La magie féminine dans les mythes
nordiques
Yves Kodratoff
Elle va à son coffre, - elle s’habille d’argent.
Elle mit or sur or, - elle en couvrit ses deux mains
Et tout le long du chemin, - elle lui apprit les runes sur sa main blanche.
Elle lui apprit à changer le temps - et à envoyer le bon vent.
"Danmarks Gamle Folkviser" (Léon Pineau, Chants populaires scandinaves, 1898, p. 29)
Les mythes jouent un rôle incomparable dans la formation de modèles qui
serviront ensuite de référence tout au long de la vie adulte. Les exemples de
comportements des héros mythologiques sont fournis sans autre commentaire à des
esprits neufs qui les enregistrent profondément. Pour s'en rendre compte, il
suffit de tenter de raconter une version différente d'un conte - d'un mythe - à
un enfant. Jusqu'à un certain âge, sa réaction de rejet de la nouvelle version
est absolue, ce qui indique bien qu'il en a mémorisé les moindres détails, et
qu'il ne veut pas les voir modifier. Il n'est pas étonnant qu'ensuite les mêmes
actes puissent être considérés comme normaux ou dégoûtants (deux concepts
parfaitement irrationnels qui cependant gouvernent nos vies) selon qu'ils aient
été pratiqués ou non dans les mythes dont l'imaginaire de l'enfant a été
nourri.
C'est pourquoi il me semble que la meilleure façon de décrire la femme
nordique est de rappeler tous les mythes féminins nordiques, d'où émerge une
image d'une femme très différente de la femme latine. En particulier, et c'est
la thèse que je veux développer ici, la femme nordique est détentrice de la
magie, ce qui explique l'orientation générale que j'ai donnée à la description
des mythes nordiques.
Je rappellerai donc les mythes relatifs aux puissances féminines suprêmes,
les Nornes qui sont maîtresses du destin des hommes et des dieux. Dans la
mesure où je pense que les Valkyries sont une manifestation du pouvoir des
Nornes, je les décrirai en même temps.
Viennent ensuite les déesses, dont il est dit qu'elles sont aussi
importantes que les dieux mais dont hélas peu de mythes nous sont restés. La
déesse de l'amour, Freyja, est celle qui a laissé le plus de traces; la déesse
Frigg, femme du Dieu suprême Ódhinn, se voit décrite essentiellement par la
bande, pour ainsi dire, dans le mythe de la mort de son fils Baldr - elle est
cependant maîtresse de tous les objets naturels qui nous entourent; la déesse Idhunn,
gardienne de la jeunesse est aussi évoquée dans un seul mythe.
Il m'est paru aussi intéressant de constater les résurgences relativement
récentes de ces mythes au sein des contes et légendes populaires, contes de
Perrault, de Grimm, et certains contes celtiques. De plus, j'utiliserai des
thèmes issus du chamanisme pour illustrer la continuité de ces mythes.
Tous ces thèmes anciens présentent une féminité essentiellement savante et
guerrière, protectrice des hommes et non protégée du tout, assez conforme aux
vœux d'un féminisme extrême. Ainsi sont les mythes, et je n'y puis rien, n'en
déplaise aux américains pour qui le féminisme n'est, depuis peu, plus
politiquement correct car il est qualifié de "pleurnichard".
La magie féminine dans le monde nordique
Donnons d'abord quelques exemples du pouvoir féminin, tel qu’il apparaît
dans les sagas islandaises. On y rencontre aussi des sorciers, mais c’est en
général les femmes qui se chargent de la magie, comme l’illustre bien cette
anecdote tirée de Eyrbyggja saga
(saga de Snorri le chef-prêtre).
Dans cet épisode, quelques hommes cherchent à tuer
le fils d’une sorcière, appelée Katla. Ils vont fouiller sa maison trois fois,
et trois fois seront incapables de trouver leur victime, dissimulée par sa
mère, successivement en une quenouille que Katla file dans sa maison, en un
bouc dont Katla taille la barbe, enfin en un “porc familier” couché près du tas
d’ordures. Ils abandonnent donc leur recherche, complètement joués par la
sorcière. En revenant, ils rencontrent la mère de leur chef, Geirridhrhr, qui
est aussi une sorcière. Celle-ci se joint à eux et Katla, voyant Geirridhr
arriver, se rend compte qu’elle est perdue face à un ennemi de même envergure
qu’elle. Geirridhr va faire couvrir la tête de Katla par une peau de phoque
bien serrée autour du cou, et on pourra ensuite trouver son fils. Une femme
tourne en bourrique une troupe d’hommes armés, seule une autre femme sera
capable de la vaincre.
Le début de cette même saga décrit la compétition
entre ces deux femmes gagner les faveurs d'un jeune homme, Gunnlaug. La saga
insiste sur le fait que Gunnlaug est "passionné de connaissance" et
dit que Geirridhr est son professeur. Katla lui propose de la prendre comme
professeur, en disant que "Geirridhr n'est pas la seule femme qui ait des
pensées en tête". Il est bien évident que les femmes détiennent la
connaissance, et comme tout bon universitaire, elles sont enchantées de trouver
des élèves, dont on peut penser qu'ils étaient peu nombreux en effet. Une
grande liberté sexuelle semble être en plus normale pour ces femmes, mais nous
reviendrons plus tard sur ce thème, en parlant de Freyja.
Je voudrais vous donner maintenant un exemple un
peu plus discutable, mais aussi plus détaillé. Dans une saga peu connue car
elle a été recueillie en un triste état, Heitharvega
Saga (saga des tueries de la bruyère), il arrive souvent que les héros
"disent une vísa " (un poème). Plusieurs héros masculins disent
ainsi une vísa. Par contre, une femme, Thurídhr, veut pousser son fils, Bardhi,
à venger son frère assassiné. Elle sert à manger de grosses parts de viande, à
lui et ses autres frères, en les houspillant un peu, et en leur faisant honte
de leur inaction, en ajoutant une pierre dans la nourriture, puis la saga dit:
Alors elle marcha de long en large en hurlant, et
elle dit une vísa:
Je dis que les amoureux du son de la bataille [les guerriers = les gens]
Jetteront bientôt les mots de honte sur Bardhi.
Un conte sera fait de toi, dieu du ver des
blessures,
[ver des
blessures = épée, Dieu de l'épée = guerrier = Bardhi]
Que tu n'as rien fait pour ton parent depuis
longtemps démis,
A moins que toi, seigneur de l'antique lumière
Couchée au fond de l'océan
[lumière de
l'océan = l'or; seigneur de l'or = noble personnage = Bardhi], ne t'en
occupe,
Et que les tourneurs de rôtissoire ne portent
enfin une capuche rouge.
[les
assassins du frère] [la tête couverte
de sang]
Que tous écoutent ce chant de mes chants.
Ils jetèrent tous les plats qui étaient en face
d'eux et ce qu'ils contenaient, allèrent à leurs chevaux et se préparèrent au
plus vite.
