Extraits de M. A. Czaplicka, My Siberian Year, Mills & Boon, Londres, 1916.

Mes commentaires sont entre [ ].

 

CHAPITRE X

LA MALÉDICTION DU CHAMAN [p. 211-224, sans coupures ]

 

L’observateur occasionnel pourrait croire que les persécutions des jours passés, ainsi que l'attitude actuelle de mépris calculé et de ségrégation des missionnaires russes officiels, ont considérablement affaibli l’influence des chamans (‘hommes-médecine’), et des cultes qu'ils représentent, dans les esprits des tribus indigènes de la vallée inférieure du Yenisei. L'affaiblissement du chamanisme est, cependant, plus apparent que réel ; et même quand les rites chamanistes formels [Czaplicka a inventé le mot ‘shamanist’ pour désigner les croyants de la religion chamanique, et je la suis en ceci] ont été largement abandonnés, l'esprit de la vieille croyance exerce partout et toujours une influence étendue et profonde sur l’esprit des chamanistes, même de ceux qui, avec force protestations, se désignent comme chrétiens. Ceci est couramment observé parmi les Toungouses de la toundra de Limpiisk qui sont, sur les sujets religieux, peut-être les plus sophistiqués de tous les groupes de primitifs vivant au nord de la Basse Toungouseska [une rivière] - le plus nordique des grands tributaires du Yenisei. Les voyageurs dans cette région entendent constamment citer des exemples du ravage travaillé par la mort et du désastre au sein des familles de ceux qui ont d'une manière quelconque, volontairement ou par inattention, offensé un puissant chaman.

Parmi les Toungouses de Limpiisk d’aujourd'hui la fonction principale du chaman qui a survécu aux efforts des missionnaires est celle de guérisseur. Et en plus, une grande importance est encore attachée aux cérémonies chamanistes pour assurer la chance à la pêche et à la chasse. Les injonctions du chaman qui traite un patient ou effectue une cérémonie pour assurer un bon coup de filet à la pêche sont obéies sans question. Mais quand il chamanise pendant une réunion sociale, en montrant son pouvoir pour le divertissement de la compagnie, il ne peut pas être si sûr qu’on se conformera respectueusement à ses souhaits; les esprits les plus audacieux, en de telles occasions, essayent parfois de remettre en cause son autorité surnaturelle, et même de « taquiner » le manieur de la mystique baguette de tambour.

Les événements sociaux qui rassemblent un nombre respectable de personnes ne sont pas très fréquents parmi ces nomades nordiques dispersés. Quelques-uns peuvent se réunir pour la foire annuelle du Chapogir sur les berges de la Basse Toungouseska, ou pour la réunion du munyak, ou Parlement indigène, dans un endroit encore moins accessible; ou le mariage de l'enfant d'un notable peut attirer un nombre considérable d'invités. Peut-être un commerçant indigène entreprenant aura apporté à la foire de bonnes quantités de vodka du village russe le plus proche sur le Yenisei; de plus, au mariage ou au munyak un état moins artificiel de joie de vivre est induit par une pratique prolongée des jeux et des danses; dans l'un ou l'autre cas, ainsi se crée la bonne atmosphère pour une ‘lutte avec le chaman’.

C'est le nom qu'ils donnent à une compétition d’intelligence ou à une querelle délibérément provoquée, dans lesquelles le chaman est incité à utiliser ses pouvoirs surnaturels contre l’esprit simplement humain d'un laïc. Ou encore, la lutte peut être entre deux chamans – une épreuve de puissance chamaniste. Un cas typique est celui d'un concours entre deux chamans, l’un Samoyède et l’autre Yakoute, qui s’est poursuivi pendant des années, et où la scène des combats [la terre au début] a été transférée d'abord de la terre au ciel, puis du ciel à l'eau et enfin sous l’eau. Bien que le Samoyède ait gagné - en provoquant la mort de son rival, ceci n'a pas mis un terme à la lutte, qui a abouti à la défaite du Samoyède - une reconnaissance tacite de la supériorité de la culture Yakoute; car le conte était raconté par le frère du champion défait.

