NouveauHavamal1-14.pdf

 

NewHavFr15-35.pdf

 

Vous trouverez une traduction commentée, en cours sur le site du Thing Francophone. Vous aurez besoin de vous inscrire pour accéder au texte. Vous serez alors libre de poster votre propre avis à la discussion. Sur ce site, je m’appelle hundheiðinn (hund-heidhinn) ce qui signifie ‘chien de’ ou ‘grand’ païen. C’est le nom qu’on donnait en Islande aux païens irréductibles.

Sont faits : Hávamál  1-44, 81 et 84, 111, 139, et 142.

Voyez à : http://www.lething.org/www/phpBB/

 

Si vous ne désirez pas joindre le Thing, voici la version française.

 

Mon nom est Yves Kodratoff mon nom de email commence avec les deux premières lettres de YVes, suivies des deux premières lettres de KOdratoff. Mon ‘provider’ est  FREE en France, ce qui donne XXXX AT FREE POINT FR …  j’espère tromper les automates et aucun humain avec cette  énigme facile !

Ce long poème a été divisé en plusieurs parties par les  commentateurs. Je vais utiliser leurs choix afin de couper en morceau cet immense poème qu’est le Hávamál. Les strophes 1 - 78 sont souvent appelées les  strophes gnomiques  parce qu’elles contiennent des conseils sur la façon de vivre.  La strophe 79 commence ce que nous pouvons appeler la complainte amoureuse d’Ódhinn bien que ce soit souvent encore de  nature gnomique. Cela contient l’aventure d’Ódhinn avec Billings mær (la servante de Billing) et avec Gunnlöð. A la strophe 111 commence une nouvelle suite de  strophes gnomiques  adressée à un personnage appelé  Loddfáfnir, d’où son nom: Loddfáfnismál. Alors commence la  partie runique du poème, encore coupée en deux parties, le Rúnatal et le Ljóðatal.

 

Les strophes 1-10 sont ci-dessous [autres strophes: 11-14 (‘sur l’abus de bière’), 15-35 (‘strophes sur la sagesse’, faites: 15-35), 36-41 (‘strophes sur les possessions’, faites: 36-41), 42- 46 (‘strophes sur l’amitié’, faites: 42-46), 47-52 (‘strophes sur l’humanité’, faites: 47-52), 53-57  (‘strophes de la sagesse modérée’, faites: aucune), 58-69 (‘strophes sur l’ action’, faites: aucune), 70-80 (‘strophes sur l’instabilité de la vie’, faites: aucune)]

Les strophes 81-96, Introduction aux histoires d’amour d’Ódhinn [état actuel: strophes 81 and 84]

Les strophes 97-110 Les histoires d’amour Ódhinn avec Billings mær et Gunnlöð [état actuel: vide]

Les strophes 111-137 Loddfáfnismál [état actuel: strophe 111]

Les strophes 138-145 Rúnatal [état actuel: strophe 139, 142]

Les strophes 146-163 Ljóðatal. Cette partie est traduite, avec les runes qu’elle illustre, dans mon livre Hurlant, je les ramassai. []

 

Strophes 1 – 10 (‘Poème gnomique’)

 

********* 1. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

*Gáttir allar                           Tout l’espace où la porte s’ouvre
áðr gangi fram                       avant d’aller dedans (cet espace)
um skoðast skyli,                    tout entier observé devrait être,

um skyggnast skyli,                 tout entier fouillé devrait être,
því at óvíst er at vita               parce que incertain est de connaître
hvar óvinir                              où les non-amis
sitja á **fleti ***fyrir.            sont assis dans la maison déjà.

 

*(Gátta, au pluriel, = l’espace où la porte s’ouvre, devant et derrière la porte)

**(flet = l’ensemble des sièges et des meubles et, par extension, une maison d’habitation, pas un « hall »)

***(fyrir = ‘devant’, mais aussi ‘déjà’ qui me semble mieux adapté ici)

 

Commentaire sur le vocabulaire :

Le mot vinr, utilisé 25 fois dans l’ensemble du poème, signifie ‘ami’. Ici, il est utilisé sous sa forme négative : ó-vinr, le ‘non-ami’ qui n’est donc pas exactement un ‘ennemi’ comme ce mot est le plus souvent traduit.

