío man ec heima,

nío íviði,

miötvið mœran

fyr mold neðan.

 

mot à mot

 

Je me rappelle les géants

aux temps anciens nés

ceux qui anciennement moi

ont nourri personne adulte;

 

neuf  je me souviens des pays

neuf  géantes (ou ogresses)

l’ordonnateur de la mesure célèbre

vers la terre en-dessous.

 

Commentaires et explications

La völva dit qu'elle est issue des géants. Cela revient à prétendre qu'elle les connaît bien et qu'elle a une connaissance intime du passé puisque les géants sont considérés comme les premiers habitants du monde.

L’ordonateur de la mesure est Yggdrasill, qui est encore en trin de pousser sous terre.

 

 

français

Je me rappelle les géants

nés aux temps anciens

ceux qui anciennement moi

m’ont nourri (élevée) en une adulte;

 

je me souviens de neuf  pays,

et de neuf  géantes (ou ogresses),

et le célèbre ordonnateur de la mesure

encore sous la la terre.

 

 

 

 

Il est classique de confondre les deux mots ‘géante’ et ‘ogresse’.

 

Ce nom d’Yggrasill : ‘ordonateur de la mesure’, lui donne une fonction capitale dans la mythologie.

 

Strophe 3

Vieux Norrois

 

3.Ár var alda,

þar er Ymir bygði,

vara sandr né sær

né svalar unnir,

 

iörð fannz æva

né upphiminn,

gap var ginnunga

enn gras hvergi.

 

mot à mot

 

L'année était ancienne,

là Ymir s’était installé,

ils étaient sable ni mer

ni fraîches vagues ,

 

la terre se trouvait jamais

ni le ciel au-dessus,

le gouffre immense

et d’herbe point.

Commentaires et explications

 

Une façon stéréotypée de dire « dans les anciens temps ».

Ymir est le nom du géant primordial qui a été le premier être de l’univers, (et donc avant les dieux).

« la terre ne pouvai tpas être trouvée »

 

« il n’existait rien d’autre qu’ un gouffre immense »

 

français

En ces temps anciens

où Ymir s’était installé là

il n’y avait ni sable ni mer

ni fraîches vagues ;

 

La terre n’existait pas

ni le ciel au-dessus,

seulement un gouffre immense

et d’herbe point.

 

 

Strophe 4

Vieux Norrois

 

4. Áðr Burs synir

biöðum um ypþo,

þeir er miðgarð

mœran scópo;

 

sól scein sunnan

á salar steina,

þá var grund gróin

grœnom lauki.

 

mot à mot

 

D'abord les fils de Burr

les terres ont haussé

là est miðgarðr,

glorieusement formée;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors étaient du sol poussés

de verts poireaux.

 

Commentaires et explications

Burr est le père d'Óðinn. L'Edda en prose de Snorri rapporte qu'Auðumla, la vache primitive, après avoir léché la glace entourant le géant Ymir, a léché celle contenant aussi le premier homme (ou dieu), Burr.

Pour « biöðum », notez que seul de Vries donne : bjöð = ‘pays, sol’.

 

Miðgarðr est la demeure des êtres humains, notre monde.

 

 

français

 

Les fils de Burr, d'abord,

ont rehaussé les terres

où Miðgarðr se trouve,

glorieusement formée;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors étaient dans le sol

on poussé de verts poireaux.

 

Le "grœnom lauki" du texte, auquel est resté assez semblable le "green leeks" de l'anglais moderne, désigne la première de toutes les herbes.

Ainsi, le poireau présente dans la mythologie nordique une importance mystique dont il est difficile de rendre compte dans le monde moderne.

 

 

Un commentaire sur la christocentricité de Ursula Dronke.

 

Du fait de son incroyable culture, et du respect que cela inspire, cette auteure a une influence inimaginable au sein de la communauté académique spécialiste de la culture scandinave ancienne. Elle en profite pour influencer une compréhension chrétienne des textes. Les vers ci-dessus : « Les fils de Burr ont rehaussé les terres » évoque évidemment une planète Terre sortie de l’onde. On sait bien que de nombreux mythes primitifs évoquent ainsi une Terre anadyomène. Elle fait semblant de l’ignorer et confesse modestement que la seule allusion à un tel phénomène qu’elle ait pu trouver est dans la Genèse 1 – 9 ! Elle conclut enfin, p. 116 :« Je ne suggère pas qu’il (le poète) ait copié la Genèse, seulement que la ressemblance illumine le Norrois ».

C’est donc la Genèse qui illumine Völuspá ? Et pourquoi pas l’inverse – sans compter les autres mythes d’une Terre anadyomène ?

Ceci n’est qu’un exemple particulièrement habile de sa part, mais elle truffe ses commentaires de petites remarques sur des liens possibles entre Völuspá et les croyances chrétiennes. Ceci a influencé la communauté savante qui, à son tour a influencé le public si bien que j’entends maintenant des affirmations du type : « La Völuspá est pourrie de christianisme » ce qui est absurde pour tout ceux qui l’on lue. Elle est ‘pourrie’ de paganisme si on veut, et en cherchant bien on y trouve des thèmes communs avec ceux de la chrétienté, d’accord.

 

Strophe 5

Vieux Norrois

 

5. Sól varp sunnan

sinni mána

hendi inni hœgri

um himiniöður;

 

sól þat né vissi

hvar hón sali átti,

stiörnor þat ne visso

hvar þær staði átto,

máni þat né vissi

hvat hann megins átti.

mot à mot

 

(La) soleil jeta depuis le Sud

à sienne lune

une main  (pour) un logement confortable

autour du bord du ciel ;

 

‘la’ soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle il puissance avait.

Commentaires et explications

 

Soleil est un féminin en Vieux Norrois et ‘elle’ jette quelque chose à (datif) sinni (féminin datif) sa lune.

Elle agit visiblement pour aider ‘le’ lune si bien qu’on peut comprendre qu’elle lui « donna un coup de main ».

 

Attention, la poésie eddique n’hésite pas à jouer sur l’ordre des mots pour respecter les règles de la composition poétique telles que Snorri nous a léguées. Ici, on pourrait traduire « sinni mána »

 

français

 

La soleil, depuis le Sud, tendit

sa main à la lune pour (obtenir) une place confortable

tout autour du ciel ;

 

‘la’ soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle puissance il avait.

par « sa lune » qui n’aurait pas beaucoup de sens, c’est pourquoi on préfère associer le « sinni » avec le « hendi » du vers suivant ce qui donne « sa main ».

 

J’ai conservé les suites de « átti, átto » et de « þat né vissi, þat né visso » de l’original qui peuvent paraître un peu lourdes à notre goût.

La raison est qu’il existe un style de poésie scaldique dédié au vers qui scandent une formule magique, et ce style joue beaucoup sur la répétition des mots, comme ici. Il s’agit du style dit « Incantation poétique », le Galdralag.

 

Strophe 6

Vieux Norrois

 

6. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz:

 

nótt oc niðium

nöfn um gáfo,

morgin héto

oc miðian dag,

undorn og aptan,

árom at telia.

mot à mot

 

Alors allèrent les sacrées puissances toutes

sur les sièges des jugements

divinités suprêmes dieux,

et de cela obtinrent :

 

à la nuit et aux lunes ‘noires’

des noms attribuèrent,

le matin nommèrent

et le médian (du) jour

les heures du jour et la soirée

avec les années à compter.

Commentaires et explications

 

Le mot ‘rök’ sera encore rencontré dans les strophes 9, 23 et 25, toujours avec la signification d'une place où une sage décision est prise.

"regin" est un mot pluriel signifiant "les puissances", avec le sens original de "les conseillers".

 

Le mot féminin nótt fait aussi nótt au datif singulier. C’est donc ‘à la nuit’ que les dieux donnèrent son nom.

Je pense que les ‘lunes noires’ désignent les nuits

 

français

Alors toutes les puissances sacrées

s’installèrent sur les sièges de jugement,

les dieux, divinités suprêmes

et ils obtinrent ainsi ce qui suit.

 

Ils attribuèrent des noms

à la nuit et aux nuits sans lune,

ils nommèrent le matin

et le médian du jour,

les heures du jour et celles du soir,

ils comptèrent les années.

sans lune, pas seulement les éclipses complètes de la lune.

La redondance du vocabulaire désignant les dieux primitifs et leur caractère sacré montrent bien que le poète qui a écrit la Völuspá tenait à souligner l’importance des dieux au début de leur présence. La fin du poème racontera leur fin, sans sous-entendre qu’ils aient déchu.

 

Strophe 7

Vieux Norrois

 

7. Hittuz æsir

á Iðavelli,

þeir er hörg oc hof

há timbroðo;

 

afla lögðo,

auð smíðoðo,

tangir scópo,

oc tól gorðo.

 

 

mot à mot  ET français

 

Se réunirent les Ases

à Iðavöllr, la ‘Plaine des labeurs accomplis’,

là sont leur sanctuaire et leurs demeures

de haute-futaie ;

 

des foyers de forge placèrent,

de la richesse forgèrent

des pinces de forgeron façonnèrent

et des outils firent.

 

Commentaires et explications

 

Le mot ‘ið’ désigne un travail, un accomplissement.  Il fait son génitif pluriel comme tous les féminins forts en ‘a’. Je ne comprends pas pourquoi on ne l’appelle pas la « Plaine des labeurs » ou la « Plaine des accomplissements ».

 

« hörg oc hof » se comprend mieux en considérant les découvertes archéologiques des 50 dernières années. On a constaté que dans certains bâtiments particulièrement majestueux, on trouvait aussi un lieu de culte (hörgr), soit à l’intérieur, soit à proximité immédiate.

 

Strophe 8

Vieux Norrois

 

8. Teflðo í túni,

teitir vóro,

var þeim vættergis

vant ór gulli,

 

unz þriár qvómo

þursa meyiar

ámátcar miöc

ór iötunheimom.

mot à mot

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

joyeux  ils étaient,

étaient ils de rien

manquants  d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

(issues) des géants jeunes filles,

détestables- et-surpuissantes beaucoup,

depuis la géant-demeure (= demeure ‘géante’).

Commentaires et explications

 

Le tafl est un jeu semblable au jeu de dames. Pour connaître les règles de ce jeu, consulter

http://www.irminsul.org/arc/002sg.html ou

 

http://www.vikinganswerlady.com/games.shtml

On pense habituellement que ces trois jeunes filles géantes, "þursa meyiar", venant du pays des géants, "iötunheimr", sont les trois Nornes.

La fin de la strophe paraît dire que les Dieux ont été joyeux et gais jusqu'à (!) l'arrivée des Nornes.

 

français

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

ils étaient joyeux,

en rien

manquaient-ils d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

depuis la demeure des géants

des jeunes filles nées géantes,

très détestables-et-surpuissantes.

 

 

 

Le verbe koma (venir, arriver) présente au prétérit une forme ancienne kvámu ou kvómu qui est utilisée ici.

À mon (très humble) avis, c’est ce ‘v’, prononcé ‘u’, qui fait la seconde parfaite assonance avec le ‘u’ de þursa dans la ligne paire suivante.

 

 

 

Une courte note de vocabulaire au sujet de « ámátcar »

 

Il faut aller fouiller dans le Lex. Poet. pour comprendre la sorte d’astuce contenue dans ámátcar. Ce dictionnaire présente deux mots semblables, amátligr (= monstrueux, détestable) et ámáttigr (= surpuissant – le á- peut être vu comme un intensifieur). Vous voyez que ámátcar manque du a en tête de amátligr et du tt de ámáttigr. Les traducteurs choisissent tous ‘surpuissante’ (Boyer : toutes-puissantes) mais le contexte de « joyeux … jusqu’à ce que... » sous-entend un aspect négatif à ces trois jeunes filles que je rends en traduisant par « détestables-et-surpuissantes ». J’espère que c’est bien l’effet que désirait accomplir le poète !

 

 

Strophe 9

 

 

9. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverr scyldi dverga

dróttin scepia

ór Brimis blóði

oc ór Bláins leggiom.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent (‘obtinssent’),

 

que vont (‘allassent’) des/les nains

la (noble) maisonnée former

à partir de Brimir le sang

et à partir de Blain les jambes.

 

Dans "ginnheilog" ce qu'exactement veut dire "ginn" est en fait  inconnu. Ce mot ne s'applique qu'aux dieux.

 

 

Brimir et Bláinn sont deux autres noms donnés au Géant primitif, Ymir, qui a été tué par "les fils de Burr" (donc, en particulier par Óðinn), et dont le corps a été utilisé pour créer le monde.

 

français

 

Alors toutes les divinités sont allées

sur les sièges de jugement,

eux les dieux sacrés et saints,

et ainsi ils obtinrent

 

que la noble  maisonnée va

les nains former (façonner par magie)…

(OU

qu’ils façonnassent par magie

la noble maisonnée des nains )

à partir du sang de Brimir

et à partir des membres de Blain.

 

La strophe 10 nous dira que les nains façonnent des formes humaines à partir de ces ingrédients. Cela résout l'ambiguïté du v. 7 de la s. 10 ci-dessous : les formes humaines sont faites d'élément terrestres.

Noter que le mythe de la création des humains à partir des éléments de la terre est dit "typiquement" indo-européen, bien qu’on le retrouve dans d’autres mythologies.

 

Commentaire : un problème sérieux de vocabulaire et un problème secondaire de grammaire.

 

Le problème de vocabulaire

 

Le verbe skepja (scepia ci-dessus) est une forme ancienne du verbe skapa qui signifie : façonner, faire, former, assigner une destinée, fixer. Bien entendu, chaque fois que le sens de ‘faire’ n’est pas franchement ridicule, les traducteurs donnent objectivement ‘faire’ qui est le plus neutre des sens. Dans le contexte de la création de toutes pièces d’une ‘race’ nouvelle, on peut pas ne pas évoquer une opération magique. Les dieux ont assigné une destinée aux nains tout comme nous verrons que Askr et Embla, avant d’être rendus humains par les dieux, était ‘örlög-lauss’ c’est-à-dire sans destinée.

J’ai traduit « façonner pas magie » comme l’équivalent le plus proche de « assigner une destinée, une forme corporelle et une position dans l’univers ».

 

Le  problème de grammaire

 

Ensuite, je veux aussi éclairer une ambiguïté grammaticale intéressante bien qu’elle ne modifie que superficiellement la compréhension la strophe.

Le mot pour ‘la noble maisonnée’, dróttin, est évidemment un nominatif féminin, sujet de skepja, c’est donc ‘la noble maisonnée’ qui va skepja.

Mais une ambiguïté grammaticale obscurcit un peu la compréhension de la deuxième partie de cette strophe. Le mot pour ‘un nain’ est un masculin, dvergr, qui fait dverga au génitif et à l’accusatif pluriel. Si c’est un accusatif pluriel, il n’y a pas de problème, « la noble maisonnée a façonné quoi ? les nains ». Si c’est un génitif pluriel, par contre on peut alors lire que les dieux « une maisonnée de nains vont façonner ».

Ainsi, dans un cas c’est une ‘maisonnée de dieux’ qui façonne les nains et dans l’autre les dieux façonnent  une ‘maisonnée de nains’.

L’un ou l’autre disent la même chose importante, à savoir que les nains ont été façonnés par les dieux… un peu comme les humains. Ceci explique l’espèce de complicité qui règne entre dieux et nains.

 

Suivent les célèbres et ‘ennuyeuses’ listes de nains. Leurs noms ont excité la curiosité des experts qui ont cherché des significations souvent fondées sur l’étymologie. Je crois fermement que ces listes étaient destinées à favoriser, par la musique de leur noms et la mesure de la poésie, la mémorisation de tous ces noms. C’est pourquoi, quand cela m’a été possible, je donne le nom qui ‘saute à l’oreille’ par l’association qu’on fait immédiatement avec un mot bien connu.

 

Strophe 10

 

 

10. Þar Mótsognir

mæztr um orðinn

dverga allra

en Durinn annarr;

 

þeir manlícon

mörg um gorðo,

dvergar, ór iörðo,

sem Durinn sagði.

mot à mot

 

Là Mótsognir

le plus fameux parlé de

les nains tous

et Durinn l’autre ;

 

ils humaines-formes

nombreuses firent,

les nains, en terre,

comme Durinn l’avait dit.

 

 

Mótsognir, ou Móðsognir = Suceur D’Assemblée (à la façon dont le reflux des vagues ‘suce’ le sable)

Durinn = Somnolant.

 

Le contexte pousse à penser que ce sont des formes destinées à créer des nains qu’ils ont faites car la liste qui suit dans s. 11-13 semble donner une liste des nains qui ont été ainsi faits.

Mais l’expression « formes humaines » pousse

à supposer que les deux premiers humains,

 

français

Là Mótsognir

le plus fameux cité

de tous les nains

et Durinn le second ;

 

les nains, firent de nombreuses

formes humaines

en terre,

comme Durinn l’avait dit.

ceux de la strophe 17 qui suit immédiatement l’histoire de la création des nains, aient été aussi façonnés par les nains.

