La prédiction de la prophétesse (Völuspá)

Un poème de l'Edda avec commentaires

et complétée, en fin de présentation, par des indications sur le massacre de Verden et la saga de Gautrek  

et

Contenant 19 réfutations des soupçons d’influences chrétiennes formulés par des universitaires, encadrées comme ici.

 

Voici une nième traduction du poème Völuspá de l’Edda poétique. Elle est essentiellement différente des autres par le fait qu’elle fournit des informations sur les suspicions d’influences chrétiennes associées à telle ou telle de ses strophes… et qu’on y montre que les dites suspicions se fondent sur un aveuglement parfois ridicule des commentateurs qui ont visiblement vécu dans un environnement dont les archétypes inconscients sont profondément influencés par la culture chrétienne.

De plus, elle vous fournit  une traduction ‘mot à mot’ – elle-même souvent difficile à comprendre, je dois l’avouer – suivie d’une traduction en français normal qui donne au mieux le sens exact de la traduction mot à mot, ou bien qui explique les différentes versions possibles.

Elle essaie aussi de fournir les différentes versions possibles dans une perspective paganocentrique (j’ai inventé ce mot) c’est-à-dire que le point de vue présenté est celui d’un païen convaincu. Ceci change tout : les anglophones parlent d’une vision ‘christocentrique’ pour désigner un point vue pseudo athée (ou « objectif ») qui fait appel à des concepts fermement définis dans le cadre de la chrétienté. La grande maîtresse en christocentrisme était Ursula Dronke († 2012) qui alliait à cette approche une connaissance phénoménale de la langue norroise ancienne. Sa traduction de la Völuspá (1997) ne m’a pas quitté tant elle abonde en érudition mais, hélas, aussi en christocentrismes. Dailleurs, elle vient de me fournir l’occasion d’un christocentrisme volontaire : la date de sa mort est indiquée par († 2012) ce qui suppose qu’il est évident qu’elle soit enterrée en bonne chrétienne – ce qui est vrai dans son cas, mais ce petit signe de croix peut être utilisé aussi pour un fervent anticlérical, par exemple.

Une traduction dans un esprit semblable a déjà été donnée dans ma présentation du Hávamál en ligne sur Academia mais de façon moins appuyée car toutes les tentatives de voir des influences chrétiennes dans le Hávamál ont été ridiculisées par les spécialistes universitaires (voyez le 2ème intermède associé à la s. 21du Hávamál), au contraire de ce qui arrive à Völuspá qui devenu pour beaucoup, et par un miracle incroyable, une œuvre chrétienne.

Si vous êtes intéressé seulement par les parties consacrées à la DESTINÉE allez à (örlög et aux strophes 17-20 et 31), si vous êtes intéressé par la description du NOUVEL UNIVERS après le Ragnarök allez à aux strophes 59 – 66.

La description du Ragnarök commence entre les strophes 42 et 44.

Dans ce qui suit, aucun nom ou concept nordiques n'apparaîtront sans explication. Une fois expliqués, nous utiliserons quelques-uns de ces noms comme s'ils étaient bien connus. Si vous hésitez sur un nom, regardez un peu au-dessus, vous trouverez une explication sur sa signification dans la tradition nordique.

Quand on traite des poèmes Eddiques, on doit se souvenir qu'ils sont connus par un nombre remarquablement rare de manuscrits qui cependant présentent des versions différentes. J'utiliserai ici comme référence le Codex Regius, dans la version publiée par Hans Kuhn, Carl Winter, Heidelberg 1962. Kuhn présente un grand nombre de variations qui se trouvent dans les manuscrits divers, mais je ne donnerai pas ces détails. Cette édition du Codex Regius utilise rarement les lettres "k" et "j" par opposition à beaucoup de versions modernes qui peuvent être trouvées sur la toile. Pour des raisons de la commodité, je garderai cependant la forme ö, utilisée pour représenter la lettre nordique moins commune (qui s'écrit ‘o cédille’) qui est utilisée dans l'édition de Kuhn.

Une fois qu'un manuscrit est choisi, le Vieux Norrrois reste délicat à traduire. Pour cette traduction, nous avons utilisé le dictionnaire islandais-anglais de Cleasby-Vigfusson (en abrégé C.-V. ) dictionnaire étymologique de De Vries (publié en allemand seulement – pas d’abrégé) et très souvent aussi, le Lexicon poëticum antiquæ linguæ septentrionalis de Sveinbjön Egilsson (j’ai utilisé la version originale en langue latine et non la nouvelle édition danoise de Finnur Jonsson – en abrégé LexPoet). Ce dernier fournit le sens d’un plus grand nombre de mots que C.-V. , associés à une multitude de citations illustrant l’usage des mots, principalement en poésie. Il a été aussi nécessaire de consulter une liste des verbes irréguliers lisible, vérifiée et cherchable. Vous la trouverez à VERBES IRREGULIERS (http://www. nordic-life. org/nmh/IrregulFinalEng. pdf ).

Sur les ‘influences chrétiennes’

 

Il est clair que tous les manuscrits de l’Edda poétique dont nous disposons ont été écrits dans un contexte social où être chrétien était obligatoire et leur rédaction a donc été plus ou moins supervisée par les autorités éclésiastiques. Que la société ait évolué après l’interdiction du paganisme est évident. Rechercher des ‘influences chrétiennes’ dans ces textes, c’est se comporter comme un ‘civlisateur’ qui trie le bon grain chrétien de l’ivraie païenne. Les colonisateurs ont maltraité les civilisations ‘premières’ en bonne conscience au nom de la supériorité intellectuelle de la pensée européenne. Les commentateurs modernes des textes eddiques les maltraitent en n’acceptant pas leur originalité.

Par exemple, la ‘mort de Baldr’ est classiquement supposée avoir reçu une influence chrétienne. En effet, Frigg pleure son fils ensanglanté. Et son père aussi pleure son fils – tout cela peut être un comportement chrétien. Mais le père fait tuer l’assassin de Baldr par un autre de ses fils.. Oh ! Que cela sort de la norme de la moralité actuelle, sans parler de la chrétienne !

 

Plus généralement, rappelons la profusion de textes, moyenâgeux en majorité, qui traitent du problème du destin de l’humanité et de la fin du monde. On appelle ce sujet de réflexion une « eschatologie ». Il existe donc de nombreuses eschatologies, chrétienne, islamique, juive, bouddhiste etc. chacune inspirée par la vision du monde de la religion qui l’a produite.

La Völuspá décrit l’eschatologie norroise ancienne nommée ‘Ragnarök’, ce qui signifie ‘le jugement des puissances’, plus connue grâce à Wagner sous le nom de: ‘crépuscule des dieux’. Mais on peut remarquer de suite que le mot ‘eschatologie’ vient d’être utilisé de façon incorrecte, en ce sens que l’eschatologie traite du destin de l’humanité alors que le Ragnarök traite du destin des dieux. C’est pourquoi il n’est pas très logique de parler d’une eschatologie norroise. Malgré tout, la grande majorité des lecteurs des textes norrois anciens vit dans une  vraie-eschatologie chrétienne et s’en servent pour comprendre la ‘non-eschatologie’ norroise. Il n’est pas étonnant qu’ils y  trouvent une multitude de ce qu’ils ressentent comme ‘des influences chrétiennes’. Dès la s. 1 de Völuspá nous rencontrerons un tel malentendu avec le mot spjall que je traduis comme tout le monde par ‘une connaissance, un savoir’ alors que son sens réel est plus proche d’une incantation ou d’un dicton.

Un autre exemple d’un mot norrois maltraité est celui de ‘siðr’ que nous traduisons par ‘religion’ (alternativement, on dit aussi que le mot ‘religion’ n’existe pas en Vieux Norrois). En fait, ‘siðr’ désigne plutôt une ‘coutume’ ou un comportement qu’une religion si bien que l’ancienne religion est appelée ‘forn siðr’et la nouvelle ‘nýr siðr’ (la religion chrétienne). Ancienne coutume décrit donc des comportements (anciens) plutôt qu’une foi. C’est pourquoi les dates de la christianisation (où les mots ont pris leur sens chrétien) d’un pays sont bien plus tardives que celles de sa conversion (où le parler est encore le parler païen). Ceci explique aussi la difficulté à comprendre le contenu de la Völuspá.

 

Ce poème est celui qui a reçu le plus grand nombre d’accusations relatives aux ‘influences chrétiennes’ qu’il aurait subies. La plupart du temps j’ai entendu  ces accusations être formulées sur le ton de l’injure ce qui ne pousse pas à la discussion honnête. Il se trouve qu’un ouvrage assez récent,  The Nordic Apocalypse’, édité par Terry Gunnell et Annette Lassen (2013), a fait le point sur ces influences. Tous les articles de ce livre, excepté celui de Lassen (qui fait un  historique des réaction des lettrés à ce texte) et de  Gunnell (qui décrit comment le poème pouvait être déclamé et ‘joué’), ont explicitement pris position en faveur de l’existence de ces influences chrétiennes. Nous avons donc là une sorte de condensé académique  des positions des partisants de ces influences, ce qui permet une calme discussion que j’ai entrepris de mener en parallèle à ma traduction personnelle du poème. Pour éviter des redites incessantes, une forme spéciale de citation est utilisée ici : Nom d’auteur (GL 2013, pp. numéro des pages citées). Par exemple, la contribution poétique de Gunnell serait présentée comme : Gunnell (GL 2013, pp. 70-72). Pour ne pas confondre cette discussion avec celles liées à la traduction proprement dite, elle sont encadrées de façon visible en-dessous de la strophe correspondante, comme ci-dessous une argumentation particulièrement tarabiscotée que je ne détaillerai pas :

 

Ursula Dronke (1997, pp. 99-104) a étudié la possibilité d’une influence chrétienne due à des similarités entre Völuspá et les Oracles sibyllins (Sibylline Oracles), très populaires au Moyen-Âge…

Mais Karl G. Johansson (GL 2013, pp. 161-184) en a contesté certains points et il a raffiné l’analyse de Dronke en utilisant les Oracles de Tibur (Tiburtine Oracles)…

Mais Stephen J. Shoemaker (réf. http dans la bibliographie), signale que de nombreuses modifications aux textes connus des Oracles de Tibur sont en cours.

 

Ceci finit par ne pas avoir plus d’intérêt que les discutions sur le sexe des anges.

 

 

Quelques explications préalables utiles

Spá est un mot féminin signifiant ‘une prophécie’. Une prophétesse était appelée une völva qui fait völu au génitif singulier : c’est le « völu » de völuspá. Elle pratiquait une sorte de chamanisme qui ressemble beaucoup à celui des Indiens d'Amérique du Nord, qui est devenu si populaire depuis quelques années. Ce genre de chamanisme nordique est appelé le seidr (seiðr ou seið). Malgré le petit nombre de témoignages dont nous disposons, nous savons que la völva pratique le seidr à l'extérieur, sur une sorte de plate-forme en bois, entourée de de toutes ses aides et de tous ses clients, et elle a besoin qu'on chante pour elle un chant spécial (dont hélas, il ne reste rien). Il existe aussi une forme solitaire de pratique, appelée « útiseta » (s’assoir à l'extérieur) à laquelle Völuspa semble faire allusion.

Il semble que le seidr ait été pratiqué essentiellement par les femmes puisqu'il est dit que la pratique du seidr à la perfection rend les hommes ‘impuissants’ où ce mot peut aussi être compris comme ‘homosexuel passif’.

Ainsi, ce qui a dû être anciennement une activité du pouvoir hautement respectée, puisqu'elle était réservée aux femmes ou aux hommes efféminés (ou encore, selon mon interprétation personnelle: au côté féminin des hommes - et des femmes!), a été progressivement méprisée, et elle apparaît comme une insulte dans de nombreux textes et inscriptions runiques.

Óðinn (souvent écrit: Odin, ou Odhin, ou Odhinn – en tous cas, dans la syllabe finale de son nom, ‘inn’, les ‘n’ ne sont pas prononcés à la française ‘in’ - est le principal des dieux nordiques, les Ases (Æsir). Il existait aussi un autre genre de dieux, les Vanes (Vanir) qui paraissent plus anciens, mais ils se réconcilieront avec les Ases, après une guerre évoquée ci-dessous en s. 21-24. Enfin, les Géants sont aussi des êtres supra humains qui apparaissent comme les irréductibles ennemis des Ases. Ce sont eux qui vont provoquer le Ragnarök des strophes 44 à 58. Nous utiliserons les formes Géant et Nain pour les distinguer des personnes de grande ou petite taille. Nos divinités seront appelées des ‘dieux’ pour les distinguer de Dieu.

La civilisation norroise ancienne était dotée d’une spiritualité associée à un culte des ancêtres, auquel les poèmes et sagas font allusion. Ce culte été aussi fermement prouvé par la multitude des offrandes trouvées dans les tertres des puissants et dans ou près des tombes des humbles, et par l’activité qui a régné sur ces sites pendant des centaines d’années.


 

 

VÖLUSPÁ

(Prophétie de la voyante)

Strophe 1

Vieux Norrois

 

 

 

1. Hlióðs bið ec

allar kindir

meiri oc minni,

mögo Heimdalar;

 

vildo at ec, Valföðr,

vel fyrtelia

forn spiöll fira,

þau er fremst of man.

 

þau er fremst um man.

traduction orð eptir orð (mot à mot)

suivie en-dessous par une version en français

 

(Votre) écoute ‘mendie’ je

à toute la famille

grands et moindres,

enfants de Heimdalr ;

 

tu veux que je, Des_tués-le_père,

bien raconter

les anciens savoirs des peuples

ceux qui sont ‘les plus en avant’ je me souviens.

 

Commentaires et explications

 

Le premier vers est une formule rituelle pour demander la parole au début d’une réunion officielle (comme le Thing) ou avant de déclamer publiquement une poésie. Au lieu de ‘demander la parole’ les norrois ‘mendient l’écoute’.

 

 

Le « père des tués » est Óðinn.

Un/une spajll (des spjöll) est un mot neutre = incantation, dicton.

‘les plus en avant’ . En fait cela signifie ici « les plus complets ».

 

 

Traduction en français

Je vous prie de m’écouter

vous tous de la famille

des enfants de Heimdalr ;

 

Tu veux, Valföðr, que

je raconte bien

les plus lointains des anciens savoirs

dont je me souvienne.

‘man’ peut être la première personne de l’indicatif de munu (je dois) ou celle de muna (je me souviens). ici : « je me souviens. »

‘Je’ de ‘je raconte’ est la völva comme l’indique le nom du poème : « La Parole de la völva ».

 

Dès le premier vers, le fait de « mendier l’écoute » de ses auditeurs au lieu de leur imposer le silence illustre un comportement typiquement norrois qui – avec tout le respect dû au poète et à la völva-  indique une forme de modestie souvent absente chez les prédicateurs des religions.

Spjall est en effet ‘un savoir, un dicton’ dans notre civilisation, mais il porte aussi le sens d’incantation magique en Vieux Norrois.

Il est un peu surprenant que, dans la deuxième partie de cette strophe, la völva dise que Óðinn lui a demandé de raconter les anciennes incantations, les ‘anciennes façons de parler’ et que cela recouvre ce que nous appelons une eschatologie. Nous voyons que certaines façons de parler des Norrois sont devenues étrangères aux nôtres.

 

Strophe 2

Vieux Norrois

 

2. Ec man iötna

ár um borna,

þá er forðom mic

fœdda höfðo;

 

nío man ec heima,

nío íviði,

miötvið mœran

fyr mold neðan.

 

mot à mot

 

Je me rappelle les géants

aux temps anciens nés

ceux qui anciennement moi

ont nourri personne adulte;

 

neuf je me souviens des pays

neuf géantes (ou ogresses)

l’ordonnateur de la mesure-arbre célèbre

vers la terre en-dessous.

 

Commentaires et explications

La völva dit qu'elle est issue des géants. Cela revient à prétendre qu'elle les connaît bien et qu'elle a une connaissance intime du passé puisque les géants sont considérés comme les premiers habitants du monde.

 

miöt-viðr = mesure-arbre. C.-V. utilise un mot semblable en Anglo-Saxon (metoð) qui signifie clairement (en Anglo-Saxon !) ‘Dieu’, l’ordonnateur de la mesure. À la strophe 46 nous trouverons une autre forme ce mot dont nous discuterons.

 

français

Je me rappelle les géants

nés aux temps anciens

ceux qui anciennement

m’ont nourri (élevée) en une adulte;

 

je me souviens de neuf pays,

et de neuf géantes (ou ogresses),

et le célèbre arbre-ordonnateur de la mesure

encore sous la terre.

Ici, l’arbre ordonnateur de la mesure ne peut être qu’Yggdrasill, qui est encore en train de pousser sous terre.

Ce nom d’Yggdrasill : ‘ordonnateur de la mesure’, lui donne une fonction capitale dans la mythologie.

 

 

Il est classique de confondre les deux mots ‘géante’ et ‘ogresse’.

 

 

Commentaires complémentaires

En somme, dans la deuxième strophe, la völva décrit ce qu’étaient les temps les plus anciens qu’elle ait connus : Neuf mondes distincts habités par « des Géants et des Géantes » capables d’élever leurs enfants. Les dieux et les humains n’existaient pas encore et il semble donc que la völva ait été elle-même de la race des Géants. Ceci explique que Óðinn ait dû éveiller une Géante pour se renseigner sur les origines des mondes norrois.

Les vers « Je me souviens de neuf pays et de neuf géantes » souligne le fait que les Géants occupaient alors tous les pays existants. Dans notre civilisation, on ne préciserait pas l’existence simultanée des hommes et des femmes, alors que que le premier vers de cette strophe parle des Géants et le sixième des Géantes, ce qui rend très peu probable que l’image classique du 19ème siècle d’une femme fragile et dépendante des hommes ait existé dans ces temps anciens.

Les deux derniers vers nous présentent un « être » tellement absent de notre conscient que l’on tend à oublier un peu l’existence ancienne d’un arbre ordonnateur de la bonne mesure. Il était ‘encore sous la terre’ comme dit le dernier vers de cette strophe, ce qui sous-entend que, de fait, la « bonne mesure » n’était pas encore accessible. C’est-à-dire que ces temps anciens étaient des temps de démesure. On ne peut, à l’occasion, éviter de remarquer une énorme différence entre la tradition chrétienne et la tradition norroise de l’organisation du monde.

 

Strophe 3

Vieux Norrois

 

3. Ár var alda,

þar er Ymir bygði,

vara sandr né sær

né svalar unnir,

 

iörð fannz æva

né upphiminn,

gap var ginnunga

enn gras hvergi.

 

mot à mot

 

L'année était ancienne,

là Ymir s’était installé,

ils étaient sable ni mer

ni fraîches vagues ,

 

la terre se trouvait jamais

ni le ciel au-dessus,

le gouffre immense

et d’herbe point.

Commentaires et explications

 

Une façon stéréotypée de dire « dans les anciens temps ».

Ymir est le nom du géant primordial qui a été le premier être de l’univers, (et donc avant les dieux).

 

« la terre ne pouvait pas être trouvée »

 

« il n’existait rien d’autre qu’ un gouffre immense »

 

français

En ces temps anciens

où Ymir s’était installé là

il n’y avait ni sable ni mer

ni fraîches vagues ;

 

La terre n’existait pas

ni le ciel au-dessus,

seulement un gouffre immense

et d’herbe point.

 

 

Strophe 4

Vieux Norrois

 

4. Áðr Burs synir

biöðum um ypþo,

þeir er miðgarð

mœran scópo;

 

sól scein sunnan

á salar steina,

þá var grund gróin

grœnom lauki.

 

mot à mot

 

D'abord les fils de Burr

les terres ont haussées, exaltées

là est miðgarðr,

glorieusement façonnée;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors étaient du sol poussés

de verts poireaux.