Il serait exagéré de
prétendre que Thurídhr a chanté un chant runique ici, puisque les autres héros
de la saga qui disent une vísa font de la poésie plus normale et que
nulle part il n'est indiqué qu'elle ait tracé des runes. Mais dans aucun des
autres exemples de la saga, il n'est dit que le chanteur hurle, comme Thurídhr
le fait. De plus, aucune action ne suit le chant alors qu'ici, la réaction au
chant de Thurídhr est immédiate et spectaculaire: ces hommes occupés à se
délecter de gros morceaux de viande rejettent leur nourriture et partent
immédiatement. Le chant runique associé à la magie nordique, appelé le galdr,
est souvent présenté comme un hurlement plutôt que comme un chant. Il n'annonce
pas l'avenir comme on a pris l'habitude de le présenter: il façonne l'avenir.
Je pense donc que nous avons ici en effet un exemple de magie liée au galdr que
Thurídhr a hurlé-chanté, suivi d'effets immédiats comme il se doit, et sans
usage de runes. Thurídhr n'est pas spécialement présentée comme une sorcière
dans la saga, mais plutôt comme une femme énergique, pleine de vie: il ne
serait pas étonnant qu'elle n'ait pas de connaissance spéciale des runes, mais
qu'elle sache ce qu'est un galdr. La saga nous en donne un bel exemple,
avec les images classiques qu'on retrouve dans la poésie nordique.
Avant d'en venir aux
mythes proprement dits, je voudrais souligner le fait qu'il existait une forme
de barrière s'opposant à un usage masculin de magie dans le monde nordique. Par
exemple, l'Ynglinga saga dit
explicitement que c'est Freyja qui a enseigné le chamanisme nordique, appelé le
seidhr, aux Dieux. Il est aussi dit que le seidhr ne pouvait pas, sans honte,
être pratiqué par les hommes parce qu'il les rendait impuissant. De nombreuses
inscriptions runiques attestent de ceci, utilisant la pratique du seidhr, ou de
la magie comme une insulte. Par exemple, une inscription dit: "Qu'il
pratique le seidhr celui qui détruira ce monument!"
De même, un passage du
poème appelé
Tu as passé sous terre huit hivers,
Et là-bas tu as enfanté des bébés,
Tu as été trait comme une vache
Et cela, pour moi c'est être argr (oc hvgða ec þat args aþal)
Il est donc clair qu'Ódhinn associe le qualificatif de 'argr' à un homme qui
joue le rôle sexuel d'une femme. Mais
Loki répond du tac au tac:
Tu as pratiqué la magie à Samsey
Là tu as joué du tambour comme un sorcier,
Et tu as voyagé comme les sorciers,
Et cela, pour moi c'est être argr (oc hvgða ec þat args aþal)
Ce sont exactement les mêmes mots qui sont utilisés par Ódhinn et Loki, et,
bien que les dictionnaires donnent pour argr le sens imprécis de
"vice extrême" c'est bien d'un homme en position de jouer le rôle
sexuel de la femme qu'il s'agit. Cette accusation était une des rares insultes,
ou crimes, à ne pas pouvoir être effacés par une compensation financière dans
la civilisation Viking. On comprend pourquoi la magie, typiquement féminine, a
pu être considérée comme une insulte dans un monde qui n'admettait pas une sexualité
imprécise.
Pour
conclure cette partie, je vais maintenant discuter de la traduction d'un poème
de l'Edda dans lequel il n'est pas absolument évident de voir la description de
puissances féminines, conclusion à laquelle nous arriverons cependant. Ce poème,
le Havamál (le dit du Très-Haut), rapporte ainsi la création
des runes:
|
Rúnar munt þú finna oc ráðna stafi, miöc stora stafi, miöc stinna stafi, er fáði fimbulþur oc gorðo ginregin oc reist hroptr rögna ... |
Les runes tu trouveras Et les bien expliquées inscriptions
runiques, Très importantes inscriptions runiques, Très puissantes inscriptions runiques, Elles teintées par le mage suprême, Et créées par les "ginregin" Et gravées par le Crieur des Dieux. |
Avant de commenter
sur le sens discuté de "ginregin" précisons le sens des autres
expressions utilisées dans ce poème.
"Stafi" signifie
"bâton" comme dans les chants de Thurídhr dont j'ai parlé plus haut.
J'ai déjà dit que cela a pris le sens de "inscription runique".
"fimbulþur" peut être
corrigé en "FimbulÞýr" , il signifie alors "suprême Týr",
et Týr est un dieu antique. Il peut être aussi corrigé en
"fimbulþulr" pour signifier alors mage
suprême, comme je l'ai indiqué.
"hroptr rögna" est le
Crieur des Dieux, c'est un nom classique pour Ódhinn.
"ginregin" contient
"regin" signifiant "les dieux" mais le sens exact de ce mot
est inconnu. Il existe un autre poème de l'Edda, Alvissimál, où il est expliqué que les "ginregin"
utilisent un mot différent de celui des Dieux pour désigner la nuit et le vent.
Ces puissances divines ne sont donc pas identiques aux dieux. Les mythes
nordiques ne décrivent qu'un pouvoir suprême alternatif à celui des Dieux,
c'est celui des Nornes, les géantes qui décident du destin des hommes et des
Dieux, comme nous le verrons. C'est pourquoi, je pense raisonnable de voir en
"ginregin" une divinité de même nature que les Nornes, divinités
féminines, et qui ont inventé les runes. Pour appuyer mon hypothèse, un autre
poème fameux,
Les trois Nornes, les Dises et les Valkyries
Ils
jouaient au tafl (note 2) sous les arbres,
Ils
étaient joyeux, ne manquaient pas d'or.
Jusqu'à
ce que trois elles arrivent,
Trois
jeunes géantes
Pleines
de leur force [force de géant]
Venant
de la demeure des géants.
Le sens du poème est
clair: une nouvelle puissance est arrivée, et elle "gâché le plaisir"
des Dieux. Ce même poème nous dit ensuite que les Nornes décident du destin des
humains, mais aussi des Dieux: cela donne une idée de leur pouvoir. Parmi tous
les mythes qui parlent d'elles, il me paraît que les Nornes jouent quatre rôles
différents, sous trois noms et formes différents. Appelées les Nornes ou les
Dises, elles sont les maîtresses du destin des humains et des Dieux et elles
excellent en sorcellerie, en particulier dans la magie des runes. Sous le nom
de Valkyries, elles sont des guerrières, et elles initient le héros guerrier
majeur de ces mythes, Sigurdhr (note 3), à la magie.
Premier
rôle: les Nornes à la poigne de fer.
En général, elles sont
surtout connues pour présider à notre destin, et nous dirigent sans tendresse.
Par exemple, elles sauveront la vie de la veuve de Sigurdhr, Gudrún, mais ce
sera seulement afin que Gudrún ait à nouveau des enfants mis à mort devant
elle. Comme dit
J’allai
jusqu’au rivage
Je
décidais de haïr les Nornes
(je
lis vark = vart d’où m. à m.: ‘Je colérais consciente contre les Nornes’)
Je
voulu donner un coup de pied
là
où siège leur calamité ;
Elles
me soulevèrent, ne me burent pas,
les
hautes vagues,
car
la terre m’entoura
pour m’obliger à vivre.