 

Commentaire sur le sens de la strophe:

1. il faut être extrêmement méfiant avant de pénétrer dans une maison et même fouiller dans les coins.

2. Une porte ouverte peut n’être ouverte que pour dissimuler un ennemi derrière elle.

3. Un accueil trop chaleureux dissimule une traîtrise quelque part.

 

 

********* 2. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Gefendr heilir!                        Aux donneurs, bonne santé ! (bienvenue !)
Gestr er inn kominn,              Un invité est dedans venu,
hvar skal sitja sjá?                  Où va-il asseoir soi ? (ici, sjá = sá)
Mjök er bráðr                         Beaucoup est en hâte
sá er á bröndum skal              qui est près des brandons (près de l’âtre) sera
síns of freista frama.               lui-même à  tester ‘en avant’ (= complètement testé).

Commentaires

Brandr signifie à la fois ‘brandon, âtre’ et ‘lame d’une épée’. Son datif pluriel est bröndum. La traduction de Bellows n’est donc pas du tout absurde. Son défaut est de découper la strophe en deux parties non reliées, comme s’il était normal que le Hávamál soit formé en bric à brac. Par contre, le sens de ‘lame d’épée’ qui est quand même sous-jacent ajoute à la connotation combative de ces trois derniers vers.
Freista, accompagné de sín, signifie à la fois ‘se tester’ et ‘tester sa vaillance’ un peu comme le traduit Boyer. Cette traduction porte le sens que celui qui veut éprouver son renom auprès du feu est bien empressé (de le faire). Le mot à mot peut en effet porter ce sens, mais je trouve qu’il fait dire une banalité à Ódhinn, ce que j’essaie d’éviter pour des tas de raisons.
La discussion d’Evans nous montre que le fait d’être près de l’âtre n’est pas du tout ce que nous pouvons croire, signe d’honneur fait à quelqu’un qui peut se réchauffer à son aise.
Je vous propose donc deux autres sens qui peut être aussi celui du mot à mot : « Certes, bienvenue à celui qui arrive avec des dons, mais même lui, s’il est à la pire place (ou s’il choisit la meilleure place) devra prouver qu’il est bien le meilleur (ou qu’il n’est pas le pire) des hôtes de la maison. » Notez que la strophe retrouve alors une cohérence d’ensemble. Elle est aussi stimulante pour ce lui qui a été relégué au dernier rang (ou menaçante pour celui qui se pousse au premier rang) sans le mériter si bien que la lame d’épée n’est pas loin, en effet.

Le sens général de la strophe me paraît donc être le suivant.
Si un voyageur épuisé et transi de froid arrive, on le place près de l’âtre pour qu’il puisse se réchauffer. Mais il faut qu’il prouve très vite que ce sont des circonstances exceptionnelles qui l’ont réduit à cet état désespéré. Il faut qu’il justifie son ‘renom’.
Si un voyageur arrive, fier d’avoir traversé les difficultés sans difficulté, et qu’il se place près du feu, il se comporte comme une personne sans honneur et on lui demandera des comptes pour cette attitude.
Notez que le sentiment de charité, si présent dans la moralité de nos jours, est complètement absent des deux interprétations que je vous propose.

 

********* 3. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Elds er þörf                            Du feu est le besoin [Il a besoin du feu]

þeims inn er kominn               à celui qui dans (un abri) est venu

ok á kné kalinn.                      et aux genoux est glacé.

Matar ok váða                        Viandes et vêtements

er manni þörf,                        est à un homme le besoin

þeim er hefr um fjall farit.      à celui qui est monté au-delà de la montagne a voyagé.

