Le Galdr du Corbeau d’Óðinn : HRAFNAGALDUR ÓÐINS

(aussi appelé : Forspjallsljóð)

CETTE VERSION  DATE DE 2002 

VOUS TROUVEREZ LA NOUVELLE VERSION DE 2015  ICI:

http://www.nordic-life.org/MNG/HRAFrNouv.htm

 

English version also available on this site

 

 

Le Galdr du Corbeau d’Óðinn est un poème dont on ne sait pas s’il a été écrit avant le 14ème siècle ou bien si c’est une composition du 16ème siècle. Mon but n’est pas de discuter ce point, mais de comprendre ce que l’auteur inconnu a voulu dire. Ce poème est connu pour être peu intelligible, justement. Comment puis-je espérer faire mieux que des prédécesseurs dont la compétence en Vieux Norois est incomparablement supérieure à la mienne ? Je vais partir de principes différents.

D’abord, je trouve qu’il y a une recherche un peu scolaire, chez les universitaires spécialistes de la langue scaldique, de l’unicité de sens. Cela me fait penser aux professeurs de Latin qui nous donnaient une mauvaise note quand nous ne traduisions pas comme eux. Si les poèmes scaldiques étaient à un seul sens, ils seraient ennuyeux au possible, et je ne vois pas pourquoi on ne les laisserait pas à leur noble poussière. Il se trouve que le peu que j’ai pu traduire moi-même est passionnant car on découvre une telle multiplicité de sens que ça en est un peu étourdissant, au contraire. Dans la limite de mes moyens, et quand cela affecte le sens du poème, j’essaierai de vous faire participer à cette multiplicité.

Ensuite, un poème scaldique est censé refléter assez étroitement les mythes scandinaves tels que nous les connaissons par ailleurs au travers des poèmes scaldiques, eddiques, des sagas et de l’œuvre admirable de Snorri Sturluson. Ce poème dévie évidemment de cette norme, il ne faut pas chercher à l’y rattacher systématiquement. Mon hypothèse de travail est qu’il s’agit d’une version tragique inconnue (ou imaginée par l’auteur) du mythe des pommes de jeunesse. Le point de départ en est le même : la déesse Idun (Íðunn) quitte le séjour des Ases, Asgard (Ásgarðr). La suite n’a rien à voir avec ce mythe connu et se rattache évidemment à celui du Ragnarõk, comme nous le verrons (nous notons le ‘o cédille’ par õ).

Enfin, un poème scaldique n’est pas censé être un manifeste féministe. Voir ce poème sous cet angle permet à mon avis d’en comprendre tous les aspects.

 

Cette version utilise deux des versions de ce poème que l’on trouve sur la toile:

            la version de Thorpe, http://www.squirrel.com/squirrel/asatru/hrafnagaldr.txt

la version de Eysteinn Björnsson et William P. Reaves, http://www.hi.is/~eybjorn/ugm/hrg/main.html

Cette dernière version a maintenant disparu et se retrouve partiellement à l’adresse : http://www.hi.is/~eybjorn/, avec un lexique spécialisé qui présente le point de vue de Björnsson. J'ai utilisé la version en Vieux Norois donnée par ce site. Une autre version en Vieux Norois est aussi donnée à http://home.nvg.org/~gjerde/norn/Bugge/forspjal.html.

 

On peut aussi consulter la traduction anglaise de: http://www.stavacademy.co.uk/mimir/elder1.htm.

Enfin, la toile présente également une version un peu bizarre due à Elsa-Brita Titchenell, http://www.theosociety.org/pasadena/odin/odin-27.htm.

 

Je remercie beaucoup W. Reaves qui m’a fait de nombreux commentaires que j’ai inclus dans cette version.

Il arrive que je propose une traduction différente de la leur, presque toujours avec une discussion de la raison pour laquelle je le fais. Mes sources pour proposer des interprétations nouvelles ne sont malheureusement pas traduites en français. La principale est le fameux dictionnaire de Jan de Vries, Altnordisches etymologisches Wörterbuch, Leiden 1961. J’utilise aussi le Kurzes Wörterbuch que Hans Kuhn a associé à son édition du Codex Regius (Carl Winter-Universität Verlag, 1968) qui fait le sommaire du sens des mots tels qu’il les comprend dans l’Edda poétique. De même, l’anthologie de la poésie scaldique de Kock et Meissner, Skaldisches Lesebuch (Max Niemeyer Verlag, 1931), comporte un lexique spécialisé à la langue des scaldes, Teil 2 : Wörterbuch (217 pages). Le dictionnaire en danois (malgré son titre en latin) de Sveinbjörn Egilsson, Lexicon Poeticum Antiquae Linguae Septentrionalis, a été réédité par Finnur Jónsson comme Ordbog over det norsk-ilsandske Skjalesprog Copenhague, 1931. Il est arrivé que je ne puisse pas trouver certains mots dans ces dictionnaires, j'ai alors utilisé An Icelandic-English dictionary de Cleasby, Oxford Universty Press, 1962.

Pour les poèmes scaldiques en général, on dispose, à ma connaissance, de trois anthologies complètes et de trois incomplètes. La datation du Galdr du Corbeau d’Óðinn étant discutée, ce poème n’est pas inclus dans ces anthologies.

1. On trouve sur le web un monumental travail, encore en cours, d’édition des poèmes scaldiques du Moyen Âge scandinave, mais sans traduction, à http://www.skaldic.arts.usyd.edu.au/.

2. L’anthologie la plus complète est celle de Finnur Jónsson Den norsk-islandske Skaldedigtning qui contient une édition des poèmes en Vieux Norois, avec les variantes observables selon les manuscrits (volumes A1 et A2), une édition de synthèse avec une proposition d’ordre ‘normal’ des mots et une traduction en danois (volumes B1 et B2).

3. L’anthologie concurrente, celle de Ernst Kock, Den norsk-isländska skaldediktningen, Gleerups Förlag, Lund, vol. 1 :1946, vol. 2 : 1949, présente les choix de Kock quant aux émendations à effectuer.

4. Celle de Kock et Meissner ne présente que quelques strophes des œuvres les plus célèbres (en Vieux Norois, pas de traduction), mais essaie de donner un exemple de la poésie de chacun des poètes connus. Environ 130 poètes sont représentés. Cette anthologie est très incomplète mais constitue une sorte de critique à l’édition de Jónsson à laquelle elle réfère implicitement. Elle sert essentiellement de support au dictionnaire cité plus haut.

5 et 6. Deux anthologies très partielles sont les suivantes. En français, celle de P. Renauld-Krantz Anthologie de la poésie scaldique ancienne Paris Gallimard, 1964. En anglais, E. O. G. Turville-Petre Scaldic poetry, Clarendon Press, 1976.

A part les anthologies, les livres de L. M. Hollander (The skalds, 1968) et de R. Boyer (La poésie scaldique, 1990) présentent des exemples de traductions et des explications détaillées de la structure de la poésie scaldique.

Pour les kennings, j’utilise ce qui semble être encore de nos jours le travail le plus complet, celui de Rudolf Meissner Die Kenningar der Skalden, Berlin 1921.

 

01

Alföður orkar,

Le Père de tous a capacité,

álfar skilja,

les Elfes ont esprit d’analyse,

vanir vitu,

les Vanes ont connaissance,

vísa nornir,

les Nornes font signe,

elur íviðja,

Iviðja engendre,

aldir bera,

les humains portent,

þreyja þursar,

les Thurses se languissent,

þrá valkyrjur.

les Valkyries s’impatientent.

 

Cette première strophe regorge d’allusions sans doute immédiatement compréhensibles au lecteur de l’époque. Je vais tenter d’en expliquer quelques-unes unes. Pour faire court, j’ai quelquefois simplifié abusivement les mythes.

 

Óðinn est considéré comme le père de tous les dieux appelés les Ases, donc il est le ‘père de tous’. Les premiers humains, Asc et Embla tels que les décrits la Võluspa, strophe 17, avant qu’ils ne reçoivent leur humanité, ont comme première (absence de) propriété, celle d’être lítt megandi, c’est à dire ‘de peu de capacité’. Óðinn est le modèle de l’homme nordique, il a donc essentiellement capacité (d’agir). Le verbe orka signifie travailler, être capable. On pourrait discuter à l’infini pour savoir si j’ai raison ou pas de traduire orka par être capable plutôt que par le plus classique ‘agir’, ‘travailler’. Il est certain que l’auteur de ce poème tenait pour acquis que ses lecteurs avaient une excellente connaissance de la Võluspa (nous en verrons une preuve évidente plus loin) et donc qu’ils pouvaient mettre en rapport le orka d’Óðinn et le lítt megandi de Asc et Embla.