 

Commentaires et explications

 

ypþo = yppðu est le prétérit pluriel du verbe yppa, soulever, exalter.

Burr est le père d'Óðinn. L'Edda en prose de Snorri rapporte qu'Auðumla, la vache primitive, après avoir léché la glace entourant le géant Ymir, a léché celle contenant aussi le premier homme (ou dieu), Burr.

 

Miðgarðr est la demeure des êtres humains, notre monde.

 

 

français

 

Les fils de Burr, d'abord,

ont rehaussé les terres

où Miðgarðr se trouve,

glorieusement façonnée par magie;

 

le soleil a brillé du Sud

sur la salle en pierre,

alors dans le sol

ont poussé de verts poireaux.

Le verbe skapa fait skópu au prétérit pluriel (orthographié ici scópo). Il peut simplement signifier ‘faire’ mais son sens propre est ‘façonner’ et il peut signifier aussi ‘façonner par magie’ qui s’accorde bien au contexte.

 

Les « verts poireaux » » du texte désignent la première de toutes les herbes.

Ainsi, le poireau prend dans la mythologie nordique une importance mystique dont il est difficile de rendre compte dans le monde moderne.

 

 

La formation de la Terre : un processus ‘d’accouchement’ ou ‘de remise en ordre’ ?

 

Du fait de son incroyable culture, et du respect que cela inspire, cette auteure a une influence inimaginable au sein de la communauté académique spécialiste de la culture scandinave ancienne. Elle en profite pour influencer une compréhension chrétienne des textes. Les vers ci-dessus : « Les fils de Burr (les dieux norrois) ont rehaussé les terres » évoque évidemment une planète Terre sortie de l’onde. Il faut remarquer que le même type de description prend place dans la s. 59 qui déclare : « hon upp koma… iörð ór ægi (vers le haut s’en vient… la terre hors de l’océan) ». Ainsi,  nous comprenons que la ‘nouvelle terre’ de Gimlé, celle d’après le Ragnarök, va aussi sortir des ondes.

 

Ursula Dronke déclare qu’elle a recherché un autre exemple d’une telle  émergence de la Terre et elle confesse modestement que la seule allusion à un tel phénomène qu’elle ait pu trouver est dans la Genèse 1, 9. En effet, les versets 9 et 10 de la genèse 1 déclarent :

(9) Et Dieu dit : Que les eaux de dessous les cieux s’amoncellent en un seul lieu et que le sec paraisse. Et cela fut.

(10) Et Dieu appela le sec terre et il appela l’amas des eaux mers ; et Dieu vit que cela était bon.

Il semble tout à fait clair que la genèse ne décrit pas une émergence de la Terre hors des eaux mais d’une séparation entre les eaux et la terre et c’est l’eau qui est déplacée. En effet, ‘Dieu’ amoncelle les eaux en un seul lieu et appelle ‘Terre’ ce qui reste, alors que les fils de Burr ont ‘rehaussé’ la terre (c’est la terre qui est déplacée) afin qu’elle apparaisse dans (ou hors de ?) Ginnungagap. Au total la Terre se met en effet à exister dans les deux cas, mais c’est à la suite de deux actions différentes, l’une étant  d’éloigner les eaux et l’autre celle d’exhiber la Terre. L’image qu’évoque le mythe norrois est celle d’eaux maternelles qui accouchent de la terre. La Genèse 1 évoque une mise en place : ‘Dieu’ aurait séparé les eaux de la terre.

 

Strophe 5

Vieux Norrois

 

5. Sól varp sunnan

sinni mána

hendi inni hœgri

um himiniöður;

 

sól þat né vissi

hvar hón sali átti,

stiörnor þat ne visso

hvar þær staði átto,

máni þat né vissi

hvat hann megins átti.

mot à mot

 

(La) soleil jeta depuis le Sud

à sienne lune

une main (pour) un logement confortable

autour du bord du ciel ;

 

‘la’ soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle il puissance avait.

Commentaires et explications

 

Soleil est un féminin en Vieux Norrois et ‘elle’ jette quelque chose à (datif) sinni (féminin datif) sa lune.

Elle agit visiblement pour aider ‘le’ lune si bien qu’on peut comprendre qu’elle lui « donna un coup de main ».

 

Attention, la poésie eddique n’hésite pas à jouer sur l’ordre des mots pour respecter les règles de la composition poétique telles que Snorri nous a léguées. Ici, on pourrait traduire « sinni mána »

 

français

 

‘La’ soleil, depuis le Sud, tendit

sa main à la lune pour (obtenir) une place confortable

tout autour du ciel ;

 

la soleil ne savait pas

quelle demeure elle avait,

les étoiles ne savaient pas

quel logement elles avaient,

‘le’ lune ne savait pas

quelle puissance il avait.

par « sa lune » qui n’aurait pas beaucoup de sens, c’est pourquoi on préfère associer le « sinni » avec le « hendi » du vers suivant ce qui donne « sa main ».

 

J’ai conservé les suites de « átti, átto » et de « þat né vissi, þat né visso » de l’original qui peuvent paraître un peu lourdes à notre goût.

La raison est qu’il existe un style de poésie scaldique dédié au vers qui scandent une formule magique, et ce style joue beaucoup sur la répétition des mots, comme ici. Il s’agit du style dit « Incantation poétique », le Galdralag.

 

Strophe 6

Vieux Norrois

 

6. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz:

 

nótt oc niðium

nöfn um gáfo,

morgin héto

oc miðian dag,

undorn og aptan,

árom at telia.

mot à mot

 

Alors allèrent les sacrées puissances toutes

sur les sièges des jugements

divinités suprêmes dieux,

et de cela obtinrent :

 

à la nuit et aux descendants

des noms attribuèrent,

le matin nommèrent

et le médian (du) jour

les heures du jour et la soirée

avec les années à compter.

Commentaires et explications

 

Le mot ‘rök’ sera encore rencontré dans les strophes 9, 23 et 25, toujours avec la signification d'une place où une sage décision est prise.

"regin" est un mot pluriel signifiant "les puissances", avec le sens original de "les conseillers".

 

Le mot féminin nótt fait aussi nótt au datif singulier. C’est donc ‘à la nuit’ que les dieux donnèrent son nom.

Nous n’avons pas d’indication claire sur la nature de ces descendants de Nuit.

 

français

Alors toutes les puissances sacrées

s’installèrent sur les sièges de jugement,

les dieux, divinités suprêmes

et ils obtinrent ainsi ce qui suit.

 

Ils attribuèrent des noms

à la nuit et à ses descendants,

ils nommèrent le matin

et le médian du jour,

les heures du jour et celles du soir,

ils comptèrent les années.

Peut-être est-ce une formule poétique pour parler des ‘créatures de la nuit’.

 

 

La redondance du vocabulaire désignant les dieux primitifs et leur caractère sacré montrent bien que le poète qui a écrit la Völuspá tenait à souligner l’importance des dieux au début de leur présence. La fin du poème racontera leur fin, sans sous-entendre qu’ils aient déchu.

 

Strophe 7

Vieux Norrois

 

7. Hittuz æsir

á Iðavelli,

 

 

þeir er hörg oc hof

há timbroðo;

 

 

 

afla lögðo,

auð smíðoðo,

tangir scópo,

oc tól gorðo.

mot à mot ET français

 

Se réunirent les Ases

à Iðavöllr, la ‘Plaine des labeurs accomplis’,

là sont leur sanctuaire et leurs demeures

de haute-futaie ;

 

des foyers de forge placèrent,

de la richesse forgèrent

des pinces de forgeron façonnèrent

et des outils firent.

Commentaires et explications

Le mot ‘’ désigne un travail, un accomplissement.  Il fait son génitif pluriel en ‘a’. Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit où un travail sérieux s’accomplit.

 Dronke a choisi une autre interprétation. Le mot ‘iða’ signifie un tourbillon. La forme iðavöllr suppose que iða’ est adjectivé. Dronke traduit donc par « eddying plain » (la plaine tourbillonnante). Ceci présente la demeure des dieux comme un endroit agité et dangereux.

 

« hörg oc hof » se comprend mieux en considérant les découvertes archéologiques. On a constaté que dans certains bâtiments particulièrement majestueux (hof), on trouvait aussi un lieu de culte (hörgr), soit à l’intérieur, soit à proximité immédiate.

 

Strophe 8

Vieux Norrois

 

8. Teflðo í túni,

teitir vóro,

var þeim vættergis

vant ór gulli,

 

unz þriár qvómo

þursa meyiar

ámátcar miöc

ór iötunheimom.

mot à mot

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

joyeux ils étaient,

étaient ils de rien

manquants d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

(issues) des géants jeunes filles,

détestables- et-surpuissantes beaucoup,

depuis la géant-demeures (= demeures des géants).

Commentaires et explications

 

Le tafl est un jeu semblable au jeu de dames. Pour connaître les règles de ce jeu, consulter

http://www. irminsul. org/arc/002sg. html ou

 

http://www. vikinganswerlady. com/games. shtml

On pense habituellement que ces trois jeunes filles géantes, "þursa meyiar", venant du pays des géants, "iötunheimr", sont les trois Nornes.

La fin de la strophe paraît dire que les Dieux ont été joyeux et gais jusqu'à (!) l'arrivée des Nornes.

 

français

 

Ils jouaient au jeu de tafl dans le pré clôt

ils étaient joyeux,

en rien

manquaient-ils d’or,

 

jusqu'à ce que trois arrivent,

depuis les demeures des géants

des jeunes filles nées géantes,

très détestables-et-surpuissantes.

 

 

 

Le verbe koma (venir, arriver) présente au prétérit une forme ancienne kvámu ou kvómu qui est utilisée ici.

À mon (très humble) avis, c’est ce ‘v’, prononcé ‘u’, qui fait la seconde parfaite assonance avec le ‘u’ de þursa dans la ligne paire suivante.

 

 

 

Une courte note de vocabulaire au sujet de « ámátcar » (détestables-et-surpuissantes)

 

Il faut aller fouiller dans le LexPoet pour comprendre la sorte d’astuce contenue dans ámátcar. Ce dictionnaire présente deux mots semblables, amátligr (= monstrueux, détestable) et ámáttigr (= surpuissant – le á- peut être vu comme un intensifieur). Vous voyez que ámátcar manque du a en tête de amátligr et du tt de ámáttigr. Les traducteurs choisissent tous ‘surpuissante’ (Boyer : toutes-puissantes) mais le contexte de « joyeux … jusqu’à ce que. . . » sous-entend un aspect négatif à ces trois jeunes filles que je rends en traduisant par « détestables-et-surpuissantes ». J’espère que c’est bien l’effet que désirait accomplir le poète !

 

Strophe 9

 

 

9. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverr scyldi dverga

dróttin scepia

ór Brimis blóði

oc ór Bláins leggiom.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent (‘obtinssent’),

 

que vont (‘allassent’) des/les Nains

la (noble) maisonnée former

à partir de Brimir le sang

et à partir de Bláinn les jambes.

 

Dans "ginnheilog" ce qu'exactement veut dire "ginn" est en fait inconnu. Ce mot ne s'applique qu'aux dieux.

 

‘Nain’ avec un N majuscule pour les distinguer des personnes de petite taille.

 

Brimir et Bláinn sont deux autres noms donnés au Géant primitif, Ymir, qui a été tué par « les fils de Burr » (donc, en particulier par Óðinn), et dont le corps a été utilisé pour créer le monde.

 

français

 

Alors toutes les divinités sont allées

sur les sièges de jugement,

eux les dieux sacrés et saints,

et ainsi ils obtinrent

 

que la noble maisonnée aille

les Nains former (façonner par magie)…

(OU

qu’ils façonnassent par magie

la noble maisonnée des Nains )

à partir du sang de Brimir

et à partir des membres de Bláinn.

 

 

Ainsi, les Nains sont formés à partir d’éléments qui sont directement issus du corps d’Ymir, le géant primitif. Ymir est appelé Brimir (brim = vague, mer) quand il sert à former les mers. On pourrait s’attendre que ses jambes servent à former les terres mais le nom Bláinn est ambigu. Le radical ‘blá’ peut signifier ‘bleu’ et il évoque encore un être marin. Mais il est aussi souvent utilisé pour dire ‘bleu-sombre, noir’ ce qui évoque alors la terre.

 

 

Commentaire : un problème sérieux de vocabulaire et un problème secondaire de grammaire.

 

Le problème de vocabulaire

 

Le verbe skepja (scepia ci-dessus) est une forme ancienne du verbe skapa qui signifie : façonner, faire, former, assigner une destinée, fixer. Bien entendu, chaque fois que le sens de ‘faire’ n’est pas franchement ridicule, les traducteurs donnent ‘faire’ qui est le plus neutre des sens. Dans le contexte de la création de toutes pièces d’une ‘race’ nouvelle, on peut pas ne pas évoquer une opération magique.

 

Le problème de grammaire

 

Ensuite, je veux aussi éclairer une ambiguïté grammaticale intéressante bien qu’elle ne modifie que superficiellement la compréhension de la strophe.

Le mot pour ‘la noble maisonnée’, dróttin, est évidemment un nominatif féminin, sujet de skepja, c’est donc ‘la noble maisonnée’ qui va skepja.

Mais une ambiguïté grammaticale obscurcit un peu la compréhension de la deuxième partie de cette strophe. D’abord, les subjonctif prétérit masculin et pluriel de skulu (= qu’il façonnât ou qu’il façonnassent) sont identiques. Le mot pour ‘un Nain’ est un masculin, dvergr, qui fait dverga au génitif et à l’accusatif pluriel. Si c’est un accusatif pluriel,c’est « la noble maisonnée a façonné les Nains ». Si c’est un génitif pluriel, par contre on peut alors lire que les dieux « une maisonnée de Nains vont façonner ».

Ainsi, dans un cas c’est une ‘maisonnée de dieux’ qui façonne les Nains et dans l’autre les dieux façonnent une ‘maisonnée de Nains’.

L’un ou l’autre disent la même chose importante, à savoir que les Nains ont été façonnés par les dieux… un peu comme les humains. Ceci explique l’espèce de complicité qui règne entre dieux et Nains.

 

***************************

 

Suivent les célèbres et ‘ennuyeuses’ listes de Nains. Leurs noms ont excité la curiosité des experts qui ont cherché des significations souvent fondées sur l’étymologie. Je crois fermement que ces listes étaient destinées à favoriser, par la musique de leur noms et la mesure de la poésie, la mémorisation de tous ces noms. C’est pourquoi, quand cela m’a été possible, je donne le nom qui ‘saute à l’oreille’ par l’association qu’on fait immédiatement avec un mot bien connu, même si l’étymologie suggère une autre traduction.

 

Strophe 10

 

 

10. Þar Mótsognir

mæztr um orðinn

dverga allra

en Durinn annarr;

 

þeir manlícon

mörg um gorðo,

dvergar, ór iörðo,

sem Durinn sagði.

mot à mot

 

Là Mótsognir

le plus fameux parlé de

les Nains tous

et Durinn l’autre ;

 

ils humaines-formes

nombreuses firent,

les Nains, en terre,

comme Durinn l’avait dit.

 

 

Mótsognir, ou Móðsognir = Suceur D’Assemblée (à la façon dont le reflux des vagues ‘suce’ le sable)

Durinn = Somnolant.

 

Le contexte pousse à penser que ce sont des formes destinées à créer des Nains qu’ils ont faites car la liste qui suit dans s. 11-13 semble donner une liste des Nains qui ont été ainsi faits.

Mais l’expression « formes humaines » suggère, inversement, ces formes aient été aussi utilisées pour créer les deux premiers humains.

 

français

Là Mótsognir

le plus fameux cité

de tous les Nains

et Durinn le second ;

 

les Nains, firent de nombreuses

formes humaines en terre,

comme Durinn l’avait dit.

 

Le fait que les deux premiers humains, Ask et Embla, soient formés à partir de pièces de bois est suggéré par d’autres textes et non par la Völuspá.

 

Il est aussi tout à fait possible que la Völuspá, tout simplement, souligne ici la parenté entre Nains et humains.

 

 

Strophe 11

 

11. Nýi oc Niði,

Norðri oc Suðri,

Austri oc Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

 

 

 

Bívorr, Bávorr,

Bömburr, Nóri,

Án oc Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi et Niði,

Norðri et Suðri,

Austr et Vestri,

Alþiófr, Dvalinn,

 

 

 

Bívörr, Bávörr,

Bömburr, Nóri,

Án et Ánarr,

Ái, Miöðvitnir.

 

Nýi = Nouvelle Lune, Niði = Nuit sans lune,

Nordri = Nord, Sudri = Sud,

Austri = Est, Vestri = Ouest,

Alþiófr = Voletout, Dvalinn = Trainard,

 

Bívörr = Trembleur, Bávörr = Acrobate (Sauteur ?)

Bömburr = Tambour, Bruyant, Nóri = Minuscule,

Án = ‘Sans’ = ‘Manquant’, Ánarr – ‘Met en Manque’,

Ái = Ancêtre, Miöðvitnir = Loup (enchanté) de l'hydromel.

 

Strophe 12

12. Veigr oc Gandálfr,

 

 

 

Vindálfr, Þráinn,

Þeccr oc Þorinn,

 

Þrór, Vitr oc Litr,

Nár oc Nýráðr -

nú hefi ec dverga

 

 

 

- Reginn oc Ráðsviðr -

rétt um talða.

12. Veigr et Gandálfr,

 

 

 

Vindálfr, Þráinn,

Þekkr et Þorinn (ou Þroinn),

 

Þrór, Vitr et Litr,

Nár et Nýráðr -

Voici les Nains

 

 

- Reginn et Ráðsviðr -

correctement comptés.

Veigr : si Veggr = Mur, si Veig = Boisson forte ou ‘Potion magique’, Gandálfr = Elfe de bâton magique,

Vindálfr = Elfe du Vent, Þráinn = L’obstiné ou En-besoin

Þekkr = Plaisant, Þorinn = Qui-ose,

Þrór =Endurant (‘en bonne santé’) , Vitr = Sage, Litr = Coloré,

Nár = Cadavre, Nýráðr = Nouveau conseiller,

 

Ici Reginn est évidemment un nom, qui veut dire "les dieux", comme le mot regin.

Reginn = Les Dieux ou Le-pouvoir, Ráðsviðr = De sage conseil.

 

Strophe 13

13. Fíli, Kíli,

Fundinn, Náli,

Hepti, Víli,

Hanarr, Svíurr,

 

 

 

Frár, Hornbori,

Frægr oc Lóni,

Aurvangr, Iari,

Eikinscjaldi.

Fíli = Chair Grasse, Kíli =Bras-de-Mer, Canal,

Fundinn = Trouvé, Náli = Aiguille

Hepti =Hefti = Enchaîné, Víli = Misérable,

Hanarr = Habile, Svíurr = ‘Apaiseur’

 

Frár = Rapide, Hornbori = Cor percé,

Frægr = Célèbre, Lóni = Petite Île,

Aurvangr = Vallée de gravier ou Pré de terre humide, Iari = Batailleur

Eikinskjaldi = Bouclier de chêne.

 

 

Strophe 14

 

14. Mál er dverga

í Dvalins liði

lióna kindom

til Lofars telia,

 

þeir er sótto

frá salar steini

Aurvanga siöt

til Iörovalla.

mot à mot

La mesure (ou le temps) est des Nains

dans de Dvalinn « l’articulation » (degré de parenté)

des humains aux descendants

jusqu’à Lofarr énumérer,

 

ceux qui cherchèrent

depuis de la salle en pierre

d’Aurvangar la demeure

à Iörovellir.

 

Dvalinn = Trainard (s. 11)

 

liónar = les arbitres ou simplement les humains (de Vries).