                                               [celui qui a voyagé depuis l’autre côté de la montagne]

 

 

Commentaire:

Dans la strophe 2 le voyageur est « près de brandons » et la strophe 3 nous dit bien que cela était nécessaire (et non pas une sorte de torture comme cela pourrait être dans un pays chaud). La règle de l’hospitalité est de prendre soin du voyageur dans le besoin, chaleur, nourriture et vêtement compris.

 

 

********* 4. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

Vatns er þörf                                      D’eau est le besoin

þeim er til verðar kemr,                     à celui qui pour un repas vient,

þerru ok þjóðlaðar,                            une serviette et la meilleure des réceptions

góðs of æðis                                       de bonnes manières

ef sér geta mætti                                 (et) si lui-même l’obtenir satisfait [s’il satisfait ce qui est

nécessaire]

orðs ok endrþögu.                              (pour) mot [= paroles] et (de) encore-silence.

 

Les deux génitifs du dernier vers font qu’un ‘til’ (ou tout autre préposition demandant le génitif) est sous-entendu, je l’ai indique par un ‘(pour)’.

 

Commentaire:

 

Mætti est le subjonctif du verbe mæta qui signifie ‘rencontrer’, ici donc : ‘qu’il rencontre’. Quand on rencontre quelqu’un ou quelque chose, ce qui est rencontré est au datif ce qui dit sans ambigüité qu’il ‘rencontre lui-même’.
Le Vieux Norrois dit sér geta mætti (= soi-même obtenir qu’il rencontre) pour ‘il obtient de rencontrer pour lui-même’.
Endrþögu est le génitif de endr-þaga = encore-silence, habituellement interprété comme ‘silence en retour’.

Quand on reçoit un invité (et non pas quelqu’un que l’on sauve, comme dans la strophe 3), on doit le traiter au mieux sans qu’il ait besoin de se justifier d’aucune manière.
Notez que Bellows et Boyer s’opposent dans leur traduction des trois derniers vers. Bellows sous-entend que c’est à l’invité de se monter affable alors que Boyer dit que c’est à son hôte de se conduire avec politesse. Vous voyez aussi que ma traduction va dans le même sens que celle de Boyer.

 

********* 5. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

Vits er þörf                  D’esprit/intelligence est le besoin

þeim er víða ratar;      à celui qui au loin voyage;

dælt er heima hvat;     ‘doux être’ à la maison de toute façon; [hvat er = de toute façon, ‘il est doux d’être’ …]

at augabragði verðr   au clin d’œil (des autres) sera [les autres se feront des clins d’œil]

sá er ekki kann            celui qui ne sait pas [le non-connaissant, l’ignorant]

ok með snotrum sitr.   et avec les sages s’assied.

 

Commentaires

Du voyageur, on glisse à l’intelligence du voyageur, et nous voilà dans un sujet majeur du Hávamál: avoir ou non du vitr (bon sens) et être ou non snotr (sage). C’est pourquoi nous rencontrons maintenant deux mots utilisés très souvent dans le poème.
Le mot vitr, utilisé 21 fois dans l’ensemble du poème, signifie conscience, sens, intelligence, connaissance, compréhension c'est-à-dire qu’il recouvre un peu toutes les manifestations de l’esprit, c’est pourquoi on le traduit trop souvent par ‘sagesse’ (exprimée par l’adjectif snotr, comme nous allons le voir). Dans la strophe 6, nous rencontrerons la forme mannvitr, la compréhension humaine (le bon sens), qu’on peut opposer à bókvitr, la compréhension livresque.
Dans les premières (1 à 95) strophes du Hávamál, le mot snotr est rencontré 17 fois (et 2 fois dans les strophes 96-164) soit sous sa forme directe snotr = sage, soit sous sa forme négative ósnotr = non-sage (que je laisserai sous sa forme ‘non-sage’) ou sa forme semi-négative méðalsnotr = ‘moyennement sage’.

Dans cette strophe, les ‘clins d’œil’ que se font les sages sont une façon relativement discrète pour eux de se communiquer leur amusement face à la naïveté de l’ignorance.  