Les Elfes sont des divinités en fait peu connues, et peu différentes des nains (qui ne sont certainement pas de petits êtres difformes comme dans l’imaginaire moderne). Les elfes sont souvent considérés comme les serviteurs ou les compagnons des Dieux. Le verbe skilja signifie diviser, séparer (et même divorcer), apercevoir, comprendre. Cette faculté est décrite dans notre langage par le mot : analyse (à l’opposé de synthèse). C’est pourquoi le poème dit qu’ils ‘analysent’.

            Les Vanes sont des Dieux de la génération précédente à celle des Ases. Ils ont fait la guerre aux Ases avant de conclure une paix avec eux. Ils sont en effet très savants, et ils sont aussi possesseurs de l’art du seið ou seiðr, une méthode de chamanisme qui leur est propre et qui leur permet d’avoir connaissance de tout. Le verbe vita signifie connaître, recevoir de la connaissance.

Notez que la guerre entre les Vanes et les Ases est appelée dans la Võluspa (strophe 21) une fólcvíg, c’est à dire une guerre du peuple, non pas une guerre ordinaire.

Les Nornes sont trois géantes maîtresses du destin des humains et des Dieux, elles sont craintes même des Dieux, elles connaissent le passé et forgent le futur, qui leur est donc révélé et elles peuvent le montrer, ‘en faire signe’. Vísa, en temps que verbe, signifie montrer, faire signe.

Iviðja (‘habitante des bois’), sans doute la mère du loup Fenrir, est une géante qui a engendré quantité de monstres.

            Le verbe bera signifie supporter, porter, apporter, conduire, découvrir. Les humains supportent, portent, apportent, conduisent, découvrent leur destinée. Ceci est un caractère majeur des mythes nordiques. Les premiers humains, Asc et Embla tels que les décrits la Võluspa, avant qu’ils ne reçoivent leur humanité, ont comme seconde (absence de) propriété, celle d’être ørlõglausa , sans ørlõg , sans destinée. Le concept de ørlõg a ceci en commun avec la destinée des Grecs que personne ne peut échapper à son destin. Dans le contexte nordique, cependant, les humains portent leur destinée plus qu’ils ne la supportent. Ils la portent avec plus de fierté et même d’insolence qu’ils ne la supportent avec fatalisme. C’est pourquoi le poème dit qu’ils portent (leur destinée), et non qu’ils (la) supportent.

Le mot ørlõg est le pluriel de ørlag = ør-lag. ør est un préfixe signifiant ‘hors de’ (allemand : ‘aus’, anglais : ‘out’) et lag signifie ‘quelque chose de couché’ qui a évolué en ‘legen’ en allemand et ‘lay’ en anglais . Qu’est devenu ørlag dans deux langues germaniques, l’anglais et l’allemand ?. En allemand, on a le verbe ‘auslegen’ : étaler (de la peinture) et éditer (un livre) . En anglais, curieusement, le mot ‘outlay’ : dépense, investissement a pris un sens assez lointain alors que ‘layout’ : disposition, agencement, et ‘to lay out’ : étaler, présenter, concevoir, ressemblent à l’allemand ‘auslegen’.

La peinture, les murs, le livre existent d’abord, on les étale, agence, édite ensuite.

Tout cela signifierait que les Nornes agencent notre destinée à partir de pièces existantes : elles sont les éditrices du livre de notre vie, mais elles n’en sont pas les auteurs. Le futur leur est révélé, comme dit le poème, mais elles ne le créent pas.

Les Thurses sont des géants désignés sous ce nom quand on veut insister sur leur force, leur résistance, et leur méchanceté. Ils languissent le moment où Heimdall va sonner de son cor (ce qui arrive à la fin du poème) afin d’annoncer ‘le début de la fin’, le Ragnarõk où ils attaqueront les Dieux une dernière fois. Le verbe Þreyja signifie se languir douloureusement (sens donné par Kuhn) , attendre, se languir, passer le temps.

            Les Valkyries sont les servantes d’Óðinn en tant qu’il est le Dieu des batailles, elles choisissent ceux qui vont mourir. Elles sont impatientes du temps des batailles où elles exercent leur pouvoir.

Þrá signifie se languir, mais il signifie aussi, de façon un peu ambiguë, langueur, ferveur, plainte.

 

 

02

 

Ætlun æsir

Les Ases se doutèrent

illa gátu,

qu’un plan mauvais se préparait,

veður villtu

Le vent, il fut troublé

vættar rúnum;

par les Esprits avec les runes;

Óðhræris skyldi

D’Óðhrærir en charge

Urður geyma,

fut Urðr d’observer,

máttk at verja

puissante est-elle à le protéger

mestum þorra.

du pire des hivers.

                                 

Les Ases sont les Dieux Nordiques principaux. Urðr est une des trois Nornes. Óðhrærir est l’hydromel de la poésie, dont on boit pour acquérir la connaissance, il est aussi connu sous le nom de Ódrœrir.

Les runes, un des éléments principaux de la magie nordique sont en train d’être utilisées par certains êtres pour remplir le vent de confusion. La norne Urðr monte la garde pour protéger la source de la connaissance.

Les êtres qui ont connaissance des runes sont énumérés dans l’Edda poétique (Hávamál, strophe 143). Óðinn est le premier d’entre eux, mais il joue ici un rôle de maintien de l’ordre ancien, et non de perturbateur, on ne peut donc pas l’accuser, ni aucun des Ases, de troubler le vent. Par contre, on peut soupçonner l’un des autres êtres capables de se servir des runes : les géants, les elfes, les nains, les humains, ou encore les Nornes.

                                                          

03

 

Hverfur því Hugur,

Hugr disparaît

himna leitar,

à la recherche des cieux,

grunar guma

ils suspectent, les humains,

grand ef dvelur;

la destruction, s’il tarde;

þótti er Þráins

La pensée de Þráinn

þunga draumur,

est un rêve épais,

Dáins dulu

le rêve de Dáinn

draumur þótti.

apparaît mystérieux.

 

La phrase “ils suspectent, les humains la destruction, s’il tarde” signifie que les humains suspectent la destruction si Hugr tarde.

Hugr est sans doute Hugin, ‘la Pensée’, un des corbeaux d’Óðinn avec lesquels il parcourt le monde.

Þráinn est un nain. Dáinn est un nain ou un elfe, dont le Hávamál, s. 143, dit qu’il a gravé les runes pour les elfes.

La pensée des nains s’engourdit

 

04

 

Dugir með dvergum

Les pouvoirs des Nains

dvína, heimar

s’effritent, les mondes

niður að Ginnungs

en bas dans Ginnung

niði sökkva;

s’enfoncent dans l’abysse;

oft Alsviður

Souvent Alsviðr

ofan fellir,

tombe de là-haut,

oft of föllnum

souvent, il réunit

aftur safnar.

ceux qui sont tombés.

 

La Võluspa appelle ginnunga le gouffre originel d’où l’univers va sortir au cours de sa création. Il y a ici une allusion à un retour à ce vide originel.

Alsviðr est un des chevaux qui tirent le soleil.

Les nains sont présentés maintenant comme des êtres divins chargés de maintenir le monde en place puisque le monde retourne au chaos originel quand leur pouvoir s’effrite. On comprend pourquoi la strophe précédente insiste sur le fait que leurs rêves deviennent peu clairs.

                                 

05

 

Stendur æva

Tenir ne peuvent

strind né röðull,

Terre ni Radiance,

lofti með lævi

des atmosphères pleines d’imposture

linnir ei straumi;

forment des courants incessants;

mærum dylst

Est dissimulée dans la glorieuse

í Mímis brunni

fontaine de Mímir

vissa vera;

de toute sagesse le séjour;

vitið enn, eða hvað?

Sais-tu déjà, ou quoi?

 

La fontaine (ou puits) de Mímir est située au pied de l’arbre du monde, et d’où coule toute sagesse.

La strophe parle déjà du vent, rendu confus par les runes, et la strophe 1parlera encore d’un vent mauvais ‘de géante’: ce concept paraît dominant dans le poème. Le mot lopt ou loft signifie loft (comme on dit en franglais moderne), balcon, atmosphère, air.