L'Edda souligne toujours
leur pouvoir extrême. Par exemple, le Hamdismál
(dits de Hamdir) parle d'elles ainsi:
comme
les chiens des Nornes [les loups]
celles-ci
sont gloutonnes,
la
mesure des richesses.
…
l’humain
ne vit pas plus d’une fin de jour
après
le verdict des Nornes.
Aucun autre pouvoir
n'équilibre le leur, comme le souligne le Fjölsvinnsmál
(dits de Fjölvin):
Au mot d’Urdhr
aucun humain ne (re)dit
même s’il est prononcé par erreur.
Urdr est le nom d'une des Nornes, mais
représente ici plutôt l'endroit où elles vivent, et donc les trois Nornes
ensemble.
Deuxième
rôle: les souriantes Dises.
Les Nornes jouent un rôle
plus souriant, quand elles nous accueillent en ce monde, et décident de nos
qualités et de nos défauts. Comme le dit l'Edda
en prose:
Góðar nornir ok vel ættaðar skapa góðan aldr, en þeir menn, er fyrir
ósköpum verða, þá valda því illar nornir.
Les Nornes bienveillantes et bien nées façonnent les vies heureuses, alors
que les Nornes malveillantes sont cause du destin hostile qui frappe certains.
Je suppose que ces Nornes
bienveillantes sont aussi appelés les Dises car un texte dit qu'il faut
implorer les Dises au cours d'un accouchement. En quelque sorte, les bonnes
fées de
Deux charmes, datés du
10e siècle et écrits en Vieil Haut Allemand, ont été trouvés cachés dans le mur
d'une église dans Merseburg, en Allemagne, d'où leur nom de charmes de
Merseburg ( "Merseburger Zaubersprüche"). Le premier de ces charmes
évoque les Dises:
|
Texte original en Vieil
Haut Allemand |
Traduction française |
|
Eiris sazun idisi,
sazun hera duoder. suma hapt heptidun,
suma heri lezidun, suma clubodun umbi
cuoniouuidi: insprinc haptbandun,
inuar uigandun! |
Autrefois les Idisi [Dises]
étaient assises, assises ici et là. Quelques-unes ont attaché des liens [à
l'ennemi], quelques-unes ont arrêté l'armée, [de l'ennemi] Quelques-unes ont défait les liens: Sautez les chaînes, échappez à l'ennemi! |
Ce texte, malgré sa
concision, engendre trois remarques extrêmement importantes.
La première on est relatif au fait que les Idisi sont
décrites assises. Ce détail, qui est rapporté deux fois, doit être pertinent.
Si nous nous souvenons qu'une forme de chamanisme nordique, appelé
"utiseta" , c'est à dire, "assis dehors" est pratiquée
ainsi, il est bien possible que les pouvoirs chamaniques des Idisi soient
soulignés ainsi dans le charme.
La deuxième est relative à des entités féminines qui ont le
pouvoir pour arrêter une armée. Comme nous le verrons, la troisième
manifestation des Nornes, les Valkyries, sont en effet des guerrières. Mais il
faut aussi se souvenir qu'un historien Goth du 7e siècle, Jordanes, parle de
magiciennes guerrières, appelées les Alrunes, utilisées dans l'armée des Goths:
Filimer
le roi des Goths... repéra parmi ses gens quelques sorcières, appelées par la
rumeur publique Aliorumnae; et, les suspectant, il les a bannies, et loin de
son armée, il les a forcées à fuir vers les solitudes de la terre.
Il paraît aux
spécialistes que Aliorumnae, Aliorunnae, ou Alrunnae sont équivalents. Jordanes
ne fournit aucune date, seulement des généalogies. En attribuant 10 à 20 années
au règne de chaque roi, on peut estimer que Filimer n'a pas pu régner avant
l'an 350 après Jésus-Christ. Ceci signifie que les Alrunes, un siècle plus tôt,
étaient encore en exercice. Ceci est un témoignage incontestable au sujet de
femmes Goths, guerrières et magiciennes.
La troisième,
et la plus évidente, est relative à leur pouvoir de mettre et d'ouvrir des
chaînes. Cette magie d'ouverture paraît être d'une importance spéciale dans la
magie nordique. Le Havamál évoque
aussi le pouvoir de faire exploser les chaînes, mais c'est alors Ódhinn qui se
l'attribue.
Troisième rôle: les Valkyries
guerrières.
Elles sont servantes d'Ódhinn
et elles choisissent les guerriers qui vont mourir au combat. Il y a une
description frappante de ces Nornes sauvages dans Brennu-Njáls saga (saga de Njal):
|
Le sang tombe De la toile nuageuse Du vaste tissu Du massacre. Le tissu de l'homme, Gris comme une armure, est en train d'être tissé; Les Valkyries Le croiseront D'un fil sanglant. La trame Est faite d'entrailles humaines; Des têtes coupées Tendent ses fils; |
Les supports Sont des lances ensanglantées; Les barres sont couvertes de fer, Et des flèches en sont les navettes. Avec des épées nous tisserons La toile de la bataille. ... Regarder autour de soi Devient horrible maintenant, Un nuage rouge comme le sang Obscurcit l'horizon. Les cieux sont teintés Du sang des hommes, Et les Valkyries Chantent leur chant. |
Afin de compléter cette
vision des Nornes-Valkyries, je dois citer l'historien Danois Saxo Grammaticus
qui décrit les Valkyries, sous le nom de vierges de la forêt, et dit qu'elles
sont trois:
Hotherus ... perdant son chemin
dans la brume, arriva dans le refuge des vierges de la forêt. Comme ces
créatures le saluèrent en l'appelant par son propre nom, il leur demanda qui
elles étaient. Elles lui répondirent en lui révélant leur fonction : leur rôle
principal était de contrôler les guerres, dont l'issue dépendait de leur bon
vouloir. Elles étaient souvent présentes sur les champs de bataille, où
personne ne les voyait, mais leur appui secret apportait à leurs favoris le
succès qu'ils escomptaient. Il leur était possible, disaient-elles, d'accorder
une victoire ou d'infliger une défaite à leur gré ...
Mais Hotherus s'en allait de
nouveau, portant ses pas vers des contrées reculées. Il traversait une forêt
inhabitée quand il tomba, par hasard, sur une grotte où vivaient de
mystérieuses jeunes filles ... En arrivant dans le camp des ennemis, Hotherus
apprit que les trois nymphes étaient parties ... Il suivit rapidement dans la
rosée la trace de leurs pas ...