********* 6. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Commentaires préalables sur cette strophe:

Voici la première des strophes dont la traduction n’est pas aussi évidente qu’on puisse le croire. En particulier, les trois derniers vers ne sont pas dans toutes les versions (p. ex. absents de l’édition de Rask, 1818 – introduits dans l’édition de Bugge, 1863). De plus, certaines versions ne donnent pas le því at du début de ces vers – il me semble donc possible que ce því at soit un ajout pour ‘faire sens’ en intégrant ces trois derniers vers à la strophe.

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

At hyggjandi sinni                   De prudence sienne ( ou En pensant à sa compagnie)

skyli-t maðr hræsinn vera,      ne devrait pas l’homme vantard être,

heldur gætinn at geði;            plutôt attentif en esprit;

þá er horskur ok þögull          quand le sage et silencieux

kemr heimisgarða til,             vient ‘cours de la maison’ jusqu’aux, [(il) vient jusqu’aux cours de la maison = (il) s’approche de l’habitation]

sjaldan verðr víti vörum.        rarement devient (=arrive) amende (=punition) aux prudents.

[sens de ces six premiers vers : L’homme ne devrait pas se vanter de sa sagesse (ou? de ses alliés?), son esprit doit plutôt rester attentif quand une personne ‘sage et silencieuse’ lui rend visite, il arrive rarement malheur aux personnes prudentes.]

 

[trois vers discutés :]

[(því at) óbrigðra vin              [(parce que) non-changeant (=fidèle) ami

fær maðr aldregi                    apporte l’homme toujours (OU jamais !)

en mannvit mikit.]                   quand (il a) humain bon sens beaucoup]

[sens de ces trois derniers vers        Jamais un homme ‘apporte’ à un ami aussi constant que quand il a beaucoup de bon-sens.]

 

Commentaires sur le vocabulaire:

Vers 1.
sinni est le datif féminin singulier du pronom réflexif sinn.
hyggjandi peut être un mot féminin (contrairement à l’usage moderne) qui signifie ‘prudence, sagesse’ et qui alors ne se décline pas. Son datif peut donc parfaitement être aussi hyggjandi.
Ceci explique la traduction habituelle du premier vers.
Mais hyggjandi peut aussi être un participe présent et il signifie alors ‘en pensant, en croyant’ et sinni peut être un nom neutre dont le datif singulier fait aussi sinni, signifiant ‘compagnon, compagnie’. Il n’y pas de raison grammaticale de refuser le sens ‘en pensant à la compagnie’. Cela sonne un peu étrange mais constitue un jeu de mot qui permet de comprendre la glose ambigüe des 3 derniers vers.
Vers 5.
Le mot heimisgarðr désigne le garðr (cour ou jardin) de la heimr (maison). Le ‘sage’ s’approche de l’habitation de son ami.
Vers 7 et 8
Deux verbes semblables peuvent donner fær à la troisième personne du singulier de l’indicatif. Ce sont les verbes fá (= ‘obtenir, procurer’) ou færa (= ‘apporter’).
En remettant les mots Vieux Norrois dans l’ordre que nous aurions en Français, on lit : « maðr fær vin óbrigðra» (l’humain procure-à/obtient-de l’ami non-changeant). En effet, le sujet du verbe fá ou færa (= ‘obtenir, procurer’) est évidemment maðr (l’humain) et son complément d’objet indirect (un datif) est vin (vinr = ‘ami’ est irrégulier et fait vin au datif et à l’accusatif singulier). Il est de même de la forme óbrigðra de l’adjectif ó-brigðr (non-changeant). Ceci explique ma double interprétation de la traduction mot à mot.
Nous retrouverons l’adjectif brigðr dans la strophe 84, où Ódhinn dit que les femmes sont naturellement brigðr, et dans la strophe 91 où Ódhinn dit que les hommes sont brigðr avec les femmes. Dans ces deux derniers cas, je vais préférer garder le sens normal de brigðr, ‘cassant, protestataire’. Sous la forme négative, cela donnerait, dans la strophe 6, ‘non-cassant = agréable à fréquenter’, ou ‘non-contestataire = qui acquiesce facilement’. Ceci ne serait pas absurde mais donnerait un sens trivial à cette strophe.