Nous n’avons aucune autre information  pour choisir entre les deux hypothèses.

 

 

Strophe 11

 

11. Nýi oc Niði,

Norðri oc Suðri,

Austri oc Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

Bívorr, Bávorr,

Bömburr, Nóri,

Án oc Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi et Niði,

Norðri et Suðri,

Austr et Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

Bívörr, Bávörr,

Bömburr, Nóri,

Án et Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi = Nouvelle Lune,  Niði = Nuit sans lune,

Nordri = Nord, Sudri = Sud,

Austri = Ouest, Vestri = Est,

Alþiófr =  Tour Taureau, Dvalinn = Trainard,

Bívörr ?= Trembleur, Bávörr = ???

Bömburr = Tambour, Bruyant, Nóri = Minuscule,

Án = ‘Sans’ = ‘Manquant’,  Ánarr – ‘Met en Manque’,

Ái = Ancêtre, Miöðvitnir = Loup (enchanté) de l'hydromel.

 

Strophe 12

12. Veigr oc Gandálfr,

 

Vindálfr, Þráinn,

Þeccr oc Þorinn,

 

Þrór, Vitr oc Litr,

Nár oc Nýráðr -

nú hefi ec dverga

 

- Reginn oc Ráðsviðr -

rétt um talða.

12. Veigr et Gandálfr,

 

Vindálfr, Þráinn,

Þekkr et Þorinn (ou Þroinn),

 

Þrór, Vitr et Litr,

Nár et Nýráðr -

Voici les nains

 

- Reginn et Ráðsviðr -

correctement comptés.

Veigr/Veggr = Mur, Gandálfr = Elfe de bâton de sorcellerie,

Vindálfr = Elfe du Vent, Þráinn = Menaçant

Þekkr = Plaisant, Þorinn = Plus-Grande-Part ou Milieu-d’Hiver (‘Janvier’) ,

Þrór ?=Abreuvoir (ou ‘Trou’) , Vitr = Sage, Litr = Coloré,

Nár = Cadavre, Nýráðr = Nouveau conseiller,

 

Ici Reginn est évidemment un nom, qui veut dire "les dieux", comme le mot regin.

Reginn = ‘Les Dieux’, Ráðsviðr = De sage conseil.

 

Strophe 13

13. Fíli, Kíli,

Fundinn, Náli,

Hepti, Víli,

Hanarr, Svíurr,

Frár, Hornbori,

Frægr oc Lóni,

Aurvangr, Iari,

Eikinscjaldi.

Fíli = Chair Grasse, Kíli =Bras-de-Mer, Canal,

Fundinn = Trouvé, Náli = Aiguille

Hepti =Hefti = Enchaîné, Víli = Misérable,

Hanarr = Habile, Svíurr = ‘Apaiseur’

Frár = Rapide, Hornbori (Ho r nbori et non ‘hombori) = Cor percé,

Frægr = Célèbre, Lóni = Petite Île,

Aurvangr = Vallée de gravier, Iari =  Batailleur

Eikinskjaldi = Bouclier de chêne.

 

 

Strophe 14

 

14. Mál er dverga

í Dvalins liði

lióna kindom

til Lofars telia,

þeir er sótto

frá salar steini

Aurvanga siöt

til Iörovalla.

mot à mot

La mesure (ou le temps) des nains

dans de Dvalinn « l’articulation » (degré de parenté)

des arbitres pour les genres

jusqu’à Lofarr énumérer

ceux qui cherchèrent

depuis de la salle en pierre

d’Aurvangar la demeure  

à Iörovellir.

 

Dvalinn = Trainard (s. 11)

 

 

 

 

Aurvangr = Vallée de gravier (s. 13)

Iörovalla = Vallée de la bataille (cf. nom de nain Iari, s. 13)

français

 

C’est le temps pour les nains

ceux de la lignée de Dvalinn

au genre des arbitres

jusqu’à Lofarr énumérer

ceux qui cherchèrent (se déplacèrent)

depuis les demeures

de la salle en pierre d’Aurvangar   

jusqu’à Iörovellir.

 

Le ‘genre des arbitres’ est l’espèce, la nation des arbitres. Cela peut signifier les dieux ou bien les humains.

Toute la lignée des nains qui remonte à Lofarr doit être enseignée au genre humain, comme le dit cette strophe et le confirmera la s. 16, où la responsabilité du  genre humain dans ce travail de mémoire est clairement indiquée.

Cela doit donc être très important dans la tradition scandinave ancienne, mais nous ne savons plus pourquoi exactement.

 

Strophe 15

 

 

15. Þar var Draupnir

oc Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Scirvir, Virvir,

 

Scáfiðr, Ái,

traduction

 

Il y avait Draupnir

et Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Skirvir, Virvir,

 

Skáfiðr, Ái,

 

 

Draupnir = Coulant goutte à goutte,

Dólgþrasir = Monstre de bataille,

Hár = Haut, Si : Haug-spori = Tertre-éperon mais si : Haugs-por(r)i = Borgne du tertre.

Hlévangr = Faux-jardin  (faux pour faucher), Glói = Brillant

Skirvir = Skirpir = Cracheur  , Virvir = Virfir  (hvirfill = cercle) -> ‘Tourbillonne’,

Skáfiðr = Skáviðr = Arbre-oblique, Ái = Ancêtre (comme dans la s. 11)

 

 

Strophe 16

 

 

16. Álfr oc Yngvi

Eikinscialdi,

Fialarr oc Frosti,

Finnr oc Ginnarr;

 

þat mun uppi,

meðan öld lifir,

langniðia tal

Lofars hafat.

mot à mot

 

Álfr et Yngvi

Eikinskjaldi,

Fialarr et Frosti,

Finnr et Ginnarr;

 

Cela se souvient en haut,

aussi longtemps que l’humanité vit,

des descendants la liste

de Lofarr maintenue.

 

 

 

Álfr = Elfe, Yngvi = Roi (le dieu Freyr est souvent nommé Ingvi Freyr), Eikinskjaldi = Bouclier de chêne,

Fialarr = Celui de la falaise OU (fjöl) Celui des skis, Finnr = Chasseur ou Saami , Ginnarr = Fraudeur.

 

 

 

 

Lofarr = Louangeur

 

français

On se souvient ‘tout en haut’ (de façon suprême)

aussi longtemps que l’humanité vit,

de la liste des descendants

de Lofarr (qui fut ) maintenue (conservée).

 

 

On se souviendra de la lignée  de Lofarr « aussi longtemps que l’humanité vit ». C’est très clair, et cela sous-entend qu’oublier cette lignée est une des conditions de la disparition de l’humanité.

 

 

Commentaire sur la traduction de ces quatre derniers vers

 

Voici trois versions des quatre derniers vers de la strophe 16, différentes de la mienne :

 

Dronke

 

Élevées (‘en haut’) dans la mémoire

aussi longtemps que le monde vit

sera (existera) cette liste

de la lignée de Louangeur.

Orchard

 

Il restera dans la mémoire

tant que le monde dure,

la lignée de Louangeur,

proprement listée.

Boyer

 

Toujours remonteront

Tant qu’hommes vivront

Les générations

Jusqu’à Lofarr.

 

Ces trois traductions sont évidemment issues de la même version en Vieux Norrois et sana doute du même mot à mot, semblable à celui que je vous ai présenté. Notez que les américains oublient de citer les humains si bien qu’ils ne sont pas en charge de maintenir cette liste. Boyer oublie la mémorisation, bien soulignée pas les américains, si bien que la concomitance de la mémoire d’une lignée de Lotarr et de la survie des hommes apparait comme une simple coïncidence, alors que le poème dit clairement qu’elles sont liées l’une à l’autre.

 

 

Strophe 17

 

Le récit de la völva est coupé à la strophe 9 par une suite de 9 strophes donnant la liste des noms des nains si bien que le récit de la völva reprend ici. Tout s’est passé comme décrit dans 1-8, jusqu’à ce que …

 

17.

Unz þrír kvámu               1. Jusqu’à ce que trois vinrent

ór því liði                          2. hors de leur peuple

öflgir ok ástkir                 3. forts-toujours et aimants-toujours

æsir at húsi,                     4. les æsir vers la maison (des humains),

fundu á landi                   5. ils trouvèrent sur la terre ferme

lítt megandi                      6. peu ‘pouvant’

Ask ok Emblu                  7. Ask(r) et Embla

örlöglausa                        8. örlög-sans.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

v. 2. lið signifie armée/les gens/un peuple. Les ‘trois’ du premier vers ont quitté leur ‘peuple, c’est-à-dire les autres Æsir.

v. 3. afl-gir c’est une forme adjectivale de afl-gi = force-toujours. Il en est de même pour ást = un amoureux.

v. 5. Le mot land décrit la terre comme opposée à la mer, « là où  s’arrête la mer », d’où l’image classique de la plage où Ask et Embla ont été trouvés.

v. 7. Les noms des deux premiers humains sont ici à l’accusatif (c.o.d. de ‘trouvèrent’). On peut lire le nom de l’homme comme Ask ou Askr qui sont identiques à l’accusatif. Askr signifie un frêne mais les experts ont cherché en vain un nom d’arbre (ou, d’ailleurs, de quoi que ce soit d’autre) qui aurait pu désigner Embla. Certains traducteurs ont voulu lui donner à toute force un nom d’arbre en fonction de leurs croyances personnelles. Un exemple classique est celui du sarment de vigne qui est censé trouver son support sur le solide frêne, image de la fragile femme s’appuyant sur son homme fort. Tout ceci est ridicule du point de vue du nom ‘Embla’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’honnêteté me conduit cependant à remarquer que la fin de 17 nous présente un ‘ask’ qui est un homme et que la 19 commence en disant qu’Yggdrasill est aussi un ‘askr’, ce qui lui donne une sorte de statut de pilier. En fait, si examine d’un peu près le structure de la société islandaise que nous connaissons bien, il semble qu’en effet l’homme soit le ‘pilier’ (souvent contesté) du monde extérieur alors que la femme est le pilier (incontesté) d’un monde intérieur représenté par l’habitation familiale.

 

Cette strophe nous donne aussi trois indications précieuses sur ce qui définit un ‘vrai’ humain.

Premièrement, Ask et Embla sont trouvés ensemble et nous verrons, de plus, que les qualités positives que vont leur apporter les dieux, dans la strophe 18, leur sont données à eux deux, sans distinction de sexe. Ceci nous sépare inexorablement de toutes les cultures où les dieux attribuent ses qualités à l’homme, puis à la femme. Cette strophe décrit donc, sans distinction de sexe, ce qui manque à Ask et à Embla pour être de vrais humains.

Deuxièmement, ils sont tous les deux ‘lítt megandi’ c’est-à-dire ‘ne pouvant que peu’, incapables d’agir. Une qualité fondamentale d’un humain est donc elle d’être capable d’agir sur le monde.

Troisièmement, ils sont tous deux ‘örlöglauss’, sans destinée. Le deuxième caractère fondamental à la définition d’un humain est d’être muni d’un destin. Dans la littérature anglo-saxonne le wyrd, le destin, est invariablement présenté comme une insupportable contrainte alors qu’ici, contrainte ou pas, il est un des deux caractères primordiaux des humains. Se rebeller contre son destin est en quelque sorte quitter son statut d’humain. Cependant, la première capacité humaine, celle d’agir, tempère l’inexorabilité du destin : c’est la destinée de l’humain d’être coincé entre un destin inexorable et une capacité à agir : à lui de s’en débrouiller !

 

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Strophe 18

 

 

18.

Önd þau né átto,              1. Souffle ils ne possédaient pas

óð þau né höfðo,              2. intelligence il n’avaient pas

lá né læti                           3. ‘mer’ [l’eau interne] ne coule pas

né lito góða;                     4. ni (ne laisse paraître une couleur bonne (belle) ;

önd gaf Óðinn,                 5. le souffle donna Óðinn

óð gaf Hœnir,                   6. l’intelligence donna Hœnir

lá gaf Lóðurr                    7. la ‘mer’ donna Lóðurr

oc lito góða.                     8. et couleur belle.

 

Cette strophe ne parle pas explicitement de l’örlög mais elle est nécessaire à la compréhension de la structure générale de ces strophes.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les verbes eiga et hafa, posséder et avoir, sont ici à l’imparfait du subjonctif.

Le verbe láta, comme l’anglais ‘to let’, a plusieurs sens. J’utilise un sens dans le vers 3. (« laisser couler ») et je considère qu’un autre sens est sous-entendu dans le vers 4. (« laisser paraître »).  En tous cas, c’est un subjonctif présent donc la forme au passé des verbes des deux premiers vers n’est pas conservée.

est le bord de mer. Je suppose que ce mot est utilisé pour désigner les liquides internes que les vivants portent en eux, par opposition à la land (voir la s. 17) sur laquelle ils sont allongés.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ce commentaire a été développé dans le paragraphe intitulé, « Les Örlög », où nous avons rencontré un triple de dieux, Óðinn, Hœnir, Lóðurr qui donnent aux humains les qualités fondamentales par lesquelles ils seront capables d’acquérir capacité à agir et destinée.

 

Le présent commentaire s’attache à fournir quelques explications sur le nom de ces dieux et leur lien avec un autre triple de dieux, appelés Óðinn, Vili et Vé. Ces derniers apparaissent dès le début de la construction de l’univers dans deux sources principales. L’une est Snorri Sturluson qui décrit avec soin la façon dont ces trois dieux ont transformé le géant originel, Ymir, de sorte que les diverses parties de son ‘individu’ (si on peut appeler ‘individu’ une créature primordiale) soient utilisées pour créer le monde dans lequel nous vivons. Nous connaissons leurs noms aussi par la Lokasenna où Loki accuse Frigg d’avoir pris comme époux Vili et Vé pendant une absence d’Óðinn.

Dans la mesure où chaque triple commence par Óðinn et que le triple est ordonné,  on peut être tenté de rechercher des liens Vili et Hœnir d’un côté, et entre Vé et Lóðurr. Nous allons voir que cette recherche n’est pas concluante mais que l’analyse de leurs noms et en elle-même intéressante.

 

Vili est sans doute lié à vil, ‘le vouloir, le désir’. Le mot a même pris le sens un peu péjoratif de ‘satisfaction de ses propres désirs’. Vili est certainement très proche d’Óðinn dans la mesure où la poésie scaldique a créé le kenning ‘le frère de Vili’ pour désigner Óðinn.

Hœnir vient d’une racine indo-européenne signifiant ‘le haut, l’exalté’ auquel se rattache aussi un des noms d’Óðinn, Hár (le Haut). Dans la strophe 63 de la Völuspá, Hœnir est un des dieux survivant au Ragnarök et il semble recueillir l’héritage magique d’Óðinn. Par ailleurs, il semble être un dieu taciturne qu’on connait peu.

Finalement, ce qui rapproche le plus Vili et Hœnir ce sont leurs liens avec Óðinn.

 

Le mot signifie un sanctuaire ce qui donne à Vé un statut de dieu des lieux sacrés. Il est associé au verbe vígja, consacrer, et, à ce titre il est associé à la consécration par le marteau de Thórr. Il n’existe pas de kenning qui le relie à Óðinn.

Le mot signifie ‘lumière’ et l’étymologie relie le nom Lóðurr à celui de ‘distributeur du feu’ [Note 4]. L’hypothèse souvent avancée que Lóðurr est un autre nom de Loki se heurte au fait que le ‘méchant’ Loki ne peut pas avoir donné ‘la mer et belle couleur’ aux humains. Il faut cependant se rappeler que, pendant longtemps, Loki n’est rien d’autre un dieu embarrassant pour les Æsir par son rôle souvent ambigu vis-à-vis des géants. C’est après qu’il ait commandité le meurtre de Baldr et qu’il ait insulté les dieux dans la Lokasenna qu’il devient le ‘méchant’ que Snorri a décrit avec tant de hargne. Qu’en plus d’être un géant-dieu, il ait été le ‘dieu évolutif’ des Æsir n’est donc pas totalement impossible. C’est seulement invérifiable dans l’état de nos connaissances.

Finalement, ce qui rapproche le plus Vé et Lóðurr est le fait qu’ils n’aient guère de liens avec Óðinn, ce qui ne nous éclaire pas beaucoup, en effet.

 

[Note 4] Loki est très souvent associé au feu par un calembour sur son nom et celui un géant appelé Logi. En fait log signifie ‘flamme’ et loga signifie ‘brûler avec une flamme’. Logi est certainement un représentant des flammes. Un calembour un peu creux : Loki/Logi, les rend identiques. Cependant, la seule connaissance précise que nous ayons sur Logi est un concours alimentaire où Loki et Logi sont opposés et la victoire revient à Logi parce que : « Qu’est-ce qui mange plus rapidement que Loki ?- le feu dévorant », comme dit une énigme. Tout ceci laisse entendre que Loki a une puissance semblable mais différente de celle du feu.

 

 

 

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Strophe 19

 

19.