Ainsi,
assimiler les Nornes et les Valkyries, qui paraît absurde quand on pense que le
nombre de Valkyries est beaucoup plus élevé que trois, devient plus
vraisemblable au vu de la présentation de Saxo. De même, elles n'apparaissent
pas ici être les servantes d'Ódhinn. Un autre de leurs rôles, tel que le décrit
Saxo, est de préparer une sorte de nourriture magique pour Baldr (appelé
Balderus par Saxo), mais l'impression laissée par ce texte est que Baldr dépend
d'elles, plutôt qu'elles ne sont soumises à lui.
Quatrième rôle: les Valkyries
protectrices et enseignantes.
Il est bien possible que
les Valkyries aient eu une incarnation non mythique. On sait en effet qu'une
jeune fille, dite "porteuse de bouclier", était associée au guerrier
germanique. Par exemple, dans Völsunga
saga (saga des Volsungs), Brunehilde parle ainsi d'elle-même:
Je suis une jeune fille au bouclier. Je porte un
casque et je chevauche avec les rois guerriers. Je dois les aider, et j'aime le
combat ...
Il n'est pas difficile
d'imaginer une existence parallèle entre de terrestres jeunes filles au
bouclier, et des Déesses mythiques chargées de protéger les guerriers, et donc,
en un certain sens, de choisir qui mourra.
Dans les mythes, quand
elles jouent ce rôle elles sont toujours filles de rois. Elles peuvent
s'éprendre d'un héros, comme cela arrive dans le fameux cycle des Nibelungen,
quand Sigurdhr réveille Sigrdrífa (note 4). Elle lui apprendra les neuf chants
runiques. Völsunga saga donne même
quelques détails sur la façon dont cela s'est passé:
Sigurdhr dit: "Enseigne-moi les choses de
pouvoir."
Elle [Brunehilde]
répondit: " Tu les connais mieux que moi. Mais c'est avec plaisir que je
t'enseignerai tout ce qui te plaira sur les runes, et sur tout ce qui touche au
monde".
Il est absolument
frappant de voir un guerrier puissant comme Sigurdhr, qui est déjà très
expérimenté, demander un enseignement à sa bien-aimée. L'absence de
commentaires étonnés de l'auteur de la saga suggère que cette attitude n'était
peut être pas aussi rare que nous le croyons. D'ailleurs, Völuspa dit explicitement que les Nornes connaissaient beaucoup de
choses (elles sont "margs vitandi" = "beaucoup connaissantes
") ce qui confirme leur capacité à enseigner.
Le poème cité en exergue
de ce texte décrit aussi une jeune fille enseignant les runes à son amoureux,
"sur sa blanche main". Cette femme, revêtue de vêtements précieux,
évoque évidemment une princesse, comme le sont les Valkyries. On peut aussi
penser à Peau d'âne, encore une princesse, qui doit revêtir des robes couleur
de lune (argent), couleur de soleil (or) et couleur d'étoiles avant de fuir
vers le royaume voisin. C'est en les revêtant, et grâce à l'esprit curieux du
prince, qu'elle acquiert la puissance. L'initiation qu'elle fait subir au
prince reste non dite dans le conte de Perrault, mais les exemples précédents
nous font penser à un conte initiatique, où la princesse apporte la
connaissance à son "prince".
Ceci étant, Sigurdhr est
néanmoins le seul héros a recevoir un tel enseignement dans les poèmes de
l'Edda.
De nombreux rois ou
princes sont protégés par des Valkyries, mais elles ne leur prodiguent aucun
enseignement. Par exemple, l'histoire de roi Helgi, qu'on trouve dans Helgakvida Hjörvardssonar (chanson de
Helgi, fils de Hjörvardr) dit:
Il
y avait un roi nommé Eylimi. Sa fille était Sváva. Elle était une Valkyrie et
chevauchait les nuages et les eaux. Elle a donné son nom à Helgi, et l'a
protégé ensuite dans les batailles.
Le poème dit aussi que
Sváva ne donne pas de connaissance à Helgi, mais une grande quantité d'armes.
Ils auraient été inutiles à Sigurdhr, déjà abondamment fourni en armes, qui
paraît donc être un "degré au-dessus" des autres héros.
Les déesses mythiques: Freyja, Frigg et Idhunn
Freyja est déesse de
l'amour, et il serait très étonnant qu'elle ait un comportement de nonne. Je ne
désire pas insister sur ce point ici, puisqu'il peut paraître distinct de celui
de la magie féminine. Ceci étant, il est clair qu'une magicienne qui serait
traitée de "salope" ou de "putain" dès qu'elle se sert de
son sexe, ne peut vraiment se sentir libre dans un tel contexte. C'est pourquoi
la liberté sexuelle de la déesse Nordique est fondamentale. Plutôt que de
rappeler les divers exploits sexuels de Freyja, et pourtant ils ne sont pas
sans intérêt, je préfère me servir des sagas qui décrivent sans insister, des
magiciennes sexuellement libres: dans les sagas, le mythe est encore plus près
de la réalité quotidienne.
Vous vous souvenez de Eyrbyggja saga où
deux magiciennes cherchent à attirer un jeune élève mâle. L'une d'elle décrit
crûment les relations sexuelles associées à cet enseignement par "se
frotter contre le ventre de la vieille". Comme Freyja, ces femmes sont
libres. Il est frappant de constater que, ces sagas étant racontées par des
chrétiens, l'auteur de Eyrbyggja saga
aurait dû stigmatiser ce comportement en insultant au passage les magiciennes.
L'absence de ce genre d'insulte montre que reprocher leurs relations sexuelles
avec leurs élèves à ces femmes était donc très éloigné de l'esprit du temps:
cela devait être un comportement tout à fait standard.
Plus discrètement, cette même saga rapporte des faits qui vont dans le même
sens. Dans ce cas, il s'agit d'une femme, dite "de grande
connaissance", Thorgunna, qui est âgée d'environ 50 ans. Elle s'éprend
d'un jeune homme de 15 ans et, quand il la repousse, elle fait montre d'un
dépit qui illustre qu'elle n'a pas l'habitude de ce genre d'échec.
C'est même la mère d'un roi dont on saura par la suite qu'elle est une
sorcière qui, dans Brennu-Njáls saga,
demande franchement à un héros de la saga de rester dormir avec elle.
Enfin, pour illustrer de façon fort indirecte l'importance de la liberté
sexuelle féminine dans la culture nordique, je désire vous présenter un poème
splendide, qui est une sorte de 'paganisation' de la fécondation de
|
Elle arracha un bâton de la lande, Une branche de pin tordue de la colline, Et abaissa le fruit avec ce bâton; Le fruit toucha terre. La plante s'éleva alors de la terre Vers ses chevilles Et de ses chevilles Vers ses genoux purs Et de ses genoux purs Vers les brillants ourlets de ses jupes, |
S'éleva de là vers la boucle de sa ceinture De sa ceinture vers ses seins, De ses seins vers son menton, De son menton vers ses lèvres; Sur ses lèvres, elle s'arrêta Puis vrilla dans sa bouche, Oscilla sur sa langue De sa langue au fond de sa gorge, Enfin le fruit tomba dans son ventre. |
- Freyja
magicienne et Déesse de guerre
D'abord, Freyja est
aussi Déesse des guerriers morts comme Ódhinn. Dans le Grimnísmál (dit de Grimnir), Ódhinn décrit le séjour des Dieux. La
neuvième place citée est décrite ainsi :
La
neuvième est appelée Fólkvangr (la
place de l’armée)
Où
la brillante Freyja énonce
Son
choix des sièges dans la salle;
La
moitié des morts suit
Et
l'autre moitié appartient à Ódhinn.