La Võluspa demande aussi plusieurs fois: “vitoð ér enn, eða hvat?” (désires-tu en savoir plus, ou quoi?). On dirait qu’ici le poète a désiré parodier une fois cette expression, en demandant maintenant, presque avec les mêmes mots: “As-tu déjà compris ce qui va arriver?” Bien entendu, le lecteur de l'époque connaissait ces mythes parfaitement bien, et savait ce qui allait arriver!

                                 

06

 

Dvelur í dölum

Elle reste dans la vallée

dís forvitin,

la Dise avide de connaissance,

Yggdrasils frá

d'Yggdrasill

aski hnigin;

du frêne tombée;

álfa ættar

De race elve,

Íðunni hétu,

Íðunn était son nom,

Ívalds eldri

d’Ívald la plus jeune

yngsta barna.

de l’ancienne portée.

 

Ívald est un patriarche Elf ; on appelle souvent les elfes, les enfants d’Ívald.

On peut traduire dis par ‘femme’ et forvitin par ‘curieuse’ si on désire renvoyer Íðunn à ses casseroles et ses papotages de bonne femme. Je suppose que la poétesse voulait que cette interprétation soit possible, mais je vais expliquer maintenant pourquoi mon interprétation est beaucoup plus probable.

 

Cette strophe est une des charnières du poème.

Une Dise est une divinité féminine qu’on rapproche très souvent des Nornes. D’ailleurs un poème germanique, un des charmes de Mersebourg rappelle que les dis sont de nature divine : Eiris sazun idisi, sazun hera duoder” (autrefois l’Idisi (dis) était assise, ici et là assise).

Elle était ‘assez haut’ dans Yggdrasill dont elle est tombée, on peut donc supposer qu’elle vivait avec les Dieux dans Ásgarðr, qui se trouve en hauteur dans Yggdrasil. Elle est de la race des Elfes et elle est la plus jeune de sa génération qui est cependant antique. Enfin, on peut supposer que c’est à cause de son ‘avidité de connaissance’ qu’elle est tombée, mais on n’en saura pas plus dans la suite.

Ceci exclut qu’elle soit une des trois Nornes, et en particulier qu’elle soit Urdr, la Norne de l’avenir. En effet, Urdr n’est pas de race elfe mais de la race des géants, et elle ne vit pas dans Ásgarðr.

Enfin, le poème dit que son nom était Íðunn (sans doute: tant qu’elle vivait avec les Ases). Íðunn est le nom de la femme de Bragi, le Dieu poète, et qui est détentrice des pommes qui empêchent les Dieux de vieillir. Les commentateurs ont vu dans ce poème une sorte de continuation d’un mythe où Íðunn est enlevée, avec ses pommes, par un géant. Comme la suite du poème le montrera, on ne parle pas du tout de cela dans ce poème, et donc cette interprétation est clairement fausse. Par contre, rien n’interdit qu’on ait là une version du départ d’Íðunn, très différente du mythe de la perte de pommes de la jeunesse. Maintenant Íðunn, au lieu d’emporter ses pommes avec elle, emporte une forme d’esprit, l’avidité à connaître, qui manifeste d’un autre pouvoir. Il est possible que nous ayons ici la version tragique de la version comique plus classique, où les Ases sont ridiculisés et où Íðunn apparaît comme une petite sotte.

Le nom d’Íðunn est très important puisque ce nom va varier pour désigner la fonction nouvelle qu’elle exerce. Il est classique de comprendre Íð-unn : pour-toujours-jeune. Íð signifie travail, réalisation. De plus, traduire unn par jeune revient à le modifier en ungr = jeune, alors que unna signifie aimer et unnr signifie épée et peut être un nom d’Óðinn (alors appelé ‘le bien-aimé’). Enfin, unnr ou uðr signifient la vague (Kock et Meissner ne donnent que ce sens). De plus, nous avons une indication sur la façon dont le unn devrait se comprendre puisqu’un poète, Þjóðólfr ór Hvini, le découpe volontairement dans son Haustlõng :

þá vas Ið með jõtnum / unnr [ou, selon les éditeur de ce poème: uðr] nýkomin sunnan; (alors Ið-unnr venant du sud arriva chez les géants).

Donc Íðunn peut signifier la réalisation, la complétion, la finalité de la vague. En l’absence d’un génitif clairement indiqué, il n’est pas possible de l’affirmer, mais son sens normal serait même la vague de la finalité. En tous cas, qu’Íðunn signifie réalisation de l’épée, de la vague, de l’amour, ou à l’inverse, l’amour, la vague ou l’épée de la réalisation, tous font sens, mais aucun n’évoque particulièrement le maintien de la jeunesse, visiblement inspiré par le mythe des pommes de jeunesse.

                                                          

07

 

Eirði illa

Se plaisait fort peu

ofankomu,

celle venue depuis là-haut,

hárbaðms undir

du très haut arbre

haldin meiði;

maintenue sous l’arbre;

kunni síst

N’appréciait pas du tout

að kundar Nörva,

chez les filles de Nörvi

vön að værri

en manque d’un meilleur

vistum heima.

logement chez elle.

 

L’arbre très haut est l’arbre du monde, au pied duquel se trouve la fontaine de Mimir, évoquée dans la strophe 5.

Nõrvi est le père de Nuit, c’est à dire qu’elle est chez ‘Nuit’. Les deux mots baðmr et meiðr signifient ‘arbre’. Íðunn est donc maintenue (le sens propre du verbe halda, p. p. haldinn, est de ‘tenir dans la main’) sous l’arbre du très haut arbre.

Cette strophe est d’apparence anodine : Íðunn semble, au début, regretter d’être tombée dans le monde décrit comme fait de nuits éternelles. Cependant, comme dans les strophe suivantes elle va refuser de revenir, c’est que les avantages de ce nouveau monde sont suffisamment importants pour contrebalancer ce déplaisir initial.

                                 

08

 

Sjá sigtívar

Virent les Dieux victorieux

syrgja Naumu

La peine de Nauma

viggjar að véum;

Dans les places sacrées du cheval;

vargsbelg seldu,

Une peau de loup à elle donnée,

lét í færast,

elle s’en couvrit,

lyndi breytti,

changea sa façon de penser,

lék að lævísi,

prit plaisir ‘à la calamité’,

litum skipti.

son aspect modifia.

 

“Les Dieux victorieux” est une formule toute faite, mais peut exprimer aussi une ironie du fait que le poème décrit leur défaite plutôt que leur victoire.

“les places sacrées du cheval” c’est à dire le temple du cheval. Ici, le cheval est vu comme un bel animal sauvage et non pas comme les loques, certes encore belles, que nous en avons fait.

varg signifie ‘loup, malfaisant, banni’ : Íðunn est bannie du séjour des Dieux et elle devient en même temps une sorcière malfaisante. On peut admirer le raccourci !

“son aspect modifia” ne fait que suivre l’ordre des mots du poème : elle modifia son aspect.

Íðunn change donc de nom, et même de personnalité. Nauma est un nom de géante, d’île ou de rivière signifiant l’étroite, la maigrichonne. Ce nom semble aussi étymologiquement lié à la rune Nauð, la rune de la nécessité : Íðunn aurait-elle perdu son embonpoint de déesse et pris l’aspect décharné de la nécessité ? En tous cas, les deux premiers vers sont la suite de la strophe précédente, mais le reste de la strophe va manifester du changement de Íðunn en Nauma.

Elle se met à pratiquer un art, celui des changeurs de formes, qui semble avoir été interdit dans Ásgarðr. Qu’elle prenne plaisir à pratiquer cet art qualifié de calamiteux par le poète fait d’elle un être nouveau. Elle devient donc une sorcière, une võlva comme les Vikings appelaient ces femmes capables des plus grandes prouesses chamaniques. Ces pouvoirs chamaniques font l’objet de railleries ou d’insultes systématiques dans les sagas et les inscriptions runiques, il n’est donc pas étonnant qu’on les appelle ici une calamité.