Ask veit ek standa,           Un askr sais-je s’élève,

heitir Yggdrasill,              il s’appelle Yggdrasill,

hár baðmr, ausinn          élevé arbre, éclaboussé

hvíta auri;                        de blanche boue ;

þaðan koma döggvar      de là viennent les rosées

þærs í dala falla,              lesquelles dans la vallée tombent,

stendur æ yfir grænn      il se dresse toujours au-dessus vert [toujours vert au-dessus]

Urðar brunni.                  d’Urðr la source.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Askr, ici à l’accusatif, ask, désigne un frêne. L’expression ‘askr Yggdrasill’ apparaît plusieurs fois dans la littérature norroise.  C’est pourquoi tout le monde, ou presque, tient à ce que l’arbre du monde soit un frêne au sens moderne du terme, Fraxinus excelsior. Ceci est un anachronisme typique et j’ai l’impression que le seul but des fanatiques du frêne est d’introduire une contradiction de plus dans notre mythologie. En effet, tout le monde sait qu’un « frêne toujours vert » n’existe que s’il est en matière plastique. Et quiconque connait un peu la poésie scaldique, sait bien qu’elle utilise très souvent le heiti, c’est-à-dire le fait de remplacer le nom d’un objet par celui d’un objet de sens voisin. Par exemple, dire ‘frêne’ à la place de ‘arbre’.

Il existe même de listes de heiti qui indiquent quels remplacements ont été utilisés avec succès par les poètes anciens. Par exemple les heiti pour un arbre (viðar heiti) contiennent le mot askr ce qui signifie qu’une façon classique de parler d’un arbre en général est de dire ‘un frêne’. Le mot askr se trouve aussi dans les sverða, skipa, hesta heiti (épée, bateau, cheval)  qui pourraient en principe traduire le mot ‘arbre’, selon le contexte. (Source : Jónsson, Skjaldedigtning B1, téléchargeable à http://www.septentrionalia.net/etexts/skjald_b1.pdf ). Ici, le mot baðmr du troisième vers nous fournit un contexte non ambigu.

Yggdrasill se décompose en yggr = crainte/peur et drasill ou drösull = un cheval (exclusivement en poésie).

- Sur yggr. Cleasby-Vigfusson ne donne pas le mot yggr mais ýgr = féroce. Il est donné par de Vries qui le rapproche de uggr = peur, crainte. Il est donné aussi par le Lexicon Poeticum qui l’identifie avec ýgr. Ces deux derniers dictionnaires signalent que Yggr est un des noms classiques d’Óðinn, ce que fait aussi C.-V. mais pas au mot yggr.

- Sur drasill. Les trois dictionnaires cités donnent les mots drasill et drösull avec cette orthographe. L’orthographe ‘Yggdrasil’ est la façon francisée des spécialistes qui donnent la racine du mot et évitent d’écrire la lettre marquant l’indicatif, ici le deuxième ‘l’.

Baðmr signifie arbre. Dans le manuscrit, il est écrit batmr.

Ausinn : Le verbe ausa = éclabousser/asperger, ici au participe passé, ausinn.

Döggvar =vieux nominatif et génitif pluriel de dögg, la rosée

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les vers 3-6 décrivent une façon d’expliquer que la rosée puisse se déposer sur les herbes même par un temps sans nuages.

Par ses racines Yggdrasill est le support de toutes les forces chtoniennes, dont bien entendu Niðhöggr que j’appelle donc ‘le serpent d’en bas’ car je ne mets pas d’accent sur le ‘i’ (níð, diffamation, et niðr, le fils ou ‘en bas’, ont des sens très différents).

Par son tronc, ses  racines hautes et ses branches basses, il est le support des neuf mondes habités.

Par ses branchages et ses feuilles, il est le porteur de toutes les forces célestes. L’humidité de l’air, avec ou sans nuages, est logée dans les airs et se dépose en rosée. Ainsi se comprend sans mépris l’allégorie contenue dans les vers 3-6. Elle peut cependant avoir aussi un sens plus mystique, dans lequel les arbres déverseraient une source de vie qui s’écoule sur le monde en dessous d’eux.

 

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Strophe 20

 

20.

Þaðan koma meyjar

margs vitandi

þrjár ór þeim sæ/sal,

er und þolli stendr;

Urð hétu eina,

aðra Verðandi,

- skáru á skíði, -

(örlög seggja,vers 12)

Skuld ina þriðju.

Þær lög lögðu,

þær líf kuru

alda börnum,

örlög seggja [ou segja ?]

 

 

1. De là viennent des jeunes filles

2. en grande quantité connaissantes

3. trois hors de leur mer/salle

4. qui dessous un pin se_tient_debout/se tient;

5. Urðr est appelée l’une,

6. l’autre Verðandi ,

7. - elles grattaient sur une plaquette de bois -

(12) (« l’örlög des humains » issu de 12,

8. Skuld  la troisième.

9. elles fixaient les lois

10. elles les vies choisissaient

11. des enfants de l’humanité,

12. l’örlog des humains (ou l’örlog elles énonçaient).

 

Les noms des Nornes

 

Les noms du Nornes sont donnés dans un ordre spécial qui est certainement significatif puisque la poésie indique qu'Urðr est « l’une » et que Skuld « est la troisième ».

Le mot urðr est l'un des mots norrois signifiant le destin comme örlög et sköp entre d'autres. Il est lié au verbe verða, dont le prétérit  pluriel est urðu, signifiant « ils sont devenus ». Quant au « tissage du wyrd » nous devrions nous méfier des influences grecques possibles par les rôles de Parques. Ce genre de malentendu est inévitable puisque tous les traducteurs sont des personnes cultivées dont la culture a été influencée par les civilisations grecques et latines – et j’en suis aussi un exemple. En raison de la signification de urðu, nous pouvons supposer qu'Urðr est légèrement liée au passé. Puisque les Nornes ne traitent pas seulement les destins individuels, nous devons comprendre que ce ‘passé’ est en fait la somme de ce qui est arrivé à l'humanité, y compris notre transmission génétique, et plus généralement le résultat de l'évolution entière de notre univers jusqu’à l’instant présent.

Verðandi est également liée au verbe verða, maintenant au participe présent, signifiant donc  à ‘devenant’. Il ne peut y avoir ici un lien avec les Parque puisque le fait d’être en train de devenir est une action qui prend un certain temps et ce n’est que par abus de langage qu’on peut la considérer comme la Norne du temps présent. Le temps présent est une catégorie grammaticale utile mais sa sémantique sont presque vide puisque le présent a, ainsi pour dire, un pied dans notre passé et l'autre dans notre futur. Verðandi est la Norne de ce qui est actuellement en cours de transformation et je la vois comme Norne de l'évolution et de l'action.

Le mot skuld signifie une dette, c. -à-d. un engagement qui ne peut pas être évité. Quand les personnages d’une saga ou d’une poésie se plaignent de leur destin inévitable décidé par les Nornes, ils se réfèrent essentiellement à Skuld. Ce nom est également associé à un verbe, skulu ( il doit et ils doivent). Son prétérit  est skyldi. Il semble ainsi que Skuld soit une sorte de mélange d'un présent et d'un futur. Il clair que skuld ne se rapporte à aucune période du temps, ce qui confirme mes doutes sur le fait que les catégorisations grecques puissent s’appliquer aux Nornes.

Comme je l’ai annoncé plus haut, l’ordre dans lequel les noms des Nornes sont donnés dans la strophe 20 doit être significatif. Je rappelle aussi que je doute beaucoup cet ordre soit associé à l’écoulement du temps. Je vais plutôt vous proposer un classement fondé sur une relation logique entre elles, telles qu’elles collaborent sur les trois segments du temps. L’analyse du nom Urðr le suggère une personne qui, comme un docteur ou un contrôleur financier fait un bilan. On peut ainsi la qualifier d’« autorité de contrôle », elle fait un compte-rendu faisant le bilan de la façon dont l’humanité, ou les individus, furent, sont et seront capables de gérer leur existence. Le rôle de Verðandi est plus facile à comprendre,  elle l’« autorité de l’action » qui décide de la façon dont tous les acteurs de notre univers ont agi et vont agir au vu du compte rendu de Urðr. Le nom de Skuld, lui aussi, nous dit quel est son rôle. Avec l’aide de Verðandi, elle prend soin que chacune des ‘dettes’ soit remboursée. On pourrait donc la nommer l’« autorité des remboursement ».

Je ne pense pas avoir besoin de rappeler encore que ces trois activités coopèrent entre elles le long de la ligne du temps. L'ordre de présentation des Nornes dans la s. 20 peut être compris comme une mesure de la quantité de contrainte directe que leurs décisions exercent sur le monde, quoiqu'il ne soit pas facile de  résister à aucune des trois. Le contrôle (Urðr) demande plutôt de rendre compte de ce qui s'est produit. L'action efficace (Verðandi)  implique une sorte d'accord commun entre la principale autorité et les nombreux acteurs qui sont impliqués. Quand des erreurs ont été faites, c’est l'autorité de remboursement qui doit forcer sur les acteurs ce qu’ils doivent  rembourser (Skuld), bon gré mal gré.

 

Cette analyse doit être et sera prise en compte dans notre compréhension de l’örlög, une ‘production’ des Nornes, dans un texte encore à venir qui traitera de l’örlög en général.

 

Commentaires sur le vocabulaire et la structure de la strophe

 

Dronke choisit de lire sær (à l’accusatif singulier) qu’elle traduit par ‘lac’ pour des raisons mythologiques de puissance magique des êtres féminins issus des eaux. Cependant, Cleasby-Vigfusson insiste sur le fait que ce mot n’est jamais utilisé de fait pour désigner un lac mais toujours pour parler de la mer ou de l’océan. Il donne une liste de mots composés qui illustre en effet que sær désigne toujours l’océan ou la mer. Je reprends donc l’argument de Dronke en parlant de la puissance magique des êtres marins, spécialement des êtres féminins. Par exemple, dans la mythologie anglo-saxonne, Beowulf ne rencontre un adversaire vraiment dangereux qu’en la personne de la mère de Grendel, laquelle vit sous la mer. De façon semblable, dans la mythologie scandinave, les marins morts ne rejoignent pas le séjour du dieu de la mer Ægir mais celui de la déesse de la mer, Rán.

Notez quand même que salr fait sal à l’accusatif singulier et qu’il est donc un candidat à ne pas négliger, même si sa puissance mythologique est plus faible. De plus, tout de même, une salr se tient debout mieux qu'un lac ou une mer, mais on peut tout à fait utiliser standa dans le sens de 'être placé'. Nous devrions garder en tête ces deux sens possibles.

 

Un þollr est un pin. Comme déjà signalé plus haut, il est courant en poésie scaldique de remplacer un mot général, comme ici ‘arbre’ par un mot particulier. Il s’agit ici de l’arbre du monde, Yggdrasill. Dans la strophe 60, nous retrouverons cette façon de parler où le mot utilisé, þinurr, a le même sens que þollr.

 

Le verbe skára désigne l’action de faucher ce qui n’est pas du tout adapté au contexte. Les experts ont lu skara qui signifie gratter, pousser et skaru donne ‘elles grattaient’. L’emploi grammatical en VN du verbe skara est semblable à celui du Français, on ‘skarar’ une inscription (complément d’objet direct – appelé ici ‘accusatif’) sur un support (complément d’objet indirect – appelé ici ‘datif’). Vous voyez que dans la ligne 7 le verbe est suivi d’un datif mais pas d’un accusatif, elle ne précise donc pas ce que skara les Nornes. Nous pouvons aussi tout de suite noter que ce vers 7 coupe la liste des noms de Nornes de façon quasiment incongrue, d’où la paire de - - ajoutée par les éditeurs du poème. Nous expliquerons ceci plus bas.

 

La préposition á suivie d’un datif signifie sur/dessus. Du fait que la plupart des traducteurs ne lisent pas le vers 12 juste après le vers 7, ils tendent aussi à oublier ce ‘dessus’ qui leur paraît inutile. Ceci les conduit à traduire le datif évident skíði comme un accusatif : « elles grattent une planchette de bois ».

 

Le mot skíð (ici au datif singulier) désigne en général un ski mais aussi une plaque de bois. On suppose qu’il s’agit d’une plaque, ou bien d’une branchette sur laquelle des runes étaient gravées. En tout cas, gratter ou inciser ou graver une planche ou une branche sont des façons typiques d’exprimer le fait d’écrire des runes.

 

Le verbe leggja fait lögðu au prétérit pluriel, il signifie placer/prendre soin de/construire/fixer

 

Le verbe kjósa fait kuru au prétérit pluriel, il signifie ‘choisir’.

 

Enfin, le dernier vers a toujours posé énormément de problèmes aux traducteurs. Ce ‘seggja’ doit-il être lu comme le verbe segja (dire) ce qui donne à örlög le statut grammatical d’un accusatif lié à ce verbe ou bien comme le texte l’écrit, seggja, ce qui en fait le génitif pluriel de seggr, un messager (qui est en effet, « celui qui dit ») et, en poésie, un humain ? Le choix se complique parce qu’il est évident que les copistes du Moyen Âge ont eux aussi hésité entre les deux mots. Il existe en effet deux manuscrits (Codex Regius et Hauksbók) dont le premier donne ‘seggja’ et le second donne ‘at segja’. Je pense que ce dilemme a été définitivement résolu par Elizabeth Jackson dans un article téléchargeable à  http://userpage.fu-berlin.de/~alvismal/9scaro.pdf . Elle en propose une solution élégante qui est la suivante : « The present article will argue, first, that the verb for line 12 is provided by line 7 … (Le présent article va argumenter, d’abord, que le verbe [manquant] au vers 12 est fourni par le vers 7 …) ». Cette solution consiste à garder seggja et à lire côte à côte les vers 7 et 12 : « skáru á skíði / örlög seggja (elles grattaient sur une planchette / l’örlög des humains) ». Notez bien la différence importante entre les deux versions. Si les Nornes segja (énoncent) l’örlög, toute personne aimant la logique va en conclure : « elles énoncent seulement, donc quelqu’un d’autre attribue cet örlög ». L’interprétation de Jackson fait comprendre que ce sont les Nornes qui attribuent l’örlög aux humains.

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L’argumentation de Jackson repose sur une analyse de la structure des listes rencontrées dans les littératures anglo-saxonnes et norroises. Avant de vous présenter (sous une forme hyper-simplifiée !) son argumentation, remarquons que nous aussi nous avons des structures de liste et je viens de vous en donner un exemple. Les commentaires ci-dessus sont une liste de huit items dont chaque membre est séparé des autres par une ligne vide. Et surtout, j’ai annoncé clairement le dernier item de la liste en le commençant par « Enfin, le dernier vers … » ce qui a dû vous paraître naturel, et en la finissant par une conclusion bien claire, même si vous la contestez, puis en ajoutant quelques * de séparation. Ainsi, le présent texte ne fait pas partie de la liste ci-dessus, ce qui est totalement implicite mais que chacun comprend facilement grâce aux ‘marqueurs’ que j’ai utilisés.

Mme Jackson ne fait rien de plus bizarre, même si je la crois unique en son genre, que de chercher les marqueurs de fin et début de liste et la structure des listes selon les sujets traités. Je ne sais si elle réfère au structuralisme de Lévi-Strauss mais son travail  me semble en être une illustration lumineuse : les structures cachées des relations entre vers de la poésie scaldique.

Elle reconnait dans les deux listes de la s. 20 les caractères structuraux d’autres listes, en particulier ceux des listes décrivant deux thèmes liés, ici une liste de noms des Nornes et une liste d’actions des Nornes. En particulier, le vers 7 que l’on croit étrangement inséré dans la liste des noms est un marqueur de fin de liste utilisé ailleurs dans des listes évidemment beaucoup plus longues. L’usage de ‘at segja’ dans le vers 12 ne respecterait pas cette structure et force à ressentir que le vers 7 soit incomplet.

 

Petite conclusion pratique

 

Quand un site parle de la mythologie germanique et qu’il affirme ou sous-entend que les Nornes filent l’örlög ou le wyrd, sachez que ce site confond les mythologies germaniques et grecques.

 

Strophe 21

 

21.

Þat man hón fólcvíg

fyrst í heimi,

er Gullveigo

geirom studdo

oc í höll Hárs

hána brendo;

þrysvar brendo,

þrysvar borna,

opt, ósialdan;

þó hón enn lifir.

mot à mot

 

De cela se souvient elle la bataille des peuples

première dans la maison/ le monde,

est Gullveg

par  lances percée

et dans le hall du Haut

elle on  brûla ;

trois fois on brûla

trois fois née,

souvent, non rarement;

cependant elle encore vit.

 

 

"Elle" est ici la völva qui parle certainement d'elle-même de cette façon.

Gullveig veut dire "Pouvoir de l'or". Elle est la cause de la guerre entre les Ases et les Vanes. Elle est de la race des Vanes, et elle rend visite aux Ases. Ces derniers la brûlent trois fois, mais elle est trois fois née à nouveau. La guerre commence à cause de ces mauvais traitements infligés à Gullveig.