La
neuvième est appelée Champ-de-Bataille, où la brillante Freyja
Décide
comment les guerriers peuvent s'asseoir :
La
moitié des morts suit
Et
l'autre moitié appartient à Ódhinn.
Que la déesse de la fertilité soit aussi une déesse des morts n'est pas
pour nous surprendre, mais cela correspond à des religions plus anciennes,
fondées sur une Déesse-Mère.
Soit elle-même, soit
une manifestation du même type de pouvoir féminin, apparaît dans la guerre
entre les Vanes et les Ases. Il semble qu'à l'origine de cette guerre soit une
'sorcière' qui rend visite aux Ases. Elle était appelée "la
brillante" par les Ases (un nom usuellement donné à Freyja, justement), et
était capable de toutes sortes d'opérations magiques : voyance, transes et
art de jeter des sorts. Elle était aussi fascinée par l'or et parlait sans
cesse de son désir de posséder toujours plus d'or. Les Ases voulurent s'en
débarrasser et la torturèrent puis la brûlèrent. Cependant, elle sortit entière
et vivante des flammes. Ils la brûlèrent trois fois, et trois fois elle fut née
à nouveau. Les Vanes furent furieux du sort réservé à cette sorcière et
déclarèrent la guerre aux Ases. Quelque temps après, ils conclurent une paix
qui comprenait un échange d'otages. Les otages Vanes envoyés chez les Ases sont
Njördhr, et ses enfants Freyr et Freyja qui tous deux deviendront d'importants
Dieux de la fertilité. C'est alors que Freyja enseigna aux Ases l'art du seidhr
qui était coutumier chez les Vanes, comme le dit l'Edda en prose. Etre capable de dominer le feu est un des
attributs les plus importants des grands chamans comme nous le montrent bien de
nombreux témoignages d'ethnologues, et comme le confirment maints contes
celtiques. Par tout ceci, Freyja apparaît comme une femme de pouvoir, une
chamane exceptionnelle qui ne se laissait certainement pas dominer par les
autres Dieux.
Il manque à cette
chamane la possibilité de voyager à volonté sous la forme d'un animal. On
trouve dans l'Edda en prose une
allusion qui permet de combler cette lacune. Loki doit remplir une mission
dangereuse, ce qu'il accepte de faire à condition que Freyja lui prête sa forme
de faucon. On n'en sait pas plus, et c'est Loki qui va s'envoler, mais enfin on
voit que Freyja possédait une forme de faucon pour effectuer ses voyages
chamaniques.
Comme dernière illustration de l'importance de Freyja,
mais de façon négative, on peut dire qu'elle a été particulièrement soumise aux
insultes des chrétiens. Le "poème" suivant, trouvé dans Brennu-Njáls saga, témoigne de cette
hargne:
Je n'ai pas peur de railler les dieux,
Car je pense que Freyja est une chienne;
Ce doit être l'un des deux -
Ódhinn est un chien ou Freyja une chienne.
Il est tant de témoignages de l'immense respect dans lequel Ódhinn était
tenu, que ces vers, maintenant ridicules, montrent seulement que Freyja devait
être également respectée, et vue comme également dangereuse par les chrétiens.
- Frigg,
la maîtresse des éléments terrestres
Frigg, l'épouse d'Ódhinn, est présentée comme la plus importante des
déesses, mais il lui arrive remarquablement peu d'aventures dans l'Edda. Elle
doit posséder une forme de faucon car un texte rapporte que Loki la lui a
empruntée, comme il a emprunté celle de Freyja. Mais c'est plutôt dans le mythe
de la mort de Baldr que son importance peut se deviner. Baldr, un fils d'Ódhinn
et de Frigg, celui des Dieux qui est le plus aimé des humains, fait des
cauchemars terribles dans lesquels il voit sa mort. Pour le protéger, sa mère,
Frigg, parcourt la terre et fait jurer à chacun des éléments de la terre (sauf
un, le gui, considéré par Frigg comme trop jeune pour être dangereux) de ne pas
faire de mal à son fils. L'Edda en prose
dit que Frigg leur fit jurer que
le
feu, l'eau, le fer et tous les métaux, les pierres, la terre, le bois, les
maladies, les animaux sauvages, les oiseaux, les serpents venimeux
épargneraient Baldr. Ainsi, par exemple, Baldr ne peut plus être lapidé car
les pierres refusent de le blesser. Loki saura tourner cette difficulté et fera
tirer sur Baldr une flèche de gui. Ce qui nous intéresse le plus ici, c'est que
Frigg soit capable de parler à tous les éléments de la nature pour les
contraindre à respecter son fils. Ceci démontre un pouvoir considérable qui
rappelle ceux des Déesses-Mères vivant en profond accord avec
-
Idhunn, gardienne de la jeunesse des
Dieux
Idhunn "garde en son
coffre" comme dit l'Edda en prose,
les pommes qui rendent aux Dieux leur jeunesse quand ils commencent à vieillir.
Elle joue donc un rôle primordial dans la mythologie Nordique, mais sans
qu'elle participe à de nombreuses aventures. Il n'existe qu'un seul mythe qui
décrive une aventure d'Idhunn, et elle y joue un rôle un peu ridicule. Elle
croit Loki qui lui déclare qu'il a trouvé des pommes très intéressantes dans la
forêt voisine et elle le suit, en emportant ses propres pommes. Bien entendu,
ceci n'est que ruse de Loki et un géant arrive et l'enlève. Il est sous-entendu
qu'elle sera utilisée comme compagne par le géant. Loki soupçonné rachètera sa
faute, et la suite de l'histoire aura des conséquences positives, mais Idhunn
apparaît tout de même comme une étourdie un peu sotte de croire les fables de
Loki, et en plus souillée par un contact sexuel avec un être considéré comme
génétiquement défectueux (note 5).
Loki attaque violemment
son mari, Bragi, dans
Il existe une autre
version de ce mythe, bien plus grave, contenue dans un poème eddique considéré
comme un faux par les universitaires, Le
Chant du corbeau d'Ódhinn. Vous en trouverez une version française sur mon
site toile. Même si ce poème est visiblement postérieur au 14ème siècle, le
traiter de 'faux' est une exagération insultante sans fondement. Dans ce poème,
Idhunn n'est plus la détentrice des pommes de la jeunesse, elle est détentrice
de "l'avidité au savoir". Elle tombe en effet dans le monde des géants,
mais d'elle-même, sans être enlevée. Elle regrette un temps le monde des Dieux
d'où elle vient, mais son "avidité au savoir" l'emporte, et elle
devient elle-même ce que le poème qualifie de "calamité", c'est à
dire une magicienne capable de changer de forme et de prévoir (et peut être
même de contrôler) l'avenir. Au lieu d'être une charmante idiote comme dans le
mythe classique des pommes d'Idhunn, elle devient une sorcière indépendante
insoumise au pouvoir des Dieux. Ódhinn envoie une expédition pour demander son
aide (et non pour l'aider, elle), mais elle se refuse à les aider, malgré toute
sa tristesse à voir ses anciens amis dans le malheur, et malgré leur
insistance. Comme dit le poème:
Difficile d'inciter
Une telle femme
A fournir une réponse.