Dans la Võluspa, c’est justement une võlva qu’Óðinn consulte, et ici c’est une ancienne elfe, devenue võlva. Nous verrons qu’elle refusera de répondre aux questions. Non seulement elle quitte les joies d’Ásgarðr, puis elle prend plaisir à sa nouvelle condition, mais elle va jusqu’à montrer de l’indépendance en refusant de répondre aux questions d’Óðinn ! Mon opinion est que si on trouve que cette attitude est en effet scandaleuse, on ne pourra pas comprendre le poème, alors que si on la trouve normale, le poème est relativement clair. C’est pourquoi il ne me semble pas impossible du tout que ce poème ait été écrit par une poétesse, et une poétesse visiblement exaspérée par les sous-entendus constants de la poésie scaldique sur la supériorité des valeurs ‘masculines’ de résistance physique, de courage au combat etc. Ce poème insiste sur l’importance de la valeur ‘féminine’ de l’avidité pour la connaissance. Cette dernière phrase pourrait être comprise comme ironique par certains, alors que les sagas montrent parfaitement bien que dans la société moyenâgeuse islandaise, il est usuel de considérer que les ‘femmes-sages’, (qu’on appellera sorcières plus tard), sont des puits de connaissance.

                                 

09

 

Valdi Viðrir

Viðrir sélectionna

vörð Bifrastar

le gardien de Bifrõst

Gjallar sunnu

du soleil sonnant

gátt að frétta,

(à) l’ouverture demander

heims hvívetna

du monde partout

hvert er vissi;

où elle savait de cela;

Bragi og Loftur

Bragi et Loftr

báru kviðu.

portaient témoignage.

 

Viðrir est un des nombreux noms d’Óðinn, signifiant ‘celui qui règne sur le temps (le temps qu’il fait)’.

Bragi est le dieu de la poésie, et le mari d’Íðunn. Loftr (=‘l’aérien’, ‘celui du loft’) désigne Loki.

Bifrõst est le pont qui relie Ásgarðr aux autres mondes. Son gardien est Heimdall. Heimdall doit donc descendre aux enfers pour interroger cette nouvelle võlva qu’est devenue Íðunn. Pour faire bonne mesure, on lui adjoint l’ancien mari d’Íðunn qui pourra peut être la convaincre de parler, et Loki dont l’intelligence peut toujours servir au cours d’une telle mission diplomatique.

Heimdall possède un cor, le Gjallarhorn, ce qui signifie : le cor hurlant. Gjõll peut être aussi le nom d’une rivière souterraine, ou le nom de la dalle de pierre à laquelle le loup Fenrir a été enchaîné. Cependant, son sens normal (celui donné par Kock & Meissner) est de ‘le bruyant, le hurlant, le bruit de la bataille’. On peut voir donc gjallar comme le génitif de gjõll, ce qui donne ‘du soleil de gjõll’, ou bien lire Gjallarsunnu, ‘du soleil bruyant’. Une confusion supplémentaire vient de ce que võrð signifie la femme, et que võrðr signifie le gardien. Il est clair qu’appeler Heimdall võrð, c’est émettre des doutes sur sa virilité. Enfin, pour compléter la confusion, le génitif sunnu peut être raccordé à võrð ou bien à gatt ( = l’ouverture d’une porte) qui est une façon classique en poésie de parler d’une femme, façon dont les sous-entendus sexuels sont évidents. Je ne vous donne pas toutes les combinaisons de sens possibles. J’ai choisi ‘le gardien de Bifrõst’ et ‘l’ouverture du soleil sonnant’, mais il faut lire une sorte de bouillonnement de sens différents, bien entendu intraduisible.

                                 

10

 

Galdur gólu,

Ils gueulèrent le galdr,

göndum riðu,

ils chevauchèrent des bâtons (magiques),

Rögnir og Reginn

Rõgnir et Reginn

að ranni heimis;

vers la demeure de Terre;

hlustar Óðinn

Óðinn écoute

Hliðskjálfu í;

dans Hliðskjálf;

leit braut vera

observe des voyageurs

langa vegu.

le lointain parcours.

 

gola est un nom féminin signifiant ‘le vent, le gros intestin’, et peut être aussi un verbe signifiant ‘hurler’.

Le galdr est un chant-hurlement magique à base de runes.

Il existe une expression classique proche de celle utilisée ici, renna gõndum, qui signifie voyager comme une sorcière. gandr signifie ‘bâton magique, magie, loup’ et gõndum en est le datif pluriel. Le balai des sorcières de l’inquisition doit être issu de cette image. . Ce mot est utilisé pour designer deux monstres: Jõrmungandr, ‘l’immense bâton magique’ (voir une discussion du sens exact de ce mot ci-dessous avec la strophe 25) qui entoure le monde des humains, et Vánargandr, un nom donné au loup Fenrir

Hliðskjálf est une tour placée dans Ásgarðr.

rõgnir peut être un nom d’Óðinn mais signifie essentiellement ‘le prince, le maître’. regin signifie ‘le donneur de conseil’, et par extension, ‘les Dieux’.

ranni heimis peut être traduit par ‘la demeure de Terre’ ou par ‘la demeure de Heimir’, où Heimir est le nom d’un géant . Tous deux font allusion à un monde inférieur, celui où Nauma vit maintenant.

 

Titchenell et Thorpe traduisent de sorte qu’on comprenne que Heimdall, Bragi et Loki ont pratiqué la magie pour voyager, alors que Björnsson et Reaves s’élèvent contre cette interprétation puisque la pratique de la magie est strictement interdite dans Ásgarðr. De plus, un fameux poème eddique, la Lokasenna (‘les chamailleries de Loki’) met sur le même plan Loki pour avoir eu un poulain alors qu’il s’était transformé en jument, et Óðinn pour avoir “battu le tambour comme un sorcier”. Accuser un homme de pratiquer la sorcellerie est une insulte classique, avec même parfois des sous-entendus graveleux relatifs au plaisir ressenti par l’homme en train de se faire sodomiser. Comme le texte est ambigu, on peut comprendre que Heimdall, Bragi et Loki ont pratiqué la magie, ou bien que des géants sont venus les chercher en pratiquant la magie. Cette dernière interprétation est tout à fait possible, d’autant que nous retrouverons dans la strophe 17 une certaine confusion entre les géants transporteurs et les Dieux transportés.

Que la poétesse n’ait pas été consciente de cette ambiguïté me paraît tout à fait impossible, et donc j’y vois une insulte voilée vis à vis des Dieux, principalement de Heimdall qui a déjà été appelé võrð Bifrastar, ‘la femme de Bifrõst’, dans la strophe 9 et dont on verra par la suite qu’il se comporte guère comme un fier guerrier.

 

11

 

Frá enn vitri

De la sage, encore, [aussi : Demanda le sage]

veiga selju

Donneuse des pouvoirs, [aussi : à la serveuse de boisson forte]

banda burður

Des Dieux le descendant

og brauta sinnar;

Et ses compagnons de route (demandèrent),

hlýrnis, heljar,

Du cieux la structure, des habitants de Hel

heims ef vissi

Du monde si elle savait

ártíð, æfi,

Du début des temps, de l’éternité,

aldurtila.

De la mort.

 

Le texte est encore une fois admirablement ambigu. Soit un sage (Heimdall) demande à une servante comment l’univers est structuré (l’interprétation classique), soit c’est une sage à qui ces questions difficiles sont posées, selon mon interprétation.

L’interprétation que je donne en premier vient de l’interprétation suivante du sens des mots : frá = de, au sujet de ; enn = encore; vitri = dat. de l’adjectif vitr = intelligent;

De veiga = f. gen. plur. de veig: ‘puissance, pouvoir, boisson forte, femme, or’, je choisis le sens ‘pouvoir, puissance’ alors que les autres interprétations choisissent ‘boisson forte’. selja en tant que nom féminin signifie un saule, ce qui est une image classique pour une femme, et en tant que verbe ‘donner possession’. Ces sens s’accordent parfaitement bien avec une ‘donneuse de pouvoir’, une femme puissante qui vous accorde une grâce.

L’interprétation entre parenthèse est celle des autres traducteurs. frá est vu comme le prétérit de fregna : demander, recevoir de l’information. Si on choisit cette interprétation, alors enn devient une forme archaïque de inn, ‘le’, et vitri une nominalisation en masculin nominatif faible de vitr, ‘sage’, et c’est le sage qui demande quelque chose. Ce sage est évidemment Heimdall puisqu’il est chargé de demander quelque chose. D’où la traduction classique : “Demanda le sage (Heimdall) à la serveuse d’hydromel etc.”