Quand un laïc se dresse contre un adversaire qui peut appeler à son aide les ressources du monde spirituel, il est notable que l'issue soit toujours décidée par le manque de puissance chamaniste, aussi supérieur que le laïc puisse être par sa personnalité et par son intellect à l'adepte. Une véritable tragédie - dont la catastrophe finale, pour autant que je sache, est toujours en suspens - a été dévoilée devant nos yeux, celle d'une famille détruite et disparaissant face à la malédiction d'un magicien, parce que son chef avait grossièrement offensé les "esprits" de ce dernier. Oedipe lui-même n'a pas été plus implacablement poursuivi par les instruments des dieux offensés que n'était le berger Toungouse qui a osé offenser les familiers d'un puissant chaman. Il était difficile de se débarrasser en outre du sentiment que c'était en effet la cause du drame, et de s’accrocher à l'explication rationnelle que les malheurs de cette famille apparemment frappée par le destin étaient en partie une suite de coïncidences et en partie une question de psychopathologie.

[Prêt à maudire Chunga si son existence chamanique est remise en question]

 

[Je suppose que c’est la photo ‘jaunie’ qu’il avait promise à Czaplicka, voir plus loin]

 

Chunga, ou - pour employer son nom baptismal russe - Nikolai Hiragir, est membre d'une des deux familles ou clans les plus influents parmi les dix qui forment le groupe Limpiisk des Toungouses - un homme d’un raffinement peu commun et de grande délicatesse pour un Toungouse, un gentilhomme accompli. Nous l'avons rencontré la première fois dans la toundra sur notre voyage extérieur, dans un chum,[tente sibérienne] où nos hôtes, dans leur curiosité, et comme dans la plupart des autres endroits où nous nous étions arrêtés pour seulement une heure ou deux, avaient oublié leur hospitalité. Sa bienvenue courtoise était en heureux contraste à l'ardeur empressée à serrer la main des étrangers qui faisait de nous le centre d'une petite foule - assez grande, cependant, pour nous priver de la chaleur du feu placé au milieu du chum. C'était Chunga qui, avec quelques mots calmes de commandement, a dispersé la foule babillante et nous fit place au lieu de l'honneur près du feu, qui fait face au rabat de la tente ; et quand nous avons commencé les préparations pour le repas dont nous avions tant besoin, il nous a dit « quand vous venez dans ma maison vous n'ouvrirez pas votre boîte à nourriture, » combinant une invitation hospitalière avec un reproche à ses propres hôtes pour avoir oublié leurs bonnes manières.

Chunga a été six fois "prince" du peuple Limpiisk, de ce fait accomplissant dix-huit ans de service public - un prince est élu pour une limite de trois ans par les hommes du groupe. Son tact et sa mûre expérience sont toujours au service du prince en place et des anciens, et ils sont fréquemment utilisés. Il était, encore récemment, le chef d'une famille prospère de cinq fils et cinq filles ; son tact silencieux, son port digne, et sagesse ont été reconnus et appréciés autant par les fonctionnaires et les commerçants russes que par ceux de sa propre tribu.

Au printemps de l'année dernière Chunga alla à la foire du Chapogir. C'est une réunion annuelle où des fourrures sont échangées pour des dispositions et toutes choses de fabrication russe apportées à la foire par les commerçants indigènes. Le Chapogir sont une tribu de Toungouses qui vit dans la taïga (forêt) sur la banque méridionale de la Basse Toungouseska, alors que les personnes de Limpiisk habitent la toundra et un partie frontière plus ouverte, moitié-toundra, moitié-taïga, au nord de ce fleuve. Les Chapogir, étant des habitants de la forêt, sont plus isolés et, par conséquent, ont un mode de vie plus primitif que celui des gens de Limpiisk, qui les considèrent avec une certaine condescendance., disent Ceux de Limpiisk en disent que ce sont des Toungouses, naturellement, mais qu’ils sont "sauvages".

Il se trouva qu’un certain commerçant Toungouse entreprenant avait apporté une grande quantité de vodka d'un des villages russes sur le Yenisei, et tout le monde à la foire était, et c’est une grosse litote, légèrement spirituellement et même spiritueusement exalté. La faiblesse de Chunga – un défaut qui a la pleine sympathie de tous ses compatriotes - est la vodka. Ce qui suivit ne se serait jamais produit s'il avait été sobre, parce qu’il prend trop en compte, prévenant en avance le sentiment des autres, quand il est lui-même, pour parler légèrement de quelque chose à quoi ils sont attachés.

Il y avait à la foire un chaman Chapogir bien connu. Chunga alla à son chum, pour parler amicalement et fumer une pipe avec lui. Comme on l’a laissé entendre, Chunga était très ivre. Après que l'échange habituel des salutations et des nouvelles, ils abordèrent malheureusement la matière des mérites relatifs des chamans de Limpiisk et de Chapogir. Chunga, bien qu'il n’ait jamais été un chamaniste dévot, avait le devoir de soutenir que la magie de Limpiisk était d’un pouvoir supérieur. Le Chapogir dit-il sont des personnes "sauvages", et elles ne peuvent pas être censées avoir des chamans vraiment puissants. Solennellement le chaman l’avertit de retirer ses paroles.