 Explication en prose

[Avec le sens « de sa prudence » du premier vers et le sens ‘procurer à un autre’ de fá ou ‘apporter’ de færa]
L’humain ne devrait pas se vanter de sa prudence. Il doit plutôt garder un esprit attentif et rester à l’écoute quand une personne ‘sage et silencieuse’ lui rend visite, (car) il arrive rarement malheur aux personnes prudentes (qui vous donnent de sages avis de prudence).
En effet, l’humain de bon sens apporte toujours beaucoup à son ami fidèle.

[Avec le sens « en pensant à son entourage » du premier vers et le sens ‘obtenir pour soi’ de fá]
L’humain ne devrait pas se vanter de son entourage car cela est imprudent. Il devrait plutôt, quand cet entourage est rejoint par un ‘sage et silencieux’, être attentif à l’exemple de la prudence de ce sage.
En effet, quand il a beaucoup de bon sens, l’humain se procure toujours un ami fidèle.

Ainsi, en combinant les deux phrases à double sens, cette strophe peut être lue comme:

Il ne faut se vanter ni de sa sagesse ni de ses alliés.
Il faut écouter le sage qui est votre allié car il sait comment éviter le malheur.
Le sage ‘apporte beaucoup’ à son ami fidèle mais il sait aussi juger de qui est son ami fidèle.

 

 

********* 7. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Inn vari gestr              Lui, le précautionneux invité

er til verðar kemr        qui pour un repas vient

þunnu hljóði þegir,     en une fine écoute garde le silence [retient son souffle en gardant le silence]

eyrum hlýðir,              avec les oreilles il prête attention

en augum skoðar;       mais avec les yeux il voit [peut signifier le ‘voir’ du voyant]

svá nýsisk fróðra hverr fyrir.  ainsi furète l’instruit qui ‘en avant’. [Comme sjá fyrir = prophétiser, je lis : nýsisk fyrir = deviner les secrets]

 

[L’invité prudent vient pour un repas et retient son souffle en silence, tend l’oreille, voit avec (ou au-delà de) ses yeux, ainsi le savant découvre et devine.]

 

Commentaires sur le vocabulaire

Le sens normal du verbe skoða est simplement de ‘voir avec ses yeux’ mais le substantif associé, skoðan, est ‘une vision’ comme celle d’un visionnaire.
Le verbe hlýða signifie ‘écouter’ et il est utilisé aussi dans un sens religieux. Par exemple, dans le contexte chrétien, hlýða messu = écouter (assister à) une messe.
Le mot fyrir signifie ‘devant, en avant’. Mais associé à certains verbes, il ajoute un sens de prévision. Par exemple, sjá fyrir = voir en avant = prophétiser. C’est pourquoi je traduis nýsisk fyrir = fureter ‘en avant’ par ‘découvrir des secrets’.
Le mot fróðr signifie ‘l’instruit, le connaissant’ et recouvre toutes les sortes de connaissance. Il couvre donc les sens de ‘bien informé’, ‘ayant connaissance des lois de la nature et de la société’ etc. et, dans le contexte de la société germanique ancienne, le sens de ‘celui qui connait les mythes anciens et la magie’. Par exemple, pour dire que les lapons sont de grands sorciers, on dit qu’ils sont ‘fróðastir’. Pour parler de celui qui connait les sagas, on dit qu’il est sögu-fróðr.
Tous ces mots sont habituellement traduits dans leur acceptation profane, comme si le Hávamál parlait d’un ‘instruit’ au sens actuel du mot, ce qui est un anachronisme.