 

français

Ele se souvient de la bataille des peuples,

la première au monde,

Gullveg est

par des lances percée

et dans le hall du Haut

c’est elle que l’on brûla ;

trois fois on la brûla,

trois fois elle brûla,

trois née (à nouveau)

souvent, sans retenue ;

cependant, elle vit encore.

 

 

 

Strophe 22

 

 

22. Heiði hana héto,

hvars er til húsa kom,

völo velspá,

vitti hon ganda;

seið hon, hvars hon kunni,

seið hon hug leikinn,

(siða prét.) et (leikinn p.p. leika)

æ var hón angan

illrar brúðar.

mot à mot

 

Heiðr ils l'appelaient

quand vers les maisons (elle) venait,

völva bien-prophétisante

sage elle en sorcellerie ;

seiðr elle, que elle connaissait,

enchantait elle  un esprit joué (trompé)

toujours était elle l’odeur douce

de la mauvaise fiancée.

.

 

Je suppose que la völva parle encore d'elle-même. Elle serait alors cette même Heiðr qui a été trois fois brûlée.

Le mot heidr a trois sens principaux : brillant, bruyère et honneur. Ce nom est souvent celui d’une sorcière ou d’une völva.

Pratiquer le "spá" est le travail des devineresses, ce  mot veut dire "prophétiser".

 

 

français

Ils l'appelaient Heiðr,

quand elle se rendait dans une demeure,

völva aux bonnes prophéties

elle était instruite en sorcellerie ;

Le seiðr, elle le connaissait ( et avec)

elle enchantait les esprits floués,

toujours suave était son odeur

aux mauvaises épouses.

 

La völva qui ne fait que de bonnes prophéties ne peut être vraiment honnête. Première critique des sorcières.

 

Ses enchantements étaient destinés à flouer les esprits naïfs.

Elle est l’amie des mauvaises épouses qui s’occupent de magie

 

Trois piques dirigées contre les sorcières peuvent paraître une influence chrétienne évidente. Ce n’est pas certain car même aux temps païens les sorcières étaient tolérées mais n’étaient pas appréciées. Le dernier vers reflète le fait qu’une bonne épouse ne traînait pas en compagnies de sorcières.

Strophe 23

 

 

23. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz,

 

hvárt scyldo æsir

afráð gialda

eða scyldo goðin öll

gildi eiga.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent,

 

si devaient les æsir

tribut (pour un dommage) mendier

ou bien si les dieux tous

un banquet avoir.

 

 

Dans les 4 derniers vers, les Ases discutent eux pour décider s'ils accepteront de payer tribut pour leur mauvaise conduite vers Gullveig ou bien si la guerre n’est pas préférable.

 

La forme hvárteða signifie classiquement : soit … soit.

 

français

Quatre premiers vers : comme dans la s. 9.

Si les aesir devaient

implorer (la paix en échange de) un tribut

ou bien si tous les dieux

devaient tenir un banquet (et partir à la bataille le lendemain)

 

Gilgi signifie, comme afráð, tribu à payer mais il peut aussi signifier ‘une fête, un banquet’.

Ici, je comprends qu’il s’agit du joyeux banquet qui précède le départ pour la bataille.

 

Strophe 24

 

 

24. Fleygði Óðinn

oc í fólc um scaut,

 

þat var enn fólcvíg

fyrst í heimi;

 

brotinn var borðveggr

borgar ása,

knátto vanir vígspá

völlo sporna.

mot à mot

 

Fit voler (sa lance) Óðinn

et dans l'armée au-delà de l’étendue (de l’armée ennemie),

c’était la bataille des peuples

la première sur terre;

 

brisée fut l'enceinte

de la forteresse des dieux,

furent capables les vanes victoire-magie

la plaine parcourraient.

.

 

Cet acte annonce le début de la bataille. Il est attesté par une saga qui décrit un guerrier qui lance sa lance au-dessus du premier rang de ses ennemis ce qui annonce le début de la bataille.

Les Vanes ont gagné la guerre, comme le disent les derniers quatre vers, et ceci est confirmé par l'Edda de Snorri.

 

 

 

français

Óðinn fit voler sa lance

au-delà de l’étendue de l’armée,

c’était  la bataille des peuples;

la première sur terre;

 

L’enceinte de la forteresse des dieux

fur brisée,

les vanes furent capables d’une victoire par magie,

ils piétinaient la plaine.

Cette strophe conlut l’épisode de la guerre des Vanir et des Æsir, et le lecteur est supposé connaître les détails de cette paix : fusion des deux familles, échange d’otages etc. Voyez ICI une version de ce mythe.

 

 

 

« ils piétinaient la plaine » est une façon de dire que, au lieu de cadavres gisants dans la plaine, le résultat normal du lancer d’ Óðinn, les Vanir étaient debout, très vivants, et tapaient leurs talons sur le sol.

 

Strophe 25

 

 

25. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverir hefði lopt alt

lævi blandit

eða ætt iötuns

Óðs mey gefna.

mot à mot

 

Alors allèrent les dieux tous

sur jugement-tabourets

‘sacrés’-saints dieux

et de cela obtinrent

 

qui eut l’air tout

de mauvaiseté mélangé

et à la famille des géants

d'Óðr la femme offert.

 

Cette strophe fait allusion au mythe de la construction de la muraille protégeant Ásgarðr. Le lecteur est censé connaître pratiquement toute l’histoire que vous trouverez ICI.

 

 

 

 

Le reste du mythe désigne clairement la femme d'Óðr comme étant Freyja.

 

français

 

Alors tous les dieux

allèrent sur leur sièges de jugement

dieux saints et sacrés

et de cela obtinrent (ont connu)

 

qui avait mélangé de mauvaiseté

toute l’atmosphère

et offert à la famille des géants

la femme d'Óðr.

 

 

 

Strophe 26

 

 

26. Þórr einn þar vá,

þrunginn móði

hann sialdan sitr

er hann slíct um fregn;

 

á genguz eiðar,

orð oc sœri,

mál öl meginlig,

er á meðal fóro.

mot à mot

 

Þórr seul ici a combattu,

empli de fureur

il rarement est assis

quand il ainsi informé ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots/mesures tout(es) puissant(e)s

que entre eux ils voyagèrent.

.

 

 

Þórr (‘Tor’)  est connu pour la fureur avec laquelle il se bat contre les Géants et cette seule allusion suffit à comprendre que la bataille a changé de scène. Elle fait mainteant allusion à un mythe complètement différent, raconté dans http://www.nordic-life.org/MNG/FortAsgard&Sleipnir.htm

La première moitié de la strophe fait allusion à l’arrivée de Þórr alors que les Æsir se rendent compte que leur ouvrier est en fait un Géant.

 

français

Þórr, empli de fureur

est le seul a avoir combattu,

il reste rarement assis

quand il apprend de pareilles nouvelles ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots tout puissants

qu’entre eux ils suivirent.

C’est ce que Þórr – qui était absent jusque là – apprend et il va combattre l’ouvier Géant.

Le contrat passé avec l’ouvrier n’est alors plus valide et les serments qu’ils vécurent (‘voyagèrent’) ne sont plus tenables.

 

Cependant, un serment rompu est une honte et les Æsir se couvrent de honte à cette occasion.

 

   

Strophe 27

 

 

27. Veit hón Heimdalar

hlióð um fólgit

undir heiðvönom

helgom baðmi;

 

á sér hón ausaz

aurgom forsi

af veði Valföðrs -

 

vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Elle sait (que) de Heimdall

le bruit (le cor bruyant) confié

sous le sérénité-‘en-besoin de’

sacré arbre ;

 

‘dessus’ voit elle gicler

avec boueux le torrent

de la garantie de Père des Tués.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

Les quatre premiers vers de 27 décrivent un mythe relatif à Heimdall. les quatre derniers vers font allusion à divers mythes relatifs à Óðinn, ainsi que les strophes 28, 29, 30.

 

La corne de Heimdall est cachée dans le puits d'Urdr.

 

L’arbre du monde est « en besoin de sérénité » à cause des multiples contraintes qu’il doit subir.

 

Óðinn a confié à la source d’Urð un œil (la

 

français

 

Elle sait que le cor

de Heimdall a été déposé en confiance

sous l’arbre sacré

en besoin de sérénité.

 

au dessus, elle voit bouillonner

le torrent boueux

de la garantie d’Óðinn, le père des tués.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

‘garantie’ qu’il doit fournir) afin d’être admis à boire la sagesse de cette source.

 

 

 

Il est intéressant de constater que la source d’Urðr qui est toujours présentée comme une eau pure et claire est qualifiée ici de boueuse. Il faut peut-être modifier nos clichés.

 

 

 

Strophe 28

 

 

28. Ein sat hon úti,

þá er inn aldni kom,

Yggiungr ása,oc í augo leit:

 

'Hvers fregnit mic,

Hví freistið mín?

 

alt veit ec, Óðinn,

Hvar þú auga falt:

í inom mæra

Mímis brunni.'

Dreccr miöð Mímir,

Morgin hverian

af veði Valföðrs –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Une était assise elle dehors

alors est le vieux venu,

Terrible-jeune des ases, et dans l’œil regarda :

« De quoi demandé moi,

pourquoi éprouver moi ?

 

je sais tout, Óðinn, 

où tu un œil cachas :

dans la célèbre

de Mímir fontaine. »

Boit l'hydromel Mímir,

matins tous

dans la garantie de Valföðr.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

Une façon de pratiquer le seið est appelée ‘útiseta’c.-à-d., « seta úti = s'asseoir dehors ». La völva dit certainement qu'elle pratiquait cette forme de seið quand Óðinn est allé la voir. C'est une pratique solitaire, par opposition à la pratique publique effectuée sur une plate-forme en bois.

 

Dronke avoue ne pas savoir ce que signifie exactement cette terminaison ‘jungr’. Voici une hypothèse personnelle : le mot pour jeune est úngr, mais júngr peut aussi prendre ce sens. La völva appelle Óðinn ‘le Vieux’ comme tout le monde mais elle désire faire marquer qu’Óðinn et tous les Æsir sont beaucoup plus jeunes qu’elle. Ceci est en effet plausible si elle est une Géante des origines du monde.

 

français

 

Elle était assise dehors, seule,

quand le vieux est venu,

Jeune-Terreur des Æsir, et me regarda dans l’œil :

« Que me demandes-tu,

pourquoi m’éprouver ?

 

Je sais parfaitement, Óðinn,

où tu as caché un œil :

dans la célèbre

fontaine de Mímir. »

Chaque matin, Mímir

boit de l’hydromel

de la garantie de Valföðr.

Cela expliquerait aussi pourquoi elle se permet de traiter parfois Óðinn comme un gamin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On apprend que c’est une boisson sacrée (et alcoolisée !) qui coule dans la fontaine de Mímir.

 

Pour la ‘garantie de Valföðr’, voyez la strophe précédente.

 

Strophe 29

 

 

29. Valdi henni Herföðr

hringa oc men,

fécc spjöll spaclig

og spáganda,

sá hon vítt oc um vítt

of verold hveria.

mot à mot

 

Il a choisi pour elle Des Armées le Père

anneaux et colliers,

il recueillit les sorts (de magie) sages

et des vision-bâtons (vision-magie)

a vu elle largement et encore largement

de terre (le monde) cette.

 

 

La völva raconte qu’Óðinn lui a fait de nombreux dons précieux afin d’apprendre d’elle à jeter des sorts et à prédire l’avenir.

La propre vision du monde de la völva s’est élargie à l’occasion.

 

Óðinn et cette völva sont donc de vieilles

 

français

Le père des Armées (Óðinn) a choisi pour elle

anneaux et colliers,

[et, en récompense]

il obtint de sages sorts magiques,

et l’art de la prédiction

[cependant qu’elle, la sorcière]

elle a encore et encore élargi

sa vision de cette Terre.

connaissances, ce qui permet aussi de comprendre la familiarité avec laquelle elle se comporte.

 

Strophe 30

 

 

30. Sá hon valkyrior,

vítt um komnar,

gorvar at ríða

til goðþióðar;

 

Sculd helt scildi,

enn Scögul önnor,

Gunnr, Hildr, Göndul

oc Geirscögul;

 

nú ero talðar

nönnor Herians,

gorvar at ríða

grund, valkyrior.

mot à mot

 

A vu elle des valkyries

largement vers elles viennent

avides de chevaucher

vers goth-peuple (OU dieu-peuple) ;

 

Skuld tenait un bouclier,

et Skögul un autre,

Gunnr, Hildr, Göndul

et Geirskögul ;

 

maintenant sont comptées

les servantes du Chef des Armées (Óðinn),

avides de chevaucher

la terre, Valkyries.

 

 

Commentaires sur s. 30

 

Pour cette strophe, le mot à mot me semble parfaitement compréhensible, excepté : « A vu elle » = Elle a vu, et « largement vers elles viennent » = de loin, elles se rapprochent.

 

Valkyrie = "Les tués qui-choisit". Je n'utilise pas l'orthographe des dictionnaires ("walkyrie") ridicule maintenant que le "w" a tendance à se prononcer "oua" comme en Anglais.

 

« Goðþióð » est traduit habituellement par « le peuple des Goths » où donc goð se comprend comme un ‘goth’. Cela fait allusion au rôle habituel des valkyries qui courent à la bataille pour sélectionner les héros qui vont rejoindre le Valhöll. Dans le contexte du Ragnarök, cependant, on peut comprendre que la völva parle du « peuple des dieux » (goð ou guð signifie ‘un dieu’) pour dire que les valkyries sont ‘avides’ de se débarrasser de la tutelle d’Óðinn, comme cela arrivera après le Ragnarök. Il me semble important de ne pas choisir un des deux sens, car le poète a du vouloir cette forme d’ambiguïté et ses auditeurs devaient au moins sourire en admirant sa maîtrise de la langue.

 

Skuld est aussi le nom d’une Norne, et ce mot signifie ‘une dette’. Ce rôle de « celle qui fait payer les dettes » peut aussi être attribuée à une valkyrie sans qu’elle soit nécessairement confondue avec la Norne Skuld.

Skögul est sans doute lié au verbe skaga (de Vries) projeter, dépasser. = Celle qui brandit (avant de lancer hache ou lance).

Gunnr = Bataille, Hildr = Combat, Göndul = « Celle qui manie le bâton magique, la magie ». Ce nom évoque les magiciennes qui partaient au combat, les ‘alrunæ’.

Geirskögul = « Celle qui brandit une lance ».

 

Comme pour les Nains, donner la suite des noms des valkyries semble suffisant à la völva. ici aussi, c’est au lecteur de comprendre les implications cachées dans ces noms.

 

Ainsi se termine la description que la völva fait de la grandeur d’Óðinn. Les strophes qui suivent, 31, 32 et 33 traitent du mythe de la mort de Baldr. Elles contiennent les premiers frémissements d’une magie qui va conduire les dieux jusqu’au Ragnarök.

 

 

Strophe 31

 

31.

Vieux Norrois

Mot à mot

Traduction

 

 

 

Ek  Baldri,

blóðgum tívur,

Óðins barni,

örlög fólgin;

stóð of vaxinn

völlum hæri

mjór ok mjög fagr

mistilteinn.

J’ai vu Baldr,

ensanglantée divinité,

d’Óðinn le fils,

un örlög caché ;

se dressait poussé

dans les champs plus haut

élancé et très beau

le gui.

J’ai vu Baldr,

divinité ensanglantée,

fils d’Óðinn.

Son örlög, longtemps caché,

se dressait, une fois accompli,

plante dressée dans les champs,

fièrement élancé et très beau,

une pousse de gui .

 

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Le verbe sjá, voir, fait  à la première personne du prétérit. Le nom du dieu Baldr est au datif si bien qu’on doit sous-entendre le verbe  á  (‘voir sur’ = regarder) qui s’étend au deux vers suivants. Par contre, örlög au vers 4 est à l’accusatif, on doit donc comprendre ‘’ seul et la völva dit qu’elle a vu son örlög caché.

La déclinaison de tívi est un peu irrégulière. Ce mot est utilisé en général au pluriel et son datif est ‘normalement’ tívum. Dronke ne trouve pas d’explication convaincante à cette variation (tivur)... je ne risque pas de faire mieux qu’elle !

Le verbe fela, cacher, obscurcir/confier, fait folginn au participe passé.

L’adjectif hár, haut, fait hæri au comparatif. Le gui est ‘plus haut’ que les autres arbres ou plantes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Bien sûr, après avoir été transpercé par la flèche décochée par Höðr, le cadavre de Baldr devait être couvert de sang. S’il y a là une allusion, nous ne pouvons raisonnablement penser qu’à Óðinn qui, blessé d’une lance au cours de son apprentissage des runes devait être aussi ensanglanté, comme décrit à la strophe du 138 du Hávamál. Vous trouverez d’autres commentaires à cette strophe à http://www.nordic-life.org/MNG/NouvHavamalFr138-145.htm . D’autre part, il semble que les guerriers qui ne mourraient pas au combat rejoignaient quand même Óðinn au Valhöll en se faisant ‘marquer du signe’ d’Óðinn par une lance, encore un procédé sanglant lié à Óðinn.