 

Aurvangr = Vallée de gravier ou Pré de terre humide, (s. 13)

Iörovallr = Vallée de la bataille (cf. nom de Nain Iari, s. 13)

français

 

Il est temps d’énumérer

les Nains jusqu’à Lofarr,

ceux de la lignée de Dvalinn,

aux descendants des humains,

 

ceux qui cherchèrent (se déplacèrent)

depuis les demeures

de la salle en pierre d’Aurvangar

jusqu’à Iörovellir.

Commentaire

 

Toute la lignée des Nains qui remonte à Lofarr doit être enseignée au genre humain, comme le dit cette strophe et le confirmera la s. 16, où la responsabilité du genre humain dans ce travail de mémoire est clairement indiquée.

Cela doit donc être très important dans la tradition scandinave ancienne, mais nous ne savons plus pourquoi exactement.

 

Note sur le déplacement des Nains

 

Le choix des noms Aurvangar et Jörovellir peut nous permettre de deviner la raison de leur déplacement. Aurvangar a deux sens possibles, Vallées de gravier ou Prés de terre humide et, pour Jörovellir je n’ai proposé que Vallée de la bataille. Le texte décrit Aurvangar comme « les demeures de la salle en pierre » c’est-à-dire un environnement rocheux qui s’accorde bien au sens ‘Vallées de gravier’. Les Nains quittent cet endroit pour rejoindre la Vallée des combats ce qui, dans le contexte du Ragnarök proche, les désigne comme prenant part au combat, sans doute à côté des dieux, comme le mythe de leur création le suggère fortement.

Dronke donne deux noms différents et en tire une conclusion presque opposée à la nôtre : “…the dwarf material preserved in Völuspá are allusions to … their migration from rocky lands to fertile plains (so it would seem; 14)” p. 122 (le matériel relatif aux nains préservé dans Völuspá sont des allusions à … leur migration depuis des contrées rocheuses vers une plaine fertile, semblerait-il, voir s. 14). Pour Aurvangar elle donne ‘Loam Lee’ (Clairières de terre végétale humide). Pour Jörovellir elle le traduit par ‘Earth Plains’ (Plaines terrestres) en lisant Jörðvellir pour Jörovellir. Ceci explique en effet sa conclusion. L’obtention de meilleurs terres est certainement une bonne raison de migration pour des humains, mais je la trouve un peu superficielle dans le contexte d’un Ragnarök proche.

 

Strophe 15

 

 

15. Þar var Draupnir

oc Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Scirvir, Virvir,

 

Scáfiðr, Ái,

‘traduction’

 

Il y avait Draupnir

et Dólgþrasir,

Hár, Haugspori,

 

Hlévangr, Glói,

Skirvir, Virvir,

 

Skáfiðr, Ái,

 

Draupnir = Coulant goutte à goutte, (de drjúpa, prét. draup)

Dólgþrasir = Monstre de bataille,

Hár = Haut, Haugspori : Si : Haug-spori = Tertre-éperon mais si : Haugs-por(r)i = Borgne du tertre.

Hlévangr =Jardin-refuge, Glói = Brillant

Skirvir = Skirpir = de skyrpa, Cracheur ? Virvir,Virfir, Virfill = Pénis ? [Dronke donne ‘Groiner’ = ‘Celui de l’aine’… façon pudique de parler du pénis. ]

Skáfiðr = Skáviðr = Arbre-oblique, Ái = Ancêtre (comme dans la s. 11)

 

Strophe 16

 

 

16. Álfr oc Yngvi

Eikinscialdi,

Fialarr oc Frosti,

Finnr oc Ginnarr;

 

þat mun uppi,

meðan öld lifir,

langniðia tal

Lofars hafat.

mot à mot

 

Álfr et Yngvi

Eikinskjaldi,

Fialarr et Frosti,

Finnr et Ginnarr;

 

Cela se souvient en haut,

aussi longtemps que l’humanité vit,

des descendants la liste

de Lofarr maintenue.

 

 

 

Álfr = Elfe, Yngvi = Roi (le dieu Freyr est souvent nommé Ingvi Freyr), Eikinskjaldi = Bouclier de chêne,

Fialarr = Celui de la falaise OU (fjöl) Celui des skis, Frosti = Gelé, Finnr = Chasseur ou Saami, Ginnarr = Fraudeur ou Puissant.

 

Lofarr = Louangeur

 

français

On se souvient ‘tout en haut’ (de façon suprême)

aussi longtemps que l’humanité vit,

de la liste des descendants

de Lofarr (qui fut ) maintenue (conservée).

Commentaire

On se souviendra de la lignée de Lofarr « aussi longtemps que l’humanité vit ». C’est très clair, et cela sous-entend qu’oublier cette lignée est une des conditions de la disparition de l’humanité.

 

 

Commentaire sur la traduction de ces quatre derniers vers

 

Voici trois versions des quatre derniers vers de la strophe 16, différentes de la nôtre :

 

Dronke

 

Élevées (‘en haut’) dans la mémoire

aussi longtemps que le monde vit

sera (existera) cette liste

de la lignée de Louangeur.

Orchard

 

Il restera dans la mémoire

tant que le monde dure,

la lignée de Louangeur,

proprement listée.

Boyer

 

Toujours remonteront

Tant qu’hommes vivront

Les générations

Jusqu’à Lofarr.

 

Ces trois traductions sont évidemment issues de la même version en Vieux Norrois et sans doute du même mot à mot, semblable à celui que je vous ai présenté. Notez que les américains oublient de citer spécifiquement les humains (ils parlent du ‘monde’) si bien que la charge de maintenir cette liste n’est pas attribuée aux humains. Boyer oublie la mémorisation, bien soulignée par les américains, si bien que la concomitance de la mémoire d’une lignée de Lotarr et de la survie des hommes apparait comme une simple coïncidence, alors que le poème sous-entend qu’elles sont liées l’une à l’autre.

 

 

Strophe 17

 

Le récit de la völva est coupé à la strophe 9 par une suite de 9 strophes donnant la liste des noms des Nains si bien que le récit de la völva reprend ici. Tout s’est passé comme décrit dans 1-8, jusqu’à ce que …

 

17.

Unz þrír kvámu               1. Jusqu’à ce que trois vinrent

ór því liði                          2. hors de leur peuple

öflgir ok ástkir                 3. forts-toujours et aimants-toujours

æsir at húsi,                     4. les æsir vers la maison (des humains),

fundu á landi                   5. ils trouvèrent sur la terre ferme

lítt megandi                      6. peu ‘pouvant’

Ask ok Emblu                  7. Ask(r) et Embla

örlöglausa                        8. örlög-sans.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

v. 2. lið signifie armée/les gens/un peuple. Les ‘trois’ du premier vers ont quitté leur ‘peuple, c’est-à-dire les autres Æsir.

v. 3. afl-gir c’est une forme adjectivale de afl-gi = force-toujours. Il en est de même pour ást = un amoureux.

v. 5. Le mot land décrit la terre comme opposée à la mer, « là où s’arrête la mer », d’où l’image classique de la plage où Ask et Embla ont été trouvés.

v. 7. Les noms des deux premiers humains sont ici à l’accusatif (c. o. d. de ‘trouvèrent’). On peut lire le nom de l’homme comme Ask ou Askr qui sont identiques à l’accusatif. Askr signifie un frêne mais les experts ont cherché en vain un nom d’arbre (ou, d’ailleurs, de quoi que ce soit d’autre) qui aurait pu désigner Embla. Certains traducteurs ont voulu lui donner à toute force un nom d’arbre en fonction de leurs croyances personnelles. Un exemple classique est celui du sarment de vigne qui est censé trouver son support sur le solide frêne, image de la fragile femme s’appuyant sur son homme fort. Tout ceci est ridicule, entre autre, du point de vue du nom ‘Embla’.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

L’honnêteté me conduit cependant à remarquer que la fin de 17 nous présente un ‘ask’ qui est un homme et que la 19 commence en disant qu’Yggdrasill est aussi un ‘askr’, ce qui donne à l’homme une sorte de statut de pilier. En fait, si examine d’un peu près la structure de la société islandaise que nous connaissons bien, il semble qu’en effet l’homme soit le ‘pilier’ (souvent contesté) du monde extérieur alors que la femme est le pilier (incontesté) d’un monde intérieur représenté par l’habitation familiale.

 

Cette strophe nous donne aussi trois indications précieuses sur ce qui définit un ‘vrai’ humain.

Premièrement, Ask et Embla sont trouvés ensemble et nous verrons, de plus, que les qualités positives que vont leur apporter les dieux, dans la strophe 18, leur sont données à eux deux, sans distinction de sexe. Ceci nous sépare inexorablement de toutes les cultures où les dieux attribuent leurs qualités à l’homme, puis à la femme. Cette strophe décrit donc, sans distinction de sexe, ce qui manque à Ask et à Embla pour être de vrais humains.

Deuxièmement, ils sont tous les deux ‘lítt megandi’ c’est-à-dire ‘ne pouvant que peu’, incapables d’agir. Une qualité fondamentale d’un humain est donc elle d’être capable d’agir sur le monde.

Troisièmement, ils sont tous deux ‘örlöglauss’, sans destinée. Le deuxième caractère fondamental à la définition d’un humain est d’être muni d’un destin. Dans la littérature anglo-saxonne le wyrd, le destin, est invariablement présenté comme une insupportable contrainte (voir http://www. nordic-life. org/MNG/WyrdFr. htm ) alors qu’ici, contrainte ou pas, il est un des deux caractères primordiaux des humains. Se rebeller contre son destin est en quelque sorte quitter son statut d’humain. Cependant, la première capacité humaine, celle d’agir, tempère l’inexorabilité du destin : c’est l’örlög de l’humain d’être coincé entre un destin inexorable et une capacité à agir : à lui de s’en débrouiller !

 

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Strophe 18

 

 

18.

Önd þau né átto,              1. Souffle ils ne possédaient pas

óð þau né höfðo,              2. intelligence il n’avaient pas

lá né læti                           3. ‘mer’ [l’eau interne] ne coule pas

né lito góða;                     4. ni (ne laisse paraître) une couleur bonne (belle) ;

önd gaf Óðinn,                 5. le souffle donna Óðinn

óð gaf Hœnir,                   6. l’intelligence donna Hœnir

lá gaf Lóðurr                    7. la ‘mer’ donna Lóðurr

oc lito góða.                     8. et couleur belle.

 

Cette strophe ne parle pas explicitement de l’örlög mais elle est nécessaire à la compréhension de la structure générale de ces strophes.

 

Hœnir : Hœnir vient d’une racine indo-européenne signifiant ‘le haut, l’exalté’ auquel se rattache aussi un des noms d’Óðinn, Hár (le Haut). De Vries suggère qu’il puisse être aussi relié au mot hœna (poule). Dans la strophe 63 ci-dessous, Hœnir est un des dieux survivant au Ragnarök et il semble recueillir l’héritage magique d’Óðinn. Par ailleurs, il semble être un dieu taciturne qu’on connait peu.

 

Lóðurr (et Loki) : Le mot signifie ‘lumière’ et l’étymologie relie le nom Lóðurr à celui de ‘distributeur du feu’ [Note 1]. L’hypothèse souvent avancée que Lóðurr est un autre nom de Loki se heurte au fait que le ‘méchant’ Loki ne peut pas avoir donné ‘la mer et belle couleur’ aux humains. Il faut cependant se rappeler que, pendant longtemps, Loki n’est rien d’autre qu’un dieu embarrassant pour les Æsir par son rôle souvent ambigu vis-à-vis des Géants. C’est après qu’il ait commandité le meurtre de Baldr et qu’il ait insulté les dieux dans la Lokasenna qu’il devient le ‘méchant’ que Snorri a décrit avec tant de hargne. Qu’en plus d’être un géant-dieu, il ait été le ‘dieu évolutif’ des Æsir n’est donc pas totalement impossible. C’est seulement invérifiable dans l’état de nos connaissances.

 

[Note 1] Loki est très souvent associé au feu par un calembour sur son nom et celui un Géant appelé Logi.  En fait log signifie ‘flamme’ et loga signifie ‘brûler avec une flamme’. Logi est certainement un représentant des flammes.  C’est seulement un calembour un peu creux : Loki/Logi, les rend identiques.  Cependant, la seule connaissance précise que nous ayons sur Logi est un concours alimentaire où Loki et Logi sont opposés et la victoire revient à Logi parce que : « Qu’est-ce qui mange plus rapidement que Loki ?- le feu dévorant », comme dit une énigme.  Tout ceci laisse entendre que Loki a une puissance différente de celle du feu.

 

Les deux triples de dieux

 

Nous venons de rencontrer un triple de dieux : Óðinn, Hœnir, Lóðurr. Il existe un autre triple un peu mystérieux : Óðinn, Vili et Vé signalé dans le poème eddique Lokasenna où Loki accuse Frigg d’avoir pris comme époux Vili et Vé pendant une absence d’Óðinn.

D’autre part, Snorri Sturluson décrit avec soin la façon dont ces trois dieux ont transformé le géant originel, Ymir, de sorte que les diverses parties de son ‘individu’ (si on peut appeler ‘individu’ une créature primordiale) soient utilisées pour créer le monde dans lequel nous vivons.

Vili est sans doute lié à vil, ‘le vouloir, le désir’. Le mot a même pris le sens un peu péjoratif de ‘satisfaction de ses propres désirs’. Vili est certainement très proche d’Óðinn dans la mesure où la poésie scaldique a créé la kenning  ‘le frère de Vili’ pour désigner Óðinn.

Le mot signifie un sanctuaire ce qui donne à Vé un statut de dieu des lieux sacrés. Il est associé au verbe vígja, consacrer, et, à ce titre il est peut-être associé à la consécration par le marteau de Thórr.

 

On peut être tenté de voir des relations entre les deux compagnons d’Óðinn dans ces deux triples, nommément entre Vili et Hœnir, et entre Vé et Lóðurr, mais si ces relations existent, les mythes qui les décrivaient ont été perdus.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

Les verbes eiga et hafa, posséder et avoir, sont ici à l’imparfait du subjonctif.

Le verbe láta, comme l’anglais ‘to let’, a plusieurs sens. J’utilise un sens dans le vers 3. (« laisser couler ») et je considère qu’un autre sens est sous-entendu dans le vers 4. (« laisser paraître »).  En tous cas, c’est un subjonctif présent donc la forme au passé des verbes des deux premiers vers n’est pas conservée.

est l’eau qui baigne les bords de mer. Je suppose que ce mot est utilisé pour désigner les liquides internes que les vivants portent en eux, par opposition à la land (voir la s. 17) sur laquelle leurs deux ancêtres sont allongés.

 

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Ce commentaire ne peut se faire sans analyser en même temps les autres strophes associées à la création de l’humanité et de sa destinée. Vous trouverez ce commentaire à http://www. nordic-life. org/MNG/Orlog. htm

 

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Strophe 19

 

19.

Ask veit ek standa,           Un askr sais-je s’élève,

heitir Yggdrasill,              il s’appelle Yggdrasill,

hár baðmr, ausinn          élevé arbre, éclaboussé

hvíta auri;                        de blanche boue ;

þaðan koma döggvar      de là viennent les rosées

þærs í dala falla,              lesquelles dans la vallée tombent,

stendur æ yfir grænn      il se dresse toujours au-dessus vert [toujours vert au-dessus]

Urðar brunni.                  d’Urðr la source.

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

- Askr, ici à l’accusatif, ask, désigne un frêne. L’expression ‘askr Yggdrasill’ apparaît plusieurs fois dans la littérature norroise.  C’est pourquoi tout le monde, ou presque, tient à ce que l’arbre du monde soit un frêne au sens moderne du terme, Fraxinus excelsior. Ceci est un anachronisme typique et j’ai l’impression que le seul but des fanatiques du frêne est d’introduire une contradiction de plus dans notre mythologie. En effet, tout le monde sait qu’un « frêne toujours vert » n’existe que s’il est en matière plastique. Et quiconque connait un peu la poésie scaldique, sait bien qu’elle utilise très souvent le heiti, c’est-à-dire le fait de remplacer le nom d’un objet par celui d’un objet de sens voisin. Par exemple, dire ‘frêne’ à la place de ‘arbre’.

Il existe même des listes de heiti qui indiquent quels remplacements ont été utilisés avec succès par les poètes anciens. Par exemple les heiti pour un arbre (viðar heiti) contiennent le mot askr ce qui signifie qu’une façon classique de parler d’un arbre en général est de dire ‘un frêne’. Le mot askr se trouve aussi dans les heiti pour sverða, skipa, hesta heiti (épée, bateau, cheval) qui pourraient en principe traduire le mot ‘arbre’, selon le contexte. (Source : Jónsson, Skjaldedigtning B1, téléchargeable à http://www. septentrionalia. net/etexts/skjald_b1. pdf ). Ici, le mot baðmr du troisième vers introduit clairement le sens ‘arbre’.

- Yggdrasill se décompose en yggr = crainte/peur et drasill ou drösull = un cheval (exclusivement en poésie).

- Sur yggr. Cleasby-Vigfusson ne donne pas le mot yggr mais ýgr = féroce. Il est donné dans De Vries qui le rapproche de uggr = peur, crainte. Il est donné aussi par le Lexicon Poeticum qui l’identifie avec ýgr. Ces deux derniers dictionnaires signalent que Yggr est un des noms classiques d’Óðinn, ce que fait aussi C.-V. mais pas au mot yggr.

- Sur drasill. Les trois dictionnaires cités donnent les mots drasill et drösull avec cette orthographe. L’orthographe ‘Yggdrasil’ est la façon francisée des spécialistes qui donnent la racine du mot et évitent d’écrire la lettre marquant le nominatif, ici le deuxième ‘l’.

- Baðmr signifie arbre. Dans le manuscrit, il est écrit batmr.

- Ausinn : Le verbe ausa = éclabousser/asperger, ici au participe passé, ausinn.

- Döggvar =vieux nominatif et génitif pluriel de dögg, la rosée

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Les vers 3-6 décrivent une façon d’expliquer que la rosée puisse se déposer sur les herbes même par un temps sans nuages.

Par ses racines, Yggdrasill est le support de toutes les forces chtoniennes, dont bien entendu Niðhöggr. En fait, je lis ce nom comme suivi un ‘ormr’ sous-entendu car on sait que c’est un serpent. Höggormr signifie une vipère et j’appelle Niðhöggr donc ‘la vipère d’en bas’ car je ne mets pas d’accent sur le ‘i’, contrairement à l’usage universitaire (níð, diffamation, et niðr, le fils ou ‘en bas’, ont des sens très différents). Je signale au passage que tous les textes donnent Nið et que tous les experts lisent Níð et que c’est Snorri, et lui seul, qui utilise Níð-.

Par son tronc, ses racines hautes et ses branches basses, il est le support des neuf mondes habités.

Par ses branchages et ses feuilles, il est le porteur de toutes les forces célestes. L’humidité de l’air, avec ou sans nuages, est logée dans les airs et se dépose en rosée. Ainsi se comprend l’allégorie contenue dans les vers 3-6. Elle peut avoir aussi un sens plus mystique, dans lequel les arbres déverseraient une source de vie qui s’écoule sur le monde en dessous d’eux.

 

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Strophe 20

 

20.

Þaðan koma meyjar

margs vitandi

þrjár ór þeim sæ/sal,

er und þolli stendr;

Urð hétu eina,

aðra Verðandi,

- skáru á skíði, -

(örlög seggja,vers 12)

Skuld ina þriðju.

Þær lög lögðu,

þær líf kuru

alda börnum,

örlög seggja [ou segja ?]