Commentaires sur le sens général de la strophe

Le premier vers dit que l’invité est précautionneux, c’est à dire attentif à ce qui l’entoure. Le dernier le qualifie d’instruit. Il faut comprendre que cet invité est attentif et instruit.
Dans ses traductions standards, cette strophe semble nous apprendre qu’il faut écouter avec ses oreilles et voir avec ses yeux, ce qui ne mérite certainement d’avoir été conservé précieusement pendant des siècles. Il est donc nécessaire de redonner aux mots le sens qu’ils portaient à l’époque ou le poème a été composé, c’est ce que j’ai essayé de faire au mieux dans l’explication en prose ci-dessus. Cependant, je sens que cela n’est pas encore suffisant.
Cette strophe nous donne une première description de ce qu’est un magicien.
Tout d’abord, il est instruit de tout, y compris des mythes de sa civilisation, des connaissances scientifiques des son époque et de ce que nous appelons la magie, c'est-à-dire au moins des conséquences lointaines et incertaines de nos actions.
Ensuite, il est silencieux. Cela veut évidemment dire qu’il se tait et écoute ce que disent les autres. Mais cela veut aussi dire aussi qu’il sait faire le silence en lui-même pour être capable de ressentir l’ambiance autour de lui.
Il écoute évidemment les sons autour de lui, mais aussi il sait écouter au-delà du bruit qu’ils font, les résonances subtiles que chacun de ces sons porte en lui.
Il voit évidemment les êtres et les choses qui l’entourent, mais il sait également voir au-delà des apparences.
Il observe et analyse, il furète comme dit le dernier vers, et ainsi il perce les petits secrets des autres, mais il découvre également la nature secrète de ses interlocuteurs.

Cette simple strophe, une fois remise dans son contexte, nous montre qu’il est bon d’essayer de se comporter en magicien mais, même sans chercher à faire des miracles, qu’il est incroyablement prétentieux de prétendre en être un.

 

********* 8. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

 

Hinn er sæll                Il [hinn = ‘celui-ci’, ‘celle-ci’ serait hin] est heureux (et ‘béni’)

er sér of getr               qui pour lui obtient

lof ok líknstafi;            louange (et permission) et líkn [=soulagement]-stafi [=fait de lettres – évidemment, les traducteurs classiques ne voient pas de runes ici !] ;

[Heureux et béni celui qui obtient louange et (connaissance des ) runes gravées;]

 

ódælla er við þat,        non-familier est ce que [ódælla við = inconnu, imprévisible. Anglais : ‘not dealt with]

er maðr eiga skal        qui l’humain posséder va [l’humain qui va posséder]

annars brjóstum í.      de l’autre les poitrines dans [dans les poitrines de l’autre]

[C’est imprévisible ce qu’un humain possède dans la poitrine de l’autre]

 

Traduction de Boyer

8. Heureux celui-là

Qui s'acquiert

Louanges et bonne réputation.

Plus suspect est

De tirer son inspiration

Du sein d'autrui.

 

Bellows’ translation

8. Happy the one | who wins for himself

Favor and praises fair;

Less safe by far | is the wisdom found

That is hid in another's heart.

 

 

Commentaires sur le vocabulaire

Sæll est encore aujourd’hui une formule de bienvenue pour dire quelque chose comme Salut ! Cet adjectif signifie ‘heureux, béni’.
Le mot lof (bien qu’il fasse penser au mot anglais love) a deux sens principaux 1. ‘louange’, 2. ‘permission’.
Líknstafi se lit líkn-stafi où líkn = ‘remède, soulagement, pardon’. Stafr a deux sens principaux 1. ‘un bâton ou une planche, 2. ‘lettres écrites, lettres magiques gravées, runes gravées’. Ce mot composé n’est pas signalé par Cleasby-Vigfusson, Bellows le traduit par ‘belles louanges’, Boyer par ‘bonne réputation’, Evans par ‘estime’. Je suppose que tous ces traducteurs ont compris un sens métaphorique de ‘bâton pour soulager’. Ce sens est évidemment possible mais, en restant près du sens habituel de ces mots, líkn-stafi peut aussi bien avoir le sens de ‘runes pour remèdes ou de soulagement’. Dans ce cas, le sens de lof peut aussi être celui ‘permission’ que de ‘louange’ : l’humain cité dans cette strophe peut être louangé pour sa connaissance des ‘runes remèdes’ ou bien il a acquis la ‘permission’ de les utiliser.
L’adjectif dæll signifie ‘gentil, familier, à l’aise’ et donc sa négation, ódæll signifie ‘méchant, étranger, mal à l’aise’. En conjonction avec la préposition við, il prendra plutôt de sens de ‘inconnu, imprévisible’.
Le verbe eiga signifie ‘posséder, avoir un devoir envers, être tenant de (= garder), être responsable de’. Il ne signifie certainement pas ‘tirer son inspiration de’ (Boyer) ou ‘mettre à jour’ (Bellows).