L’örlög de Baldr est caché. Bien évidemment notre örlög est caché. Il semble cependant que Frigg et Óðinn aient eu connaissance de l’örlög de toute chose, comme cela est affirmé plusieurs fois dans les poèmes de l’Edda. Si cette strophe insiste sur ce sujet c’est en effet ni Frigg ni Óðinn ont été capables de connaître l’örlög de leur fils Baldr. Nous avons déjà rencontré l’affolement des dieux à l’annonce de la mort imminente de Baldr. La note 3 du texte sur « Les Örlög », ci-dessus, nous dit même qu’Óðinn a pensé que les Hamingjur – certainement celles du clan des dieux – les avaient quittés pour qu’une telle catastrophe puisse se produire. Baldr est finalement le premier mort de la famille des dieux et on voit bien que sa mort souligne la possibilité d’autres morts chez les Æsir. La mort de Baldr peut donc être considérée comme le premier signal du Ragnarök où d’autres dieux trouveront la mort.

Les quatre derniers vers augmentent encore la sensation de ‘fin d’un monde’ pour les Æsir. Un des trois meurtriers de leur fils, le gui, se dresse fièrement dans les champs, comme pour leur rappeler leur mortalité, même si elle est à long terme. Les forces chaotiques de l’univers semblent avoir été conquises par les Æsir, mais elles se rappellent à leur souvenir de façon aussi frappante que poétique dans une vigoureuse branche de ‘gui’.

Bien entendu, ce ‘gui’ est un nom qui désigne une plante mythique dont nous ignorons le nom botanique. Du fait que les celtes avaient donné un statut mythique au gui botanique, il est possible par on ne sait quelles influences, les scandinaves aient choisi ce nom pour parler d’un arbre magique.

 

 

 

Strophe 32

 

 

32. Varð af þeim meiði,

er mær (mjór) sýndiz,

harmflaug hættlig,

Höðr nam scióta.

 

Baldurs bróðir var

of borinn snemma,

sá nam, Óðins sonr,

einnættr vega.

mot à mot

 

Il était de ce bâton,

qui élancé se présentait comme,

chagrin-élan sérieux (dangereux),

Höðr apprit à lancer.

 

De Baldr le frère fut

né bientôt

celui-ci apprit, fils d’Óðinn,

(en) une seule nuit (à) abattre.

 

 

Cette strophe paraît manquer de sens si on ne la relie pas à des mythes connus pas ailleurs.

Les quatre premiers vers disent que le gui, élancé et très beau (s. 31) était en fait un « fatal missile de malheur ».

Les quatre derniers vers sautent quantité de faits pour passer directement au châtiment de Höðr.

 

Baldr, Höðr, et Vali sont tous des fils d'Óðinn.

 

français

Ce bâton fatal,

qui semblait gracile

comme une jeune fille,

était en fait un missile de malheur,

que Höðr apprit à décocher.

 

Le frère de Baldr

naquit bien vite

et, fils d’Óðinn, il acquit

en une seule nuit l’art de tuer.

Höðr est aveugle et tue Baldr poussé par la sournoiserie de Loki (ceci est un ‘détail’ parfaitement absent de ce poème). Vali qui est âgé d'une nuit vengera Baldr en tuant Höðr (« il acquit en une seule nuit l’art de tuer »).

 

Vali est appelé « frère de Baldr » pour rappeler qu’il venge son frère et « fils d’Óðinn » pour souligner la vitesse miraculeuse de sa croissance et sa parenté avec Baldr.

 

Commentaires sur la s. 32

 

La remarque le plus évidente que l’on puisse faire sur cet épisode de la mort de Baldr est qu’il doit évoquer la mort du Christ. En effet, voici donc deux êtres hors normes, aimés de tous, beaux et lumineux, doués d’un charisme puissant qui sont tués alors qu’ils sont au début de leur vie, comment ne pas les assimiler à une même figure mythologique ? Cependant, en analysant le cours de leurs deux vie d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’ils incarnent deux archétypes complètement opposés l’un à l’autre.

Le Christ, même si on le considère comme partiellement divin tout au long de sa vie, vit cependant une vie d’humain parmi les humains. Il lui faudra mourir pour atteindre un plein statut de divinité. Enfin, sa mort annonce une ère religieuse qui va durer éternellement, même après le jugement dernier.

En fait, Baldr, c’est tout l’inverse. Il nait dieu et mêne une vie parmi les dieux. Il ignore tout de la condition humaine – du moins aucun mythe ne le décrit se mêlant aux humains. Après sa mort, et ce malgré les tentatives des dieux, il va rejoindre les humains dans Hel, et donc perdre son statut divin. Enfin, sa mort illustre de façon éclatante que les dieux sont mortels et elle prélude au Ragnarök, et elle annonce la fin d’une ère religieuse centrée autour d’Óðinn et de Freyr.

Que les norrois aient été influencés ou non par la chrétienté est sans importance au regard du fait que les destinées du Christ et de Baldr soient totalement opposées l’une à l’autre, malgré une similitude superficielle.

 

Dans la strophe précédente le gui est qualifié par mjór qui signifie ‘élancé’. Ce mot peut prendre la forme mær avec le même sens. Bien entendu, chacun pense au sens de ‘jeune fille’ en même temps, et supposer que le poète n’en était pas conscient est absurde. Le poète veut nous dire que le gui exerce une forme d’attraction, semblable à celle d’une jeune fille élancée. Dans ce cas, l’attraction est morbide et le gui est l’outil de la mort de Balder. Tout ceci est rendu possible par la grande démonstration de l’impunité totale de Balder mais cette grande démonstration elle-même ne peut être que stupide ou morbide.

« Chagrin-élan » ou ‘chagrin-vole en l’air’ est une façon de parler d’une sorte de missile, d’où la traduction de « missile de malheur ».

La seule allusion, ici, au fait que Höðr ait pu être influencé est qu’il ‘apprend à lancer’. En particulier, Snorri nous explique que Höðr a été poussé par la ruse de Loki à tuer Baldr, donc que Loki est également coupable. Certains refusent cette version « imaginée par Snorri » , mais la culpabilité de Loki dans ce mythe est retrouvée ailleurs. Pour une plus longue discussion, consultez mon résumé du Loki de Dumézil sur ce site ou, encore mieux, lisez son livre.



 

Strophe 33

 

 

33. Þó hann æva hendr

né höfuð kembdi,

áðr á bál um bar

 

Baldrs andscota;

 

Enn Frigg um grét

í Fensölum

vá Valhallar –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

 

traduction

 

Cependant il jamais les mains

ni la tête peigna

tant que sur le bûcher funéraire ne fut pas porté

de Baldr l’ennemi.

 

Mais Frigg pleurait

dans Fensalir

la calamité de Valhöll

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

‘Il’ est ici certainement Óðinn qui porte le deuil de son fils. On suppose que « les mains » signifie « les mains ne lava ».

Valhöll = « Des tués la demeure » où se retrouvent les guerriers morts au combat. La calamité de Valhöll est la mort de Baldr. Ils vont se battre au côté d’Óðinn au moment du Ragnarök et donc mourir avec lui. Ceci explique que la mort de Baldr qui, encore une fois annonce le Ragnarök, soit un ‘calamité’ pour eux.

Frigg est la mère de Baldr, et elle pleure la mort de son fils.

Fensalir = « salle des marais », est le nom de la demeure de Frigg.

 

Je vous rappelle que Dronke voit ici un stéréotype « typiquement » chrétien parce que Frigg pleurait son fils mort (et ensanglanté). Ma grand-mère, pas du tout chrétienne, m’a souvent raconté son chagrin d’avoir perdu ses sept frères (seulement ses frères !) tués durant la guerre de 14-18. Voir aussi juste avant la s. 59.

Dans cette strophe, on voit que le père aussi prend le deuil de son fils. Bien sûr le ‘père’ humain du Christ étant mort avant lui, il n’a pas pleuré son fils. Mais je ne crois pas que son père divin se soit beaucoup lamenté car, en effet, la relation Óðinn-Baldr et la relation Dieu-Christ sont fondamentalement différentes. Encore une différence essentielle entre Völuspá et chrétienté que les partisans des influences oublient un peu facilement !

Strophe 34

 

 

34. Þá kná Vála

vígbönd snúa,

heldr vóro harðgerhöpt,

ór þörmom.

mot à mot

 

Cependant était capable Vali

bataille-liens tresser,

plutôt étaient dur-bien-chaînes

(faites) d’entrailles.

 

Ici encore, on rencontre un raccourci évident pour ceux qui connaissent la mythologie scandinave ancienne.

Loki sera puni de son crime en étant enchaîné avec les liens faits des intestins de son fils.

 

français

 

Cependant Vali était capable

de tresser des liens de combat,

elles étaient plutôt bien solides, ces chaînes,

faites d’entrailles.

Ici nous apprenons que Vali sera l’exécuteur de cette torture infligée à Loki.

 

Des ‘liens de combat’ sont sans doute des liens particulièrement résistants.

 

 

Strophe 35

 

 

35. Hapt sá hon liggia

undir hvera lundi,

lægiarns líki

Loca áþeccian;

[remis dans l’ordre grammatical proche du nôtre. (Dronke)]

Hon sá hapt áþeccian líki Loca lægiarns, liggja undir hvera lundi.

 

 

þar sitr Sigyn,

þeygi um sínom

ver velglýiuð –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Un prisonnier a vu elle être allongé

sous un chaudrons-bosquet,

humilié (dans) le corps

de Loki non-plaisant

[mot à mot dans ce même ordre]

 

Elle a vu un prisonnier non-plaisant dans le corps de Loki humilié, être allongé sous un chaudrons-bosquet.

 

là, est assise Sigyn,

bien qu’elle près de son

mari non bien-joyeuse

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

hveralundr = le bosquet des chaudrons. Cela doit faire allusion à une bosquet poussant autour d’une source volcanique bouillante.

La préposition undir signifie ‘au dessous de’ et métaphoriquement ‘au pouvoir de’. Dans

J’avoue ne pas comprendre en quoi « non-plaisant » doit évoquer la ruse de Loki comme le font les traductions classiques. Il est déplaisant et humilié, condamné à vivre dans une sorte de bouilloire à l’air libre, inutile d’en rajouter.

 

français

 

Un prisonnier déplaisant,

elle a vu être couché

sous un ‘bosquet de chaudrons’

et sous la forme du corps

d’un Loki humilié.

 

Là, Sigyn est assise

près de son mari

bien qu’elle n’éprouve nulle joie.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

 

 

 

 

 

D’après Snorri, un serpent crache son venin au-dessus du visage de Loki. Sigyn, sa femme, le protège en recueillant le venin dans un pot avant qu'il n'atteigne Loki. La Völuspá ne donne pas ces détails qui sont devenus légendaires.

 

 

 

Strophe 36

 

 

36. Á fellr austan

um eiturdala,

söxom oc sverðom:

Slíðr heitir sú.

mot à mot et traduction

 

Une rivière (empoisonnée) tombe depuis l’Est

partout dans les vallées empoisonnées,

(faite de) des saxes et des épées :

Effrayante s’appelle-telle.

Le ‘eitr’ de eitur-dala fait double usage. Il qualifie évidemment dalr (= vallée) mais il s’accouple aussi au á ( = rivière) du premier vers pour former eitr-à, une rivière empoisonnée.

Une saxe est une épée courte très utilisée au temps des Viking. Slíðr = Effrayant.

 

Strophe 37

 

 

37. Stóð fyr norðan,

á Niðavöllom

salr úr gulli

Sindra ættar;

 

enn annar stóð

à Ókólni

biórsalr iötuns,

enn sá Brimir heitir.

mot à mot

 

Se dressait au Nord

à Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or

de Rougeoyant de la famille  ;

 

mais/et aussi se dressait

à Non-Froidure

bière-hall du Géant

mais celui-ci Ressac s’appelle.

 

niða-vellir = ‘les lune-disparaissante’-vallées = vallées des nuits sans lune.

sindri = rougeoyant comme du métal de forge. C’est le nom d’un Nain, il s’agit donc de la famille des Nains.

Ó-kólnir = Non-froidure, d’après le verbe kólna = refroidir.

Il n’est pas étonnant que les Nains vivent dans la chaleur de leurs forges, ni qu’ils puissent bâtir des demeures en or.

Brim signifie la mer, mais il prend le sens de ‘ressac, vague déferlante’ dans plusieurs mots composés en ‘brim-*’.

Mais, l’habitat des Géants est presque toujours présenté

 

français

Au Nord, se dressait

dans Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or,

celui de la famille de Rougeoyant ;

 

mais à Non-Froidure

se dressait aussi

le hall à bière d’un Géant

et ce dernier s’appelle Ressac.

comme glacé. Brimir/Ressac est donc un géant très spécial. Le nom de son hall évoque un fabricant de bière et le nom ‘Ressac’ évoque une parenté mythologique avec le ‘dieu’ de la mer, Ægir. Enfin, le commentaire au début de la Lokasenna nous dit :« Quand il eut obtenu le grand chaudron, Ægir, qui est appelé aussi d’un autre nom, Gymir, avait préparé la bière pour les Æsir… »  Tout cela pousse les commentateurs à suggérer que Brimir soit aussi, ici, le fournisseur des dieux en bière sacrée.

De toute façon, tous les Nains et le Géant Brimir/Ægir/Gymir sont alliés aux dieux.

 

 

Strophe 38

 

 

38. Sal sá hon standa

sólo fiarri

Náströndo á,

norðr horfa dyrr;

 

féllo eitrdropar

inn um lióra,

sá er undinn salur

orma hryggjom.

mot à mot

 

Un hall je vois s’éléver

du soleil loin-de (privé-de)

Náströnd dans,

au Nord sont tournées les portes  ;

 

 

tombent poison-gouttes

dedans au travers la ventilation du toit,

ce est tressé hall

de serpents (avec) colonnes vertébrales.

 

 

 

 

 

Náströnd = Cadavre-Rivage.

 

 

 

 

 

undinn = p.p. vinda = ‘tordre, tresser (mal)’

 

 

français

Je vois s’éléver un hall

éloigné du soleil

dans Rivage-cadavérique (Náströnd)

dont les portes font face au Nord ;

 

Des gouttes empoisonées tombent

dedans, par les ouvertures de ventilation,

ce hall est (grossièrement) tressé

avec des colonnes vertébrales de serpents.

 

 

 

 

Les ‘ouvertures de ventilation’ du toit servent à laisser sortir la fumée des feux et à entrer la lumière.

 

 

Strophe 39

 

 

39. Sá hon þar vaða

þunga strauma

menn meinsvara

oc morðvarga,

oc þannz annars glepr

eyrarúno;

 

þar saug Niðhöggr

nái framgengna,

sleit vargr vera -

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Voit elle en cet endroit patauger

(dans de) lourds courants

des gens parjures

et monstres crimminels,

et celui qui des autres enjole

les détentrices des secrets ;

 

Là suçait Niðhöggr

‘au’ cadavre des décédés

découpe (dépèce) un loup les hommes -

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

 

‘Cet endroit’ est vraisemblablement Náströnd, le Rivage des Cadavres.

 

 « mein-svari » = mauvais-serment (parjure)

« morðvargr » = " criminel-loup » ou monstres crimminels, où morð désigne qui a commis un crime particulièrement infamant (par exemple, tuer un ennemi sans défense), and vargr = loup, ou monstre.

 

Le mot eyrarúna, signifiant « épouse » est composé de eyra = oreille, et rún = rune ou secret. Avec ce nom, l’épouse est donc celle dont l'oreille

 

français

 

Elle voit en cet endroit patauger

(dans) d’épais courants

les personnes parjures

et des monstres crimminels,

et celui qui enjôle

les détentrices des secrets des autres ;

 

Là suçait Niðhöggr

‘au’ cadavre des décédés,

un loup dépèce les hommes -

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

reçoit les secrets. Enjôler une telle femme est non seulement un adultère mais surtout une trahison grave puisqu'on apprend à l'occasion les secrets de l'homme trahi. Cet aspect n'est pas rendu dans les traductions classiques, qui donnent « séducteurs des bien-aimées ». Le mot ‘séducteur’ souligne une relation sexuelle illicite, le mot ‘enjoleur’ ne l’exclut pas mais ajoute une part de tromperie.

Nið-höggr = Nið-högg-ormr = d’en bas-la vipère. Il est le dragon, ou le serpent qui vit dans les racines d’Yggdrasil dont il empêche la croissance.

On l’appelle habituellement Níð-höggr = ‘haine-il frappe’.