 

 

1. De là viennent des jeunes filles

2. en grande quantité connaissantes

3. trois hors de leur mer/salle

4. qui dessous un pin se_tient_debout/se tient;

5. Urðr est appelée l’une,

6. l’autre Verðandi ,

7. - elles grattaient sur une plaquette de bois -

(12) (« l’örlög des humains » issu de 12),

8. Skuld la troisième.

9. elles fixaient les lois

10. elles les vies choisissaient

11. des enfants de l’humanité,

12. l’örlog des humains (ou l’örlog elles énoncent, si aucun lien avec 7).

 

Les noms des Nornes

 

Les noms du Nornes sont donnés dans un ordre spécial qui est certainement significatif puisque la poésie indique qu'Urðr est « l’une » et que Skuld « est la troisième ».

Le mot urðr est l'un des mots norrois signifiant le destin comme örlög et sköp entre d'autres. Il est lié au verbe verða, dont le prétérit pluriel est urðu, signifiant « ils sont devenus ». Du fait de la fréquence de l’expression « tissage du wyrd » sur le web, nous devrions nous méfier des possibles influences des Parques grecques. Ce genre de malentendu est inévitable puisque tous les traducteurs sont des personnes cultivées dont la culture a été influencée par les civilisations grecques et latines. En raison de la signification de urðu, nous pouvons supposer qu'Urðr est légèrement liée au passé. Puisque les Nornes ne traitent pas seulement les destins individuels, nous devons comprendre que ce ‘passé’ est en fait la somme de ce qui est arrivé à l'humanité, y compris notre transmission génétique, et plus généralement le résultat de l'évolution entière de notre univers jusqu’à l’instant présent.

Verðandi est également liée au verbe verða, maintenant au participe présent, signifiant donc ‘devenant’. Il ne peut y avoir ici un lien avec les Parques puisque le fait d’être en train de devenir est une action qui prend un certain temps et ce n’est que par abus de langage qu’on peut la considérer comme la Norne du temps présent. Le temps présent est une catégorie grammaticale utile mais sa sémantique est presque vide puisque le présent a, pour ainsi dire, un pied dans notre passé et l'autre dans notre futur. Verðandi est la Norne de ce qui est actuellement en cours de transformation et je la vois comme Norne de l'évolution et de l'action.

Le mot skuld signifie une dette, c. -à-d. un engagement qui ne peut pas être évité. Quand les personnages d’une saga ou d’une poésie se plaignent de leur destin inévitable décidé par les Nornes, ils se réfèrent essentiellement à Skuld. Ce nom est également associé à un verbe, skulu ( il doit et ils doivent). Son prétérit est skyldi. Il semble ainsi que Skuld soit une sorte de mélange d'un présent et d'un futur. Il clair que skuld ne se rapporte à aucune période particulière du temps, ce qui confirme mes doutes sur le fait que les catégorisations grecques puissent s’appliquer aux Nornes.

Comme je l’ai annoncé plus haut, l’ordre dans lequel les noms des Nornes sont donnés dans la strophe 20 doit être significatif. Je rappelle aussi que je doute beaucoup cet ordre soit associé à l’écoulement du temps. Je vais plutôt vous proposer un classement fondé sur une relation logique entre elles, telles qu’elles collaborent sur les trois segments du temps.

- L’analyse du nom Urðr le suggère une personne qui, comme un docteur ou un contrôleur financier fait un bilan. On peut ainsi la qualifier d’« autorité de contrôle », elle fait un compte-rendu faisant le bilan de la façon dont l’humanité, ou les individus, furent, sont et seront capables de gérer leur existence.

- Le rôle de Verðandi est plus facile à comprendre, elle l’« autorité de l’action » qui décide de la façon dont tous les acteurs de notre univers ont agi et vont agir au vu du compte rendu de Urðr.

- Le nom de Skuld, lui aussi, nous dit quel est son rôle. Avec l’aide de Verðandi, elle prend soin que chacune des ‘dettes’ soit remboursée. On pourrait donc la nommer l’« autorité des remboursement ».

Je ne pense pas avoir besoin de rappeler encore que ces trois activités coopèrent entre elles le long de la ligne du temps. L'ordre de présentation des Nornes dans la s. 20 peut être compris comme une mesure de la quantité de contrainte directe que leurs décisions exercent sur le monde, quoiqu'il ne soit pas facile de résister à aucune des trois. Le contrôle (Urðr) demande plutôt de rendre compte de ce qui s'est produit. L'action efficace (Verðandi) implique une sorte d'accord commun entre la principale autorité et les nombreux acteurs qui sont impliqués. Quand des erreurs ont été faites, c’est l'autorité de remboursement qui doit forcer sur les acteurs ce qu’ils doivent rembourser (Skuld), bon gré mal gré.

 

Cette analyse doit être et sera prise en compte dans notre compréhension de l’örlög, une ‘production’ des Nornes, dans un texte qui traite de l’örlög en général (http://www. nordic-life. org/MNG/WyrdFr. htm )

 

Commentaires sur le vocabulaire et la structure de la strophe

 

Dronke choisit de lire sær (à l’accusatif singulier) qu’elle traduit par ‘lac’ pour des raisons mythologiques de puissance magique des êtres féminins issus des eaux. Cependant, Cleasby-Vigfusson insiste sur le fait que ce mot n’est jamais utilisé pour désigner un lac mais toujours pour parler de la mer ou de l’océan. Il donne une liste de mots composés qui illustre en effet que sær désigne toujours l’océan ou la mer. Je reprends donc l’argument de Dronke en parlant de la puissance magique des êtres marins, spécialement des êtres féminins. Par exemple, dans la mythologie anglo-saxonne, Beowulf ne rencontre un adversaire vraiment dangereux qu’en la personne de la mère de Grendel, laquelle vit sous la mer. De façon semblable, dans la mythologie scandinave, les marins morts ne rejoignent pas le séjour du dieu de la mer Ægir mais celui de la déesse de la mer, Rán.

Notez quand même que salr fait sal à l’accusatif singulier et qu’il est donc un candidat à ne pas négliger, même si sa puissance mythologique est plus faible. De plus, tout de même, une salr se tient debout mieux qu'un lac ou une mer, mais on peut tout à fait utiliser standa dans le sens de ‘être placé’. Nous devrions garder en tête ces deux sens possibles.

 

Un þollr est un pin. Comme déjà signalé plus haut, il est courant en poésie scaldique de remplacer un mot général, comme ici ‘arbre’ par un mot particulier. Il s’agit ici de l’arbre du monde, Yggdrasill. Dans la strophe 60, nous retrouverons cette façon de parler où le mot utilisé, þinurr, a le même sens que þollr.

 

Le verbe skára désigne l’action de faucher ce qui n’est pas du tout adapté au contexte. Les experts ont lu skara qui signifie gratter, pousser et skaru donne ‘elles grattaient’. C.-V. ne donne que « to poke a fire » (tisonner) qui est un peu loin de ‘gratter’ mais LexPoet signale que skara est équivalent à skaða = blesser, si bien que les deux sens combinés conduisent bien à ‘gratter’ ou ‘graver’. L’emploi grammatical en VN du verbe skara est semblable à celui du Français, on ‘skarar’ une inscription (complément d’objet direct – appelé ici ‘accusatif’) sur un support (complément d’objet indirect – appelé ici ‘datif’). Vous voyez que dans la ligne 7 le verbe est suivi d’un datif mais pas d’un accusatif, elle ne précise donc pas ce que skara les Nornes. Nous pouvons aussi tout de suite noter que ce vers 7 coupe la liste des noms de Nornes de façon quasiment incongrue, d’où la paire de - - ajoutée par les éditeurs du poème. Nous expliquerons ceci plus bas.

 

La préposition á suivie d’un datif signifie sur/dessus. Du fait que la plupart des traducteurs ne lisent pas le vers 12 juste après le vers 7, ils tendent aussi à oublier ce ‘dessus’ qui leur paraît inutile. Ceci les conduit à traduire le datif évident skíði comme un accusatif : « elles grattent une planchette de bois ».

 

Le mot skíð (ici au datif singulier) désigne en général un ski mais aussi une plaque de bois. On suppose qu’il s’agit d’une plaque, ou bien d’une branchette sur laquelle des runes étaient gravées. En tout cas, gratter ou inciser ou graver une planche ou une branche sont des façons typiques d’exprimer le fait d’écrire des runes.

 

Le verbe leggja fait lögðu au prétérit pluriel, il signifie placer/prendre soin de/construire/fixer

 

Le verbe kjósa fait kuru au prétérit pluriel, il signifie ‘choisir’.

 

Enfin, le dernier vers a toujours posé énormément de problèmes aux traducteurs. Ce ‘seggja’ doit-il être lu comme le verbe segja (dire) ce qui donne à örlög le statut grammatical d’un accusatif lié à ce verbe ou bien comme le texte l’écrit, seggja, ce qui en fait le génitif pluriel de seggr, un messager (qui est en effet, « celui qui dit ») et, en poésie, un humain ? Le choix se complique parce qu’il est évident que les copistes du Moyen Âge ont eux aussi hésité entre les deux mots. Il existe en effet deux manuscrits (Codex Regius et Hauksbók) dont le premier donne ‘seggja’ et le second donne ‘at segja’. Je pense que ce dilemme a été définitivement résolu par Elizabeth Jackson dans un article téléchargeable à http://userpage. fu-berlin. de/~alvismal/9scaro. pdf . Elle en propose une solution élégante qui est la suivante : « The present article will argue, first, that the verb for line 12 is provided by line 7 … (Le présent article va argumenter, d’abord, que le verbe [manquant] au vers 12 est fourni par le vers 7 …) ». Cette solution consiste à garder seggja et à lire côte à côte les vers 7 et 12 : « skáru á skíði / örlög seggja (elles grattaient sur une planchette / l’örlög des humains) ». Notez bien la différence importante entre les deux versions. Si les Nornes segja (énoncent) l’örlög, toute personne aimant la logique va en conclure : « elles énoncent seulement, donc quelqu’un d’autre attribue cet örlög ». L’interprétation de Jackson fait comprendre que ce sont les Nornes qui attribuent l’örlög aux humains.

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L’argumentation de Jackson repose sur une analyse de la structure des listes rencontrées dans les littératures anglo-saxonnes et norroises. Avant de vous présenter (sous une forme hyper-simplifiée !) son argumentation, remarquons que nous aussi nous avons des structures de liste et je viens de vous en donner un exemple. Les commentaires sur le vocabulaire ci-dessus sont une liste de huit items dont chaque membre est séparé des autres par une ligne vide. Et surtout, j’ai annoncé clairement le dernier item de la liste en le commençant par « Enfin, le dernier vers … » ce qui a dû vous paraître naturel, et en la finissant par une conclusion bien claire, même si vous la contestez, puis en ajoutant quelques * de séparation. Ainsi, le présent texte ne fait pas partie de la liste ci-dessus, ce qui est totalement implicite mais que chacun comprend facilement grâce aux ‘marqueurs’ que j’ai utilisés.

Mme Jackson ne fait rien de plus bizarre, même si je la crois unique en son genre, que de chercher les marqueurs de fin et début de liste et la structure des listes selon les sujets traités. Je ne sais si elle réfère au structuralisme de Lévi-Strauss mais son travail me semble en être une illustration lumineuse : les structures cachées des relations entre vers de la poésie scaldique.

Elle reconnait dans les deux listes de la s. 20 les caractères structuraux d’autres listes, en particulier ceux des listes décrivant deux thèmes liés, ici une liste de noms des Nornes et une liste d’actions des Nornes. En particulier, le vers 7 que l’on croit étrangement inséré dans la liste des noms est un marqueur de fin de liste utilisé ailleurs dans des listes évidemment beaucoup plus longues. L’usage de ‘at segja’ dans le vers 12 ne respecterait pas cette structure et force à ressentir que le vers 7 soit incomplet.

 

Petite conclusion pratique

 

Quand un site parle de la mythologie germanique et qu’il affirme ou sous-entend que les Nornes filent l’örlög ou le wyrd, sachez que ce site confond les mythologies germaniques et gréco-latines. Dans la foule des allusions à la destinée, un seul poème, appelé Darraðarljóð et contenu dans la saga de Njáll, décrit les valkyries (appelées alors des ‘valfreyur’), et parle de la destinée sous forme d’un tressage. D’ailleurs, dans ce poème, les ‘fils’ tressés sont les entrailles des guerriers morts, ce qui n’exclut pas une influence latine sur le Darraðarljóð.

 

Strophe 21

 

21.

Þat man hón fólcvíg

fyrst í heimi,

er Gullveigo

geirom studdo

oc í höll Hárs

hána brendo;

 

þrysvar brendo,

þrysvar borna,

opt, ósialdan;

þó hón enn lifir.

mot à mot

 

De cela se souvient elle la bataille des peuples

première dans la maison/ le monde,

est Gullveig

par lances ils stabilisèrent

et dans le hall du Haut

elle on brûla ;

 

trois fois on brûla

trois fois née,

souvent, non rarement;

cependant elle encore vit.

 

"Elle" est ici la völva qui parle certainement d'elle-même de cette façon.

Gullveig veut dire "Pouvoir de l'or". Elle est la cause de la guerre entre les Ases et les Vanes. Elle est de la race des Vanes, et elle rend visite aux Ases. Ces derniers la brûlent trois fois, mais elle est trois fois née à nouveau. La guerre commence à cause de ces mauvais traitements infligés à Gullveig.

 

français

 

Elle se souvient de la bataille des peuples,

la première au monde,

Gullveig est

par des lances immobilisée

et dans le hall du Haut

c’est elle que l’on brûla ;

 

trois fois on la brûla,

trois fois elle brûla,

trois née (à nouveau)

souvent, sans retenue ;

cependant, elle vit encore.

 

 

 

Strophe 22

 

 

22. Heiði hana héto,

hvars er til húsa kom,

völo velspá,

vitti hon ganda;

 

seið hon, hvars hon kunni,

seið hon hug leikinn,

æ var hón angan

illrar brúðar.

mot à mot

 

Heiðr ils l'appelaient

quand vers les maisons (elle) venait,

völva bien-prophétiser

sage elle en sorcelleries ;

 

seið elle, que elle connaissait,

enchantait elle un esprit joué (trompé)

toujours était elle une odeur douce

de la mauvaise fiancée.

 

 

Je suppose que la völva parle encore d'elle-même. En combinant cette hypothèse avec celle de la s. 21, ceci devrait signifier que Gullveig et Heiðr sont la même personne. Dans l’optique de la spiritualité scandinave ancienne, celle d’un culte des ancêtres, on peut rationaliser ce fait en disant que l’une est une descendante de l’autre.

Le mot heidr a trois sens principaux : brillant, bruyère et honneur. Ce nom est souvent celui d’une sorcière ou d’une völva.

 

français

 

Ils l'appelaient Heiðr,

quand elle se rendait dans une demeure,

völva aux bonnes prophéties

elle était instruite en sorcellerie ;

 

Le seið, elle le connaissait ( et avec)

elle enchantait les esprits floués,

toujours suave était son odeur

aux mauvaises épouses.

 

Le substantif seiðr signifie ‘sorcellerie’.

siða fait seið au prétérit, et leika fait leikinn au participe passé.

 

Première critique des sorcières :

1. La völva qui ne fait que de bonnes prophéties ne peut être vraiment honnête.

 

2. Ses enchantements étaient destinés à flouer les esprits naïfs.

3. Elle est l’amie des mauvaises épouses qui s’occupent de magie.

 

Les vers 5 et 6 contiennent un jeu de mot qui est assez caratéristique des incantations magiques qui contiennent des répétitions.

Dans le vers 5, seiðr est complément d’objet direct du verbe  kunna (connaître) et donne donc seið.

Dans le vers 6, seið est le prétérit singulier du verbe siða (enchanter magiquement) : ‘elle enchantait’.

Cette répétition qui n’est pas simple et elle  est extrêmement prestigieuse (difficile à imaginer). Elle souligne ‘magiquement ‘ aussi la magie de la völva.

Remarquez aussi sa richesse allitérative non rimée:

 

                               seið hon, hvars hon kunni,

                                                                   -->

                               seið hon           hug leikinn

                                                                                     <--

Trois critiques (1. , 2. et 3. ci-dessus) dirigées contre les sorcières peuvent paraître une influence chrétienne évidente. Ce n’est pas certain car même aux temps païens les sorcières étaient tolérées mais n’étaient pas appréciées. Le dernier vers reflète le fait qu’une bonne épouse ne traînait pas en compagnie de sorcières.

La méfiance des norrois païens pour les sorcières est illustrée par le poème Eddique Hávamál.

Je rappelle à nouveau que les nombreuses tentatives de prouver l’existence d’influences chrétiennes sur le Hávamál ont été poliment ridiculisées par les experts (voyez l’Intermède suivant la strophe 21 de ma traduction du Hávamál). Le Hávamál est donc un exemple d’un poème Eddique qui a subi des influences chrétiennes négligeables.

 

 

Strophe 23

 

 

23. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilög goð,

oc um þat gættuz,

 

hvárt scyldo æsir

afráð gialda

eða scyldo goðin öll

gildi eiga.

mot à mot

 

Alors allèrent les divinités toutes

sur jugement-tabourets,

‘sacrés’-saints dieux

et pour cela obtinrent,

 

si devaient les æsir

tribut (pour un dommage) mendier

ou bien si les dieux tous

un banquet avoir.

 

 

Dans les 4 derniers vers, les Ases discutent entre eux pour décider s'ils accepteront de payer tribut pour leur mauvaise conduite envers Gullveig ou bien si la guerre n’est pas préférable.

 

La forme hvárteða signifie classiquement : soit … soit.

 

français

Quatre premiers vers : comme dans la s. 9.

Si les æsir devaient

implorer (la paix en échange de) un tribut

ou bien si tous les dieux

devaient tenir un banquet (avant de partir à la bataille le lendemain).

 

Gildi signifie, comme afráð, ‘tribut à payer’ mais il peut aussi signifier ‘une fête, un banquet’.

Ici, je comprends qu’il s’agit du joyeux banquet qui précède le départ pour la bataille.

 

Strophe 24

 

 

 

24. Fleygði Óðinn

oc í fólc um scaut,

 

þat var enn fólcvíg

fyrst í heimi;

 

brotinn var borðveggr

borgar ása,

knátto vanir vígspá

völlo sporna.

mot à mot

 

Fit voler (sa lance) Óðinn

et dans l'armée au-delà de l’étendue (de l’armée ennemie),

c’était la bataille des peuples

la première sur terre;

 

brisée fut l'enceinte

de la forteresse des dieux,

furent capables les vanes victoire-magie

la plaine parcourraient.

.

Cet acte annonce le début de la bataille. Il est attesté par une saga qui décrit un guerrier qui lance sa lance au-dessus du premier rang de ses ennemis ce qui annonce le début de la bataille. Quand c’est Óðinn qui agit ainsi, l’armée survolée par sa lance est supposée périr sur le champ. Ici, visiblement, cela n’a pas marché.

Les Vanes ont gagné la guerre, comme le disent les derniers quatre vers, et ceci est confirmé par l'Edda de Snorri.

 

 

 

français

 

Óðinn fit voler sa lance

au-delà de l’étendue de l’armée,

c’était la bataille des peuples;

la première sur terre;

 

L’enceinte de la forteresse des dieux

fut brisée,

les vanes furent capables d’une victoire par magie,

ils piétinaient la plaine.

 

 

Cette strophe conclut l’épisode de la guerre des Vanir et des Æsir, et le lecteur est supposé connaître les détails de cette paix : fusion des deux familles, échange d’otages etc. Voyez ICI une version de ce mythe.

 

« ils piétinaient la plaine » est une façon de dire que, au lieu de cadavres gisants dans la plaine, le résultat normal du lancer d’ Óðinn, les Vanir étaient debout, très vivants, et tapaient leurs talons sur le sol.