"Peuh!" dit Chunga, "tu sais assez bien qui je suis. Un mot de moi au pristav (l’administrateur russe local) ou au pope, et tu sais ce qui adviendra de ton manteau et de tambour."

L'utilisation du manteau cérémonial et du tambour du chaman sont interdits par loi Russe, bien que Chunga sache très bien que cette loi est maintenant pratiquement lettre morte.

Le chaman se leva, une lueur sinistre dans ses petits yeux injectés de sang. Solennellement il prit son tambour. Pendant que le cliquetis de tintement rapide augmentait et se gonflait en un tonnerre éclatant, les auditeurs dans et hors de la tente cessèrent leur bruyantes négociations et leur bavardage, et restèrent frappés d’horreur. Personne n'était malade, il ne pouvait y avoir d’autre raison pour chamaniser dans la journée - c'était une "malédiction" ! Chunga, dessoûlé par la terreur, restait tapi, immobile au milieu de la tente, paralysé par la conscience soudaine de ce qu'il avait fait. Seuls ses yeux semblaient vivants ; ils suivaient avec attention et abattement la forme du chaman, sautant, se balançant toutes les fois qu’il passait dans son champ de vision en dansant autour de la forme accroupie du blasphémateur.

De plus en plus fort, se renforça le chant du chaman. Il appela Etigr, le porteur des orages, de la maladie et de la mort, à venir dans son tambour, où son effigie, un serpent contourné en fer, sonnait comme secouée dans une extase de tintement. Il invita Iinyan, qui porte le chaman sur ses ailes jusqu’au monde des esprits, à entrer dans l'aigle de fer à figure d’homme follement agité qui cognait et claquait contre le serpent. Il rassembla dans le tambour la totalité des esprits dont les symboles, sous forme de morceaux cliquetants de métal, déchiraient l'air agité autour de la tête de la victime recroquevillée. Il conjura Iinyan pour le porter loin de la terre, où aucun arrogant blasphémateur de Limpiisk ne pourrait l'atteindre pour faire le mal, alors qu'Etigr ravageait le fautif avec son pouvoir. Puis, de la façon des chamans du nord, il s’humilia devant les esprits obscurs, son chant diminua d’intensité et cessa en de longs gémissements qui n’en finissaient pas-

« Chunga a offensé, non pas moi, pas moi, mais vous, O esprits puissants. Je ne demande pas vengeance pour moi, mais pour vous. Laissez Chunga me tuer s'il le veut, mais ne le laissez pas échapper à la vengeance qu’il mérite. Car c’est vous qu'il a outragé, O Iinyan, O Etigr ! en l’insulte qu’il a déposée sur votre serviteur ! Chunga Hiragir vivra seul parmi ses rennes - seul comme cet index que je pointe - sans enfant ni ouvrier pour l'aider. »

Il a cessé et s'est jeté à terre, les yeux clos, le visage tordu, le corps agité de soubresauts, l’écume à des lèvres bougeant par spasmes. Le tambour est tombé avec un claquement près de lui, le bâton a décrit un cercle en l’air, comme s’il s’était arraché du chaman, et se coucha aux pieds de Chunga, marque sans vie de la futilité de tout espoir d'éviter la malédiction. Il le regarda fixement d’un œil terne. Les spectateurs l'ont regardé,à demi curieux , à demi craintifs. Ils ont vu un homme, âgé, plié, cassé, semblait-il, le poids de la malédiction déjà tombée sur ses épaules voûtées.

L'histoire de cette malédiction m’a été racontée par un vieil homme, du clan Yalogir, qui a pris la maison que Chunga occupait à la foire. J'avais remarqué son air d'apathie découragée qui semblait peser sur les occupants de la hutte d'hiver de Chunga tandis que nous étions ses invités. C'était une famille condamnée, dit-il, et il continua à expliquer.