Commentaires sur le sens de la strophe

Relisez attentivement les deux traductions de Bellows et Boyer. Vous allez remarquer qu’il n’y a aucun lien logique entre les trois premiers vers et les trois deniers. Ou bien le scalde qui a écrit cela est un nul, ou bien il faut trouver un lien. Les traducteurs qui refusent totalement l’idée que la strophe puisse parler des runes ont visiblement été incapables de créer ce lien. Le Hávamál, comme son nom l’indique, est « La Parole du Haut, Ódhinn », et il est tout à fait normal que le Dieu magicien parle de magie, même si c’est par allusion. Dans la strophe précédente, ces allusions étaient cachées dans des paroles semblant un peu bêtes, dans cette strophe, elle est révélée par des contre-sens qui apparaissent si la magie est absente. En effet, les deux mots líknstafr et eiga semblent saugrenus comme si le scalde n’avait pas bien su ce qu’il disait si bien que les traducteurs doivent faire preuve de trésors d’ingéniosité pour donner quand même un sens prosaïque à la strophe.
L’humain dont on parle est ‘heureux’ et, dans ce cas, le sens ‘béni’ (il est béni des Dieux)

humain de connaissance est heureux quand il obtient la connaissance des runes, et l'éloge qui y est associé. Cette personne utilise une certain sorte de pouvoir magique, il/elle est un(e) sorci(ère)er. La connaissance et la puissance qu’il/elle possède sur le coeur (ou l'âme, ou l'esprit) de l'autre n’est pas connue, mais elle est certainement impitoyable.
Les traductions habituelles ne voient aucun message au sujet de la magie dans ce vers (voir cependant Evans ci-dessous).
Dans la première moitié, ils oublient tout simplement de traduire líknstafi et, comme le fait Bellow, donnent à la place les deux significations de lof : ‘faveur et éloge’.
Dans la deuxième moitié, ils comprennent eiga comme ‘se posséder soi-même’ (par conséquent ‘pour se cacher’ de Bellows). Sa signification réelle est diverse, on le trouve avec les significations: posséder, avoir (en parlant d'un conjoint ou d'un parent, d’ennemis ou d’amis), être lié, posséder, être autorisé à, garder, traiter. Toutes ces significations impliquent au moins un certain genre de lien spécial, d'intensité variable. C’est pourquoi j’exagère peut être l'intensité du lien en choisissant la signification de posséder'. En tous cas, la deuxième moitié de la strophe indique que le sorcier a un lien spécial avec quelque chose situé au sein d’une autre personne. Ceci rappelle fortement les sorcières condamnées pour leur ‘possession’ de l’âme de leurs victimes. Le mot employé ici pour décrire ce genre de possession est ódælla. Par lui-même il signifie ‘impitoyable ‘. En association avec við, il signifie ‘inconnu’. La manière qu’un sorcier a de posséder l'âme d'une autre personne est décrite ici comme mystérieuse et probablement rude.
Vous voyez ainsi que, à l’opposé de ce qu’Evans affirme (voir ci-dessous), les deux moitiés sont parfaitement adaptées l’une à l’autre quand leur sens magique est pris en considération.