 

Strophe 25

 

 

25. Þá gengo regin öll

á röcstóla,

ginnheilog goð,

oc um þat gættuz,

 

hverir hefði lopt alt

lævi blandit

eða ætt iötuns

Óðs mey gefna.

mot à mot

 

Alors allèrent les dieux tous

sur jugement-tabourets

‘sacrés’-saints dieux

et de cela obtinrent

 

qui eut l’air tout

de mauvaiseté mélangé

et à la famille des géants

d'Óðr la femme offert.

 

Cette strophe fait allusion au mythe de la construction de la muraille protégeant Ásgarðr. Le lecteur est censé connaître pratiquement toute l’histoire que vous trouverez ICI.

 

Les quatre derniers vers sont relatifs à l'ambiance au sein d’Ásgarðr au moment où les Æsir s’aperçoivent que leur ‘ouvrier’ va remplir les termes de son contrat qu’il devront donc lui livrer Freyja (femme d'Óðr), Soleil et Lune.

 

français

 

Alors tous les dieux

allèrent sur leur sièges de jugement

dieux saints et sacrés

et de cela obtinrent (ont connu)

 

qui avait mélangé de mauvaiseté

toute l’atmosphère

et offert à la famille des géants

la femme d'Óðr.

 

 

Strophe 26

 

 

26. Þórr einn þar vá,

þrunginn móði

hann sialdan sitr

er hann slíct um fregn;

 

á genguz eiðar,

orð oc sœri,

mál öl meginlig,

er á meðal fóro.

mot à mot

 

Þórr seul ici a combattu,

empli de fureur

il rarement est assis

quand il ainsi informé ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots/mesures tout(es) puissant(e)s

que entre eux ils voyagèrent.

.

 

Cette strophe décrit la fin de l’histoire après que Þórr ait tué le Géant.  

 

La première moitié de la strophe fait allusion à l’arrivée de Þórr alors que les Æsir se rendent compte que leur ouvrier est en fait un Géant.

C’est de cela que Þórr – qui était absent jusque là – est informé et il va tuer l’ouvrier Géant.

 

 

français

Þórr, empli de fureur

est le seul a avoir combattu,

il reste rarement assis

quand il apprend de pareilles nouvelles ;

 

‘s’en’ allèrent les vœux,

les paroles et les serments,

les mots tout puissants

qu’entre eux ils suivirent.

 

Le contrat passé avec l’ouvrier n’est alors plus valide et les serments qu’ils vécurent (‘voyagèrent’) ne sont plus tenables.

 

Cependant, un serment rompu est une honte et les Æsir se couvrent de honte à cette occasion.

Strophe 27

 

 

 

27. Veit hón Heimdalar

hlióð um fólgit

undir heiðvönom

helgom baðmi;

 

á sér hón ausaz

aurgom forsi

af veði Valföðrs -

 

vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Elle sait (que) de Heimdall

le bruit (le cor bruyant) confié

sous le sérénité-‘en-besoin de’

sacré arbre ;

 

‘dessus’ voit elle gicler

avec boueux le torrent

de la garantie de Père des Tués.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

Les quatre premiers vers de 27 décrivent un mythe relatif à Heimdall. les quatre derniers vers font allusion à divers mythes relatifs à Óðinn, ainsi que les strophes 28, 29, 30.

 

La corne de Heimdall est cachée dans le puits d'Urðr.

 

 

 

français

 

Elle sait que le cor

de Heimdall a été déposé en confiance

sous l’arbre sacré

en besoin de sérénité.

 

au dessus, elle voit bouillonner

le torrent boueux

de la garantie d’Óðinn, le père des tués.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

L’arbre du monde est « en besoin de sérénité » à cause des multiples contraintes qu’il doit subir.

 

Óðinn a confié à la source d’Urðr un œil (la ‘garantie’ qu’il doit fournir) afin d’être admis à boire la sagesse de cette source.

 

 

 

Il est intéressant de constater que la source d’Urðr qui est toujours présentée comme une eau pure et claire est qualifiée ici de boueuse. Il faut peut-être modifier nos clichés.

 

Strophe 28

 

 

28. Ein sat hon úti,

þá er inn aldni kom,

Yggiungr ása,oc í augo leit:

 

'Hvers fregnit mic,

Hví freistið mín?

 

alt veit ec, Óðinn,

Hvar þú auga falt:

í inom mæra

Mímis brunni. '

Dreccr miöð Mímir,

Morgin hverian

af veði Valföðrs –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Une était assise elle dehors

alors est le vieux venu,

Terrible-jeune des ases, et dans l’œil regarda :

« De quoi vous demandez à moi,

pourquoi vous éprouvez moi ?

 

je sais tout, Óðinn,

où tu un œil cachas :

dans la célèbre

de Mímir fontaine. »

Boit l'hydromel Mímir,

matins tous

dans la garantie de Valföðr.

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Une façon de pratiquer le seið est appelée ‘útiseta’c. -à-d. , « seta úti = s'asseoir dehors ». La völva dit certainement qu'elle pratiquait cette forme de seið quand Óðinn est allé la voir. C'est une pratique solitaire, par opposition à la pratique publique effectuée sur une plate-forme en bois.

Le ‘vieux’ et le ‘jeune’ sont deux faces d’ Óðinn.

Dronke avoue ne pas savoir ce que signifie exactement cette terminaison ‘jungr’. Voici une hypothèse personnelle : le mot pour jeune est úngr, mais júngr peut aussi prendre ce sens. La völva appelle Óðinn ‘le Vieux’ comme tout le monde mais elle désire faire remarquer qu’Óðinn et tous les Æsir sont beaucoup plus jeunes qu’elle. Ceci est en effet plausible si elle est une Géante des origines du monde.

Cela expliquerait aussi pourquoi elle se permet de

 

français

 

Elle était assise dehors, seule,

quand le vieux est venu,

Jeune-Terreur des Æsir, et me regarda dans l’œil :

« Que me demandez-vous,

pourquoi m’éprouvez-vous ?

 

Je sais parfaitement, Óðinn,

où tu as caché un œil :

dans la célèbre

fontaine de Mímir. »

Chaque matin, Mímir

boit de l’hydromel

de la garantie de Valföðr.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

traiter parfois Óðinn comme un gamin.

 

 

 

 

Le passage au pluriel laisse entendre que la völva sait qu’ Óðinn agit en tant que représentant des Æsir.

 

Ceci semble indiquer qu’une boisson sacrée (et alcoolisée !) coule dans la fontaine de Mímir. En tous cas, chaque matin, Mímir célèbre une forme de cérémonie au pied de la source.

 

Pour la ‘garantie de Valföðr’, voyez la strophe précédente qui a déjà utilisé cette expression.

 

Strophe 29  

 

29.

Valdi henni Herföðr

hringa oc men,

fécc spjöll spaclig

og spáganda,

sá hon vítt oc um vítt

of verold hveria.

mot à mot

 

Il a choisi pour elle Des Armées le Père

anneaux et colliers,

il recueillit les sorts (de magie) sages

et des vision-magies,

a vu elle au loin et largement

de terre (le monde) cette.

La völva raconte qu’Óðinn lui a fait de nombreux dons précieux afin d’apprendre d’elle à jeter des sorts et à prédire l’avenir.

La propre vision du monde de la völva s’est élargie à l’occasion. Dans la s. 141 du Hávamál, Óðinn semble se souvenir d’avoir connu une évolution semblable à la völva :

« Alors, je devins véritablement créatif / et empli de connaissances / et je grandis et prospérai, / une parole, hors de ma parole,

cherchait l’aide d’une parole / une action, hors

 

français

 

Le père des Armées (Óðinn) a choisi pour elle

anneaux et colliers,

[et, en récompense]

il obtint de sages sorts magiques,

et l’art de la prédiction

[cependant qu’elle, la sorcière]

elle a encore et encore élargi

sa vision de cette Terre.

de mon action, / cherchait l’aide d’une action ».

 

Óðinn et cette völva sont donc de vieilles connaissances, ce qui permet aussi de comprendre la familiarité avec laquelle elle se comporte.

 

 

 

Strophe 30

 

 

 

30. Sá hon valkyrior,

vítt um komnar,

gorvar at ríða

til goðþióðar;

 

 

 

Sculd helt scildi,

enn Scögul önnor,

Gunnr, Hildr, Göndul

oc Geirscögul;

 

 

nú ero talðar

nönnor Herians,

gorvar at ríða

grund, valkyrior.

mot à mot

 

A vu elle des valkyries

largement vers elles viennent

avides de chevaucher

vers goth-peuple (OU dieu-peuple) ;

 

Skuld tenait un bouclier,

et Skögul un autre,

Gunnr, Hildr, Göndul

et Geirskögul ;

 

maintenant sont comptées

les servantes du Chef des Armées (Óðinn),

avides de chevaucher

la terre, Valkyries.

 

Commentaires sur s. 30

 

Pour cette strophe, le mot à mot me semble parfaitement compréhensible, excepté : « A vu elle » = Elle a vu, et « largement vers elles viennent » = de loin, elles se rapprochent.

 

- Valkyrie = "Les tués qui-choisit". Je n'utilise pas l'orthographe des dictionnaires ("walkyrie") ridicule maintenant que le "w" a tendance à se prononcer "oua" comme en Anglais.

 

-  Goðþióð » est traduit habituellement par « le peuple des Goths » où donc goð se comprend comme un ‘goth’. Cela fait allusion au rôle habituel des valkyries qui courent à la bataille pour sélectionner les héros qui vont rejoindre le Valhöll. Dans le contexte du Ragnarök, cependant, on peut comprendre que la völva parle du « peuple des dieux » (goð ou guð signifie ‘un dieu’) pour dire que les valkyries sont ‘avides’ de se débarrasser de la tutelle d’Óðinn, comme cela arrivera après le Ragnarök. Il me semble important de ne pas choisir un des deux sens, car le poète a du vouloir cette forme d’ambiguïté et ses auditeurs devaient au moins sourire en admirant sa maîtrise de la langue.

 

- Skuld est aussi le nom d’une Norne, et ce mot signifie ‘une dette’. Ce rôle de « celle qui fait payer les dettes » peut aussi être attribuée à une valkyrie sans qu’elle soit nécessairement confondue avec la Norne Skuld.

Skögul est sans doute lié au verbe skaga (De Vries) projeter, dépasser. = Celle qui brandit (avant de lancer hache ou lance).

Gunnr = Bataille, Hildr = Combat, Göndul = « Celle qui manie la magie ». Ces noms évoquent les magiciennes qui partaient au combat, les ‘alrunæ’.

Geirskögul = « Celle qui brandit une lance ».

 

Comme pour les Nains, donner la suite des noms des valkyries semble suffisant à la völva. Ici aussi, c’est au lecteur de comprendre les implications cachées dans ces noms.

 

Ainsi se termine la description que la völva fait de la grandeur d’Óðinn. Les strophes qui suivent, 31, 32 et 33 traitent du mythe de la mort de Baldr. Elles contiennent les premiers frémissements d’une magie qui va conduire les dieux jusqu’au Ragnarök.

 

 

Strophe 31

 

31.

Vieux Norrois

Mot à mot

Traduction

 

 

 

Ek Baldri,

blóðgum tívur,

Óðins barni,

örlög fólgin;

stóð of vaxinn

völlum hæri

mjór ok mjög fagr

mistilteinn.

J’ai vu Baldr,

ensanglantée divinité,

d’Óðinn le fils,

un örlög caché ;

se dressait poussé

dans les champs plus haut

élancé et très beau

le gui.

J’ai vu Baldr,

divinité ensanglantée,

fils d’Óðinn,

Son örlög, longtemps caché ;

se dressait, ayant poussé,

plante dressée dans les champs,

fièrement élancé et très beau,

une pousse de gui.

 

 

 

Commentaire sur le vocabulaire

 

- Le verbe sjá, voir, fait à la première personne du prétérit. Le nom du dieu Baldr est au datif si bien qu’on doit sous-entendre le verbe á (‘voir sur’ = regarder) qui s’étend aux deux vers suivants. Par contre, örlög au vers 4 est à l’accusatif, on doit donc comprendre ‘’ seul et la völva dit qu’elle a vu son örlög caché.

- La déclinaison de tívi est un peu irrégulière. Ce mot est utilisé en général au pluriel et son datif est ‘normalement’ tívum. Dronke ne trouve pas d’explication convaincante à cette variation (tivur). . . je ne risque pas de faire mieux qu’elle !

- Le verbe fela, cacher, obscurcir/confier, fait folginn au participe passé.

- L’adjectif hár, haut, fait hæri au comparatif. Le gui est ‘plus haut’ que les autres arbres ou plantes.

 

Commentaire sur le sens de la strophe

 

Bien sûr, après avoir été transpercé par la flèche décochée par Höðr, le cadavre de Baldr devait être couvert de sang. S’il y a là une allusion, nous ne pouvons raisonnablement penser qu’à Óðinn qui, blessé d’une lance au cours de son apprentissage des runes, devait être aussi ensanglanté, comme décrit à la strophe du 138 du Hávamál. Vous trouverez d’autres commentaires à cette strophe dans ma traduction du Hávamál . D’autre part, il semble que les guerriers qui ne mourraient pas au combat rejoignaient quand même Óðinn au Valhöll en se faisant ‘marquer du signe’ d’Óðinn par une lance, encore un procédé sanglant lié à Óðinn.

L’örlög de Baldr est caché. Bien évidemment, notre örlög est caché. Il semble cependant que Frigg et Óðinn aient eu connaissance de l’örlög de toute chose, comme cela est affirmé plusieurs fois dans les poèmes de l’Edda. Si cette strophe insiste sur ce sujet c’est, qu’en effet, ni Frigg ni Óðinn ont été capables de connaître l’örlög de leur fils Baldr. Nous avons déjà rencontré l’affolement des dieux à l’annonce de la mort imminente de Baldr. La note 3 du texte sur « Les Örlög », http://www. nordic-life. org/MNG/Orlog. htm nous dit même qu’Óðinn a pensé que les Hamingjur – certainement celles du clan des dieux – les avaient quittés pour qu’une telle catastrophe puisse se produire. Baldr est finalement le premier mort de la famille des dieux et on voit bien que sa mort souligne la possibilité d’autres morts chez les Æsir. La mort de Baldr peut donc être considérée comme le premier signal du Ragnarök où d’autres dieux trouveront la mort.

Les quatre derniers vers augmentent encore la sensation de ‘fin d’un monde’ pour les Æsir. Un des trois meurtriers de leur fils, le gui, se dresse fièrement dans les champs, comme pour leur rappeler leur mortalité, même si elle est à long terme. Les forces chaotiques de l’univers semblent avoir été conquises par les Æsir, mais elles se rappellent à leur souvenir de façon aussi frappante que poétique dans une vigoureuse branche de ‘gui’.

Bien entendu, ce ‘gui’ est un nom qui désigne une plante mythique dont nous ignorons le nom botanique, puisque ce dernier ne peut pas « se tenir fièrement dressé dans les champs ». Du fait que les celtes avaient donné un statut mythique au gui botanique, il est possible que, par on ne sait quelles influences, les scandinaves aient choisi ce nom pour parler d’un arbre magique.

 

Un bref commentaire sur la présence du gui dans Völuspá

 

Je commenterai plus tard, et plus à fond, la présence d’un gui agressivement triomphant dans cette strophe. Je désire cependant signaler une interprétation inspirée par les commentaires de C. G. Jung sur les liens entre un archétype maternel ambigu et le couple Frigg-Baldr et rapportée dans https://www. academia. edu/35169011/La_relation_inconsciente_m%C3%A8re-fils_entre_Frigg_et_Baldr .

Ce texte met en évidence la possibilité pour le gui d’être une partie inconsciente du psychisme de Baldr, appelée son ‘ombre’ par Jung. Ici cette ‘ombre’ a grandi et est s’est visiblement incarnée dans un bel arbre. J’ai essayé d’identifier ce beau gui à la personne du Christ mais cela amène à de telles contradictions que j’ai renoncé. À mon sens, il est nécessaire de raffiner considérablement l’archétype maternel et sans doute de le rattacher à Loki pour donner un sens à tous ces mythes. Ceci ne peut pas se faire à la va-vite mais cela se fera.

 

Strophe 32

 

 

32. Varð af þeim meiði,

er mær (mjór) sýndiz,

harmflaug hættlig,

Höðr nam scióta.

 

Baldurs bróðir var

of borinn snemma,

sá nam, Óðins sonr,

einnættr vega.

mot à mot

 

Il était de ce bâton,

qui élancé se présentait comme,

chagrin-élan sérieux (dangereux),

Höðr apprit à lancer.

 

De Baldr le frère fut

né bientôt

celui-ci apprit, fils d’Óðinn,

(en) une seule nuit (à) abattre.

 

 

Cette strophe paraît manquer de sens si on ne la relie pas à des mythes connus par ailleurs.

Les quatre premiers vers disent que le gui, élancé et très beau (s. 31) était en fait un « fatal missile de malheur ».

Les quatre derniers vers sautent quantité de faits pour passer directement au châtiment de Höðr.

 

Baldr, Höðr, et Vali sont tous des fils d'Óðinn.

 

français

Ce bâton fatal,

qui semblait gracile

comme une jeune fille,

était en fait un missile de malheur,

que Höðr apprit à décocher.

 

Le frère de Baldr

naquit bien vite

et, fils d’Óðinn, il acquit

en une seule nuit l’art de tuer.

Höðr est aveugle et tue Baldr poussé par la sournoiserie de Loki (ceci est un ‘détail’ parfaitement absent de ce poème). Vali qui est âgé d'une nuit vengera Baldr en tuant Höðr (« il acquit en une seule nuit l’art de tuer »).

 

Vali est appelé « frère de Baldr » pour rappeler qu’il venge son frère et « fils d’Óðinn » pour souligner la vitesse miraculeuse de sa croissance et sa parenté avec Baldr.

 

Commentaires

 

- Dans la strophe précédente le gui est qualifié par mjór qui signifie ‘élancé’, ce qui lui attribue une forme de séduction. Ce mot peut prendre la forme mær avec le même sens. Bien entendu, chacun pense au sens de ‘jeune fille’ en même temps et, supposer que le poète n’en était pas conscient, est absurde. Le poète veut nous dire que le gui exerce une forme d’attraction, semblable à celle d’une jeune fille élancée. Dans ce cas, l’attraction est morbide et le gui est l’outil de la mort de Balder. Tout ceci est rendu possible par la grande démonstration de l’invulnérabilité totale de Balder mais cette grande démonstration elle-même ne peut être que stupide ou morbide.

- « Chagrin-élan » ou ‘chagrin-vole en l’air’ est une façon de parler d’une sorte de missile puisque Höðr a utilisé une lance ou une flèche pour tuer Baldr.

- La seule allusion, ici, au fait que Höðr ait pu être influencé est qu’il ‘apprend à lancer’. En particulier, Snorri nous explique que Höðr a été poussé par la ruse de Loki à tuer Baldr, donc que Loki est également coupable. Certains refusent cette version « imaginée par Snorri » , mais la culpabilité de Loki dans ce mythe est retrouvée ailleurs. Pour une plus longue discussion, consultez mon résumé du Loki de Dumézil (http://www. nordic-life. org/MNG/LokiDumFR. htm ) ou, encore mieux, lisez son livre.

 

La remarque la plus évidente que l’on puisse faire sur cet épisode de la mort de Baldr est qu’il doit évoquer la mort du Christ. En effet, voici donc deux êtres hors normes, aimés de tous, beaux et lumineux, doués d’un charisme puissant qui sont tués alors qu’ils sont au début de leur vie, comment ne pas les assimiler à une même figure mythologique ? Cependant, en analysant le cours de leurs deux vies d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’ils incarnent deux archétypes complètement opposés l’un à l’autre.

Le Christ, même si on le considère comme partiellement divin tout au long de sa vie, vit cependant une vie d’humain parmi les humains. Il lui faudra mourir pour atteindre un plein statut de divinité. Enfin, sa mort annonce une ère religieuse qui va durer éternellement, même après le jugement dernier.