On comprend un peu
pourquoi les universitaires du 19ème siècle qui ont décidé que Le Chant du corbeau d'Ódhinn était un
faux, n'aient pas trouvé canonique ce poème qui décrit une femme quittant sa
famille, son mari, ses amis pour aller satisfaire son besoin de connaissance!
C'est un très beau poème,
un peu sinistre puisqu'il se passe la veille du Ragnarök, le jour où les Dieux
vont être jugés et condamnés, on le sait.
La femme et la sorcière des contes et légendes
populaires
Les contes de Grimm ne sont pas spécialement dédiés à la domination
masculine puisque j'ai compté dix-sept histoires où un homme prisonnier est
sauvé par une femme, et douze où une femme prisonnière est sauvée par un homme.
On ne peut donc pas prétendre que le rôle principal soit attribué à l'un ou
l'autre sexe. Il existe cependant deux contes illustrant la domination
(temporaire) d'un homme par une femme.
Dans : le
roi de la montagne d'or, un jeune chaman accepte son initiation (il sera
décapité puis ressuscité) pour sauver une princesse. Il épouse la princesse et
devient le roi de la montagne d'or. Il désire retourner voir son père, et sa
femme accepte de l'aider à condition qu'il ne cherche jamais à faire quitter la
montagne d'or ni à elle, ni à leur enfant. Bien entendu, il oubliera sa
promesse et exigera de sa femme qu'elle le rejoigne chez son père. Elle
dissimulera d'abord sa colère, mais profitera de son sommeil pour le laisser en
piètre état près de chez son père, sans moyen de rejoindre la montagne d'or. Il
décide alors de lutter contre le sort, et repart à la conquête de son royaume.
Il va tromper trois géants (sans les tuer) et acquérir ainsi suffisamment de
magie pour retourner dans son royaume. Là, il retrouve sa femme infidèle
célébrant son mariage avec un nouvel homme. Il se rend invisible et se place
derrière sa femme. Durant le banquet, il va manger et boire tout ce qui est
servi à sa femme, ce qui la rend faible et honteuse; elle s'en va pleurer dans
sa chambre. Il la rejoint et lui reproche son infidélité. Ensuite, il retourne
dans la salle du banquet où les invités ne veulent pas le reconnaître. Il tue
tout le monde et redevient le maître de la montagne d'or. Le conte ne dit rien
du sort de la reine, mais il est clair qu'elle n'est pas tuée, et donc qu'elle
va rester sa femme, et la reine. Dans ce conte, le pouvoir féminin se permet de
rejeter le pouvoir masculin, mais "l'opiniâtreté masculine vaincra la
rigueur féminine". Le fait que la légitimité vienne de la femme n'est
néanmoins pas contesté. Le héros aurait très bien pu tuer l'infidèle et se
proclamer roi. Il ne peut le faire parce que seul le fait qu'il ait épousé la
propriétaire du pouvoir le rend maître légitime de la montagne d'or. Ce conte
montre bien un état où le pouvoir féminin est menacé, mais non totalement détruit
encore.
Le conte : les souliers réduits en pièces, illustre
en même temps une montée du pouvoir masculin qui va interdire les pratiques
magiques aux femmes. Les douze filles du roi vont danser chaque nuit et abîment
leurs souliers bien que leur père ferme la porte de leur chambre à clé. Un
pauvre soldat va résoudre l'énigme. Il réussit à lutter contre le charme que
les princesses utilisent pour endormir leurs surveillants, et il les suit dans
leur voyage vers un monde souterrain. Le conte décrit un monde réel, mais on ne
peut s'empêcher de penser à un voyage chamanique dans le monde d'en bas (note
6). Là, les princesses dansent toute la nuit, et c'est pourquoi leurs souliers
sont usés le matin. Le secret étant découvert, il ne sera plus possible ensuite
aux princesses de pratiquer leur art. Ce conte illustre parfaitement le fait
que, après avoir été mystifié pendant longtemps, le pouvoir masculin finalement
réussit à interdire le voyage chamanique aux femmes.
- La femme initiatrice
Nous avons déjà insisté sur le rôle d'initiatrice des Valkyries. On
retrouve cet aspect dans l'histoire de Lancelot, élevé dans un royaume qui
n'avait "jamais connu le pouvoir de l'homme". Dans les contes
irlandais, c'est le plus grand des héros guerriers, Cuchulain, qui, ayant
entendu parler d'une puissante guerrière, Skathach, va arriver à être admis
comme un de ses élèves. Elle lui apprendra à effectuer les dix-huit exploits
guerriers qui lui permettront de rester invaincu dans le futur.
Dans le conte breton : la chasse
au blanc porc, Guingamor est le neveu du roi. La reine veut faire l'amour
avec lui, mais il refuse. Par dépit, elle l'envoie à la chasse au "blanc
porc", comme dit le conte, dont chacun sait qu'on s'y fait tuer. Il
rencontre une jeune fille nue en train de se baigner qui est en réalité une
fée. Il lui vole ses vêtements mais elle l'appelle et l'oblige à lui les
rendre. Il reste trois jours avec la fée, ce qui correspond à trois cents ans
de la réalité ordinaire. Il désire retourner dans son pays, et il reçoit
l'autorisation de la fée, à condition qu'il ne mange ni ne boive rien dans le
monde des vivants. Il emporte la tête du blanc porc avec lui et traverse la
rivière qui sépare les deux mondes. Il a faim, mange trois pommes et redevient
humain, et donc meurt de "vieillesse brutale". C'est en rejoignant la
fée que Guingamor peut achever sa quête de la "chasse au blanc porc",
à condition de payer son initiation par une transformation complète de son
être. Après trois jours passés avec la fée, il n'est plus vraiment humain.
L'initiation ressemble ici plutôt à une appropriation par des forces mystiques.
Chez les indiens Lakota,
on constate aussi une permanence du culte de la mère aurochs, particulièrement
de l'aurochs femelle albinos. Les indiens partent à la chasse à la
"blanche bisonne". On trouve cette phrase dans le livre Hanta Yo :
La
tribu ne meurt jamais de faim quand la dépouille d'une bisonne blanche est
accrochée à un arbre.
Une bisonne blanche est
d'ailleurs explicitement l'initiatrice d'un jeune chaman, ce qui n'est pas sans
rappeler le blanc porc de Guingamor.