 

Strophe 40

 

 

40. Austr sat hin aldna

í Iárnviði

oc fœddi þar

Fenris kindir;

 

 

verðr af þeim öllom

einna noccorr

tungls tiúgari

í trollz hami.

mot à mot

 

À l'Est, est assise la vieille

dans Fer-bois

et elle nourrit là  

(m. à m. strict : qu’elle nourrisse)

de Fenrir les descendants ;

 

il devient d’eux tous

le principal parmi eux (sera)

du luminaire (la lune) la fourche (à foin)

dans d’un troll la forme/peau.

 

Cette vieille femme doit être la géante qui a engendré avec Loki le loup Fenrir et Hel, la maîtresse de Hel, le séjour des humains qui ne sont pas choisis, ni par Freyja ni par Óðinn.

 

L’opposition entre fer et bois existe en Vieux Norrois : jarn = fer, viðr =  bois. La traduction « forêt de fer » n’est pas fautive, mais ne rend pas compte de l’étrangeté d’un ‘bois de fer’.

 

Le ‘luminaire’ du ciel est, pour les norrois,  la lune et non pas le soleil.

 

 

Note de traduction : Attention, einna n’est pas un accusatif féminin singulier, ce serait eina. Einna est le génitif pluriel de einn utilisé comme un ‘intensif’ : « surtout cet un là ».

français

 

À l'Est, est assise la vieille

dans Jarnviðr, Bois de Fer,

et elle nourrit là  

les descendants de Fenrir ;

 

il arrivera que le principal

parmi eux tous (sera),

dans la peau d’un troll,

la fourche à foin (l’arracheur) de la lune.

tiúgari = fourche à foin. Il va être celui qui saisit la lune (ou le ‘luminaire’), comme du foin avec un fourche, pour l’ôter de la voute céleste.

Notez que le texte n’emploie pas le verbe détruire pour décire cette action.

 

 

Ce ‘faneur de foin’ est sans doute Fenrir qui est le plus spectaculaire enfant de Loki. Pour exécuter son action, il devra revêtir la peau d’un Géant (un ‘troll’) afin d’en acquérir magiquement la force.

 

Strophe 41

 

 

41. Fylliz fiörvi

feigra manna,

rýðr ragna siöt

rauðum dreyra;

 

svort verða sólscin

of sumor eptir,

veðr öll válynd –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Il s’emplit (complètement) avec la vie

des destinés-à-la mort humains (mourants)

il rougit des dieux la demeure

avec rouge sang coagulé ;

 

noires deviennent soleil-brillances

des étés après,

les vents tous sournois.-

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Ce ‘il’ doit encore être Fenrir. 

Le mot fjör (datif singulier fjörvi) signifie ‘la vie’ et non ‘les chairs’ ou tout autre partie physique du corps. Cela ressemble à une opération magique,comme le fait de revêtir une peau de Géant, et non a des claquements de mâchoires.

Par contre, le ‘sang coagulé’ est très matériel. Fenrir est un être plus complexe qu’un loup affamé.

Le mot sjót ou sjöt, ne signifie pas ‘siège’, comme une chaise, mais ‘siège’ comme la demeure d’une

 

français

 

Il s’emplit complètement de la vie

de ceux qui sont en train de mourir,

il rougit la demeure des dieux

de sang coagulé ;

 

les rayons du soleil deviennent noirs

les étés suivants,

le vents particulièrement instables.-

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

entité abstraite (p. ex. le siège d’une entreprise). Il signifie donc une demeure ( ou un groupe d’humains).

 

Le dernier vers ne signifie pas que les « tempêtes sont épouvantables » mais que les vents sont imprévisibles.

 

Tout ce qui ramène le Ragnarök à une catastrophe naturelle ne peut qu’en dénaturer la nature et le rapprocher de phénomènes bien connus dans notre civlisation.

 

Strophe 42

 

 

42. Sat þar á haugi

oc sló hörpo

gýgiar hirðir,

glaðr Eggþér;

 

gól um hánom

í gálgviði

fagrrauðr hani,

sá er Fialarr heitir.

mot à mot

 

Était assis là sur un tertre funéraire

et frappait la harpe

des sorcières/ogresses le berger,

joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér;

 

croasse (crie-chante) au-dessus de lui

dans potence-bois

beau-rouge coq,

qui Fjalarr s’appelle.

 

 

 

 

 

Eggþér n’est pas assis sur un simple tertre mais sur un tertre funéraire (haugr). Il n’est pas un gardien, mais un berger (hirðir).

egg-þér est vraisemblablement dû à une inflence celte. Egg est bien un tranchant d’épée, mais þér n’est qu’un pronom personnel signifiant ‘eux’.

 

Note : au sixième vers, la version gálgviði est expliquée par Dronke. La version plus classique est ‘gaglviði’ = oie-bois.

français

Sur un tertre fiunéraire était assis,

il jouait de la harpe,

le berger des sorcières ogresses,

le joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér;

 

au-dessus de lui, chante

dans le bois au potences

un coq d’un beau rouge,

qui s’appelle De la Falaise.

Par contre, le nom du père de Beowulf, Ecg-þeow, signifie ‘tranchant d’épée – serviteur’ en Vieil Anglais.

 

Fjalarr = ‘celui de la falaise’ ou ‘celui couvert d’une peau’.

 

 

Strophe 43

 

 

43. Gól um ásom

Gullinkambi,

sá vecr hölða

at Herjaföðrs;

 

enn annarr gelr

fyr iörð neðan,

sótrauðr hani,

at sölom Heliar.

mot à mot

 

Croasse (crie-chante) au-dessus des Æsir

en or-peigne (Gullin-kambi),

qu’il éveille les chefs

chez Des Armées-Père (Herjaföðr).

 

mais un autre croasse (crie-chante)

devant la terre en dessous

suie-rouge coq,

dans les halls de Hel.

 

 

C’est au ‘chant du coq’ que les armées s’éveillent pour aller à la bataille.

 

 

Deux coqs différents éveillent les armées opposées.

Hel est la demeure de ceux qui sont morts ailleurs qu'au combat. Hel est aussi le nom de la Déesse qui règne dans Hel.

 

français

 

Peigne d’Or chante

au-dessus des Æsir,

il éveille les chefs

dans la demeure du Père des Armées.

 

Mais une autre coq

de couleur rouge sombre

chante aussi sous terre

dans les halls de Hel.

 

 

Strophe 44

 

 

44. Geyr Garmr miöc

fyr Gnipahelli,

festr mun slitna,

enn freki renna;

 

fiölð veit hon frœða,

fram sé ec lengra

um ragna röc,

römm, sigtýva.

mot à mot

 

Hurle Garmr hurle

devant Gnipahellir,

Les liens vont se fendre (se rompre),

mais freki (le loup) va courir ;

 

nombreuses sait-elle de connaissances,

devant vois-je au loin

des dieux la destinée,

robustes, victorieuses puissances.

 **************************

français

 

Garmr hurle furieusement

devant Gnipahellir,

Les liens vont se rompre,

freki (le loup) va courir: (Fenrir va se libérer)

Elle sait de nombreuses connaissances,

devant, au loin, je vois

la destinée des dieux,

robustes, victorieuses puissances.

Garmr = Chien, le nom d'un chien géant, gardien de Hel.

Gnipahellir = Roc ouvert, l'ouverture qui conduit à Hel.

Ces liens qui se rompent  sont les chaînes magiques qui lient le loup Fenrir. Le ragna röc débute quand Fenrir se libère de ses chaînes.

Le « ragna röc » de la Völuspá, s. 44,  a semé la confusion, tout simplement parce qu’on le trouve orthographié de deux façons différentes et donc avec deux sens différents.

Tout d’abord, ‘ragna’ est le génitif pluriel de regin : les puissances divines, les dieux païens. 

 

Pour ‘rök’, les experts modernes ont adopté l’orthographe de la Völuspá qui est ‘röc’ écrit maintenant ‘rök’. Ce mot signifie ‘la cause, le signe merveilleux, la vie, la destinée’. Ils conservent ce dernier sens pour comprendre ragna-rök = des puissances divines – la destinée.

Mais Snorri avait adopté une autre orthographe (on la trouve dans les versions norroises de son Edda) : rökr où le r final n’est une marque du nominatif comme souvent, mais il fait partie du radical de ce mot. Pour une fois, il n’a qu’un seul sens, celui de ‘crépuscule’. Donc Snorri a parlé du ‘crépuscule des puissances divines’ et Wagner l’a suivi dans son ‘Crépuscule des Dieux’.

 



Strophe 45

 

45. Brœðr muno beriaz

oc at bönum verðaz,

muno systrungar

sifiom spilla;

hart er í heimi,

hórdómr mikill,

sceggöld, scálmöld,

 

scildir ro klofnir,

vindöld, vargöld,

áðr verold steypiz;

 

mun engi maðr

öðrom þyrma.

Les frères vont se frapper

et morts  (les deux) deviendront,

vont les cousins 

les relations familiales corrompre ;

dure et triste est la Terre

d'adultère beaucoup,

temps barbu/des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux, jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

n'aura aucun homme

pour un autre respect.

 

 

La loi n’admettait que des mariages entre personnes parents au moins au 5ème degré. Le texte dit donc que des mariages vont se faire entre des cousins moins éloignés, c’est ce qui est appelé ici ‘adultère’. Pour un païen ce mot  ne désigne pas une interdiction doctrinale mais un tabou destiné à maintenir ma cohérence des familles (corrompues par les ‘cousins’ qui se marient entre eux).

 

Personne n’aura de respect pour autrui.

 

français

 

Les frères vont se battre

et (tous deux) trouveront  la mort,

les cousins vont corrompre

les relations familiales;

dure et triste est la Terre

beaucoup d'adultères,

temps des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux, jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

aucun humain  n’aura

de  respect pour un autre.

 

 

Strophe 46

 

46. Leica Míms synir,

enn miötuðr kyndiz

 

at ino gamla

 Giallarhorni;

hátt blæss Heimdallr,

horn er á lopti,

mælir Óðinn

við Míms höfuð;

 

Jouent/S’agitent  de Mímir les fils,

et l’ordonnateur de la mesure est embrasé

à lui le vieux

Gjallahorn ;

vers le haut souffle Heimdallr,

le cor est dans les airs,

parle Óðinn

près de la tête de Mímir ;.

 

Mímir = un sage géant gardien des connaissances. Ses fils : peut-être les Géants qui s’agitent.

Miötuðr peut avoir son sens propre ‘ordonateur de la mesure’ ou bien celui de la destinée, Urðr, ou être un heiti pourYggdrasill

Vieux ou antique qualifie Gjallarhorn et c'est à son signal que le destin commencera à s’embraser (sens physique et métaphorique).

Gjallarhorn = le cor du hurlement/chant.

 

français

 

Les fils de Mímir s’agitent,

et l’ordonnateur de la mesure est en feu

Heimdallr souffle en haut

dans  le vieux

Gjallahorn ;

le cor est dans les airs,

Óðinn parle

près de la tête de Mímir

 

 

Strophe 47

47. Scelfr Yggdrasils

ascr standandi,

ymr iþ aldna tré,

enn iötunn losnar;

hræðaz allir

á helvegom,

áðr Surtar þann

sefi of gleypir.

Tremblement d’Yggdrasill,

le frêne debout,

geint le vieil arbre;

et le géant s’est libéré ;

craignent tous

sur le chemin de Hel

jusqu’à ce que Surtr ceci

soit apaisé d’avaler.

 

Le géant est le loup Fenrir.

Surtr est le feu. Il avale (brûle) tant que ‘ceci’ (Yggdrasill ou le chemin de Hel) n’aura pas apaisé sa faim (entièrement brûlé).

 

français

 

Yggdrasill  tremble,

le frêne se teint (ecore) debout,

le vieil arbre geint;

et le géant s’est libéré;

tous craindront,

sur le chemin de Hel,

jusqu’à ce que Surtr

se soit calmé en avalant tout ceci.

 

 

Strophe 48

48. Hvat er með ásom,

hvat er með álfom?

gnýr allr iötunheimr,

æsir ro á þingi;

stynia dvergar

fyr steindurom,

veggbergs vísir -

Vitoð ér enn, eða hvat?

48. Qu'est-il avec les Ases?

qu'est-il avec les elfes?

Jötunheimr résonne,

les Ases sont  en conseil (þing) ;

gémissent les nains

devant leurs portes de pierre,

(vers) le mur en roc ils indiquent. –

 

Désires-tu en savoir plus, ou quoi?

 

Iötunheimr est la demeure (= heimr) des iötun (=Géant).

 

Visiblement les nains se cachent derrière leur mur de pierre.

 

En français

 

Qu'en est-il des Ases?

qu'en est-il des elfes?

Jötunheimr résonne,

les Ases sont en conseil (þing) ;

les nains gémissent

devant leurs portes de pierre,

ils indiquent la direction vers le mur de roc. –

 

Désires-tu en savoir plus, ou quoi ?

 

49 = 44.

 

Strophe 50

50. Hrymr ecr austan,

hefiz lind fyrir,

snýz iörmungandr

í iötunmóði;

ormr knýr unnir,

enn ari hlaccar,

slítr nái neffölr,

Naglfar losnar.

50. Hrym arrive de l’Est,

il a le bouclier de  tilleul devant,

se tord Jörmungandr

dans  la fureur des géants ;

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l'aigle hurlant,

déchiquète les cadavres, au bec pâle,

le bateau Naglfar est libre.

Hrym = vieux géant affaibli.

 

Jörmungandr est le serpent qui entoure Midgard.

 

« l’aigle hurlant au bec pâle »

Naglfar = Bateau de l'ongle, est un bateau géant fait avec les ongles des morts.

 

En français

 

Hrym arrive depuis l’Est,

son bouclier de  tilleul devant lui,

Jörmungandr se tord, sais

de  la fureur des géants ;

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l'aigle hurlant,

déchiquète les cadavres, au bec pâle,

le bateau Naglfar est libre.

 

 

 

 

Une « fureur de géant » désigne un comportement qui leur est spécifique, celui d’une fureur aveugle et désordonnée.

 

Strophe 51

51. Kjóll ferr austan,

koma muno Muspellz

um lög lýðir,

enn Loki stýrir;

fara fífls megir

með freca allir,

þeim er bróðir

Býleiptz í for.

51. Un bateau navigue depuis l'est,

viennent de Muspell

le peuple des compagnons 

et Loki pilote (le navire) ;

voyagent du fou les forts

avec freki (Loki) tous,

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage.

 

 

« le peuple des compagnons de Muspell »

Mu-spell peut signifier :« terre-destruction ».

 

 

Býleistr est ‘normalement’ le frère de Loki. Ici, il semble plutôt être Loki lui-même.

 

français

 

Un bateau navigue depuis l'est,

le peuple des compagnons  de Loki

vient depuis Muspell

et Loki pilote le navire ;

les forts mais du fou (Loki)

voyagent tous  avec freki (Loki),

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage

 

 

 

Freki est le nom de l’un des chiens d’Óðinn mais le mot ‘freki’ signifie surtout ‘avide, glouton’ et peut désigner différentes personnes selon le contexte. Ici Loki est sans doute ‘avide’ de se venger des Ases.

 

Strophe 52

52. Surtr ferr sunnan

með sviga lævi,

scínn af sverði

sól valtíva;

griótbjörg gnata,

enn gífr rata,

troða halir helveg,

 

enn himinn klofnar.

52. Surtr arrive du Sud

avec, des baguettes,  le malheur,

l’éclat de l’épée

le soleil, de Valtýr ;

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

marchent les humains  sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux.

Surtr = nom du Géant principal du feu.

Le malheur des baguettes = le feu.

 

l’éclat de l’épée de Valtýr (est) le soleil.

Valtýr = le Týr des la mort = Surtr (sans doute).

 

français

 

Surtr arrive depuis le Sud

avec le malheur des baguettes, (le feu),

le soleil, (est remplacé par)

l’éclat de l’épée de Valtýr ;

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

les humains marchent sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux

 

 

 

 

 

 

 

« marcher sur la route de Hel » = se rendre au séjour des mort = ils meurent en masse.

 

Strophe 53

53. Þá kømr Hlínar

harmr annarr fram,

er Óðinn ferr

við úlf vega,

enn bani Belia

biartr, at Surti;

þá mun Friggiar

falla angan.

Alors, vient Hlin

un malheur autre devant,

Óðinn va

contre le loup combattre,

et le tueur de Beli

brillant, vers Surtr,

alors l’amour de Frigg

tombe doux.

« Alors vient devant Hlin un autre malheur. » Hlin est un autre nom de Frigg. Le premier malheur de Frigg est la mort de son fils Baldr, et le nouveau malheur évoqué ici est la mort de son mari, Óðinn.

Le brillant tueur de Beli est Freyr.

« Le doux amour de Frigg tombe ».

 

français

 

Alors, arrive que pour Hlin

un autre malheur l’attend,

Óðinn va

combattre le loup,

et le brillant tueur de Beli (Freyr)

se dirige vers Surtr,

alors le doux (à l’odeur sucrée !) amour de Frigg tombe.

.

 

54 = 44.