En fait, Baldr, c’est tout l’inverse. Il nait dieu et mène une vie parmi les dieux. Il ignore tout de la condition humaine – du moins aucun mythe ne le décrit se mêlant aux humains. Après sa mort, et ce malgré les tentatives des dieux, il va rejoindre les humains dans Hel, et donc perdre son statut divin. Enfin, sa mort illustre de façon éclatante que les dieux sont mortels et elle prélude au Ragnarök, et elle annonce la fin d’une ère religieuse centrée autour d’Óðinn et de Freyr.

Que les norrois aient été influencés ou non par la chrétienté est sans importance au regard du fait que les destinées du Christ et de Baldr soient totalement opposées l’une à l’autre, malgré une similitude superficielle.

Strophe 33

 

 

33. Þó hann æva hendr

né höfuð kembdi,

 

áðr á bál um bar

 

 

Baldrs andscota;

 

 

Enn Frigg um grét

í Fensölum

vá Valhallar –

 

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

traduction

 

Cependant il jamais les mains

ni la tête peigna

tant que sur le bûcher funéraire ils ( ?) portèrent

 

de Baldr l’ennemi (Höðr);

 

Mais Frigg pleurait

dans Fensalir

la calamité de Valhöll -

 

En savez-vous assez, et quoi ?

 

‘Il’ est ici certainement Óðinn qui porte le deuil de son fils. On suppose que « les mains » signifie « les mains ne lava ».

Valhöll = « Des tués la demeure » où se retrouvent les guerriers morts au combat. La calamité de Valhöll est la mort de Baldr. Ils vont se battre au côté d’Óðinn au moment du Ragnarök et donc mourir avec lui. Ceci explique que la mort de Baldr qui, encore une fois annonce le Ragnarök, soit un ‘calamité’ pour eux.

Höðr est appelé ici, « l’ennemi de Baldr ».

Frigg est la mère de Baldr, et elle pleure la mort de son fils, comme font toutes les mères de tous les pays et de toutes les religions.

 

Fensalir = « salle des marais », est le nom de la demeure de Frigg.

 

 

Je rappelle que Ursula Dronke voit ici un stéréotype « typiquement » chrétien parce que Frigg pleurait son fils mort (et ensanglanté). Cela explique pourquoi elle, un chrétienne, reconnait ici ce stéréotype. Cela ne signifie absolument pas que ce stéréotype ne puisse appartenir à d’autres civilisations, même si elles sont ‘primitives’.

 

Notez aussi qu’elle remarque le comportement de Frigg mais qu’elle semble oublier celui d’Óðinn qui suit un deuil rigoureux tant que Höðr n’est pas tué et porté sur un bucher funéraire, c’est-à-dire un comportement de violence païenne qui exige une vengeance de la part d’Óðinn. Ce dernier se trouve placé dans une situation sans vraie issue. Il doit venger la mort de Baldr et il sait par ailleurs que le seul vengeur possible est un autre de ses fils dont la mère doit être la déesse Rindr. En somme, pour venger la mort de son fils Baldr tué par son fils Höðr, il doit engendrer avec Rindr un troisième fils pour tuer le deuxième.  En fin de compte, il prend sur lui ce deuxième assassinat qu’il paiera de sa vie au moment du Ragnarök. Ce n’est donc pas seulement par jalousie que Loki a aidé Höðr à tuer Baldr, mais parce qu’il savait qu’il allait ainsi piéger Óðinn afin que « tombe le doux amour de Frigg » comme dit la s. 53.

La strophe suivante passe directement à la punition infligée à Loki par les Æsir en laissant de côté des ‘détails’ de grande importance. Le poète savait que cet épisode était très célèbre et on peut supposer que c’est pour induire ses auditeurs à remplir d’eux mêmes le vide qu’il crée entre s. 33 et s. 34. Or il se trouve qu’Óðinn va tenter de séduire Rindr mais qu’elle va sèchement le rejeter. Après plusieurs tentatives sans succès de séduction, il va recourrir à la force et donc son devoir de venger Baldr va le conduire à violer Rindr, ajoutant ainsi un comportement honteux à la situation impossible dans laquelle il se trouve.

Il se trouve que le poème Anglo-Saxon Beowulf rapporte un cas semblable à celui que nous venons de décrire. Cependant, les Anglo-Saxons ont été christianisés bien avant les Norrois et le héros parallèle à Óðinn va précisément se conduire de façon beaucoup plus chrétienne que Óðinn mais va simplement dépérir au sein de son dilemme. Cet épisode se trouve dans les lignes 2435 -  2443 de Beowulf. Le roi Hreðel a deux fils et, par une malencontreux hasard, l’un des deux va rater la cible qu’il vise et tue “broðor oðerne blodigan gare” (un frère l’autre (avec) un sanglant trait) . Finalement, le roi reconnait qu’il ne peut rien faire de mieux que composer un

“sarigne sang, þonne his sunu hangað

hrefne to hroðre…”

chant de douleur pour son fils pendu,

pour le délice des corbeaux…

Au passage, notez que le le cadavre du fils mort est sans doute pendu à un arbre, selon d’anciens rites germaniques et qu’évoque la fameuse et complexe strophe 138 de Hávamál.

Notez aussi qu’elle remarque le comportement de Frigg mais qu’elle semble oublier celui d’Óðinn qui suit un deuil rigoureux tant que Höðr n’est pas tué et porté sur un bucher funéraire, c’est-à-dire un comportement de violence païenne qui exige une vengeance de la part d’Óðinn. Ce dernier se trouve placé dans une situation sans vraie issue. Il doit venger la mort de Baldr et il sait par ailleurs que le seul vengeur possible est un autre de ses fils dont la mère doit être la déesse Rindr. En somme, pour venger la mort de son fils Baldr tué par son fils Höðr, il doit engendrer avec Rindr un troisième fils pour tuer le deuxième.  En fin de compte, il prend sur lui ce deuxième assassinat qu’il paiera de sa vie au moment du Ragnarök. Ce n’est donc pas seulement par jalousie que Loki a aidé Höðr à tuer Baldr, mais parce qu’il savait qu’il allait ainsi piéger Óðinn afin que « tombe le doux amour de Frigg » comme dit la s. 53.

La strophe suivante passe directement à la punition infligée à Loki par les Æsir en laissant de côté des ‘détails’ de grande importance. Le poète savait que cet épisode était très célèbre et on peut supposer que c’est pour induire ses auditeurs à remplir d’eux mêmes le vide qu’il crée entre s. 33 et s. 34. Or il se trouve qu’Óðinn va tenter de séduire Rindr mais qu’elle va sèchement le rejeter. Après plusieurs tentatives sans succès de séduction, il va recourir à la ruse et donc son devoir de venger Baldr va le conduire à violer Rindr, ajoutant ainsi un comportement honteux à la situation impossible dans laquelle il se trouve. En somme, il y aura bien une weregild pour l’assassinat de Baldr : Óðinn lui-même.

 

Il se trouve que le poème Anglo-Saxon Beowulf rapporte un cas semblable à celui que nous venons de décrire. Cependant, les Anglo-Saxons ont été christianisés bien avant les Norrois et le héros parallèle à Óðinn va précisément se conduire de façon beaucoup plus chrétienne que Óðinn mais va simplement dépérir au sein de son dilemme. Cet épisode se trouve dans les lignes 2435 -  2443 de Beowulf. Le roi Hreðel a deux fils et, par un malencontreux hasard, l’un des deux va rater la cible qu’il vise et tue “broðor oðerne blodigan gare” (un frère l’autre (avec) un sanglant trait) . Finalement, le roi reconnait qu’il ne peut rien faire de mieux que composer un

“sarigne sang, þonne his sunu hangað

hrefne to hroðre…”

chant de douleur pour son fils pendu,

pour le délice des corbeaux…

La question n’est pas de savoir quel poème a inspiré l’autre, ni de juger quelle solution est la meilleure mais de constater que le comportement païen d’Óðinn se distingue fortement d’un comportement influencé par la chrétienté.

 

 

 

Strophe 34

 

 

34. Þá kná Vála

vígbönd snúa,

heldr vóro harðgerhöpt,

ór þörmom.

mot à mot

 

Cependant était capable Váli

bataille-liens tresser,

plutôt étaient dur-bien-chaînes

(faites) d’entrailles.

 

Ici encore, on rencontre un raccourci évident pour ceux qui connaissent la mythologie scandinave ancienne.

Loki sera puni de son crime en étant enchaîné avec les liens faits des intestins

 

français

 

Cependant Váli était capable

de tresser des liens de combat,

elles étaient plutôt bien solides, ces chaînes,

faites d’entrailles.

de son fils.

Ici nous apprenons que Váli sera l’exécuteur de cette torture infligée à Loki.

 

Des ‘liens de combat’ sont sans doute des liens particulièrement résistants.

 

Cette strophe nous informe que Váli est celui qui a tressé les liens qui maintiennent Loki sous la gueule d’un serpent qui crache son venin sur lui. D’autre sources nous apprennent que Váli, fils de Rindr, est l’assassin de Höðr, c’est à dire le vengeur Baldr. Óðinn a été prévenu que le vengeur de Baldr devait être son propre fils conçu avec une femme nommée Rindr.

 

 

Dans GB (2013), Pétur Pétursson et Véstein Ólason utilisent un argument très  difficile à contredire  tant il est vague et donc vaguement vrai. Ils affirment que des images moyenâgeuses inspirent certaines des visions du poème Völuspá. Dans la s. 34 ci-dessus, un prisonnier est enchaîné au moyen d’entrailles ce qui est peut-être brutalement moyenâgeux, mais vraiment opposé à toute charité chrétienne.

La strophe suivante décrit une épouse malheureuse en train de veiller sur son mari prisonnier. C’est alors plutôt une image universelle que spécifiquement moyenâgeuse.

On pourrait faire de telles remarques pour chacune des strophes du poème et il semble vaguement malhonnête d’utiliser de ces arguments pour souligner de fausses spécifités du poème.

 

 

Strophe 35  

 

 

 

35. Hapt sá hon liggia

undir hvera lundi,

lægiarns líki

Loca áþeccian ;

 ***[remis dans l’ordre grammatical proche du nôtre (Dronke)]

Hon sá hapt áþeccian líki Loca lægiarns, liggja undir hvera lundi.

 

 

 

þar sitr Sigyn,

þeygi um sínom

ver velglýiuð –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

Un prisonnier a vu elle être allongé

sous un chaudrons-bosquet,

humilié (dans) le corps

de Loki non-plaisant

 

***[mot à mot dans ce même ordre]

 

Elle a vu un prisonnier non-plaisant dans le corps de Loki humilié, être allongé sous un chaudrons-bosquet.

 

 

là, est assise Sigyn,

bien qu’elle près de son

mari non bien-joyeuse

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

hveralundr = le bosquet des chaudrons. Cela doit faire allusion à une bosquet poussant autour d’une source volcanique bouillante.

La préposition undir signifie ‘au dessous de’ et métaphoriquement ‘au pouvoir de’.

 

J’avoue ne pas comprendre en quoi « non-plaisant » doit évoquer la ruse de Loki comme le font les traductions classiques. Il est déplaisant et humilié, condamné à vivre dans une sorte de bouilloire à l’air libre, inutile d’en rajouter.

 

français

 

Un prisonnier déplaisant,

elle a vu être couché

sous un ‘bosquet de chaudrons’

et sous la forme du corps

d’un Loki humilié.

 

Là, Sigyn est assise

près de son mari

bien qu’elle n’éprouve nulle joie.

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

 

 

 

 

 

D’après Snorri, un serpent crache son venin au-dessus du visage de Loki. Sigyn, sa femme, le protège en recueillant le venin dans un pot avant qu’il n’atteigne Loki. La Völuspá ne donne pas ces détails qui sont devenus légendaires.

 

 

 

Strophe 36

 

 

36. Á fellr austan

um eiturdala,

söxom oc sverðom:

Slíðr heitir sú.

mot à mot et traduction

 

Une rivière (empoisonnée) tombe depuis l’Est

partout dans les vallées empoisonnées,

(faite avec) des saxes et des épées :

Effrayante s’appelle-telle.

Le ‘eitr’ (= poison) de eitur-dala fait double usage. Il qualifie évidemment dalr (= vallée) mais il s’accouple aussi au á ( = rivière) du premier vers pour former eitr-á, une rivière empoisonnée.

Une saxe est une épée courte très utilisée au temps des Viking. Slíðr = Effrayant.

 

Strophe 37

 

 

37. Stóð fyr norðan,

á Niðavöllom

salr úr gulli

Sindra ættar ;

 

enn annar stóð

à Ókólni

biórsalr iötuns,

enn sá Brimir heitir.

mot à mot

 

Se dressait au Nord

à Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or

de Rougeoyant de la famille ;

 

mais/et aussi se dressait

à Non-Froidure

bière-hall du Géant

et celui-ci Ressac s’appelle.

 

niða-vellir = ‘les lune-décroissante-vallées = vallées des nuits sans lune.

 

sindri = nom d’un Nain, et sindr signifie rougeoyant comme du métal de forge. Son ætt (= famille) est la famille des Nains, donc de l’ensemble de tous les Nains.

 

Brim signifie la mer, mais il prend le sens de ‘ressac, vague déferlante’ dans plusieurs mots composés en ‘brim-*’. Le nom Brimir signifie donc ‘Mer, Ressac’.

 

français

 

Au Nord, se dressait

dans Plaines de Sombrelune

un hall fait d’or,

celui de la famille de Rougeoyant ;

 

mais à Non-Froidure

se dressait aussi

le hall à bière d’un Géant

et ce dernier s’appelle Ressac.

 

Ó-kólnir = Non-froidure, d’après le verbe kólna = refroidir. Le nom Ó-kólnir est un peu étonnant pour un Jötun (= géant) car l’habitat des Géants est presque toujours présenté comme glacé.

Brimir/Ressac est donc un géant très spécial.

Le nom de son hall évoque un fabricant de bière et le nom ‘Mer/Ressac’ évoque une parenté mythologique avec le dieu de la mer, Ægir. Enfin, le commentaire au début de la Lokasenna nous dit :« Quand il eut obtenu le grand chaudron, Ægir, qui est appelé aussi d’un autre nom, Gymir, avait préparé la bière pour les Æsir… » Tout cela pousse les commentateurs à suggérer que Brimir soit aussi, ici, le fournisseur des dieux en bière sacrée.

 

De toute façon, tous les Nains et le Géant Brimir/Ægir/Gymir sont alliés aux dieux.

 

Voir : Opening Doors – Entering Social Understandings of the Viking Age Longhouse Anna S. Beck

In all, information of 270 longhouses from 85 sites (41 on Sealand, 44 in Scania) was collected.”

https://www.academia.edu/8438640/A._S._Beck_2014_Opening_doors_-_Entering_Social_Understanding_of_the_Viking_Age_Long_House._I_M._S._Kristiansen_and_K._Giles_red._Dwellings_Identities_and_Homes._European_Housing_Culture_from_the_Viking_Age_to_the_Renaissance._H%C3%B8jbjerg_Jysk_Ark%C3%A6ologisk_Selskab._127-138

Strophe 38

 

 

38. Sál sá hon standa

sólo fiarri

Náströndo á,

norðr horfa dyrr ;

 

féllo eitrdropar

inn um lióra,

sá er undinn salur

orma hryggjom.

mot à mot

 

Un hall je vois s’élever

du soleil loin-de (privé-de)

Náströnd dans,

au Nord sont tournées les portes ;

 

tombent poison-gouttes

dedans au travers la ventilation du toit,

ce est tressé hall

de serpents (avec) colonnes vertébrales.

 

 

 

 

 

Náströnd = Cadavre-Rivage.

 

 

 

Les ‘ouvertures de ventilation’ du toit servent à laisser sortir la fumée des feux et entrer la lumière.

 

undinn = p. p. vinda = ‘tordre, tresser (mal)

 

français

 

Je vois s’élever un hall

éloigné du soleil

dans Rivage-cadavérique (Náströnd)

dont les portes font face au Nord ;

 

Des gouttes empoisonnées tombent

dedans, par les ouvertures de ventilation,

ce hall est (grossièrement) tressé

avec des colonnes vertébrales de serpents.

 

 

 

 

 

 

Véstein Ólason (NordAp, pp. 25-4 affirme que le contenu de cette strophe «aurait facilement pu être ajouté au poème au XIIème ou au XIIIème siècle». Ce type d'affirmation est évidemment possible bien que vraiment peu convaincant pour deux raisons concordantes.

1. Les résultats archéologiques tendent à suggérer que ces salles sont des vestiges d'une tradition ancienne du monde scandinave, comme le rapportent de nombreux archéologues. Par exemple, Marianne Hem Eriksen exploite l’existence de salles de plus en plus grandes depuis le Vème siècle et Anna S. Beck informe ses lecteurs que: «Au total, les informations de 270 maisons longues de 85 sites (41 sur Sealand, 44 Scania) a été collectées.”

2. Le mot utilisé ici pour désigner un hall n'est pas höll mais sálr. Dans son article paru dans Viking Worlds (2015, pp. 12-27) Lydia Carstens signale une différence temporelle dans l'utilisation de ces deux mots. La première est que pour pouvoir dire que sálr est plus ancien que höll, on remarque que sálr est utilisé principalement en poésie, alors que höll apparaît principalement en prose. Pour la seconde, elle utilise une légère différence de sens entre les deux mots: il semble que höll ne désigne qu'une salle royale, alors que ce n'est pas le cas pour sálr. Les rois apparaissant tardivement en Scandinavie, sálr est le plus ancien des deux mots.

 

Indépendamment de ce débat, nous devons également tenir compte du fait que cette strophe précise que les portes de ce sálr s’ouvrent au nord. En nous référant à nouveau à l’archéologie, nous savons que les longères scandinaves datées des années 720 à 970 offrent généralement deux entrées, une de chaque côté de la partie la plus longue de la maison, mais elles ne se font pas «face à l’autre», comme il était traditionnel depuis l’âge du bronze (c’est-à-dire à partir du 13ème siécle  avant notre ère) jusqu'en 720 (Eriksen 2019 p. 44). Sálr dans s. 38 s’ouvre uniquement vers le  Nord souligne son utilisation pour l'accueil de créatures venant du Nord. Puisque Surtr vient du sud, cette précision implique qu'Yggdrasill est attaqué les deux côtés principaux, le nord et le sud.

 

 

 

Ref: Marianne Hem Eriksen, ‘Architecture, Society, and Ritual in Viking Age Scandinavia’ Cambridge Univ. Press, 2019.

 

 [Marianne Hem Eriksen “Architecture, Society and Ritual in Viking age Scandinavia,” 2019]

[Anna S. Beck Beck A. S. “Opening Doors – Entering Social Understandings of the Viking Age Longhouse” available at https://www.academia.edu/8438640/A._S._Beck_2014_Opening_doors_-_Entering_Social_Understanding_of_the_Viking_Age_Long_House._I_M._S._Kristiansen_and_K._Giles_red._Dwellings_Identities_and_Homes._European_Housing_Culture_from_the_Viking_Age_to_the_Renaissance._H%C3%B8jbjerg_Jysk_Ark%C3%A6ologisk_Selskab._127-138 ]

 

 

Strophe 39

 

 

 

39. Sá hon þar vaða

þunga strauma

menn meinsvara

oc morðvarga,

oc þannz annars glepr

eyrarúno ;

 

þar saug Niðhöggr

nái framgengna,

sleit vargr vera –

 

Vitoð ér enn, eða hvat ?

mot à mot

 

Voit elle en cet endroit patauger

(dans de) lourds courants

gens parjures

et monstres criminels,

et celui qui des autres enjôle

les détentrices des secrets ;

 

Là suçait Niðhöggr

‘au’ cadavre des décédés

découpe (dépèce) un loup les hommes –

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

 

‘Cet endroit’ est vraisemblablement Náströnd, le Rivage des Cadavres.