- Les chamanes et les sorcières
Nous avons vu que Freyja était sans doute une chamane exceptionnelle, elle
qui enseigna le seidhr aux Ases.
Dans les contes irlandais, on trouve plutôt des sorcières, désireuses de se
venger. Par exemple, dans : les
enfants de Lir, la femme du roi, jalouse de l'amour que son mari porte aux
enfants d'une première femme, les transforme en cygnes. De même, dans : la séduction d'Étain, la femme du roi,
jalouse, la transforme en papillon.
Les contes de Grimm, qui contiennent bien sûr bon nombre d'affreuses
sorcières, décrivent aussi le pouvoir féminin sous un jour moins négatif. Par
exemple, Grethel est une petite sorcière gentille qui tue la méchante vieille
et qui est capable de sortir son frère du monde des esprits en l'aidant à
franchir la rivière qui sépare les deux mondes. Dans le conte : les douze frères, leur petite soeur
provoque par erreur leur transformation en douze corneilles. Elle rencontre une
vieille sorcière qui va l'initier et lui permettre de rendre à ses frères leur
forme humaine. Cette initiation comporte l’épreuve de rester sept ans sans
parler et sans rire. Elle subira finalement l'épreuve du feu, dont elle sortira
vivante grâce à ses douze frères. C'est bien une initiation chamanique, mais
l'initiée n'utilise son pouvoir que pour aider les autres, en l'occurrence ses
frères.
Il existe ainsi de nombreux contes dans lesquels une jeune et bonne
sorcière s'oppose à une autre, vieille et méchante. Typiquement, cette jeune
sorcière accomplit trois tâches pour se délivrer du mal : elle se
transforme en buisson, en une église, enfin en un lac.
- Les chevaux chamans et les juments chamanes
Tout d'abord, il faut rappeler qu'une des rares déesses celtiques à avoir
été acceptée par les Romains est Epona, la déesse cavalière, dont on observe
maintes représentations sur des pièces de monnaie.
On en retrouve une trace, chargée de connotations négatives, dans
l'histoire de Rhiannon. Les femmes chargées de la surveiller, elle et son bébé,
s'endorment et ne se réveillent que pour s'apercevoir que le bébé a disparu.
Alors elles tuent un chiot, barbouillent Rhiannon de son sang et l'accusent
d'avoir tué son propre enfant. On la croit coupable et, pour sa punition, elle
doit s'asseoir à l'entrée de la ville et raconter ses crimes aux étrangers
arrivant dans la ville, et leur proposer de les porter sur son dos. Voilà un
exemple de femme-cheval, où on la présente humiliée et injustement punie.
Les contes bretons nous
présentent deux exemples de chamans-chevaux. Dans la saga de Yann, c'est un cheval qui est en fait son maître en
chamanisme et son véritable père. Dans la saga
de Koadalan, c'est une jument qui sert de guide à Koadalan. Quand elle a
terminé de jouer ce rôle, elle lui demande de la tuer et il voit sortir une
très belle femme du ventre de la jument.
Dans le conte de
Grimm : Jean le fidèle, on a une
apparition relativement brève d'un cheval magique. Dans : Ferdinand le fidèle et Ferdinand l'infidèle,
on raconte une histoire ressemblant de façon frappante à celle de la saga
bretonne de Yann. Ferdinand le fidèle a pour parrain un sorcier qui lui offre
la clé du château qui est "là-haut sur la colline", et où il pourra
pénétrer le jour de ses quatorze ans. Il trouve un cheval dans le château et il
devient capable de parler aux animaux. On trouve encore un cheval magique dans
le conte : la gardeuse d'oies.
Un princesse est supplantée par sa servante qui lui vole aussi son cheval. La
servante a peur que le cheval ne la dénonce, et lui fait couper la tête. C'est
la tête du cheval qui parlera et rétablira le bon droit.
- La destruction de l'ordre ancien
Il est aussi intéressant de détecter dans les contes des traces de la destruction
du pouvoir féminin (voir ci-dessous et Montée
du pouvoir masculin).
Dans les contes celtiques
irlandais, le héros chargé de détruire l'ordre ancien est Cuchulain. En
particulier, dans le vol de bestiaux de
Cuailnge ("Tain Bo Cuailnge") on le décrit s'opposant à la reine
Maeve qui est une représentante du pouvoir matriarcal. Bien que mariée au roi
Aillil, elle reste propriétaire de ses biens, elle joue le rôle de chef de
guerre, et elle est libre sexuellement, comme le montre bien l'espèce de
formule rituelle qu'elle utilise toujours quand elle veut se mettre en bons
termes avec un héros. Elle lui propose quantité de richesses, et
mes
propres cuisses amicales, en plus de tout, si cela est nécessaire.
De plus, elle a ses
propres champions. Chacun d'entre eux sera exécuté par Cuchulain. La conclusion
de leur lutte décrit une victoire écrasante de Cuchulain sur Maeve.
Alors
Maeve eut ses règles ... et elle se soulagea. Cela creusa trois grands fossés,
chacun assez grand pour contenir une maisonnée. Cet endroit est appelé depuis
Fual Medba,
Dans les contes celtiques armoricains, le
mythe d'Is rapporte évidemment
la destruction d'un ordre ancien. Cette destruction est liée à l'histoire de
Kristof, le petit garçon qui sera capable de préparer la destruction d'Is. Près
de la ville d'Is vit une espèce d'idiot, Kristof, qui passe son temps à jeter
de pierres dans l'eau à l'aide d'un bâton crochu, comme dit le conte. Un jour,
il remarque qu'un petit poisson joue à nager derrière ses pierres. Il réussit à
le coincer et à l'attraper. Le petit poisson le supplie de le relâcher, ce que
fait Kristof. Pour le remercier, Kristof aura tous ses vœux satisfaits s'il les
demande au nom du petit poisson. Kristof, chargé de ramener du bois à sa mère
pour qu'elle lui prépare des crêpes, va demander à un grand chêne de venir
jusqu'à lui. Ce grand chêne, présent depuis des temps immémoriaux en face d'Is,
est considéré comme l'assise de la ville d'Is. Kristof lui-même prédira plus
tard la fin d'Is car il a enlevé ce chêne qui protégeait la ville de l'invasion
de la mer aux marées d'équinoxe. Quand il a accompli cet exploit, Kristof
demande au chêne de l'emporter jusqu'à chez lui, en traversant Is. Parmi les
spectateurs de ce chêne se promenant dans les rues, se trouve Dahud, la fille
du roi, qui ne répond pas aux saluts amicaux de Kristof. Celui-ci se met en
colère et fait le vœu que Dahud soit enceinte. Dahud nie avoir eut une relation
sexuelle, mais personne ne la croit. Il faut une épreuve magique pour que
Kristof soit reconnu comme étant le père de l'enfant. Finalement, Kristof
démontrera que Dahud a été enceinte par magie, et qu'elle n'avait donc pas
menti. Sur ce, Kristof disparaît et nul n'a plus jamais entendu parler de lui.