Et voilà notre Íðunn-Nauma remise à sa place de bonne femme qu’elle n’aurait jamais dû quitter ! Bien entendu, ce sens est parfaitement possible, et je crois, il est même le premier sens à comprendre de ces vers. Mais il est justement à double sens, et la petite serveuse d’hydromel est aussi, et tout autant, la sage donneuse de pouvoir. Au lecteur de décider la version qui lui plaît le plus. Bien entendu, je vois ici un clin d’œil de l’auteur du poème à ses lecteurs ‘non-machos’.

(Clin d’œil à MES lecteurs : en passant ce texte au correcteur d’orthographe, celui-ci a détecté une faute de français et me propose de corriger ‘la sage’ en ‘le sage’. Ne me dites pas que ces préjugés sont des vieilleries dépassées !°).

 

12

 

Né mun mælti,

Elle tut sa pensée,

né mál knátti

ni pu parole

Gefjun greiða,

Gefjun prononcer,

né glaum hjaldi;

ni émettre des bruits joyeux;

tár af tíndust

Des larmes jaillirent

törgum hjarnar,

des boucliers du cerveau gelé,

eljunfaldin

la puissante était

endurrjóða.

privée de sa rougeur.

 

Les boucliers du cerveau sont les orbites. Gefjun est le nom d’une déesse. Elle prend la parole juste après Íðunn dans Lokasenna. Gefn est un nom pour Freya signifiant ‘celle qui donne’. Gefjun signifie sans doute ‘la charitable’ car l’origine probable de ce nom est une racine germanique signifiant ‘charité’, et, pour une plante, ‘prospérer’.

Pour mieux comprendre le sens de cette strophe, rappelons que la Võluspa nous dit que l’humanité fut donnée à Ask et Embla par trois Dieux.

 

õnd gaf Óðinn,

óð gaf Hœnir,

lá gaf Lóðurr

oc lito góða.

souffle donna Óðinn,

fureur donna Hœnir,

rougeur de vie donna Lóðurr

et couleur bonne.

óð signifie ‘la fureur’ qui peut être pris dans le sens de ‘fureur de vivre’ ou même plutôt de ‘fureur poétique’.

est habituellement traduit par ‘sang’, mais Kuhn donne explicitement Lebensröte, rougeur de vie.

 

Cette strophe nous dit donc que Íðunn-Nauma, devenant Gefjun, est devenue charitable et puissante mais elle a perdu son humanité : elle ne peut plus parler car elle n’a plus de souffle, elle pleure et perd donc sa fureur de vivre, et elle perd ses “bonnes couleurs”, elle est privée de , de couleur rouge. Aucune des autres traductions n’accepte de voir l’évidente rougeur de rjóða (= rougir, couvrir de sang), c’est pourquoi j’ai cru nécessaire d’appeler la Võluspa à ma rescousse.

Gefjun est donc l'incarnation d'Íðunn vue maintenant comme une võlva chargée d'annoncer l'avenir. Ce qu'elle pressent est tellement affreux qu'elle est incapable de l'exprimer. Le poème dit clairement qu'elle ressent quelque chose, elle est maintenant dominée par son pouvoir chamanique, elle est, au moins partiellement, privée de son humanité.

 

Un mot de cette strophe mérite une analyse plus profonde. Il s’agit de hjarnar qui peut venir de deux mots différents.. Hjarni est ‘le cerveau’ et hjarn est ‘la neige glacée’. Chacun des deux a hjarna pour génitif pluriel si bien que la forme hjarnar est mystérieuse dans ce poème, comme le remarquent Björnsson et Reaves. Le ‘bouclier arrondi du cerveau’ est un kenning tellement classique qu’il est normal de considérer que hjarnar soit une forme atypique du génitif pluriel de hjarni. Mais hjarn, utilisé ironiquement, sans doute aussi possible. Il est évident que ces deux mots sont très semblables et ont dû être utilisés maintes fois dans des plaisanteries du type genre “ton cerveau est aussi actif que de la neige glacée”. Je pense donc que le poème suggère que le cerveau d’Íðunn-Nauma-Gefjun ne fonctionne plus correctement. Elle semble être abrutie par l’énormité de ses connaissances.

Remarque :

La seconde strophe du poème runique Norvégien dit:

 er af illu jarne;

opt loypr ræinn á hjarne. (souvent marche en s’enfonçant l’orignal sur la neige glacée.)

 

Ici aussi la déclinaison n’est pas canonique puisque le datif de hjarn est hjarni. En tous cas, il est évident que hjarn et hjarni , sont très semblables. L’argument ci-dessus propose une interprétation à ce vers qui étonne tout le monde par son aspect bêtement factuel. Je propose de traduire en parallèle : Souvent marche en s’enfonçant la folie dans le cerveau gelé.

           

13

 

Eins kemur austan

Un arrive de l'Est

úr Élivágum

sortant de Vagues-de-Tempête

þorn af akri

une épine du champ

þurs hrímkalda,

du Thurse glacé,

hveim drepur dróttir

avec qui il frappe la troupe

Dáinn allar

Dáinn, tous

mæran of Miðgarð

du glorieux Midgard

með nátt hverri.

chaque nuit. [= chaque jour]

 

Les Thurses, les géants mauvais, sont censés vivre “à l’Est” de l’autre côté de l’océan arctique, appelé ici Vagues-de-Tempête. Le mot þorn, épine, est une image pour un thurse. L’image est bien compréhensible ici, et nous en avons d’autres exemples dans la Thorsdrapa. En passant, on pourra se rappeler que le poème runique Vieil Anglais appelle “thorn” la 3ème rune et de nombreux universitaires (Musset, par exemple) signalent ceci comme une différence importante entre les poèmes runiques scandinaves (qui l’appellent ‘thurs’) et le poème Vieil Anglais. Nous voyons que þorn est tout simplement une forme de þurs et donc tous les poèmes donnent le même sens à cette rune.

Dáinn est le nom d’un nain qui devient dangereux au lieu de s’engourdir comme ceux de la strophe 3. Le poème dit que Dáinn utilise ce thurse pour tuer, chaque nuit, “tous de la troupe du glorieux Midgard“, c’est à dire tous les humains.

                                 

14

 

Dofna þá dáðir,

Sans force sont les actes,

detta hendur,

se prosternent au sol les attrapeurs, [les mains pendent jusqu’au sol]

svífur of svimi

s’érige et oscille dans l’incertitude

sverð áss hvíta;

l’épée de l’Ase blanc;

rennir örvit

Fait courir la flèche de l’entendement [ou : l’abrutissement]

rýgjar glyggvi,

par la tempête des vents de la femme géante,

sefa sveiflum

de l'esprit avec les basculements

sókn gjörvallri.

l'humanité entière.

 

Le verbe svífa (le svífur du 3ème vers) est traduit par Cleasby ‘vagabonder’, mais de Vries donne: schwingen ce qui signifie pour une arme, brandir de façon incertaine, brandiller. Dans ma traduction j’ai souligné l’allusion sexuelle. Que ce soit sexuel ou non, Heimdall est ridiculisé ici: un vrai guerrier ne devrait pas ‘svífa-schwingen-brandiller’ son épée quelles que soient les circonstances. Comme Heimdall n’a aucun guerrier à combattre mais une femme à convaincre, le sens sexuel me paraît le plus vraisemblable. C’est une façon classique de la femme moderne de se moquer d’un homme, surtout d’un macho. Cette interprétation renforce mon sentiment que le poème a été écrit par une forte femme qui partageait avant l’heure les vues féministes actuelles.

 

La seconde demi-strophe a besoin d’être remise en ordre pour faire sens. La flèche de l’entendement fait courir l'humanité entière avec les basculements de l'esprit, et ceci est causé par la tempête des vents de la femme géante.

 

Deux mots ont besoin d’explications détaillées : örvit et sveiflum.

 

Le ö de örvit peut être soit un  (noté ici õ) par soit un ø.

ør est un préfixe signifiant ‘hors de’ et ørvit signifie ‘hors-de-compréhension, abrutissement’. Dans le contexte du poème, ce sens est possible puisque devenir lourd d’esprit est déjà arrivé aux nains et à Heimdall. Cependant, comme sujet du verbe ‘faire bouger, faire écouler’, ce sens est très inattendu.

*r signifie une flèche, et rvit peut être compris comme la flèche de l’esprit, incongru en apparence, mais certainement capable de faire bouger quelqu’un. En considérant que Íðunn-Nauma-Gefjun n’est pas un personnage secondaire de l’histoire, mais qu’elle est centrale, que son avidité de connaissance est la cause de ce qui arrive, alors elle est la géante qui provoque tous ces bouleversements, dont la cause première est donc un esprit aiguisé, une flèche de l’entendement. Les autres traducteurs ne partaient pas du principe de la centralité causale de Íðunn-Nauma-Gefjun, ils ont rejeté ‘la flèche de l’entendement’ comme étant une absurdité.