 

 « mein-svari » = mauvais-serment (parjure)

 « morðvargr » = «  criminel-loup » ou monstres criminels, où morð désigne celui qui a commis un crime particulièrement infamant (par exemple, tuer un ennemi sans défense), and vargr = loup, ou monstre.

 

 

 

français

 

Elle voit en cet endroit patauger

(dans) d’épais courants

les personnes parjures

et des monstres criminels,

et celui qui enjôle

les détentrices des secrets des autres ;

 

Là suçait Niðhöggr

le cadavre des décédés,

un loup dépèce les hommes –

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

Le mot eyrarúna, signifiant « épouse » est composé de eyra = oreille, et rún = rune ou secret. Avec ce nom, l’épouse est donc celle dont l’oreille reçoit les secrets. Enjôler une telle femme est non seulement un adultère mais surtout une trahison grave puisqu’on apprend à l’occasion les secrets de l’homme trahi. Cet aspect n’est pas rendu dans les traductions classiques, qui donnent « séducteurs des bien-aimées ». Le mot ‘séducteur’ souligne une relation sexuelle illicite, le mot ‘enjôleur’ ne fait pas explicitement appel à la sexualité, mais plutôt à la tromperie.

 

Nið-höggr = Nið-högg-ormr = d’en bas-frappe-la vipère. Il est le dragon, ou le serpent qui vit dans les racines d’Yggdrasill dont il empêche la croissance.

On l’appelle habituellement Níð-höggr = ‘haine-il frappe’. Le fait est que tous les textes donnent Nið et tous les experts lisent Níð (cf. commentaire de la strophe 19).

 

Henning Kure (GB pp. 79-91) compare l'Apocalypse 21.8 et Völuspá s. 31. Apocalypse 21.8 se lit

« Quant aux lâches, aux incrédules, [aux pécheurs], aux abominables, aux meurtriers, à ceux qui vivent dans l’immoralité sexuelle, aux sorciers, aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu et de soufre. C’est la seconde mort ». (https://www.levangile.com/Bible-S21-66-21-8-Complet-Contexte-non.htm) 

Les deux textes signalent des personnes qui, clairement, se sont mal conduites. La punition des péchés est en effet très typique du contexte chrétien, même s'il ne faut pas oublier que la civilisation nordique ancienne avait ses propres définitions de la criminalité.

Notons tout d'abord que les criminels nordiques «pataugent dans de lourds courants», ce qui est assez différent de «avoir une seconde mort dans un lac en flammes». Nous connaissons plusieurs cas où des personnalités nordiques ont ainsi pataugé sans évoquer de dégradation sociale. .

Kure est loin d’ignorer qu’un tel ‘pateaugement’ est évoqué dans un autre poème, Reginsmál, s. 4 où Loki demande à Andvari le prix à payer par les calomniateurs qui ont nuit à d'autres personnes. Andvari répond «qu’ils doivent traverser Vaðgelmir…», ce qui évoque une punition. Au contraire, Grímnismál s. 21 raconte que les guerriers morts qui se dirigent vers Valhöll doivent traverser une rivière dont le courant semble trop puissant pour les « valglaumi at vaða (valr-glaumr = guerrier mort) pour y patauger ». Il décrit ainsi un groupe de héros heureux sur le chemin de Valhöll. D'après ces exemples, Kure (p. 86) suggère que, puisque « il n'y a aucune similitude avec l'Apocalypse dans ce cas, il pourrait indiquer que le fait de patauger est un trait nordique original ».

Comme nous pouvons le constater, dans l’esprit de Kure, le pataugement confirme une influence chrétienne quand une telle influence a été observée, alors  que ‘patauger’ devient un trait nordique original lorsque l’influence chrétienne n’est pas possible. Ce raisonnement se résume comme suit: « La croyance en l'influence chrétienne prouve l'influence chrétienne »,ce  qui est en grande partie vrai, bien que faiblement convaincant.

Völuspá parle de personnes qui ont effectivement violé trois des règles d'honneur nordiques principales, à savoir un « monstre criminel » qui a tué quelqu'un et ne l'a pas revendiqué (empêchant ainsi sa famille de commencer des négociations de conciliation), un « serment parjuré » qui décrit un menteur particulier ce qui est différent de « tous les menteurs » stigmatisés dans l'Apocalypse et un «séducteur de confidente» qui vole ainsi à cette femme des informations précieuses pour son compagnon officiel. Nous n’avons aucun cas frappant de ce dernier crime dans lequel la faute sexeuelle est secondaire par rapport à la perte implicite d’informations secrètes. 
Au contraire, deux célèbres parjures de leur serment sont bien connus. Hávamál s 110 déclare, comme un commentaire de l’abandon de Gunnlöð:

Serment sur l’anneau, Óðinn ,

je pense, il a accordé;

que croire de ses sincérités ?                
Ces lignes racontent que Óðinn lui-même a parjuré son serment à Gunnlöð - une honte nordique capitale. Le fait qu'il lui ait en même temps menti importe peu dans ce mythe.
 
L’autre cas est celui des serments entre Sigurðr et Brynhildr évoqués dans Sigrdrífumál s. 31:
« It  munuð alla           Vous voudrez tous deux
eiða vinna                    des serments passer
fullfastliga                   les plus fermes
fá munuð halda. »       peu vous tiendrez.
Nous savons que Sigurðr boira une potion magique concoctée par Grímhildr qui lui fera oublier son serment, mais le fait qu'il ait été drogué n’efface pas la honte d’un serment parjuré.
 
Il pourrait y avoir d’autres  similitudes entre le vocabualire utilisés par Apocalypse 21.8 et Völuspá s. 39, mais à chaque fois une analyse plus détaillée de la signification de ces mots montre à quel point leurs sens sont profondément diffèrent.

 

 

Strophe 40

 

 

40. Austr sat hin aldna

í Iárnviði

oc fœddi þar

 

Fenris kindir;

 

verðr af þeim öllom

einna noccorr

tungls tiúgari

í trollz hami.

mot à mot

 

À l’Est, est assise la vieille

dans Fer-bois

et elle nourrit là

(m. à m. strict : qu’elle nourrisse)

de Fenrir les descendants ;

 

il devient d’eux tous

le principal parmi eux (sera)

du luminaire (la lune) la fourche (à foin)

dans d’un troll la forme/peau.

Cette vieille femme doit être la géante qui a engendré avec Loki : le loup Fenrir et Hel, la maîtresse de Hel. Hel est le séjour des morts qui ne sont pas choisis ni par Freyja ni par Óðinn.

 

L’opposition entre fer et bois existe en Vieux Norrois : jarn = fer, viðr = bois. La traduction « forêt de fer » n’est pas fautive, mais ne rend pas compte de l’oxymore de ‘bois de fer’.

 

Le ‘luminaire’ du ciel est, pour les norrois, la lune et non pas le soleil.

 

     Note de traduction : Attention, einna n’est pas un accusatif féminin singulier, ce serait eina. Einna est le génitif pluriel de einn utilisé comme un ‘intensif’ : « surtout cet un là ».

 

français

 

À l’Est, est assise la vieille

dans Jarnviðr, Bois de Fer,

et elle nourrit là

les descendants de Fenrir ;

 

il arrivera que le principal

parmi eux tous (sera),

dans la peau d’un troll,

la fourche à foin (l’arracheur) de la lune.

tiúgari = fourche à foin. Ce « principal » va être celui qui saisit la lune (ou le ‘luminaire’), comme du foin avec un fourche, pour l’ôter de la voute céleste.

Notez que le texte ne décrit pas une destruction mais un enlèvement.

 

Ce ‘faneur de foin’ est sans doute Fenrir qui est le plus spectaculaire enfant de Loki. Pour exécuter son action, il devra revêtir la peau d’un Géant (un ‘troll’) afin d’en acquérir magiquement la force.

Traduire ici hamr par ‘forme’ au lieu de ‘peau’ n’est pas faux mais cela diminue l’analogie inversée avec un humain enfilant une peau de loup pour devenir un garou doué d’une force extraordinaire (et capable de manier une fourche à foin de cette taille !).

 

 

Kees Samplonius (GL p. 127-128) voit ici une image typiquement moyenâgeuse illustrant, par de nombreuses  références chrétiennes,  la dangerosité du loup et donc de Fenrir.

 

Le mythe bien païen de la mutilation de Týr en serait encore une meilleure illustration.

 

 

Strophe 41

 

 

41. Fylliz fiörvi

feigra manna,

rýðr ragna siöt

rauðum dreyra ;

 

svort verða sólscin

of sumor eptir,

veðr öll válynd –

 

Vitoð ér enn, eða hvat ?

mot à mot

 

Il s’emplit (complètement) avec la vie

des destinés-à-la mort humains (mourants)

il rougit des dieux la demeure

avec rouge sang coagulé ;

 

noires deviennent soleil-brillances

des étés après,

les vents tous sournois. –

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

Dans ce commentaire et le suivant, la marque (B) signifie que les mots précédents se trouvent dans la traduction de Boyer (p. 543 de son Edda poétique).

 

Ce ‘il’ doit encore être Fenrir.

 

Le mot fjör (datif singulier fjörvi) signifie ‘la vie’ et non « les chairs » (B) ou tout autre partie physique du corps. « S’emplir de la vie » évoque une opération magique, comme le fait de revêtir une peau de Géant, et non pas des claquements de mâchoires.

 

français

 

Il s’emplit complètement de la vie

de ceux qui sont en train de mourir,

il rougit la demeure des dieux

de sang coagulé ;

 

les rayons du soleil deviennent noirs

les étés suivants,

le vents particulièrement instables. –

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

Par contre, le ‘sang coagulé’ est très matériel. Fenrir est un être plus complexe qu’un loup affamé.

 

Le mot sjót ou sjöt, ne signifie pas « siège » (B), comme une chaise, mais ‘siège’ comme la demeure d’une entité abstraite (p. ex. le siège d’une entreprise). Ici, donc une demeure (ou un groupe d’humains).

 

Le dernier vers ne parle pas d’ « épouvantables tempêtes» (B) mais de vents imprévisibles.

 

Tout ce qui ramène le Ragnarök à une catastrophe naturelle ne peut qu’en dénaturer la nature et le rapprocher de phénomènes bien connus dans notre civilisation.

Strophe 42

 

 

42. Sat þar á haugi

oc sló hörpo

gýgiar hirðir,

glaðr Eggþér ;

 

gól um hánom

í gálgviði

fagrrauðr hani,

sá er Fialarr heitir.

mot à mot

 

Était assis là sur un tertre funéraire

et frappait la harpe

des sorcières/ogresses le berger,

joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér ;

 

croasse (crie-chante) au-dessus de lui

dans potence-bois

beau-rouge coq,

qui Fjalarr s’appelle.

 

 

 

 

 

Eggþér n’est pas assis sur un simple tertre (B) mais sur un tertre funéraire (haugr). Il n’est pas un gardien (B), mais un berger (hirðir).

egg-þér est vraisemblablement dû à une influence celte. Egg est bien un tranchant d’épée, mais þér n’est qu’un pronom personnel signifiant ‘eux’.

 

 

Note : au sixième vers, la version gálgviði est expliquée par Dronke. La version plus classique est ‘gaglviði’ = oie-bois.

français

 

Sur un tertre funéraire était assis,

il jouait de la harpe,

le berger des sorcières ogresses,

le joyeux Serviteur du Tranchant, Eggþér ;

 

au-dessus de lui, chante

dans le bois aux potences

un coq d’un beau rouge,

qui s’appelle De la Falaise.

Par contre, le nom du père de Beowulf, Ecg-þeow, signifie ‘tranchant d’épée – serviteur’ en Vieil Anglais.

 

Fjalarr = ‘celui de la falaise’ ou ‘celui couvert d’une peau’.

 

 

Sur les trois premiers vers de la strophe 42

 

La strophe 41 prend place dans le monde des humains et dans celui des dieux. La strophe 42 nous emmène dans le monde des Géants. En effet, le poème « Skírnis för » (Voyage de Skírnir) se passe dans le monde des Géants où Skírnir sert d’intermédiaire entre Freyr et sa bien-aimée, la Géante Gerðr. Le poème décrit son voyage puis, quand il est arrivé (commentaire entre s. 10 et s. 11) dans le monde des Géants, un « féhirðir sat á haugi » (un berger était assis sur un tertre funéraire). Dans la strophe ci-dessus, vous voyez que, de même, « sat þar á haugi … hirðir ». Le monde des Géants semble caractérisé par une entrée gardée par un berger assis sur un tertre, en plus du cercle de feu mieux connu.

 

Strophe 43

 

vieux norrois

 

43. Gól um ásom

Gullinkambi,

sá vecr hölða

at Herjaföðrs;

 

enn annarr gelr

fyr iörð neðan,

sótrauðr hani,

at sölom Heliar.

mot à mot

 

Croassait (criait-chantait) au-dessus des Æsir

or-peigne (Gullin-kambi),

qu’il éveille les chefs

chez Des Armées-Père (Herjaföðr).

 

mais un autre croasse (crie-chante)

devant la terre en dessous

suie-rouge coq,

dans les halls de Hel.

Commentaires

 

C’est au ‘chant du coq’ que les armées s’éveillent pour aller à la bataille.

 

 

 

Deux coqs différents éveillent les armées opposées.

 

 

français

 

Peigne d’Or chantait

au-dessus des Æsir,

il éveille les chefs

dans la demeure du Père des Armées.

 

Mais un autre coq

de couleur rouge sombre

chante aussi sous terre

dans les halls de Hel.

 

 

 

 

 

 

 

 

Hel est la demeure de ceux qui sont morts ailleurs qu’au combat. Hel est aussi le nom de la Déesse qui règne dans Hel.

 

 

Strophe 44

 

 

44. Geyr Garmr miöc

fyr Gnipahelli,

festr mun slitna,

enn freki renna;

 

fiölð veit hon frœða,

fram sé ec lengra

um ragna röc,

römm, sigtýva.

 

     *********

xxxx

mot à mot

 

Hurle Garmr beaucoup

devant Gnipahellir,

Les liens vont se fendre (se rompre),

et freki (le loup) va courir ;

 

nombreuses sait-elle de connaissances,

devant vois-je au loin

des dieux la destinée,

robustes, victorieuses puissances.

 

 **************************

français

 

Garmr hurle furieusement

devant Gnipahellir,

Les liens vont se rompre,

freki (le loup) va courir :

(Fenrir va se libérer)

 

Elle sait de nombreuses connaissances,

devant, au loin, je vois

la destinée des dieux,

robustes, victorieuses puissances.

 

Garmr = Chien, le nom d’un chien géant, gardien de Hel.

 

Gnipahellir = Roc ouvert, l’ouverture qui conduit à Hel.

Ces liens qui se rompent sont les chaînes magiques qui lient le loup Fenrir. Le ragna röc débute quand Fenrir se libère de ses chaînes.

 

Tout d’abord, ‘ragna’ est le génitif pluriel de regin : les puissances divines, les dieux païens.  

 

Pour ‘rök’, les experts modernes ont adopté l’orthographe de la Völuspá qui est ‘röc’ écrit maintenant ‘rök’. Ce mot signifie ‘la cause, le signe merveilleux, la vie, la destinée’. Ils conservent ce dernier sens pour comprendre ragna-rök = des puissances divines – la destinée.

Mais Snorri avait adopté une autre orthographe (on la trouve dans les versions norroises de son Edda) : rökr où le r final n’est pas une marque du nominatif comme souvent, mais il fait partie du radical de ce mot. Pour une fois, il n’a qu’un seul sens, celui de ‘crépuscule’. Donc Snorri a parlé du ‘crépuscule des puissances divines’ et Wagner l’a suivi dans son ‘Crépuscule des Dieux’.

 

Strophe 45

 

 

45. Brœðr muno beriaz

oc at bönum verðaz,

muno systrungar

sifiom spilla;

 

hart er í heimi,

hórdómr mikill,

sceggöld, scálmöld,

scildir ro klofnir,

vindöld, vargöld,

áðr verold steypiz;

 

mun engi maðr

öðrom þyrma.

mot à mot

 

Les frères vont se frapper

et morts (les deux) deviendront,

vont les cousins

les relations familiales corrompre ;

 

dure et triste est la Terre

d’adultère beaucoup,

temps barbu/des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux,

jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

 

n’aura aucun homme

pour les autres respect.

 

 

La loi n’admettait que des mariages entre personnes parentes au moins au 5ème degré. Le texte dit donc que des mariages vont se faire entre des cousins moins éloignés, c’est ce qui est appelé ici ‘adultère’. Pour un païen ce mot ne désigne pas une interdiction doctrinale mais un tabou destiné à maintenir la cohérence des familles (corrompues ici par les ‘cousins’ qui se marient entre eux).

 

 

 

 

 

 

Personne n’aura de respect pour autrui.

 

français

 

Les frères vont se battre

et (tous deux) trouveront la mort,

les cousins vont corrompre

les relations familiales ;

 

dure et triste est la Terre

beaucoup d’adultères,

temps des hallebardes, temps de l’épée

les boucliers sont fendus,

un temps venteux, un temps monstrueux,

 jusqu’à ce que le monde s’effondre ;

 

aucun humain n’aura

de respect pour un autre.

 

Le mot dómr a trois sens possibles : celui de ‘tribunal’, celui de ‘jugement’ et celui de ‘condition, état, dans lequel on se trouve’.

Le mot hór désigne une personne adultère. Dans le mot composé  hór-dómr’, il est naturel de choisir le sens ‘état’ pour  dómr et créer un mot désignant ‘l’état d’adultère’, ce qui est en effet le sens de ce mot dans la s. 45.

 

La strophe 60 emploie le mot megindómr pour parler d’un ‘jugement immense’ ce qui colle bien au contexte de s. 60.

 

 La s. 65 emploie le mot regindómr pour qualifier le Ragnarök et utilise donc le sens ‘jugement’ de dómr pour parler du ‘jugement des regin (puissances)’.

    

 

On peut évidemment trouver des résonances chrétiennes à cette strophe qui décrit la catastrophe de la destruction des liens familiaux traditionnels.

D’autre part, quand Ólason (GL p. 33) affirme que :

 « Il est prodigieusement probable que les éléments dans Völuspá qui sont les plus proches  de la connaissance chrétienne sont des additions tardives au poème. La preuve la plus forte de ceci est que le vocabulaire de certaine strophes qui présentent des affinités avec le vocabulaire de la littérature homilétique chrétienne, comme les exemples évidents de mots se terminant par  - dómr… ». Répondre complètement à cet argument exigerait une étude approfondie de ces ‘textes homilétiques’, ce qui n’est pas vraiment le but des personnes qui aiment les poèmes eddiques. Par contre, nous venons de rencontrer deux des trois sens possibles de dómr dans le langage norrois ancien. Leur utilisation est tout à fait canonique et n’évoquer rien de spécialement ‘homilétique’ pour un individu normal.

En fait, Ólason ne fait que constater que la grammaire du langage norrois n’a pas été  profondément  modifiée par la christianisation  ce qui est en effet  évident et ne prouve ‘prodigieusement’ rien quant à d’éventuelles additions chrétiennes.

 

Strophe 46 

 

 

46. Leica Míms synir,

enn miötuðr kyndiz

at ino gamla

 Giallarhorni;

 

hátt blæss Heimdallr,

horn er á lopti,

mælir Óðinn

við Míms höfuð ;

mot à mot

 

Jouent/S’agitent de Mímir les fils,

et l’ordonnateur de la mesure est embrasé

à lui le vieux

Gjallahorn ;

 

en mesure souffle Heimdallr, xxx

le cor est dans les airs,

parle Óðinn

avec de la tête de Mímir ;.