Ce beau conte renferme
plusieurs mythes. Bien entendu, on y reconnaît une fécondation magique.
Curieusement, cette vierge mère, une fois Kristof disparu, deviendra un symbole
de liberté sexuelle et mourra noyée lors de la disparition de la ville. On voit
aussi une ville protégée par un arbre sacré, et qui va disparaître avec
l'arbre. C'est bien entendu une image semblable à celle donnée par Yggdrasil.
Is dépend de son chêne comme le monde est placé sous les racines d'Yggdrasil.
Kristof lui-même est un chaman capable de parler aux poissons. Sa rencontre
avec le petit poisson en fait un magicien capable de tous les miracles. Ce
magicien abattra le fondement de la vieille société, le chêne protégeant la
ville des marées d'équinoxe. C'est pourquoi ce conte me paraît appartenir à
ceux qui décrivent un héros ('solaire') qui abat l'ordre ancien, dont Cuchulain
est un autre exemple dans la culture celtique.
Un des héros qui me paraît jouer un rôle semblable, bien que moins
clairement, est le Lancelot de la saga primitive de Lancelot du Lac, lui aussi
invincible comme Cuchulain. Lancelot est élevé par
dans
sa terre qui n'avait pas connu l'homme ni les lois de l'homme.
Elle ne lui révélera son origine que lorsqu'il aura tué son ennemi, et
c'est pour remplir cette tâche que
Inscriptions runiques faisant allusion aux femmes
Il est assez remarquable
qu'au moins 25 plus vieilles inscriptions runiques contiennent un nom féminin,
ou une allusion au pouvoir féminin. Si vous comparez ce nombre à celui des 150 à 200 inscriptions runiques anciennes ont
été déchiffrées, cela donne un bon pourcentage d’inscriptions runiques
« féministes ». Voici ces inscriptions runiques, avec leur
signification la plus vraisemblable. Je les ai rangées sous trois titres: noms,
inscriptions de louange, inscriptions insultantes.
Ces inscriptions runiques reçoivent des interprétations différentes. En
jetant un coup d'oeil à
http://www.teaser.fr/%7Elfontaine/nmh/runic.htm
vous verrez combien les auteurs les plus reconnus sur ce sujet, Krause,
Antonsen, Moltke et Makaev s’accordent peu sur le sens à donner à ces
inscriptions.
1.
Inscriptions runiques comportant un nom féminin sans commentaire.
On peut alors supposer
que le maître des runes était une femme, puisque la supposition symétrique est
faite pour les noms masculins.
Poids de
Forde Fishing (milieu du 6e siècle)
Aluko (peut signifier: petite magie)
Fibule 1 de Himlingoje (milieu du 4e siècle)
Hariso (signifie: armée, foule; peut signifier:
guerrière)
Inscription
de la falaise de Himmelstalund (autour de 500)
Braido (signifie: la grande) ou Brando (signifie: celle qui brandit)
Bractéate de Hitsum
Fozo: nom de la famille « Fosi », avec une
terminaison féminine.
Bractéate de Lellinge
Salu (répété deux fois) signifie: offrande. Antonsen voit ici un nom féminin.
Strarup Neckring:
(approximativement 400)
Leþro (signifie : (elle) faite de cuir)
Pierre de Tanem (autour de 500)
Marilihu (peut signifier: descendante féminine de Marila, ‘mari-’ veut dire ‘célèbre’)
Fibule de Beuchte (Niedersachse, 550-600)
Buirso, un nom, Buriso, qui signifie: petite fille.
Pierre de Berga: (autour de 500)
Fino (peut signifier: finlandaise)
Fibule de Vaerlose (autour 200)
alugod
Un nom, signifiant ‘bonne magie’. Lue par Moltke
comme alugodo, le nom d'une femme,
propriétaire de la fibule, parce que cette fibule vient de la tombe d'une
femme.
2. Inscriptions runiques faisant allusion à un personnage féminin de façon
laudative
Fibule de Eikeland (autour 600)
‘Moi Wir pour Wiwio je grave des runes maintenant’
wiwio = nom féminin qui signifie aussi ‘mare aux
poissons’.
Inscription de Karstad sur un mur de pierres
(milieu du 5e siècle)
‘toutes les deux’
(forme féminine du ‘nous inclusif’, signifiant
‘ensemble nous deux ')
Pierre d’Opedal: (1ère moitié du
5e siècle)
‘A l’aide, Ingubora, ma
soeur bien-aimée’
Rosseland Stone (milieu du 5e siècle)
‘Moi, WagigaR, eril d'Agilamundo
'
Eril est titre de noblesse, donc
cette femme, Agilamundo, qui avait un « eril » a dû être une femme
puissante.
Peigne de Setre (commencement du 7e siècle)
‘Salutations jeune fille entre les jeunes filles
Na magique, Nana
magique’
Pierre de Stenstad (milieu du 5e siècle)
‘pierre de la fille d’Ing’
Probablement une pierre consacrée à Freyja.
Pierre de Tune (Norvège, autour de l'an 400)
‘ ... à Wodurid la pierre, trois filles ont préparé l'héritage (mais) le
plus élégant des héritages '.
Planche de bois de Vimose (fin du 3e siècle)
Une inscription obscure qui contient un mot, hleuno, un singulier nominatif féminin, qui signifie ‘célébrité’ ou
‘protection’.
Pierre d’Arstad (milieu du 6e siècle)
‘Hiwigaz [signifiant: une aux liens familiaux
forts]. (ou?) Saralu [signifiant:
protectrice]. Moi, pour mon ami [c.-à-d. mon époux]…’.
Bractéate d’Asum
‘Jument. Moi, Akaz [c.-à-d. le chef], le convenable.
. . ’
Fibule de Charnay (France, 550-600)
‘à mon mari Iddo (c.-à-d., celui qui accomplit).
Liano’.
Liano est un nom féminin
de sens inconnu.
Bague en or de Pietroassa
(Roumanie, 300-400)
‘temple sacré des guerrières, (ou des femmes Goths)’
(Interprétation discutée
d'Antonsen)
Bâton de Hemdrup
‘vous n'avez jamais gagné le tempêtant, Åse ',
Åse est un nom féminin. Cela voudrait dire qu'Åse
n'a jamais été vaincue ( ?).
Pierre de Randbol
‘Tue, l’intendant, a dressé cette pierre pour une
même intendante.
Ces bâtons pour Thorgun vivront très longtemps’
Moltke interprète la première ligne comme: ‘Tue
l’intendant a installé cette pierre en mémoire de l'égale (sa femme)’.
Un très beau message d'amour au-delà de la mort.
Boucle de Skabersjö (la boucle elle-même prédate
l'année 700 mais inscription est datée d’environ 1025):
Seize runes z suivies par ‘Rade a augmenté son argent. Moi, Åse, ai récompensé
(quelqu'un) avec cela’.
Cette inscription n'appartient pas aux plus vieilles inscriptions runiques, elle est ici pour informa