 

 

Le mot sveiflum devrait se traduire par ‘nous basculons’. Il vient d’un mot Vieux Norois, sveif, signifiant ‘nageoire de phoque’ un objet qui en effet bascule beaucoup. Ce mot a donné naissance au Vieux Suédois sveifla signifiant basculer. Comme un verbe à la première personne du pluriel est impossible ici, nous devons faire l’hypothèse que la poétesse a utilisé un nom au datif pluriel. Le dictionaire Cleasby de la langue islandaise donne en effet le sens de "mouvement tournant autour d'un adversaire". Cet usage n’est pas attesté en Vieux Norois et nous tenons là un usage d’une modernité certaine, montrant que le poème ne peut pas être si ancien que cela. Nous reviendrons sur ce point à la fin du poème.

                                 

15

mot à mot

interprétation

Jamt þótti Jórunn

Egalement sembla Jórunn

Jórunn sembla,

jólnum komin,

avec les dieux venu,

à celui venu avec les Dieux,

sollin sútum,

gonflée avec du chagrin maladif,

gonflée d’un chagrin maladif

svars er ei gátu;

de la réponse n’est pas la porte;

et également close à répondre.

sóttu því meir

La maladie chagrinante alors plus

Maladie de chagrin

að syn var fyrir,

avec la dénégation était pour,

en plus de refus de parler

mun þó miður

mais toutes plus petit

ne furent guère efficaces

mælgi dugði.

la causerie aidèrent.

pour aider à l’échange de paroles.

 

Un réordonnancement des mots est nécessaire pour comprendre le sens de cette strophe : Jórunn sembla (à) celui qui est “venu avec les dieux” (Loki) (que Jórunn ) n’est pas la porte de la réponse (la réponse ne passera pas par elle). Le chagrin maladif était pour (favorisait) la dénégation (de Jórunn) , mais toutes les deux plus petit (très peu) aidèrent à la causerie.

 

Cleasby signale que l'Islandais utilise presque adverbialement le mot jamt pour indiquer l'égalité entre deux parties, c'est pourquoi j'ai repoussé ce mot à la fin de la phrase pour insister sur le lien entre le chagrin maladif et le refus de répondre de Jórunn.

 

Notre déesse déchue prend ici un 4ème nom : Jórunn. On remarquera qu’il est construit comme Íðunn, suggérant que l’histoire est terminée avec un aboutissement comparable à mais différent de son premier nom: la vague de l’aboutissement, devient la vague du cheval (jór = cheval) mais où cheval est encore un animal sauvage lié à la magie et il faut comprendre Jórunn plutôt comme la vague de la sauvagerie, de la sorcellerie.

Les noms sút et sóttu veulent dire tous les deux ‘maladie, chagrin’ et c’est pourquoi je les traduit par ‘chagrin maladif’ et ‘maladie chagrinante’ qui ont essentiellement le même sens.

On notera que jólnum komin (venu avec les dieux) et sollin sútum (gonflé(e) de chagrin maladif ) désignent l’un Loki et l’autre Jórunn, mais étant côte à côte, ils donnent une impression de continuité qui suggère que Loki peut bien être affecté d’un chagrin maladif lui aussi. Le verbe koma (participe passé komin au 2ème vers) signifie venir (to come en anglais, ou kommen en allemand) mais avec cette nuance supplémentaire que l’on vient pour réaliser un but. Il s’applique bien à une personne chargée d’une mission.

Pourquoi seul Loki semble capable de garder la tête froide ? Nous avons vu que Heimdall s’est ‘dégonflé’ si j’ose dire, et nous verrons dans la strophe suivante que Bragi se pétrifie, seul Loki peut encore fonctionner.

                                                          

16

 

Fór frumkvöðull

Il voyagea, le responsable

fregnar brauta,

demandeur de chemins

hirðir að Herjans

berger pour Herjan

horni Gjallar;

du Gjallarhorn; [= gardien du Gjallarhorn pour Óðinn]

Nálar nefa

De Nál le neveu

nam til fylgis,

prit comme suivant

greppur Grímnis

le poète de Grímnir

grund varðveitti.

le champ borna.

 

Herjan, le ‘conducteur des armées’, est encore un autre nom de Óðinn.

Heimdall est le gardien du Gjallarhorn, le cor dans lequel il soufflera pour appeler à l’ultime bataille, le Ragnarõk. Il en a donc la garde pour prévenir Óðinn.

Nál est la mère de Loki, son ‘neveu’ (en fait, le mot nefi signifie aussi ‘parent’) est Loki lui-même.

Grímnir, ‘le dissimulé’, est encore Óðinn; son poète est Bragi.

Le poème rappelle que Bragi et Loki sont compagnons de Heimdall dans cette expédition. Óðinn est désigné comme étant le possesseur du Gjallarhorn.

Cette strophe répète des informations déjà connues de nous, elle insiste sur le fait qu'Heimdall est gardien du Gjallarhorn, que Loki est fils de Nál. Ce que fait exactement Bragi nécessite une explication.

Grund signifie champ, le terre (en poésie la Terre aussi), le fond s’il est plat. Le mot varðveitti se décompose en varð-veitti. Varða désigne une indication de chemin en pierre. Le verbe veita (qui donne veitti au passé) signifie accorder, procurer. Ainsi varðveitti évoque le sens de ‘accorder une indication en pierre’. Dans notre contexte cela peut soit signifier que Bragi indique la direction du champ (comme un cairn), soit qu’il borne le champ. Les traducteurs interprètent ceci en disant qu’il “a monté la garde” ce qui me paraît tout à fait incongru pour un poète. Par contre, l’analyse du sens propre des mots suggère qu’il s’est pétrifié et qu’il est resté immobile sur place. Cette hypothèse est confirmée par le fait que les strophes suivantes ne parlent pas du retour de Bragi chez les Dieux. Dans la strophe 20, quantité de questions seront posées à Heimdall et à Loki et aucune à Bragi, qui est censé être justement le spécialiste de la parole. Tout ceci suggère que Bragi reste auprès de son ex-femme, sous forme d’une sorte de borne en pierre.

En fin de compte, qu’il se transforme en borne ou qu’il monte la garde, Bragi est ridiculisé dans cette strophe.

                                 

17

 

Vingólf tóku

Vingólf ils attrapèrent   [ils atteignirent Vingólf]

Viðars þegnar,

de Viðar les guerriers, [les guerriers de Viðar]

Fornjóts sefum

par les fils de Fornjót

fluttir báðir;

flottés tous les deux;                 [tous les deux transportés comme par un flot]

iðar ganga,

A l’intérieur ils vont,

æsi kveðja

les Ases adressent,                  [ils s’adressent aux Ases]

Yggjar þegar

d'Yggr immédiatement [de suite, ils se joignent

við ölteiti.

vers la joie de la bière              à la fête de la bière d’Yggr (Óðinn)]

 

Vingólf signifie “plaisante demeure”, peut-être Valhõll, le fameux ‘Valhalla’ séjour des guerriers morts au combat?

Heimdall et Bragi sont les guerriers de Viðar (Óðinn, ou bien son fils ). Ici, en effet on ne voit guère Loki pouvoir être appelé un ‘guerrier d’Óðinn’. Cependant, Bragi, lui non plus ne peut être un guerrier. Le poème cherche donc à rester ambigu quant à dire qui revient avec Heimdall, Loki ou bien Bragi ?

Fornjót est le nom d'un géant dont les descendants semblent être responsables de la magie par laquelle les deux ‘guerriers d’Óðinn’ sont transportés comme par des courants. Le mot forn signifie ancien, païen, et jótr est l’aspect. Fornjót est donc ‘celui d’aspect ancien’.

Ceux qui vont à l’intérieur sont ‘évidemment’ les Dieux et non pas le géant. On remarque cependant que, comme à la strophe 10, la poétesse ait voulu laisser planer une certaine confusion entre les géants sorciers et les Dieux.

Ceci étant, on remarque une grande futilité dans le comportement des Dieux : ils viennent d’échouer dans une mission importante et leur premier soin est de rejoindre la fête de la bière. Les deux strophes suivantes décrivent cette fête. La poétesse est évidemment ironique ici, amis nous verrons cette ironie se changer en respect plus loin. .