Mímir = un sage géant gardien des connaissances. Ses fils : peut-être les Géants qui s’agitent.

Miötuðr peut avoir son sens d’origine anglo-saxonne (voir s. 2), d’‘ordonnateur de la mesure’ ou bien celui d’ordonnateur de la destinée (si on lit uðr = Urðr). Dans la s. 2, il est sans ambiguïté un heiti pour Yggdrasill.

 

Gjallahorn = le cor du hurlement/chant.

Vieux ou antique qualifie Gjallarhorn et c’est à son signal que le destin commencera à s’embraser (sens physique et métaphorique).

 

 

 

 

La discussion ci-contre se poursuit à la strophe 57.

français

 

Les fils de Mímir s’agitent,

et l’ordonnateur de la mesure est en feu

Heimdallr souffle en mesure

dans le vieux Gjallahorn ;

 

le cor est dans les airs,

Óðinn parle

avec de la tête de Mímir

Dronke traduit miötuðr par « fate’s measure », mesure de la destinée. C. –V. suggère que le passage de la forme de la s. 2, miötviðr, à celle de la s. 46 est une simple faute d’un copiste.

 

Comme C- V. ‘oublie’ le sens précis de miötviðr : « arbre de la mesure », il cherche à attribuer ce nom à Heimdallr. Il est vrai que parler du Gjallahorn évoque Heimdallr et la ligne suivante le cite explicitement. Cependant, la traduction de Dronke montre que les interprétations modernes ont laissé tomber cette hypothèse due à Bergmann, le premier traducteur des Eddas en Français, dans les années 1850.

 

Strophe 47

 

 

47. Scelfr Yggdrasils

ascr standandi,

ymr iþ aldna tré,

enn iötunn losnar ;

 

hræðaz allir

á helvegom,

áðr Surtar þann

sefi of gleypir.

mot à mot

 

Tremble d’Yggdrasill,

le frêne debout,

geint le vieil arbre ;

et le géant s’est libéré ;

 

craignent tous

sur le chemin de Hel

jusqu’à ce que Surtr ceci

soit apaisé d’avaler.

 

 

Le géant est le loup Fenrir.

Surtr est le feu. Il avale (brûle) tant que ‘ceci’ (Yggdrasill et/ou le chemin de Hel) n’aura pas apaisé sa faim (tout brûlé).

 

français

 

Le frêne Yggdrasill tremble

(mais) se tient (encore) debout,

le vieil arbre geint ;

et le géant s’est libéré ;

 

tous craindront,

sur le chemin de Hel,

jusqu’à ce que Surtr

se soit calmé en avalant tout.

 

 

 

Yggdrasill est en flammes. Il n’est plus ni un « arbre sacré », ni maître de la mesure, mais un vieil arbre en train de mourir.

Strophe 48

 

 

48. Hvat er með ásom,

hvat er með álfom?

gnýr allr iötunheimr,

æsir ro á þingi;

 

stynia dvergar

fyr steindurom,

veggbergs vísir –

 

Vitoð ér enn, eða hvat?

mot à mot

 

48. Qu’est-il avec les Ases ?

qu’est-il avec les elfes ?

résonne tout Jötunheimr,

les Ases sont en conseil (þing) ;

 

gémissent les Nains

devant (leurs) portes de pierre,

(vers) le mur en roc ils indiquent. –

 

Savez-vous encore/déjà, ou quoi ?

 

 

 

 

Iötunheimr est la demeure (= heimr) des iötun (=Géant).

 

Visiblement les Nains se cachent derrière leur mur de pierre.

 

En français

 

Qu’en est-il des Ases ?

qu’en est-il des elfes ?

Jötunheimr résonne tout entier,

les Ases sont en conseil (þing) ;

 

les Nains gémissent

devant leurs portes de pierre,

ils indiquent la direction vers le mur de roc. –

 

En savez-vous assez, ou quoi ?

 

49 = 44.

 

 

Strophe 50

 

 

 

50. Hrymr ecr austan,

hefiz lind fyrir,

snýz iörmungandr

í iötunmóði;

 

ormr knýr unnir,

enn ari hlaccar,

slítr nái neffölr,

Naglfar losnar.

mot à mot

 

50. Hrym arrive de l’Est,

il a le bouclier de tilleul devant,

se tord Jörmungandr

dans la fureur des géants ;

 

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l’aigle hurlant,

déchiquète les cadavres, au bec pâle,

le bateau Naglfar est libre.

 

 

Hrym = vieux géant affaibli.

 

Jörmungandr est le serpent qui entoure Miðgarðr.

 

 

Lire : « l’aigle hurlant au bec pâle »

Naglfar = Bateau de l’ongle, est un bateau géant fait avec les ongles des morts.

 

français

 

Hrym arrive depuis l’Est,

son bouclier de tilleul devant lui,

Jörmungandr se tord

sous la fureur des géants ;

 

le ver (dragon) frappe les vagues,

lui l’aigle hurlant au bec pâle,

déchiquète les cadavres,

le bateau Naglfar est libre.

 

 

 

 

 

Une « fureur de géant » désigne un comportement qui leur est spécifique, celui d’une fureur aveugle et désordonnée.

 

Strophe 51

 

 

 

51. Kjóll ferr austan,

koma muno Muspellz

um lög lýðir,

enn Loki stýrir;

 

fara fífls megir

með freca allir,

þeim er bróðir

Býleiptz í for.

mot à mot

 

Un bateau voyage depuis l’est,

venir ils voulaient de Muspell

par la mer le peuple,

et Loki pilote (le navire) ;

 

voyagent du fou les grands

avec l’avide (Surtr ?) tous,

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage.

 

 

 

Mu-spell peut signifier :« terre-destruction ».

« le peuple des compagnons de Muspell »

 

 

 

Býleistr est ‘normalement’ le frère de Loki. Ici, il semble plutôt être Loki lui-même.

 

 

français

 

Un bateau navigue depuis l’est,

le peuple de Muspell voulait

venir par la mer,

et Loki pilote le navire ;

 

les géants du fou voyagent

tous avec l’avide,

ils sont les frères

de Býleistr dans le voyage

Freki est le nom de l’un des chiens d’Óðinn mais le mot ‘freki’ signifie surtout ‘avide, glouton’ et peut désigner différentes personnes selon le contexte.

 

On a ici un ‘fou ‘ et un ‘avide’ qui peuvent désigner la même personne, Loki. Mais il me semble que ‘l’avide’ serait plutôt Loki , avide de vengeance à cause de la torture que lui ont infligé les Æsir. Et le ‘fou’ serait plutôt Surtr, le feu qui va dévorer sans retenue tout ce qui faisait le monde des Æsir.

Les ‘fífls megir’ seraient alors les ‘Géants du feu’ voyageant ainsi avec Loki.

 

Kees Samplonius (GL p. 129-131)  réussit le tour de force de voir en Loki une incarnation de Lucifer. Un lien étymologique populaire,  ‘luc(ifer)-loc(i)’, n’est pas impossible en théorie, mais la fraternité de sang entre Loki et Óðinn, par exemple, tourne au ridicule si on l’applique aux liens entre Lucifer et soit Dieu, soit le Christ. Et souvenez-vous que Loki, dans Lokasenna, se vante d’exploits sexuels avec les Asynies : quels sont les exploits de Lucifer en ce domaine ?

 

 

Strophe 52

 

 

 

52. Surtr ferr sunnan

með sviga lævi,

scínn af sverði

sól valtíva ;

 

griótbjörg gnata,

enn gífr rata,

troða halir helveg,

enn himinn klofnar.

mot à mot

 

Surtr arrive du Sud

avec, des baguettes, le malheur,

l’éclat de l’épée

le soleil, de Valtýr ;

 

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

marchent les humains sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux.

 

 

Surtr = nom du Géant principal du feu.

Le malheur des baguettes = le feu.

 

l’éclat de l’épée de Valtýr (est) le soleil.

Valtýr = le Týr de la mort = Surtr (sans doute).

 

« marcher sur la route de Hel » = se rendre au séjour des mort = les humains meurent en masse.

 

français

 

Surtr arrive depuis le Sud

avec le malheur des baguettes, (le feu),

le soleil, (est remplacé par)

l’éclat de l’épée de Valtýr ;

 

les rochers se heurtent,

et les monstres voyagent,

les humains marchent sur la route de Hel,

et les cieux se fendent en deux.

 

 

 

 

Certains commentateurs s’appuient  sur l’étymologie du mot surtr (= svart, noir) ce qui leur permet d’évoquer la ‘classique’ image chrétienne d’un ‘feu noir’ infernal (Kees Samplonius, GL 2013, pp. 122-126).

Le premiert problème est que cela empêche de comprendre que la ‘brillante épée de Valtýr’ appartienne à Surtr. Ces commentateurs expliquent alors ceci par d’autres allusions chrétiennes qui n’en finissent plus ! Pourtant, LexPoet. ne signale pas de mot composé sur ‘surtr’ où le sens de noir soit associé à ‘surtr’.

En fait, leur argument repose sur le nom ‘Surtalogi’  utilisé deux fois dans Vafþrúðnismál s. 50 et 51: Óðinn demande ainsi à Vafþrúðnir ce qui va se passer quand, le Ragnarök achevé, le feu de Surtr sera éteint:

Hverir ráða æsir                      Quels Æsir reignent

eignum goða,                           sur les possessions des dieux             

þá er sloknar Surtalogi?          alors que Surtalogi est éteint?

Le problème est que le mot ‘surtr’ est ici au génitif (complément de nom de logi) singulier, et qu’il peut alors prendre deux formes, soit  surts, soit surtar, mais pas surta. Par contre, l’adjectif svartr, noir, fait svarta au génitif masculin singulier (logi est un mot masculin). Ainsi, moyennant le remplacement du ‘u’ de surtr par le ‘va’ de svartr, on remplace le Surtalogi de Vafþrúðnismál par Svartalogi.  Le principal avantage de cette modification est que cela fait apparaître le mot Svartalogi dans le  Vafþrúðnismál et on y introduit ainsi la notion de ‘feu noir’, une image chrétienne parfois utilisée au Moyen-âge pour désigner les feux de l’enfer. 

Cet argument, même si l’on est d’accord avec sa validité grammaticale, permet de découvrir une influence chrétienne sur le poème  Vafþrúðnismál mais pas sur la Völuspá qui, elle, parle distinctement de Surtr et non pas de Svartr, et de même dans la version du Hauksbók s. 44.

Enfin, le fait est que, de toute façon, les deux formes surts et surtar soient admises comme génitif singulier de surtr nous pousse plutôt à croire que cette forme était un peu variable et il se trouve que la forme surta n’a été conservée que dans la Völuspá.

 

 

Strophe 53

 

 

 

53. Þá kømr Hlínar

harmr annarr fram,

er Óðinn ferr

við úlf vega,

enn bani Belia

biartr, at Surti;

 

þá mun Friggiar

falla angan.

mot à mot

 

Alors, vient Hlin

un malheur autre devant,

Óðinn va

contre le loup combattre,

et le tueur de Beli

brillant, vers Surtr ;

 

alors l’amour de Frigg

tombe doux.

 

« Alors vient devant Hlín un autre malheur. » Hlín est un autre nom de Frigg. Le premier malheur de Frigg est la mort de son fils Baldr, et le nouveau malheur évoqué ici est la mort de son mari, Óðinn.

 

Le brillant tueur de Beli est Freyr. On peut supposer qu’il s’agit du frère de la Géante Gerðr dont le poème Skírnis för dit que Freyr l’a tué.

 

« Le doux amour de Frigg tombe ».

angan’ est un mot signifiant « odeur douce », les anglophones ont conservé sa valeur amoureuse dans le ‘sweet’ de sweetheart.

 

français

 

Alors, arrive que pour Hlin

un autre malheur l’attend,

Óðinn va

combattre le loup,

et le brillant tueur de Beli (Freyr)

se dirige vers Surtr,

alors le doux (à l’odeur sucrée !)

amour de Frigg tombe.

 

Une des clés nécessaires à la compréhension du poème eddique ‘Le Voyage de Skírnir’ est que Freyr est amoureux de la Géante Gerðr dont il a tué le frère. Leurs rôles sont expliqués dans le conte http ://www.nordic-life.org/MNG/SkirnisforConte.htm

 

 

Par ailleurs, Snorri nous dit que Beli a été tué avec un bois de cerf car Freyr avait dû donner son épée à Skírnir. Tout ceci laisse supposer l’existence d’un mythe de ‘La Mort de Beli’ dont nous ignorons tout.

 

 

54 = 44.

 

 

 

 

Strophe 55

 

 

 

55. Þá kømr inn micli

mögr Sigföður,

Víðarr, vega

at valdýri;

 

Lætr hann megi Hveðrungs

mund um standa

hiör til hiarta,

þá er hefnt föður.

mot à mot

 

Alors vient lui, le grand

fils de Sigfaðir,

Víðarr, pour combattre

(contre) le charognard ;

 

(il) fait (‘to let’) (au) fils de Hveðrungr

(sa) main placer

l’épée jusqu’au cœur,

ainsi il venge (son) père.

Sigfaðir = Óðinn. Son fils, ici Víðarr.

 

Le charognard = le loup = Fenrir qui a tué Óðinn comme annoncé de façon indirecte dans la s. 53.

La présente strophe dit que Vidarr tue Fenrir.

 

Nous lisons « Lætr … standa » = ‘il fait … tenir debout’ = il fiche (son épée dans le cœur de Fenrir).

 

Hveðrungr est le nom d’un géant, ici Loki, Fenrir est son fils.

 

En français

 

Alors arrive l’immense

fils de Sigfaðir,

Víðarr, pour combattre

le charognard (Fenrir) ;

 

il installe de sa main

l’épée jusqu’au cœur

du fils de Hveðrungr (Fenrir),

ainsi il venge son père.

 

 

 

Le Ragnarök est bien un événement cosmique, cependant la mort de Fenrir est représentée par une image classique, celle d’une épée enfoncée jusqu’à la garde dans la poitrine de Fenrir.

 

Strophe 55’

 

 

 

55’. Gínn lopt yfir

lindi iarðar,

gapa ýgs kiaptar

orms í hæðom ;

 

mun Óðins sonr

eitri mœta

vargs at dauða

Víðars niðja.

mot à mot

 

Vaste gueule en l’air vers le haut

la ceinture de la terre,

béent effrayantes les mâchoires

du ver dans les hauteurs ;

 

il va, d’Óðinn le fils (Þórr)

avec le poison rencontrer

du monstre à la mort

de Víðarr la famille.

 

 

 

 

 

55’ : Cette strophe a été déchiffrée tardivement c’est pourquoi je l’appelle 55 ‘. Dronke ne l’a pas utilisée.

 

 

En français

 

La ‘ceinture de la Terre’

ouvre une effrayante gueule vers le ciel

et il dresse vers le haut

ses mâchoires béantes ;

 

Lui, le fils d’Óðinn (Þórr),

va subir le poison du

(il sera empoisonné par le)

monstre, alors que va périr

la famille de Víðarr.

 

 

Strophe 56

 

 

 

56. Þá kømr inn mœri

mögr Hlöðyniar,

gengr Óðins sonr

við orm úlf vega,

drepr hann af móði

Miðgarðz véor,

 

Muno halir allir

heimstöð ryðia,

gengr fet nío

Fiörgyniar burr

neppr frá naðri

níðs óqvíðnom.

mot à mot

 

Maintenant il vient lui le fameux

fils de Hlódyn,

arrive le fils d’Óðinn,

avec le ver-loup (monstrueux dragon) combattre,

frappe il avec fureur

de Miðgarð le défenseur,

 

- Doivent les humains tous

(leurs) propriétés vider, -

il va de pieds neuf (distance)

de Fjörgyn le descendant

affaibli, du serpent

de la honte sans appréhension.

 

 

 

Hlóðyn = Tempétueuse, la terre, la mère du Dieu Þórr.

 

worm = dragon, wolf = monstre. Il s’agit sans doute de Jömungandr.

 

Véorr = Þórr (LexPoet) Véor = défenseur.

 

 

 

Fjörgyn = Terre.

 

français

 

Maintenant, il vient le fameux

fils de Hlódyn,

arrive le fils d’Óðinn,

pour combattre

le monstrueux dragon ;

le défenseur de Miðgarð (Þórr),

il le frappe avec fureur

 

- tous les humains doivent

quitter leurs propriétés, -

 

Affaibli, le descendant

de Fjörgyn s’éloigne du serpent

d’à peine neuf pieds

sans appréhension pour la honte.

 

Þórr va mourir après avoir été empoisonné par le venin du dragon.

 

Þórr recule en s’éloignant de neuf pieds du serpent, affaibli par le poison (qui est train de le tuer), mais il n’a pas peur de la honte (car il vient de tuer le dragon).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Strophe 57 

 

 

57.

Sól tér sortna,

sígr fold í mar,

hverfa af himni

 

heiðar stjörnor ;

 

geisar eimi

við aldrnara,

leicr hár hiti

við himin siálfan.

mot à mot

 

Le soleil exhibe de noircir,

s’enfonce la terre dans la mer,

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel

 

les brillantes étoiles ;

 

ragent les fumées

le long de ancien-nourrisseur

les flammes grondent,

jusqu’au ciel lui-même.

 

 « la terre s’enfonce dans la mer » est visiblement une image de marin : « le bateau est en train de couler ». Dronke signale justement que cette image est très rare dans les textes mythologiques. Il faut un peuple de marins pour considérer notre planète comme une sorte de navire lancé dans l’univers.

 

aldr = ancien, nári = nourrisseur, mais un usage de nara = “continuer à vivre bien que près de la mort” pourrait être envisagé.

« við aldr-nara » : Dronke rend aldrnari comme une explication de quel feu il s’agit, Orchard traduit par ‘Yggdrasill’, et Boyer ajoute un verbe (‘ronfler’) absent dans l’original pour que ‘feu’ ne soit pas isolé dans la phrase.

 

Traduction en français

 

Le soleil devient noir,

la terre s’enfonce dans la mer,

les brillantes étoiles

tourbillonnent (ou disparaissent) dans le ciel ;

 

ragent les fumées

le long de l’ancien-nourrisseur

(Yggdrasill en flammes)

la chaleur trouve sa voie,

jusqu’au ciel lui-même.

 

Nous savons pas vraiment qui est cet « ancien nourrisseur ». Les dictionnaires lui attribuent tous le sens de ‘feu, flamme’ ce qui est possible dans une autre contexte que celui de la Völuspá (voyez le commentaire ci-dessous).

 

C’est pourquoi il me faudra expliquer pourquoi je le traduis par « Yggdrasill en flammes » plutôt que de ramener cet ‘ancien nourrisseur’ à un être déjà connu comme le fait Orchard (Yggdrasill) , ou comme les dictionnaires par ‘le feu’. Utiliser ce sens conduit Dronke à expliquer implicitement au lecteur le sens classique des dictionnaires, un cas unique en poésie scaldique ou encore, comme le fait Boyer, à inventer un verbe (les flammes ‘ronflent’) pour que ces ‘flammes’ ne soient isolées dans la phrase, comme elles le sont – si seulement flammes il y a – dans le texte en vieux norrois. Voyez le commentaire ci-dessous.

 

« Le soleil exhibe de noircir » rappelle la discussion de la s. 52 au sujet de la ‘lumière noire’. Mais ici, le soleil disparaît ‘simplement’ et n’évoque pas, semble-t-il, d’images moyenâgeuses classiques.

 

 

Commentaire sur 57

 

Voici les traductions des 4 derniers vers de cette strophe proposées par trois universitaires.

 

Dronke s. 54

(qui a changé l’ordre des strophes)

Fume rages against fire,