 

Commentaires d’Evans

 

8

Les deux moitiés ne s'adaptent pas bien ensemble, car … ‘éloge’ et ‘faveur, jugements amicaux’ - comme lof et líknstafi sont traduits d’habitude - sont précisément des choses qu'on a annars brjóstum í [dans sa poitrine] … et donc le sens de ‘amour, affection, estime’ est mieux adapté ici que ‘éloge’ pour lof . … líknstafir peut aussi être compris comme ‘mots (magiquement) calculés pour gagner l'aide d’une autre personne’', un sens qui ne se justifie que dans une seule autre occurrence, Sigrdr. 5: fullr er hann ljóða ok líknstafa, góðra galdra ok gamanrúna …

 

 

********* 9. *********

 

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

er sæll                    Qui est heureux

er sjálfr of á                qui lui-même (ou elle-même) possède

lof ok vit, meðan lifir; louange (et permission) et sagesse, pendant qu’il vit;  

því at ill ráð                car au mauvais conseil  [car un mauvais conseil]

hefr maðr oft þegit      commence [est] l’humain souvent accepté [souvent l’humain accepte]

annars brjóstum ór.   de l’autre hors des poitrines. [venant du cœur d’un autre]

 

[Rappelez-vous que le strophe 8 dit qu’il est heureux celui qui reçoit: lof ok líknstafi;]

 

Commentaire:

(1ère conclusion) : Il est heureux celui qui possède sans avoir besoin de quelqu’un d’autre sa propre louange et sa propre sagesse car les humains acceptent volontiers les mauvais conseils venant des autres.

Mais je ne vois pas la deuxième conclusion (de Jónína) dans cette strophe, mais plutôt : il faut se méfier des conseils des autres car ils sont souvent mauvais pour vous.

 

 

********* 10. *********

Texte et traduction mot à mot en pseudo-français :

Byrði betri                              Un fardeau meilleur

berr-at maðr brautu at           ne porte l’humain sur un chemin rocheux

en mannvit mikit;                mais soit beaucoup de bon sens; [inné – par opposition au bon sens livresque]

[le meilleur fardeau que puisse porter l’humain sur un chemin escarpé est une bonne quantité de bon sens inné]

auði betra                               richesses meilleures

þykkir þat í ókunnum stað;    on pense cela dans une inconnue place;

[on pense que (c’est) la meilleure richesse dans un endroit inconnu]

slíkt er válaðs vera.                 ainsi qui de la misère être. [ainsi est-ce pour celui qui est dans la misère]

 

Commentaire:

Le sens propre de braut est ‘un chemin qui passe sur des rochers’. Ceux qui se sont balladés en montagne  connaissent bien ces endroits où le chemin disparaît pour être remplacé par des rochers plus ou moins plats et en général dominant une falaise. Par temps de brouillard c’est évidemment très dangereux et c’est en effet un « ókunnr staðr », un endroit inconnu.

Quant au dernier vers, « celui qui est de la misère » est en général compris comme ‘personne dépourvu de richesses matérielles’ alors que c’est clairement une allusion aux « richesses » dont parle le 4ème vers : en somme, le dernier vers signifie : « ainsi en va-t-il de celui qui est en grande difficulté. » Une autre interprétation peut aussi exister : vera peut aussi signifier ‘abri’. válaðs vera serait alors ‘le refuge de la misère’ ce qui n’a pas grand sens ici.

Et justement, le sens de la strophe est bien que pour se sortir de graves problèmes, on a plus besoin de ‘bon sens maternel’ que de richesses matérielles. De plus, le ‘bon sens acquis’ ne le tirera pas des difficultés inattendues qu’il rencontre.

Notez aussi que le poète parle des richesses matérielles aussi bien que de l’intelligence naturelle comme d’un fardeau à porter au long de notre vie !

Bien sûr, cela me fait penser au chant sibérien que je vous chante et qui dit que « la vie, les humains la portent et la supportent ».