 

 Strophe 55

 

55. Þá kømr inn micli

mögr Sigföður,

Víðarr, vega

At valdýri;

Lætr hann megi Hveðrungs

Mund um standa

Hiör til hiarta,

Þá er hefnt föður.

55. Alors vient lui, le grand

fils de Sigfödr,

Víðarr, pour combattre

le charognard ;

fait (‘to let’) qu’il puisse

de Hveðrung

de la main  placer

l’épée jusqu’au cœur,

ainsi il venge le (son) père.

 

 Sigföðr = Óðinn. Son fils, ici Víðarr.

 

Le charognard = Fenrir qui a tué Óðinn en 53. Vidarr tue Fenrir dans cette strophe.

Hveðrung est le nom d’un géant, ici Fenrir.

 

(jusqu’au cœur de Hveðrung)

 

En français

 

Alors arrive l’immense

fils de Sigfödr,

Víðarr, pour combattre

le charognard ;

il est capable de  pousser

de sa main

l’épée jusqu’au cœur

de Hveðrung,

ainsi il venge son père

 

 

Strophe 55’

 

55'. Gínn lopt yfir

lindi iarðar,

gapa ýgs kiaptar

orms í hæðom;

mun Óðins sonr

eitri mœta

vargs at dauða

Víðars niðja.

 

Vaste gueule en l’air vers le haut

la ceinture de la terre,

béent effrayantes les mâchoires

du ver dans les hauteurs ;

il va, d’Óðinn le fils (Þórr)

avec le poison rencontrer

du monstre à la mort

de Víðarr la famille.

55'. Cette strophe a été déchiffrée tardivement c'est pourquoi je l’appelle 55 '. Dronke ne l’a pas utilisée.

Après une remise des mots dans notre ordre habituel, voici le sens de cette strophe :

 

Gueule dressée vers le haut

la ceinture de la terre (Jörmungandr),

les mâchoires du dragon  béent

en haut dans le ciel ;

le fils d’Óðinn (Þórr)

va se heurter au poison du monstre

au moment de la mort

de la famille de Víðarr

 

En français

 

La ‘ceinture de la Terre’

ouvre une gueule béante vers le ciel

et il dresse vers le haut

ses mâchoires béantes.

Lui, le fils d’Óðinn (Þórr)

il va subir le poison (il sera empoisonné)

du monstre, alors que va périr

la famille de Víðarr.

 

 

Strophe 56

56. Þá kømr inn mœri

mögr Hlöðyniar,

gengr Óðins sonr

við orm úlf vega,

 

drepr hann af móði

Miðgarðz véor,

Muno halir allir

heimstöð ryðia,

gengr fet nío

 

Fiörgyniar burr

neppr frá naðri

níðs óqvíðnom.

Maintenant il vient lui le fameux  

fils de Hlódyn,

arrive le fils d'Óðinn,

avec le ver-loup (monstrueux dragon) combattre

frappe il avec fureur

de Miðgarð le défenseur

- Doivent les humains tous

les (leurs) propriétés vider, -

il va de pieds neuf  (distance)

 

de Fjörgyn le descendant

affaibli,  du serpent

de la honte sans appréhension.

 

Hlóðyn = Tempétueuse, la terre, la mère du Dieu Þórr.

Fjörgyn = Terre.

 

Véorr = Þórr (Lex. Poet.) Véor = défenseur.

 

 

Þórr recule en s’éloignant de neuf  pieds du serpent, affaibli par le poison (qui est train de le tuer), mais il n’a pas peur de la honte (car il vient de tuer le dragon).

 

français

 

Maintenant,  il vient le fameux  

fils de Hlódyn,

arrive le fils d'Óðinn,

pour combattre

monstrueux dragon ;

le défenseur de Miðgarð (Þórr),

il le frappe avec fureur

 

- tous  les humains doivent

quitter leurs propriétés, -

 

Affaibli, le descendan t

de Fjörgyn s’éloigne du serpent

d’à peine neuf  pieds

(Il va mourir après avoir été empoisonné par le venin du dragon)

sans appréhension pour la honte.

 

 

Strophe 57

57. Sól tér sortna,

sígr fold í mar,

hverfa af himni

 

heiðar stjörnor;

geisar eimi

við aldrnara,

leicr hár hiti

við himin siálfan.

Le soleil exhibe de noircir,

s'enfonce la terre  dans la mer,

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel

les brillantes étoiles ;

ragent les fumées

le long de ancien-nourrisseur

 les flammes grondent,

jusqu’au  ciel lui-même.

 

 

 

 

aldr = ancien,  nári = nourrisseur.

« við aldr-nara » : Dronke ne traduit pas le ‘við’, Orchard traduit par ‘Yggdrasill’, Boyer ne le traduit pas du tout

 

Traduction en français

 

Le soleil devient noir,

la terre s'enfonce dans la mer,

les brillantes étoiles

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel ;

ragent les fumées

le long de l’ancien-nourrisseur

les flammes grondent,

jusqu’au  ciel lui-même.

 

 

Nous savons pas vraiment qui est cet « ancien nourrisseur », il nous manque un mythe qui devait appeler ainsi une des puissances. C’est pourquoi je préfère de pas le ‘traduire’, c’est-à-dire ici, ramener cet ancien nourrisseur à un être déjà connu comme le fait Orchard, ou à des mots de remplissage comme le font Dronke et Boyer.

58 = 44.

 

 

 

 

Après le Ragnarök, Gimlé

Les huit dernières strophes (59-66)

 

 

Ces huit dernières strophes ont soulevé de nombreux problèmes en raison des influences chrétiennes que de nombreuses personnes affirment y trouver. Je vous donne ci-dessous d’abord deux traductions récentes, puis une traduction mot à mot commentée. 

Je ne suis sûr de rien mais les arguments des pro-influences chrétiennes ne sont pas vraiment convaincants, et parfois même ressemblent à de la bigoterie à l’état pur. Dronke, dans ses commentaires, parvient à placer 11 pages sur « The Christian context » du poème qui sont une suite de suppositions hasardeuses bien que fondées sur une masse de connaissances académiques. Elle voit des influences chrétiennes tout au long du poème alors que seules les huit dernières peuvent justifier une telle discussion.

Par exemple, page 93, elle affirme que « l’image de Baldr en sang (s. 31) et de la mère en pleurs (s. 33) rappelle des “Christian stereotypes” ». Soit ces images sont vraiment des stéréotypes purement chrétiens et alors les mères non-chrétiennes, typiquement, ne pleurent pas leur fils mort et ensanglanté, soit c’est un ‘stéréotype’ universel qui ne prouve rien quant aux influences chrétiennes sur la Völuspá.

 

 

Deux traductions récentes par des universitaires américains

 

Les auteurs.

Ursula Dronke, une chrétienne ‘acharnée’ dans ses commentaires mais impeccablement académique dans ses traductions (Poetic Edda vol. II, Clarendon Press, 1997).

Andy Orchard, la traduction de l’Edda poétique la plus récente, pas chère et très précise. (The Elder Edda, Penguin Classic, 2011)

 

Dans les traductions en français, la notation X/Y signifie :« Le mot Vieux Norrois a soit le sens X, soit le sens Y »

 

Dronke

Orchard

 

56.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

à nouveau verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

59.

Elle voit sortir

une deuxième fois

la terre de l’océan

toujours verte.

Les cascades coulent,

au-dessus, vole l’aigle,

dans les collines

chassant le poisson.

 

 

57.

Les Æsir se rencontrent

sur la Plaine Tourbillonnante [Iðavelli]

et discutent du puissant

‘pêcheur au filet’ de la terre,

et rappellent là

les jugements capitaux

et du Dieu Immense

les runes anciennes.

60.

Les Æsir se rencontrent

sur le Champ de l’Action  [Iðavelli]

et passent jugement sur la puissante

boucle de la terre,

et rappellent là

les événements capitaux,

et les runes anciennes

du Dieu Puissant.

 

Commentaires

 

Dronke voit un nominatif iða = tourbillon, Orchard voit ( ?) un verbe iða = s’agiter.

Iðavöllr est un lieu de rassemblement classique des Æsir, une plaine placée au centre de leur forteresse dans Ásgarðr.

 

58.

Là seront à nouveau

les miraculeux

jeux d’échec en or

trouvés, dans l’herbe,

ceux qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

61.

Ensuite seront trouvés, merveilleux,

les figurines de jeu en or

dans l’herbe,

celles qu’aux temps anciens

ils possédèrent.

 

 

59.

Sans que l’on sème

les champs de blé vont pousser –

tous les maux seront guéris,

Baldr viendra.

Ils habitent, Höðr et Baldr,

Le mur du triomphe de Hroptr,

ces dieux du sanctuaire.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

62.

Non semés

les champs de blé croîtront,

tout mal sera guéri,

Baldr viendra ;

Höd et Baldr habiteront

les halls de la victoire de Hroptr,

sanctuaires des dieux tués.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

 

Commentaires

 

Höðr, poussé par Loki a tué Baldr.

Hroptr, peut être « Le Crieur », désigne toujours Óðinn.

 

[Notez que la völva en a visiblement assez des questions d’ Óðinn.]

 

 

60.

Alors Hœnir ramasse

les branchettes de l’augure,

et les fils des deux frères

installent leur maison

au large royaume du vent.

 

Cherches-tu encore à savoir ? Et quoi ?

63.

Alors Hœnir choisira

les lots en bois,

et les fils des deux frères

construisent des habitations

dans le large royaume du vent.

 

Que sais-tu encore, ou quoi ?

 

Commentaires

 

Hœnir : nom à l’étymologie incertaine mais de Vries semble dire que la plus probable est un lien avec hár, le grand. Dans la strophe 18, « óð gaf Hœnir » (Hœnir donna l’intelligence) aux premiers humains, Ask et Embla. Le substantif  óðr, ici à l’accusatif, signifie ‘intelligence’. C’est l’adjectif óðr qui signifie ‘furieux’ et qui est à la base du nom d’Óðinn, ‘Le Furieux’.

 

 

61.

Elle voit un hall debout,

plus brillant que le soleil,

au toit en or,

au Refuge contre les Flammes [Gimlé]

ici vont les valeureux

groupes de combattants se loger

et tous les jours de leur vie

profiter du délice.

64.

Elle voit un hall debout,

plus beau que le soleil,

meilleur que l’or, Gimlé.

Les gens vertueux

vivront ici

et pour profiter du plaisir

tout un jour long comme la vie.

 

 

Commentaires

 

Gimlé serait issu de gim-hlé, où gim = joyau/feu ; hlé = abri. Dronke commente qu’il s’agit d’un abri contre les flammes de l’enfer chrétien ( ?).

 

 

 

 

 

[65.

Alors arrive depuis le haut vers le bas 

le puissant,

le fort qui gouverne tout,

au pouvoir.]

 

Commentaires

 

Dronke sort la strophe dite ‘65’du poème qu’elle considère comme un ajout chrétien tardif. Orchard  la traduit entre crochets pour en contester l’authenticité.

Vous voyez que Orchard refuse d’utiliser la formule pourtant classique et proposée par le dictionnaire de Cleasby-Vigfusson au mot ‘regin’: «  regin-dómr m. pl. the mighty doom, the last judgment » qui illustre le fait que les lettrés du 19ème siècle incluaient des sens purement chrétiens pour des mots d’usage païen. Boyer suit cette vieille tradition en parlant de « jugement dernier » pour traduire le VN regindómr = regin-dómrRegin, c’est « les dieux, les puissances ». Dómr c’est le jugement ou la destruction. Donc regindómrest le « jugement ou la destruction des dieux », rien à voir avec le « jugement dernier » des chrétiens. Même en admettant, avec Dronke, que cette strophe soit un ajout chrétien, le mot à mot nous montrera que cet ajout ne présente pas cet aveuglement chrétien qui met en avant ses mythes dès que cela est possible.

 

 

62.

Arrive le plein d’ombre

dragon volant,

serpent chatoyant, là-haut

depuis les Collines de l’Ombre de la Nuit [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- il vole au-dessus de la plaine –

Frappeur de Méchanceté (Níðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant elle s’engloutit

66.

Alors arrive le sombre

dragon volant,

serpent chatoyant,

au sommet des Collines de la Lune décroissante, [Niðafiöllom].

Il porte dans ses ailes

- et il vole au-dessus de la plaine –

des cadavres : Frappeur de Méchanceté ; (Níðhöggr).

 

Maintenant elle s’engloutit

 

Commentaires

 

Niðafiöllom : nið = croissant de lune fin, fjall = falaise, montagne. Peut donc signifier : « La falaise/montagne du croissant de lune ».

níð-högg = Insulte-coup/massacre. Peut donc signifier : « Insulte qui frappe/qui massacre ».

 

 

Traduction mot à mot

 

Strophe 59

 

Vieux Norrois

Mot à mot en pseudo-français

 

 

59. 

Sér hon upp koma

öðro sinni

iörð ór ægi

iðiagrœna;

falla fossar,

flýgr örn yfir,

sá er á fialli

fisca veiðir.

 

 

Elle vers le haut s’en vient

autre elle-même

la terre hors de l’océan

très verte:

tombent les cascades

vole l’aigle au-dessus

sur/contre la falaise

le poisson il chasse.

 

 

Commentaires

 

öðro sinni : “une autre elle-même” n’est généralement pas traduit, on pourrait dire ‘régénérée’.

iðja- préfixe intensif, ‘très’.

foss = modal de fors = cascade.

 

Strophe 60

 

 60. 

Finnaz æsir

á Iðavöllr

og um moldþinur

 

mátcan, dœma

oc minnaz þar

á megindóma

oc á Fimbultýs

fornar rúnar.

 

Viennent de rencontrer les æsir

sur Iðavöllr [Tourbillon-Prairie]

et au sujet de terre-pin/terre-corde

[Yggdrasill/Jörmungandr]

puissant, jugent/bavardent

et se remémorent 

sur les grands jugements 

et de Fimbultýr

les anciennes runes.

 

Commentaires

 

Iða = tourbillon, völlr= champ/prairie, dat. sing et accusatif plur: velli. L’accusatif implique un mouvement.

mold = terre/terreau.

Pour þinurr : dans les traductions classiques (comme Dronke et Orchard): les traducteurs  lisent þinull”=corde bordant un filet → Jörmungandr alors que þinurr=un pin (arbre) → Yggdrasill. 

Le mot þinurr est ici à l’accusatif (þinur), c’est pourquoi on doit lui attribuer le nominatif þinurr. J’ai tendance à croire que les lecteurs des temps païens étaient parfaitement capables de saisir le jeu de mot impliqué par la confusion de ces deux caractères de leur mythologie. C’est pourquoi je conserve les deux sens dans la traduction mot à mot.

Fimbul-Týr=Puissant-Týr (ici: Týr = un dieu, dans d’autres contextes il peut désigner un héros ou un humain ou, évidemment, le dieu Týr lui-même). 

rúnar= accusatif pluriel de rún, rune.

 

Strophe 61

 

61. 

Þar muno eptir

undrsamligar

gullnar töflor

í grasi finnaz,

þærs í árdaga

áttar höfðo.

 

À cet endroit deviendront après

merveilleuses

en or les pièces du jeu de tafl

dans l’herbe ils trouvent,

celles que dans les jours anciens

de la famille ils utilisèrent.

 

Commentaires

 

Pour cette strophe, l’ordre des mots est très différent du nôtre. Lisez :« Ils trouvent dans l’herbe les merveilleuses pièces en or du jeu de tafl, celles de la famille qu’ils utilisèrent aux jours anciens ».

Töfl les pièces du jeu de Tafl , souvent traduit par ‘jeu d’échec’ mais il a été reconstitué en un jeu d’encerclement tactique  qui ressemble plus au Go qu’aux échecs. Voyez des détails à la strophe 8.

hafa = avoir/utiliser/(etc.) ici au prétérit pluriel höfðu.

 

Strophe 62

 

62. 

Muno ósánir

acrar vaxa,

böls mun allz batna,

Baldr mun koma;

búa þeir Höðr oc Baldr

Hroptz sigtóptir,

vel valtívar –

 

vitoð ér enn, eða hvat?

 

Elles doivent non-semées

les récoltes croître,

mal va tout [tout mal va] guérir,

Baldr doit venir ;

vivront là Höðr et Baldr

de Hroptr les victoire-murs/places 

des grands héros morts. 

 

En savez-vous encore, ou quoi ?

(En voulez-vous savoir encore, ou quoi ?)

 

Commentaires

 

Batna = guérir ou ‘ils guérissent’, ce qui reçoit la guérison est au génitif comme « allz böls ».

Hropts sigtoptir désigne le Valhöll.

Valtívar = val-tívar = morts-dieux = les dieux morts. Ici, plutôt les héros morts. 

Vel est sans doute utilisé ici comme un intensif. Comprendre: Höðr et Bald rejoindront le Valhöll.

ér vituð = vous savez (2ème pers. pluriel)

 

 Strophe 63

 

63. 