 

Cette attitude de constant passage de l’ironie au respect est typique de ce poème. Elle est aussi typique des mythes nordiques : quand Loki attache ses testicules à la barbe d’un bouc, quand Óðinn a une telle peur qu’il laisse échapper “par derrière” un peu d’hydromel de la poésie, quand le redoutable Thor se déguise en fiancée, pour ne citer que quelques exemples, ils sont ridicules. Ce trait ne devrait pas conduire à qualifier d’absurde ce poème.

           

18

 

Heilan Hangatý,

Bonne santé, Hangatýr,

heppnastan ása,

le plus heureux des Ases,

virt öndvegis

le moût de bière du haut siège

valda báðu;

présider prièrent ; [ils prièrent (Hangatýr) de présider le moût de bière depuis le haut siège]

sæla að sumbli

le bonheur du sumbel

sitja día,

ils s’assoient les dieux, [les dieux s’assoient au bonheur du sumbel]

æ með Yggjungi

pour toujours avec le jeune de Yggr

yndi halda.

le bonheur ils tiennent [ils conservent le bonheur]

 

Hangatýr , signifie ‘Tyr pendu’, et il s’agit encore d’Óðinn. Ce nom rappelle les souffrances qu’Óðinn a dû endurer pour prendre connaissance de la magie des runes. Il existe d’ailleurs de runes de la bière, où la bière sans doute représente une forme de magie. En apparence, les Dieux festoient, et ils sont un peu ridicules. Au fond, ils font appel à une forme de magie qui leur est propre, la magie runique. Un sumbel, n’est d’ailleurs pas une beuverie du tout. On y boit un peu, mais une gorgée à la fois seulement, et le cor plein de bière ou d'hydromel circule dans l’assemblée. Chacun, avant de boire, prononce une incantation, ou invoque une divinité. Il passe ensuite le cor à son voisin. C’est donc une cérémonie religieuse dans laquelle chacun est prêtre et boit un peu de bière. Cette strophe ne me paraît donc pas ironique, ou ironique en apparence seulement.

 

19

 

Bekkjarsett

Assis sur les bancs

að Bölverks ráði

selon le conseil de Bõlverk, [= ainsi que Bõlverk le conseilla]

sjöt Sæhrímni

la famille de Sæhrímnir [la famille … de Rakni,

saddist rakna;

rassasiée de Rakni;  rassasiée de Sæhrímnir]

Skögul að skutlum

Skõgul aux petites tables

skaptker Hnikars

du fût allongé de Hnikar

mat af miði

mesura l'hydromel

Mímis hornum.

de Mimir dans les cors.

 

Bõlverk, le malfaisant, est encore un nom désignant Óðinn. Le simple usage de ce nom commence une demi-strophe qui va de nouveau se moquer des Dieux. Sæhrímnir est un sanglier dont la chair ne s'épuise jamais, et donc sa famille est une famille de porcs. Bien entendu, en Vieux Norois, on peut tout à fait alterner les génitifs comme le poème le fait, et on doit comprendre le sens exact d’après le contexte. Il n’en reste pas moins qu’une confusion est ici introduite, d’autant plus que Rakni n’est pas le plus célèbre des personnages, c’est un roi de la mer, dont le nom est en effet étymologiquement lié à rõgn ‘les dieux’.                                          

Skõgul est une Valkyrie dont la Võluspa dit qu'elle est une “porteuse de bouclier”, c'est à dire que c'est une guerrière qui protège un combattant. Cela, ajouté au nom utilisé pour désigner ensuite Óðinn, Hnikar, celui qui pousse la lance, procure une sensation guerrière à la deuxième demi-strophe.

Enfin, l'hydromel de Mímir est la boisson qui donne la connaissance.

Le mot skaptker est lu comme skapker, un fût utilisé pour verser à boire la bière. On peut penser à un mélange intentionnel entre skapker et skapt, une tige, un bâton, pour accentuer l’impression de longueur du tonneau à partir duquel l’hydromel de Mimir est versé. C’est ce qui explique ma traduction de ‘fût allongé’.

 

20

 

Margs of frágu

Beaucoup demandèrent [Ils demandèrent beaucoup]

máltíð yfir

le banquet dessus [durant le banquet]

Heimdall há goð,

A Heimdall, les Dieux,

hörgar Loka,

A Loki, les pierres du sacrifice,

spár eða spakmál

prophéties ou intelligentes paroles

sprund ef kenndi,

si la femme avait fait connaître

undorn of fram,

entre-temps de l’avant

unz nam húma.

jusqu'à ce prît le crépuscule.

 

Cette strophe nous dit que les Dieux et les Déesses interrogent Loki et Heimdall jusqu'au soir pour savoir “si la femme (Íðunn-etc.) avait fait connaître (des) prophéties ou (d') intelligentes paroles”.

Le mot hõrgr signifie ‘tas de pierres, lieu de sacrifice, autel de pierre’ et le contexte lui fait désigner ici les déesses, ce qui est une façon originale de s'exprimer. C'est sans doute une allusion à hõrr, le lin, d'autant plus que hõr-gefn, la Gefn (un nom de Freya) du lin, désigne une femme en poésie.

Dans la Lokasenna, Loki se vante d'avoir fait l'amour avec plus ou moins toutes les déesses. Ce poème fait soit une allusion perfide à la Lokasenna, ou bien souligne le fait qu'il était, pour le moins, ‘le chéri de ses dames’.

On note aussi que Bragi est complètement délaissé alors que, par sa fonction de poète, il devrait être celui qui raconte l'aventure. Ceci confirme l'hypothèse qu'à la strophe 16, Bragi reste en place c'est à dire qu'il ne reviendra pas à Ásgarðr, si bien qu'à la strophe 17, les guerriers de Viðar seraient Heimdall et Loki.

                                 

21

 

 

Illa létu

Mauvaise, ils laissèrent

Ils rendirent compte

orðið hafa

devenu eut

de ce que devenue

erindisleysu

la mission perdue

de fort peu de gloire

oflítilfræga;

de petite gloire;

ils aient échoué dans leur mission.

vant að væla

Difficile de se lamenter

Difficile de supplier en se lamentant

verða myndi,

qu’il arrivât

pour qu’il puisse advenir

svo af svanna

une telle femme

qu’on obtînt réponse

svars of gæti.

d’une réponse obtînt.

de telle femme.

 

 

22

 

Ansar Ómi,

Ómi répond,

allir hlýddu:

Tous écoutèrent:

“Nótt skal nema

“La nuit apprendra

nýræða til;

de nouvelles puissances;

hugsi til myrgins

Que pense jusqu'au matin

hver sem orkar

celui qui ainsi travaille

ráð til leggja

un conseil à installer [à mettre en place un conseil]

rausnar ásum!”

pour la magnificence des Ases!”.

 

Ómi est encore un autre nom d'Óðinn: le bruyant.

La fête a bien mis en évidence l'absence de résultat de l'ambassade de Heimdall. Óðinn n'a plus qu'a conclure de façon un peu désabusée, mais dans une forme très pompeuse, que la nuit porte conseil.

 

23

 

 

Rann með röstum

Il s’écoula avec des tourbillons

Las, le foin(ou le vagin)-plein-de-lard

Rindar móður

de Rindr le fatigué

de Fenrir des-prairies-

fóðurlarður

foin de lard

de-Rindr coula

fenris valla;

de Fenrir des prairies.

en tourbillonnant.

gengu frá gildi

Les Dieux quittèrent

 

goðin, kvöddu

la fête et saluèrent

Hropt og Frigg,

Hroptr et Frigg,

sem Hrímfaxa fór.

comme Hrímfaxi montait.

 

 

Le kenning compliqué de la première strophe peut se lire comme suit: le fatigué lard-foin de Fenrir (le soleil : un loup poursuit le soleil pour le dévorer, le lard-foin évoque une nourriture riche) des prairies de Rindr (les prairies de l'ouest) (le soleil des prairies de l'ouest = le soleil couchant) s' écoula avec des tourbillons.

En effet, Rindr, une déesse dont Óðinn a été amoureux et dont il a eut un fils, Váli, est quelques fois associée à l'Ouest.