La malédiction avait commencé son effet avant que j'aie rencontré Chunga. Quelques semaines avaient passé depuis sa fatale visite à la foire, et bien que son esprit soit toujours dans l’attente d'un coup dont il savait qu’il tomberait, rien de tangible n'avait eu lieu. Alors la nouvelle est arrivée du sud que le chaman Chapogir était mort. Mais ceci n'a pas allégé le poids de la crainte de Chunga; il savait qu'une malédiction ne meurt pas avec l'homme qui l'a prononcée. En quelques heures son fils aîné, un bon jeune homme de trente ans, tomba malade. C'était le point culminant de l'été court où les familles de Toungouses se dispersent pour la chasse et la pêche. Mais Chunga ne permit à aucun de ses enfants de quitter le lac où leurs tentes avaient été montées pour l'hiver. Quoi qu’arrive à ses enfants, il préférait voir de ses propres yeux le coup tomber. Il confia le soin du troupeau au mari de sa fille aînée, car ces soins impliquaient des absences fréquentes de la maison.

Il essaya l'un après l'autre tous les divers médicaments qu'il avait obtenus des commerçants russes sur le fleuve. L’état du jeune homme ne cessa d’empirer. La mémoire lui faillit; il semblait vivre dans un monde à part - un monde construit par le chaman – d’où il continuait à appeler à son père au-dessus d’un gouffre de plus en plus large ; l'appelant par son nom : "Chunga Hiragir ! Chunga Hiragir ! Chunga sera laissé seul au milieu de son troupeau - seul comme cet index que je pointe." Comment le garçon avait-t-il su ? Il n'avait jamais répété à une âme vivante les mots qui nuit et jour faisaient écho en son coeur. Maintenant, en tout cas, son épouse et enfants sauraient le destin qui les menaçait depuis le nuage qui planait au-dessus de son ménage depuis qu'il était revenu de la taïga.

Chunga traversa le lac et la montagne au delà, trouva son beau-fils, prit lui-même la charge du troupeau, et l’envoya pour trouver quelque part, n'importe où, un chaman Limpiisk. L'homme fut pris soudainement et violemment de maladie dans le troisième chum qu'il atteint dans sa quête. Ils l'ont enterré là. Le même jour le fils le plus âgé de Chunga mourut. Son père revint à la maison juste à temps pour entendre ses derniers mots : "seul comme doigt."

Ceci avait lieu en été. Quand je suis arrivé cet hiver au balagan (hutte d'hiver) [le balagan est la hutte d’été] sur le lac, Chunga avait encore un fils, un garçon de quinze ans. De ses filles, l’une était morte, l’autre était très malade - sans espoir de rétablissement, ils le croyaient - une troisième était proie à la mélancolie [la ‘mélancolie sibérienne’ était une affection répandue, surtout chez les femmes] . Il paraissait merveilleux que la cadette ait eu un prétendant qui était encore assez courageux pour souhaiter l'épouser. En vérité, sa mère était une chamane et était peut être capable d’éviter la malédiction pour lui et son épouse. L’aînée, maintenant veuve, avait en charge le troupeau ; mais elle aurait bientôt à s’en aller, selon la loi usuelle des Toungouses, chez la famille de son défunt mari. Chunga ne pouvait engager personne pour travailler pour lui; personne ne se souciait de vivre dans une maisonnée qui avait été si évidemment obscurcie par l'influence des esprits ténébreux. La même idée fixe était un symptôme invariable dans la maladie de chacun des enfants : ils continuaient à dire à leur père, "tu seras laissé seul, comme ce doigt - pointant leur index, parmi tes rennes et tes richesses."

Les Toungouses dirent que le chaman mort était entré dans les victimes. L'épouse de Chunga m'a offert  un sakui (un pardessus d'hiver à capuchon) qui avait appartenu à un de ses fils morts. Quand je lui ai fait remarquer que le plus jeune garçon pourrait bientôt le porter -

"Non," dit-elle, "il ne portera jamais un sakui d'homme."

Tous les autres, aussi, prenaient son destin pour fixé, bien qu'il ait alors semblé en parfaite santé: "Pauvre garçon!" disaient-ils toujours, quand ils en été parlaient – "Pauvre garçon ! . . . "

Il était impossible de se débarrasser du sentiment que cette malheureuse famille était désespérément empêtrée dans un enchaînement du destin. Il arrivait toujours quelque chose pour confirmer cette impression. La cadette et sa sœur mélancolique faisaient partie de notre convoi quand nous avons continué notre voyage. Le traîneau de cette dernière était en tête et sa sœur conduisait nos traîneaux à bagages juste devant moi. Il faisait très sombre - à ce moment de l'année, il y a peu ou pas de jour - et nous traversions une grande clairière. Soudainement mon conducteur tira brutalement sur ses rênes, car les traîneaux de bagages avaient fait un écart au travers de nos chemins, et les rennes mâles restaient debout à secouer leurs membres et à grogner de terreur. Quel était le problème? Oh, rien, indiqua mon conducteur ; les rennes avaient aperçu un loup parmi les arbres. Comme c'était un incident ordinaire dans nos voyages, l'explication semblait satisfaisante. Mais les deux sœurs se parlaient à voix basse près de mon traîneau. La cadette essayait de convaincre sa soeur, et apparemment elle-même aussi, que c'était un loup. Mais l'autre savait mieux