Þá kná Hœnir

hlautvið kiósa,

oc byrir byggja

brœðra tveggja

 

 

vindheim víðan. -

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

 

Alors sait Hœnir

Les lots sacrificiels choisir

et un vent favorable [installer,

(ceux) des frères les deux]

[OU :  …    ils s’installent]

Ceux des deux frères …]

(dans) la maison du vent grand.

 

En savez-vous encore, ou quoi ? 

 

Commentaires

 

Hlaut-viðr = lot sacrificiel-bois/arbre. ‘Choisir’ a le sens de ‘tirer’ (comme ‘tirer les cartes) les lots sacrificiels inscrits sur une planchette ou une baguette de bois.

Bróðir (le frère) fait brœðra au génitif pluriel

 

Il n’est pas évident de comprendre d’où viennent les “fils des deux frères” de Dronke et Orchard, sinon pour rendre le génitif pluriel de brœðra. J’ai traduit de façon ambiguë :« Ceux des deux frères », sans préciser qui ils sont.

 

Dans ce contexte, les deux frères sont certainement Höðr et Baldr cités strophe 62. 

Le drame du fratricide calculé par Loki et exécuté par Höðr est visiblement un élément capital autour duquel notre mythologie s’articule. Il ne nous est pas facile d’admettre cela du fait de nos valeurs morales et religieuses tellement différentes.

 

 Strophe 64

 

64. 

Sal sér hon standa,

sólo fegra,

gulli þacþan

á Gimlé;

þar scolo dyggvar

dróttir byggja

oc um aldrdaga

ynðis nióta.

 

Un hall voit-elle s’élever,

(que) le soleil plus brillant

avec de l’or comme toit

sur Gimlé (Protection du feu ?) ;

À cet endroit vont les fidèles

personnes s’installer

et pour toujours

du délice profiter.

 

Commentaires

 

Fegri = comparatif de fagr, beau.

Dyggvar = pluriel de dyygr ‘fidèle, digne de confiance’. C.-V. indique néanmoins aussi dyggvar dróttir = les “ayant de la valeur, bonnes gens”); Lex. Poet. : aldyygr = fidelissimus, dyggleikr = fidelitas, et néanmoins dyggr = utilis, bonus, probus, præstans ; de Vries : dyggr =  ‘zuverlässig, brav’ (digne de confiance, bon). En résumé, nous pouvons déclarer que dyggr signifie ‘fidèle, digne de confiance’ (première signification) ou ‘ayant de la valeur’ (deuxième sens, choisi par Dronke).Il ne signifie pas ‘vertueux’ (comme dit Orchard). Dans la discussion ci-dessous, mon argument sera fondé sur la signification ‘fidèle, digne de confiance’.

 

 Strophe 65

 

65. 

Þá kømr inn ríki

at regindómi,

öflugr, ofan,

sá er öllo ræðr.

 

Alors arrive lui le puissant

au jugement des dieux,

magnifique, venant d’en haut,

qui sur tout conseille.

 

Commentaires

 

Tout ceci peut se comprendre comme païen. Les serments païens se faisaient devant Freyr, Njörðr et “inn almátki áss” (lui, l’Ase tout-puissant) et cette strophe pourrait bien parler du successeur païen de l’Ase tout-puissant.

Le verbe ráða,  conseiller, donne ræðr au présent, 3ème personne.

 

 Strophe 66

 

66.

Þar kømr inn dimmi

dreki fliúgandi,

naðr fránn, neðan

frá Niðafiöllom;

 

berr sér í fiöðrom -

flýgr völl yfir -

Niðhöggr, nái. 

 

Nú mun hon søcqvaz.

 

Ici vient le ténébreux

le dragon volant,

le serpent étincelant, d’en bas

depuis La Falaise de la Lune Décroissante (Niðafjöll;

il transporte dans ses ailes,–

 il vole la plaine au-dessus –,

Insulte qui Massacre (Níðhöggr), des cadavres.

 

Maintenant doit-elle s’engloutir.

 

Commentaires

 

Les quatre premiers vers se comprennent comme suit :« Arrive le dragon volant, le ténébreux, serpent étincelant, il monte depuis La Falaise de la Lune Décroissante ».

Les trois derniers vers se lisent comme suit :« Insulte qui Massacre vole au-dessus de la plaine. Il transporte dans ses ailes des cadavres ».

Notez que dans la strophe 65 le « puissant, qui conseille sur tout » descend du ciel alors que, dans 66, Niðhöggr arrive “depuis en-bas” c’est à dire qu’il a le mouvement inverse de remonter vers la surface de la terre.

Ceci est extrêmement frappant quand on se souvient que l’aigle perché au sommet d’Yggdrasill, Hræsvelgr (Gobe-Cadavre), et Níðhöggr se détestent. 

Notez encore que Níðhöggr, un personnage païen s’il en est, rejoint Gimlé.

 

Cette sorte de réconciliation entre les pouvoirs chtoniens et les pouvoirs célestes doit représenter un idéal païen dont nous n’avons plus guère conscience.

 

L’orthographe donnée dans le texte Vieux Norrois est bien Niðhöggr (avec un i et non un í) mais je préfère suivre ici l’usage des experts … ma traduction est déjà bien assez contestataire comme cela !  Je dois ajouter  que la version avec un í n'apparaît dans aucune des poésies de l'Edda poétique. C'est chez Snorri qu'apparaît (seulement aussi) la version avec un í.

 

 

Comment comprendre la composition de ces strophes?

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que ces strophes apparaissent décousues, pleines d’exaltation et parfois incompréhensibles. Comment essayer de replacer cela dans un contexte païen qui va leur redonner une certaine cohérence ou, au moins expliquer les incohérences ?

Considérons d’abord l’incohérence spatiale de ces strophes.

Dans la strophe 60 les Æsir se rencontrent sur Iðavöllr, c’est-à-dire dans une plaine au centre des fortifications qui entourent Miðgarð. Comme ces strophes décrivent une situation postérieure au Ragnarök, ce sont les Æsir restant en vie qui sont concernés. Ils se remémorent leur passé et retrouvent une source de leur puissance (les anciennes runes). Dans la strophe 61, ils retrouvent leur jeu de tafl, ce qui sous-entend une capacité à la stratégie guerrière. Les strophes 61 et 62 décrivent, apparemment sans changement de lieu, plusieurs nouveautés ‘miraculeuses’ comme le retour de Höðr et de Baldr. La deuxième partie de la strophe 62 précise même qu’ils vont vivre entre les murs qui ont appartenaient à Óðinn, sans doute le Valhöll. Nous voyons donc dans 62 une allusion assez claire au fait que, en fin de compte, tout le monde se retrouve au Valhöll, le ‘paradis païen’ des guerriers morts. 

Dans la strophe 63, la famille divine (ou au moins les « deux frères » et les leurs) s’établit dans la « maison du grand vent ». On y voit une allusion céleste, ce qui est évident dans la mesure le Valhöll est toujours décrit comme une demeure céleste. Le kenning vindheim víðan peut évidemment décrire beaucoup de lieux célestes mais le contexte nous fait plutôt penser au Valhöll (et, par parenthèse, à l’Islande un jour de vent moyennement fort, cela suffit pour en faire un vrai ‘royaume des vents’). C’est à la strophe 64 que nous apprenons le nom de ce lieu, Gimlé, qui paraît donc être une continuation ou une nouvelle version du Valhöll. La condition pour y accéder a changé : ce ne sont plus les guerriers morts au combat qui y sont admis mais les « fidèles personnes ». Chaque religion a ses ‘fidèles’ et qu’ils soient chrétiens ou musulmans ou autres, et ils se sentiront concernés par la strophe 65. 

Ici, le contexte est celui de la foi des païens germains et il me faut illustrer le fait qu’ils aient, au moins parfois, été des ‘passionnés’ dans leur comportement religieux. Je vais vous en fournir deux exemples que je détaillerai dans les deux ajouts ci-dessous. Le premier est relatif au très controversé ‘massacre’ de Verden et le second est tiré de la, aussi très contestée, Kormaks Saga.

J’ajouterai un ‘ajout touristique’ un peu humoristique mais qui montre bien que les noms des lieux cités dans la Völuspá sont encore utilisés aujourd’hui par les suédois de Scanie et les danois.

 

 

Sur le massacre de Verden (782)

 

Les Chroniques Carolingiennes [ref. 1] commencent en 741 et dès 744, elles déclarent « Á nouveau, … Pépin envahit la Saxonnie … », c’est-à-dire qu’une guerre presque incessante a opposé les Francs et les Saxons dès 741. Je passe les nombreuses horreurs commises par les deux parties pendant cette guerre pour en venir aux lois édictées par Charlemagne à une date indéterminée entre 775 et 790, appelées Capitulatio de partibus Saxoniae [ref. 2]. Ces lois décrivent un véritable état de guerre religieuse entre les Francs et les Saxons. Par exemple, le refus d’accepter le baptême ou la continuation de pratiques païennes sont punies de mort.

En fait, au cours du massacre de Verden, Charlemagne ne fait qu’appliquer ces lois. Il les applique à 4500 prisonniers de guerre désignés comme les meneurs de la révolte et du retour au paganisme, ce qui est spectaculaire, mais parfaitement légal pour lui. Bien sûr, c’est lui qui a promulgué les dites lois, mais s’il a eu besoin de le faire c’est qu’il avait besoin d’un soutien, en particulier du clergé de l’époque, pour qu’elles paraissent acceptables à lui et aux autres Francs.

Les Chroniques Carolingiennes décrivent les nombreux soulèvements de Saxons qui renient la foi chrétienne (wikipédia dit qu’ils « ont renié leur parole » comme pour décrire une culpabilité de leur part) et, en même temps, ils déclarent leur indépendance politique puis partent en guerre contre la domination franque. La guerre de religion se double donc d’une guerre territoriale, comme on peut s’y attendre. Mais cela aurait pu rester une ‘simple’ guerre territoriale, le fait que ce soit une guerre de religion montre à lui-seul combien les Germains du 8ème siècle tenaient encore à leurs dieux.

 

[ref. 1] Carolingian Chronicles, traduction B. W. Scholz et B. Rogers, Univ. Michigan Press, 1972.

[ref. 2] Capitulatio de partibus Saxoniae (775–790), ed. Alfred Boretius, MGH Capitularia regum Francorum1 (Hannover 1883), p. 68–69.

 

La Saga de Gautrek

 

Cette saga est, semble-t-il, la seule à décrire un lieu appelé ‘Ætternisstapi’ = Le Haut Rocher de la Famille. Il s’agit d’une falaise du haut de laquelle on était censé jeter les bouches inutiles, en particulier les vieillards. Et, cette légende n’étant évidemment pas corroborée par des découvertes archéologiques, elle est mise en doute. De fait, la saga de Gautrek ne décrit pas exactement cela : elle décrit plusieurs cas où les gens de la famille se suicident (tout à fait volontairement) du haut de ce rocher familial.

Il s’agit d’une famille dirigée par un vieux cabochard hypersensible à son honneur. Ils vivent loin de tout au milieu de la forêt, mais ne connaissent pas la famine, chacun a l’air en bonne santé dans cette histoire. Arrive un roi qui s’est égaré et sa stature de guerrier fait peur à tout le monde. Le roi va humilier plusieurs fois le chef de famille qui, le lendemain et le roi parti, décide de se suicider. Je suppose qu’il a considéré qu’il ne pouvait pas survivre à un tel déshonneur. Il annonce ainsi son intention :

en ek ætla mér ok konu minni ok þræli til ValhallarMá ek eigi þrælnum betra launa sinn trúleika en hann fari með mér.

mais j’ai l’intention moi et ma femme et le þræll (d’aller) au Valhöll. Je ne peux pas récompenser le þræll mieux de sa fidélité, qu’il voyage avec moi.

 

Le mot þræll désigne un ‘esclave’ à la scandinave, c’est-à-dire très intégré à la vie familiale. L’emmener avec soi au Valhöll ce n’est pas une façon ironique de parler d’une punition, c’est lui faire honneur pour sa fidélité, ce que déclare d’ailleurs le chef de maison. Le père partage ses biens entre ses enfants et toute la famille se rend à l’Ætternisstapi.

óru þau öll upp á Gillingshamar, ok leiddu börnin föður sinn ok móður ofan fyrir Ætternisstapa, ok fóru þau glöð ok kát til Óðins.

Ils se rendirent tous en haut au Marteau du Géant Gilling, et les enfants conduisirent leur père et leur mère ‘en bas devant’ (pour basculer depuis) le Rocher-Familial, et ils voyagèrent heureux et joyeux vers Óðinn.

 

Le verbe leiða fait régulièrement leiðu ou leiddu au prétérit et signifie ‘conduire’ et non pas ‘aider’ : les enfants conduisent leurs parents, ils ne les ‘aident’ pas, ce qui pourrait sous-entendre ‘donner un coup de main à se suicider’. L’expression ofan fyrir exprime un ‘basculement par-dessus pour tomber’ mais ne sous-entend pas une ‘aide’ non plus. En forçant le sens des mots, on pourrait quand même  comprendre que les enfants ont poussé leurs parents du haut du rocher mais ce serait ne pas prendre en compte le fait que ceux-ci partent « heureux et joyeux (glöð ok kát)». Il est plus raisonnable de penser que les enfants aient accompagné leurs parents à l’endroit où ces derniers ont ‘basculé’.

Là aussi, on peut voir une « influence chrétienne » des martyrs se rendant joyeux au-devant de la mort. Cependant, même si l’auteur de la saga a été influencé, il décrit un comportement suprêmement non chrétien : un suicide provoqué par un sens exacerbé de sa dignité.

Voici donc un exemple très clair de foi passionnée pour Óðinn.

 

L’ajout touristique

 

Il existe des cartes qui indiquent de façon fort vague l’existence en Suède de villes nommées Gimle, Valhall etc. Mais on ne s’y retrouve pas. Faisons donc confiance à Google map et voici un itinéraire que vous pouvez vérifier sans problème. 

Départ de Gimle (Danemark – 40km ouest de Copenhague) pour rejoindre Valhall (Suède), près de Angelholm par la E20.

Vous passerez par Malmö en arrivant en Suède, et vous pourrez tout de suite faire un détour vers Vanstad (Ville des Vanes, 65 km à l’est de Malmö). Il vous faudra revenir à Malmö, reprendre la E20 et aller à Valhall.

De là, prendre la 506 pour rejoindre Gimlevägen (Route de Gimle) à 16km au nord de Valhall.

Si vous êtes vraiment courageux, vous pouvez alors continuer vers le nord et rejoindre Vanhäll au nord-ouest de Stockholm.

Plus sérieusement du point de vue touristique, Vanstad est à 30 km à l’ouest de Kivik, un des sites néolithiques les plus célèbres de Suède, avec un peu plus au sud, le site de Simris, riche en pétroglyphes.

 

Balade chez les Ases et les Vanes, en partant de Gimle (Danemark)

si besoin, CLIQUEZ ICI POUR VOIR L'IMAGE

 

 

Conclusion

 

Maintenant vous avez lu la traduction mot à mot et pu constater combien les traducteurs ont interprété dans le sens d’une compréhension chrétienne. J’espère que vous serez d’accord avec moi : bien évidemment une influence chrétienne est possible. Je dirais même que des influences diverses, dont la chrétienne, mais aussi germanique continentale, anglo-saxonne, latine sont très probables : les scaldes étaient des gens cultivés, certainement ceux qui étaient le plus au courant des courants culturels de leur temps. Mais le fond païen du texte de la Völuspá est ce qui ressort le plus du poème, y compris dans les huit dernières strophes.

En particulier, de façon un peu inattendue, la traduction mot à mot souligne deux faits importants de la spiritualité païenne scandinave. L’un est le besoin (nous le qualifierions maintenant de « presque maladif ») d’assurer la cohésion du clan, en considérant le fratricide comme une ultime offense aux divinités et non pas comme un ‘simple’ crime. L’autre est le besoin, moins souvent souligné, de concilier les forces chtoniennes et les forces célestes.

                                                

Références

 

De Vries "Altnordisches etymologisches Wörterbuch" Leiden 1961.

Snorri Sturluson, Edda, Prologue and Gylfaginning, édité par A. Faulkes, Clarendon Press, Oxford 1982. Présente une version en Vieux Norois du texte, avec des commentaires et un lexique.

Snorri Sturluson, L'Edda, traduction F. X. Dillmann, Gallimard, 1991 contient un grand nombre d'explications passionnantes.

 

Edda:

The Poetic Edda, Carolyne Larrington Translation, 1996, Oxford University Press

Norse Poems, W. H. Auden & P. B. Taylor, Faber and Faber, London 1986.

Hans Kuhn, Edda, Codex Regius, Vol. I. Texts; Vol. II. Court dictionnaire, Carl Winter, Heidelberg 1962.

L'Edda poétique, R. Boyer, Fayard, Paris 1992.

Die Edda, F. Genzmer, Eugen Diederichs, München 1992.

The Elder Edda, Andy Orchard, Penguin  2011.

The Poetic Edda Vol. II,  Ursula Dronke,  Clarendon 1997.