Ce kenning déjà bien compliqué contient une allusion très intéressante. En effet, rappelons nous que Fenrir est de nature masculine et que le soleil est de nature féminine en Vieux Norois. Ce loup qui court après ‘une’ soleil pour ‘la’ dévorer n'est pas sans rappeler le conte du Petit Chaperon Rouge, et on sait que déjà Perrault en 1697 signalait le sens fortement sexuel de l'allégorie contenue dans ce conte. Il se trouve que le mot fóðr signifie, en plus de ‘foin’, ‘étui, vagin’ si bien ‘la’ soleil est aussi ici un ‘vagin bien gras’. Le double de sens de satisfaction des appétits de deux sortes est donc présent ici. On notera que du ‘foin graisseux’ est bizarre, alors que l' allusion sexuelle est beaucoup plus logique. D'ailleurs, l'existence d'au moins un kenning désignant le bas-ventre est signalée (Meissner : “Schlecht ist die Kenning hjarta sals hõll für Unterleib”).

 

Hroptr, l'aérien, est Loki, Frigg est l'épouse d'Óðinn, et Hrímfaxi est un des chevaux de Nuit.

Les Dieux se retirent alors que la nuit monte, et saluent leur hôtesse, Frigg, et leur invité, Loki.

 

Le mot larðr composant le mot fóðurlarður du deuxième vers de cette strophe mérite une explication supplémentaire. Il n'est signalé dans aucun des dictionaires du Vieux Norois que j'ai pu consulter. Seul Cleasby le donne, avec le sens de ‘lard, graisse’ d'après le mot français lard. Cleasby commente en citant le poème que nous sommes en train d'étudier: “This poem however cannot be ancient, for this French word probably came to Iceland through the English trade of the 15th century”.

                                                          

24

 

 

Dýrum settan

Avec de coûteuses , bien installé,

Le fils de Delling

Dellings mögur

de Delling le fils

fit aller de l’avant

jó fram keyrði

le cheval vers l’avant fit aller

le cheval bien pourvu de

jarknasteinum;

(avec des) pierres précieuses;

coûteuses pierreries.

mars of Manheim

du cheval au-dessus de Manheim,

La crinière du cheval luit

mön af glóar,

la crinière du cheval luit

au-dessus de Manheim,

dró leik Dvalins

entraîna le jeu de Dvalin

l'étalon avec son chariot

drösull í reið.

l'étalon avec son chariot

entraîna le jouet de Dvalin.

 

Delling est le père de Soleil. Manheim, la demeure des humains, est le monde des humains. Dvalin est un nom de nain, ancêtre d'une lignée de nains.

Le fils de Delling, assis, fit aller de l’avant le cheval avec de coûteuses pierreries.

Le soleil est un “jouet de nains” (il faut comprendre que le soleil se joue des nains) car ses rayons les transforme en pierre.

                                 

25

 

Jörmungrundar

De Jõrmungrund

í jódyr nyrðra

à la frontière Nord,

und rót yztu

sous la racine la plus extérieure

aðalþollar

du principal arbre,

gengu til rekkju

vont s'allonger sur leur lit

gýgjur og þursar,

Géantes et Thurses,

náir, dvergar

morts, nains,

og dökkálfar.

et Elfes noirs.

 

Cette strophe fournit des détails sur l'organisation de l'univers. C'est sous la racine d'Yggdrasil la plus lointaine et la plus au Nord que se trouve Hel, le séjour des humains qui ne sont pas morts au combat. Ici, Jotunheim, la demeure de géants est donc placée avec Hel, la demeure de nains, et des elfes noirs qui sont les elfes qui ne vivent pas dans Ásgarðr (les Elfes sont normalement des créatures divines vivant avec les Ases dans Ásgarðr).

Pour une description plus détaillée de l'univers mythique des religions nordiques, je vous renvoie à la version inspirée de Rydberg, présentée par Björnsson et Reaves, ou bien à la version savante de Jan de Vries (cité ci-dessous, pp. 372-392, Das Weltbild) que je traduirai prochainement sur ce site.

En tout cas, cette strophe a un ton funèbre qui annonce la catastrophe à venir.

Jõrmungrund désigne la terre mais l'étymologie du mot est très importante. En effet, grund est le champ, le terrain, mais le sens de jõrmun est moins clair. De Vries le relie - dans son dictionnaire - à une forme primitive *ermuna signifiant ‘puissant, grand’. Que la Terre soit un immense champ est assez normal. Mais le même de Vries - dans son Histoire de religions germaniques anciennes (Berlin, 1970 - 1ère édition 1957) - quand il décrit le Dieu Tyr, relie les formes Tîwaz et Irmin. On peut bien entendu discuter cela, mais on ne peut pas contester la documentation qu'il assemble sur les formes Irmin, irmingot, eormengrund etc. et les diverses divinités germaniques au nom semblable (Hermegiselus, Ermanaricus, etc.). En d'autres termes, il me semble clair que Jõrmungrund soit, bien entendu, “la terre immense”, mais aussi un Dieu - ou la forme masculine d'une déesse - de la Terre.

 

26

 

 

Risu raknar,

Se levèrent les Dieux,

rann álfröðull,

couru l'Elf-soleil,

norður að Niflheim

Vers le Nord, vers Niflheimr

njóla sótti;

Nuit s'est avancée;

upp nam Árgjöll

Vers le haut prend Árgjõll

Le maître du bruit du cor,

Úlfrúnar niður,

de Úlfrún le descendant,

descendant d'Úlfrún,

hornþytvaldur

le maître du bruit du cor,

lève bien haut Árgjõll,

Himinbjarga.

dans Himinbjõrg.

dans Himinbjõrg.

 

Úlfrún est une géante, la mère de Heimdall. Árgjõll, est “celui qui résonne fort (gjõll) et tôt (ár)”. Himinbjõrg. est la demeure de Heimdall.

Niflheimr est vu soit comme le monde, soit comme le royaume des morts, différent de Niflhell le monde souterrain des morts. L'étymologie de la racine nifl- est discutée: elle serait sombre, ou brouillard, ou profond.

Le jour se lève après cette funèbre nuit, et Heimdall va sonner de son cor (le poème dit que Heimdall lève son cor) pour annoncer le jugement des Dieux, le Ragnarõk, au cours duquel l'univers sera transformé.

Beaucoup voient dans ce mythe une influence chrétienne, sans doute à cause du mythe chrétien du jugement dernier. Le Ragnarõk est en effet un jugement dernier, mais c'est celui des Dieux, et non celui des humains, et on sait que les Dieux sont condamnés, d'où les traductions plus habituelles de “crépuscule” (Wagner) ou de “l'amère destinée” ( Boyer) des Dieux, ou encore le “Schlachtgötter Sturz”, le combat de l'écroulement des dieux (Genzmer). Ce mythe est au fond donc très différent du mythe chrétien.

 

Conclusion

 

Ce texte n’est certainement pas un ‘faux’ en ce sens qu’il ne cherche pas spécialement à cacher ni son âge ni son origine. Le clin d’œil à la strophe 5 rappelant la Võluspa : vitið enn, eða hvað? serait stupide si l’auteur avait désiré paraître de la même antiquité. L’usage de mots suédois, ou bien dans le sens suédois, est absolument constant, ce que je n’ai signalé que quelques fois dans les commentaires. Quelques mots sont visiblement modernes, certainement larðr et sveifla, et peut-être jamt. C’est donc sans doute un exercice de style d’un auteur du 15ème ou du 16ème siècle. Dans la mesure où la sincérité de cet auteur ne me paraît pas contestable, le mythe qu’il rapporte dans lequel Íðunn n’est pas naïve du tout, mais centrale au déclenchement du Ragnarõk, semble être une sorte de correction à l’histoire telle qu’elle est classiquement rapportée.

Les apparentes contradictions du texte viennent de doubles sens tout à fait compréhensibles et du fait que l’auteur alterne ironie et respect vis à vis des Dieux nordiques. Qu’une face de ces doubles sens soit féministe n’aurait pas dû autant déconcerter ceux qui ont trouvé incompréhensible ce poème.

 

Ainsi, il est en effet impensable de classer ce poème parmi les œuvres du Moyen Âge scandinave. Par contre, le mythe qu’il rapporte, dans la mesure où nulle tromperie n’est tentée, me semble de la même qualité que ceux rapportés quelques siècles auparavant. On a l’impression que l’auteur du poème, voyant qu’une face essentielle des mythes était en train de disparaître, a désiré en rendre compte avant qu’il ne soit trop tard.

 

 

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