"Non, j'ai vu le Chapogir tout à fait tout simplement, entre ces deux arbres là-bas vers la gauche. Mon renne a tressailli, et j’ai regardé autour et je l’ai vu. Il ne faisait pas encore sombre comme maintenant. Il ne me laissera plus."

Quand nous sommes revenus au printemps au Monastère de Turukhansk pour attendre le bateau à vapeur qui devait nous emmener vers le sud, Chunga est arrivé dans le petit village près du fleuve quelques jours plus tard. Voyager était encore possible dans la toundra, bien que la neige ait été profonde et molle, et il y avait l'eau libre ici et là le matin après son arrivée. Sa démarche était un rien instable, ses yeux étaient troubles, mais ses manières n’avaient perdu en rien de leur courtoisie pendant qu'il expliquait son problème. Il avait besoin de cinquante roubles. Pourrais-je lui les prêter? Il retournait chez lui le même jour. Il enverrait l'argent par son beau-fils avant que le premier bateau ne soit arrivé. Il n'y avait pas moyen de refuser, aucune excuse honteuse n’était possible ; il a été évidemment certain, comme une chose qui va sans dire, que j’aiderai mon ami dans le besoin, juste comme il aurait agi pour moi dans un cas semblable. Il m'a remercié simplement pendant que je lui comptais les billets. Son beau-fils devait également m'apporter la photographie qu'il m'avait promise, prise probablement par un géologue russe, la seule photographie dans toute la toundra de Limpiisk.

Les jours passèrent. Les neiges fondaient rapidement. Chaque jour, on s’attendait à ce que le fleuve "se déplace." Le fils de la chamane n'était pas arrivé encore. On nous dit même un jour que le Yenisei était ouvert à Verkhne-Imbatskoye, à trois jours au sud. Tôt le matin d’après, un messager du commerçant me remit un paquet. Il contenait cinquante roubles et une photographie jaunie. Le beau-fils de Chunga le lui avait apporté tard la nuit passée. Non, il n’aviat fait aucune affaire avec le commerçant. Il était parti immédiatement. Il n'y avait plus de temps à perdre. Son itinéraire se trouvait le long de la Toungouseska sur environ cent verstes, et la Toungouseska pouvait "se déplacer" à tout moment maintenant.

Au petit déjeuner que nous fûmes abasourdis par un bruit semblable à un coup de tonnerre. Nous nous sommes précipités dehors vers la rive du fleuve. La Toungouseska "se déplaçait" ! Le mari récent de la fille de Chunga fût-il averti à temps pour atteindre la rive ? Ou était-il à ce moment précis, peut-être, en train de flotter écrasé et sans vie parmi les débris brisés de son traîneau, quelque part dans le chaos tourbillonnant et écrasant des flots? Je ne l'ai jamais su.

[Le tombeau (probable à mon avis) du gendre de Chunga]

 

Mais maintenant encore je frissonne en pensant - c’est évidemment absurde - que peut-être moi aussi, j’ai été entraînée dans les mailles de la toile tissée pour la destruction de Chunga, et devenue un instrument involontaire de la vengeance du chaman mort.

[Ce livre a été publié dans une collection de vulgarisation, My Siberian Year, et Czaplicka ne pouvait certainement pas choquer ses lectrices en affirmant des idées trop opposées aux croyances canoniques. D’un autre côté, cet aspect de vulgarisation lui permet de dire simplement ce qu’elle pense sans être obligée de se cacher derrière le masque universitaire comme dans son autre livre sur les sibériens, Aboriginal Siberia.

Je voudrais souligner l’attitude étrange de Chunga qui trouve moyen d’emprunter de l’argent à quelqu’un qu’il sait sur le départ. A-t-il voulu justement l’entraîner dans les mailles de la malédiction ? Toujours est-il que Czaplicka n’a pas pu trouver de poste stable en Angleterre (une honte qui m’a beaucoup touché – mais qui n’explique pas tout), que l’homme qu’elle désirait épouser s’est marié à une autre, qu’elle a été dans une situation financière désespérée et qu’elle a fini par se suicider en 1921]